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le moyen de faire fortune sans ruiner personne. Mais son esprit reprenant bientôt son aplomb, il se dit ce que disent tous les ambitieux pour apaiser leur conscience : pourquoi ces gens-là se trouvent-ils dans mon chemin ?
Il n'y à rien, en effet, de si peu méticuleux qu'un homine qui, une fois pour toutes, a déclaré qu'il veut faire son chemin. L'ardente et rapide locomotive qui vole d’une montagne à l’autre, qui passe comme la foudre audessus des précipices, écrasant tout ce qu'elle rencontre, n’est pas plus impitoyable dans sa course que l'homme qui veut faire son chemin. L'honneur, l'amour, le devoir, la dignité humaine, la piété divine, le culte de la patrie, les liens de l'amitié les nœuds de l'hymen, et jusqu'aux chaines du vice, tout est renversé, culbuté, foulé, broyé par l'homme qui fait son chemin. Et il y a cela d’admi- ‘able dans la société, c'est qu'elle endure patiemment, de cet homme, une série d'actes injustes et souvent avilissants, qui, isolés, auraient suffi pour attirer sur vous où sur nous l’indignation universelle... Mais que voulez-vous ? celui-là il faut bien qu'il fusse son chemin ! Al a su tellement se le persuader à lui-même, qu'il impose à tout le monde la même conviction. Il peut se vautrer dans la boue, si cela lui convient, personne n’en est surpris, personne n'en est révolté ; il sait bien, dit-on,ce qu'il fait : il fuit son chemin. H lui est permis d’insulter à ce qu’il y à de plus beau et de plus noble parmi les hommes, où parmi les choses de son temps ; il ne fait pas cela par méchanceté, c’est seulement pour faire son chemin. Ce qui chez vous on chez nous, serait tenu pour une indélicatesse extrême, chez lui n’est qu'une chose toute simple ; laffront qui vous tuerait n’est qu’un jeu pour lui; léchec qui vous ruinerait ne l’inquiète point ; le trait qui vous irait au cœur eflleure à peine son épiderme ; il est cuirassé, il est invulnérable, il est parti pour faire son chemin. I s'est mis en route lui-même, sans que personne l’appelât, sans
que personne l’envoyât ; seulement il s’est dit tout bas à lui-même, et il a répété bien haut à tout le monde, qu’il arriverait, et il arrivera. Il arrivera, malgré les préjugés, malsré ses torts, malgré ses ridicules, malgré ses fautes, il arrivera, c’est certain ; les plus envieux en ont pris leur parti, et la seule chose que fassent les plus habiles, c’est de s'arranger de manière à être le moins possible coudoyés ou froissés par lui.
Combien n’y en a-.-1l pas dans toutes les carrières, dans tous les états, de ces hommes qui font leur chemin à tout | prix, sans compter ceux qui l’ont fait ? Et parmi ces
derniers en est-il un grand nombre à qui la société ose demander compte de leurs débuts ? Remonte-t-on bien souvent au petit ruisseau bourbeux d’où le fleuve large et fier est sorti ? Le scandale d’une première intrigue n'est-il
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pas toujours étouffé par le succès d’une seconde ? Comme le denier de Vespasien, l'or ne sent-il pas toujours bon, de quelque mine impure qu'il soit sorti ?
En jetant un rapide coup d'œil autour de lui, Henri Voisin avait compté toutes ces bénignes absolutions que la
QE . , Q , A | société prodigue aux fautes habiles que l’on commet pour :4 faire son chemin ; il avait compté toutes les jeunes filles ‘à
pauvres, délaissées pour de plus riches, tous les protecteurs
honnêtement supplantés par leurs protégés, tous les anis | vendus par leurs amis, et il avait trouvé que le monde L4
\ : 7 A + AE 5 . À à TE après avoir crié à l’indélicatesse, lorsqu'il aurait dû crier 4 au vol, au meurtre, finissait toujours par accepter la soli- par
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durité de toutes les bassesses, en feignant de les oublier. JA
Pauvre et suns autres appuis que ceux qu'il savait se ee | créer, lancé fatalement dans une route dont il appréciait Ë
tous les embarras, toutes les difficultés, il considérait le succès comme une condition de vie ou de mort ; il ne croyait pas qu'il lui fût permis d’avoir des égards pour personne sans manquer de prudence pour lui-même, tenant ' pour certain que non seulement tous ses efforts ne
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seraient pas de trop, mais craignant que ce ne fût pas assez. [Il aurait préféré sans doute s'élever par son seul mérite, grandir à même sa propre substance, ne devoir rien de son bonheur au malheur d'autrui ; mais cela est difficile quand tout l’espace est occupé ; quand chacun n’a bien juste que sa place au soleil, celui qui veut alors se faire une part un peu large, doit se résoudre à diminuer la part de son voison, sinon à l’absorber tout entière.
La corruption, qui faisait de si rapides progrès dans l'âme de Henri Voisin, était donc le résultat de la même maladie sociale qui avait chassé Pierre Guérin loin du toit
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paternel. Parmi les infortunés jeunes gens que le malheur de notre condition présente et les préjugés inhérents à cette condition forcent chaque année à faire un choix entre l’état ecclésiastique et trois autres professions
encombrées au delà de toute mesure, quelques-uns, en
effet, s'épouvantent, se désespèrent et s'enfuient ; d’autres
hésitent et tâtonnent longtemps pour n’arriver à rien ;
d'uutres se consument honnêtement et laborieusement
dans l’obscurité et la misère ; d’autres enfin se jettent à corps perdu dans le charlatanisme et l’intrigue. L’émigration forcée, l’oisiveté forcée, la démoralisation forcée, voilà
tout ce que l’on offre à notre brillante Jeunesse, dont on
s'efforce de cultiver et d’orner l'intelligence pour un pareil avenir ; de même (si nous osions nous permettre une comparaison un peu vieillie), de même que chez les anciens on engraissait et l’on parait les victimes pour le sacrifice,
Cette comparaison pourrait aussi, tandis que nous y sommes, nous servir à peindre l’espèce de rapport qui
ne tarda pas à s'établir entre le jeune avocat et le clerc de M. Dumont, dès que le premier se fut irrévocablement décidé à faire son chemin aux dépens de l’autre. Quoique leur position respective semblât devoir les tenir à une certaine distance, ils devinrent bientôt presque aussi inti-
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mes que s'ils eussent été camarades d'enfance ; ils passaient fréquemment la soirée lun chez l’autre et sortaient souvent ensemble. Henri paraissait s'attacher surtout à ne laisser son Jeune ami manquer d'aucun amusement, Il lui procura x lecture des romans les plus à la mode, l’introduisit dans deux ou trois maisons où l'on faisait d’assez bonne musique, le mena au spectacle aussi souvent que l’occasion s'en présenta, et lui fit faire plusieurs promenades dans les environs de Québec. Ce pauvre Charles, qui n'avait ni arrière-pensée ni prescience aucune, s’'émerveillait à bon droit de la complaisance de M. Voisin, dont il admirait par-dessus tout la philosophie et le désintéressement. Il était impossible, à le voir ainsi, de le prendre pour autre chose que pour un charmant jeune homme, avide seulement de plaisirs, enchanté de faire partager à d’autres ses jouissances, insoucieux de lavenir, et méprisant l’or comme un vil métal, et les billets de banque comme de prosaiques chiffons.
Ce qu'il v avait de plus aimable chez lui, c'était l'enthousiasme avec lequel il entrait dans tous les projets plus où moins chevaleresques que formait notre héros. Ils pourfendaient ensemble les ennemis de la patrie et régénéraient la société dans un tour de main. La teinte d'ironie et de scepticisme qu'il n'avait pas réussi à dissimuler dans leur première entrevue, s’effaça comme par enchantement, et il devint, dans un clin d'œil, un patriote aussi chaleureux, aussi intraitable que Jean Guilbault luimême. La condescendance toute gracieuse avec laquelle il caressuit les illusions du jeune étudiant, s'évanouissait
cependant devant un seul sujet, et chaque fois qu'il
était question de ses futurs succès au barreau, Charles Guérin retrouvait dans son nouvel ami le prophète de malheur qui l'avait une première fois si fort effrayé.
En revanche, toutes les opinions littéraires ou artistiques qu'il émettait étaient reçues comme autant
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d'oracles. M. Voisin confessait volontiers son infériorité et traitait avec un véritable respect tout ce qui sortait de la bouche où de la plume de Charles. Celui-ci, dont l’imagination s'était ccasidérablement échauffée à lu lecture des romans et à la représentation de quelques tragédies, se permettait d'écrire de temps à autre soit des vers, soit de petits essais en prose, qui, loués outre mesure, lui donnèrent une haute opinion de son propre mérite. Comparant l'attrait d’une existence toute littéraire à l’affreux métier de procureur, le mélodieux idiome de la poésie avec les accents enroués de la chicane ; opposant la douce pensée d'intéresser à son sort toutes les jeunes personnes un peu sentimentales qui ne manqueraient point de sympathie pour un poète de dix-sept ans, à la triste satisfaction d’étonner par sa faconde le vulgaire des plaideurs et des huissiers, il en vint à demander pourquoi lon préférait ainsi les épines aux roses, et le terre à terre des professions aux sublimes iaspirations du génie.
[Il s’exalta même au point de former le projet de réaliser, dès qu'il le pourrait, tout ce qu’il possédait dans le pays pour aller vivre à Paris, où il comptait, avec le temps et du travail, éclipser le plus grand nombre des réputations du jour. Et, chose étrange, cette modeste entreprise ne reçut nullement l’improbation de Henri Voisin, qui avoua de son côté qu'il ne s’occupait de gagner un peu d'argent que pour se donner la satisfaction de visiter l’Europe, seule partie du monde où les intelligences d'élite pouvaient se trouver à l'aise. IT était bien entendu, cependant, qu’en bons patriotes, après avoir brillé dans l’ancien monde, ils reviendraient tous deux éclairer de leurs lumières leur commune patrie.
JS CHARLES GUERIN