‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 23 sur 94 · CAPRICE ET DEVOIR · texte numérisé non relu

CAPRICE ET DEVOIR

[le bonheur de l'homme consiste dans l'accomplissement de ses devoirs, une disposition de l’esprit qui lui fait préférer à tout son plaisir du moment, doit finir par empoisonner son existence.

Cette tendance, soit que l’on convienne de l’appeler caprice,

RE) = WF: fantaisie, légèreté de caractère, F. ee TT esprit romanesque, suivant les

divers aspects sous lesquels elle se développe, devient une véritable tyrannie pour celui qui ne sait pas y résister dès le principe. Les plus beaux talents, les cœurs les plus généreux, ont été souvent frappés d’impuissance sans que personne ait pu s'en rendre compte; des hommes d'avenir et de fortune sont quelquefois descendus degré par degré de leur haute position, au grand étonnement de la foule et à leur propre étonnement ; tandis que, en interrogeant le souvenir des luttes intérieures de leur âme, ils se seraient convaincus que bien loin d'acquérir de l’énergie en se rendant indépendante, leur volonté était devenue nulle par l’excès même de son indépendance, le jour où ils s'étaient dit pour la première fois : je ne ferai pas maintenant ce qui est utile, je ferai l d’abord ce qui m’est agréable.

Il y a dans la vie un âge où l’on ne saurait être trop en garde contre ce danger : c’est le moment de la transition de l’adolescence à lu virilité ; c’est l’époque de l'initiation à la vie réelle et active, au sortir de la vie méditative des études collégiales. Les jeunes gens qui ont plus d’ima-

a are

È CHARLES GUÉRIN 99 L gination que de jugement et de sensibilité, se laissent aller plus volontiers que les autres à l'habitude de la fantaisie et du caprice, qui les éloigne des affaires sérieuses, La cupidité ou l'ambition en arrache un grand nombre à ces funestes hallucinations; la sainte pensée du devoir en iste # sauve aussi quelques-uns ; mais beaucoup succombent à ses À cette étrange inaladie de l'intelligence. La fougue des ’es- passions, à quelques excès qu’elle puisse nous porter, est out À moins dangereuse ; elle à son temps, elle fait un effort ; inir mais elle ne paralyse pas, elle n'anéantit point au même nce. degré la volonté et l’action.

l'on Le vampire de l'Inde, qui se colle amoureusement à la ice, peau de sa victime, et l’endort par le bruit cadencé de ses ère, ai.es et le dangereux parfum qu'il exhale, ne produit pas les une débilité, un engourdissement, une prostration plus elle complète que l'épuisement qui résulte à la longue de la qui constante recherche d’un bien-être imaginaire. Ce n’est nts, que longtemps après que l’on s'est habitué à la préférence im- du beau à l’utile, du plaisant au sérieux, des événements des extraordinaires aux choses communes de la vie, de l'idéal dus au positif, du coloris, de l’ombre, de l'apparence à la ne- réalité, que l’on s'aperçoit des ravages qu’elle a faits dans dis notre esprit ; mais alors il est trop tard, le temps perdu ne de se retrouve plus; l’on est resté à regarder la lure, les oin étoiles, le beau ciel bleu, les montagnes pittoresques, et | eur tout le reste; c'est bien poétique, mais, pendant ce son temps, les autres qui ne regardaient point, ont marché, ère et le dépit de se trouver en arrière rend inutile le pral peu d'énergie qui nous reste : 1l faut rester là !

Le premier symptôme de cette maladie (car nous en l’avons dit et nous le maintenons, c’est là une véritable ion maladie de l'intelligence) se manifeste par un dédain ion inexprimable pour les choses utiles et profitables, une

aversion involontaire pour l’espèce d'occupation qui nous est imposée par notre devoir ou par notre intérêt. En

même temps survient un vertige, une inquiétude, une impatience fiévreuse qui nous porte vers la chose du monde la moins prévue et la moins ordinaire, Un mot, une ligne, un coup d'œil, un son, un rayon de soleil, un souvenir, suflisent pour éveiller dans notre âme un goût nouveau qui devient tout de suite impérieux, irrésistible. Et voilà que, sans raison, sans motif apparent, sans l'avis de personne et souvent contre l'avis de tout le monde, on met de côté ou l’on néglige une étude importante des affaires sérieuses, une perspective honorable ou lucrative pour se livrer tout entier à la chimère qui nous poursuit. Et l’homme charitable qui viendrait nous avertir de notre erreur, celui qui voudrait chasser cette vilaine chimère qui s’est cramponnée à notre imagination, celui-là, nous vous l’assurons, serait fort mal reçu. Il n’y aurait point d’épithète assez forte, de procédé assez brusque pour lui exprimer tout le mécontentement qu’il nous cause. Pendant quelque temps c'est un zèle, une ferveur, une activité dévorante pour l'étude, la personne, le divertissement, la passion ou la chose quelconque dont on s’est épris. Tout se rapporte à cette chose : ce qu’on lit, ce

Ù rs , , A \ qu'on voit, ce qu on entend, ce qu’on rêve ; cette chose là

est dans tout. On prend en grippe tout ce qui ne s'assimile pas à l'unique pensée que l’on a. Ne me parlez point de ceci, je ne saurais m'occuper de cela; voilà l'argument sans réplique avec lequel on repousse tout ce qui ne tombe pas dans nos idées du moment. On suppose aux autres, bon gré mal gré, la même passion; on les entretient sérieusement de sa chimère,on les en croit enthousiasmés, on le croit tout de bon ; c’est comme un verre coloré que l’on porterait sur les yeux et qui nous ferait tout voir d’une même couleur.

Un bon matin, cependant, et c’est presque toujours au moment où l’on goûte les plus douces jouissances, au moment où l’on a déjà triomphé des plus insurmon-

es

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