‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 34 sur 94 · Il! Un · texte numérisé non relu

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siégeait son ima- p gination. Qu'a- 22 vait-il fait depuis le départ de son frère ? Comment s’était-il préparé à remplacer l’appui qui venait de manquer à sa mère et à sa sœur ? Qu’avait-il acquis, et que lui restait-il de tous ses plans, de tous ses rêves, de tous ses travaux ?.… Ses travaux ?... hélas ! pensait-il, son imagination seule avait travaillé : sa mémoire, cette armoire dont la porte se referme si vite,tet qu’il faut tant se hâter d’emplir, sa mémoire était vide des choses qu’il lui importait le plus de posséder. Il était bien vrai que six mois seulement s'étaient écoulés sur le temps de son brevet : ce n’était qu'un huitième de ses quatre années d’étude,...ce n’était rien en comparaison de l’immense carrière qu’il voyait béante devant lui... Trois ans et demi !... comme cela est long à l’âge deinotre héros! On ne s’imagine pas que tant de jours puissent jamais passer. Mais enfin, se disait-il

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en lui-même, le commencement décide de tout, et était-ce ainsi qu'il devait commencer ? Était-ce là ce que sa bonne mère devait attendre de lui ? N’avait-il pas manqué au respect, à l’obéissance qu’il lui devait, en entreprenant un voyage sans attendre son consentement ? Et que dirait-elle donc, si elle savait où il en était déjà rendu ; si elle savait que, sans lui dire un mot, il avait déjà fait la folie impardonnable d’engager son avenir d’une manière à peu près irrévocable, irrévocable du moins en honneur et en conscience ! Quelle équipée !... Était-il maître de lui-même pour se jeter ainsi sans plus de réflexion, sans autre sauvegarde que la philosophie d’une petite fille et la profonde expérience d'un étudiant de première année, dans une affaire aussi sérieuse, qui allait décider de son avenir et lui procurer peut-être, en fin de compte, des dégoûts et la misère ?

Ces préoccupations, si Marie avait pu les deviner, n'auraient pas été jugées par elle bien flatteuses; et même, sans savoir au juste ce qui en était, elle fut offensée de la singulière réception que Charles lui faisait, lorsqu'elle venait, confiante en lui et triomphant de ses propres résistances, lui annoncer une décision qui, pensait-elle, allait le rendre plus heureux qu’un roi.

—Certes, dit-elle, il faut que cette vilaine lettre vous ait appris de bien mauvaises nouvelles, puisque vous paraissez si sérieux. Ÿ aurait-il quelque malheur dans votre famille ?

—Non, mademoiselle, seulement on me gronde un peu. On trouve que je prends bien mon temps pour m'instruire... et, à dire la vérité, si je continue comme j’ai commencé,... ma foi, je ne serai pas juge en chef (1) de sitôt.

— Et tenez-vous beaucoup à être juge en chef ?

—Bien peu, je vous assure ; je tiens à vivre,...et à vous aimer.

qu) Traduction littérale du mot anglais Chief Justice (Président de la Cour royale).

— Ah! je commençais à croire que vous aviez tout à fait oublié... que vous m’aimiez. Vous vous rappelez ce que je vous avais dit, que je ne voulais plus vous écouter parler de votre amour, avant d'en avoir parlé moi-même à mon père...

— Et votre père, qu’a-t-il dit ? Vous prenez plaisir à me tourmenter. Vous n'avez donc rien à m’apprendre et je n'ai rien à espérer ?

—ËEst-ce que vous tenez à avoir une réponse ? IT me semble que vous n'avez pas paru bien empressé d’abord.

—Marie, vous êtes bien cruelle ! Vous vous jouez de mon amour. Vous ne savez pas qu’à peine vous ai-je connue, je vous ai aimée. Je vous aimais avant de vous l’avouer,... de me l’avouer à moi-même. Comme à vous, cet amour me faisait peur, parce que, après tout, c'était quelque chose de sérieux pour vous et pour moi. Eh ! bien, quitte à voir tous les malheurs du monde fondre sur moi, quitte à rester isolé de tout le reste du genre humain, avec vous, Marie, je serai heureux. Je serai heureux d’un regard, d’un sourire, d’une parole d'amour. Si vous me dites que vous êtes décidée à me fuir, l’aveu que vous m'avez fait à moitié, que je veux avoir tout à fait, adoucira cette séparation et me laissera quelque espérance. Parlez donc,....et soyez sérieuse, vous qui vous dites philosophe, dans un moment que je considère comme le plus important de ma vie, et qu’il vous est libre de rendre aussi le plus beau.

Cette magnifique tirade paraîtra peut-être à nos lecteurs, en contradiction avec les dispositions d’esprit que nous venons d'indiquer chez notre héros; mais ses pensées noires étaient déjà dissipées ; les quelques paroles de Marie et sa présence, beaucoup plus encore que ses paroles, avaient chassé le brouillard importun et fait reparaître, plus serein que jamais, un amour qui ne devait jamais finir, chose bien certaine, puisqu'il durait déjà depuis près de quinze jours. Il y avait donc dans son

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langage un accent de vérité qui émut vivement la jeune fille. D'un ton bien sérieux cette fois, elle exposa au jeune homme leur position mutuelle, leur avenir à tous deux, ce qu’elle avait résolu, et cela de manière à répondre, sans le savoir, aux objections qu’il se faisait à lui-même.

Tout ce qu’elle connaissait des dispositions de son père lui persuadait qu'il ne refuserait pas son consentement à son mariage avec Charles, du moment qu’il pourrait y voir autre chose qu'un projet dangereux par son incertitude. Elle avait donc arrêté que son père ne saurait rien pour le présent : elle épargnait ainsi un aveu bien embarrassant pour elle-même et bien inquiétant pour lui.

D'un autre côté, nier à Charles ce qu’elle lui avait déjà dit,ou vouloir imposer silence à un sentiment qu’elle partageait, c'était folie : échanger de tels aveux sans les légitimer par un lien ou par une sanction quelconque, c'était légèreté ; exiger de Charles sa parole irrévocable sans lui donner le temps de consulter sa famille, c'était égoisme. Après avoir bien pesé toutes ces difficultés, elle en était venue à là détermination généreuse de laisser à Charles sa liberté, sans conserver la sienne. Elle allait lui promettre sur-le-champ de n'avoir jamais d'autre époux que lui, et lui, de son côté, après avoir consulté sa mère, devait contracter, s’il était toujours dans les mêmes sentiments, un engagement semblable, et demander luimême à M. Lebrun la main de sa fille. Tout cela n'avait d’inconvénients que ceux qui pouvaient résulter d’un tête à tête trop prolongé dans de semblables circonstances ; et comme elle était aussi courageuse que bonne, Marie ne donna au beau monsieur de la ville que deux jours pour faire ses paquets et ses adieux,au grand regret de la vieille voisine, qui trouva bien vilain de chasser si vite un si joli garçon, uniquement parce qu’il avait le tort

d'aimer et d’être aimé. Il est inutile de dire que la mère Paquet était parfaitement au courant de tout ce qui se

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passait et en savait beaucoup plus long que M. Lebrun, En pareille matière, tromper une femme, jeune ou vieille, c'est chose impossible.

Les deux jours de grâce furent employés à arrêter les détails du plan dont on était convenu. [1 fut dit entre autres choses que Charles tâcherait d'amener sa mère à Québec pendant l’été, et que Marie sy rendrait de son côté pour se rencontrer avec elle, ce qui était facile, grâce à la parenté des Lebrun avec M. Dumont. Il était bien probable que madame Guérin ne consentirait pus à accepter pour bru une jeune fille dont elle n’avait pas encore fait la connaissance et qu’elle tiendroit à s'assurer par ellemême de toutes les merveilles que Charles allait lui conter. Une telle inspection devait répugner beaucoup à Marie ; mais elle avait au fond assez bonne opinion d'elle-même pour braver cette épreuve, et Charles la rassura tout à fait en lui peignant sa mère, avec raison, comme la meilleure des femmes.

Le point de vue financier de la question ne fut pas oublié, et quoiqu'il s’agit d’un mariage d’inclination, ils s'arrêtèrent un moment à la prosaïique inquiétude de savoir comment ils se procureraient cette médiocrité d'or (aurea mediocritas), heureuse aisance à laquelle le poète a accolé le nom du plus précieux des métaux, sans doute pour nous rappeler que l'or, ou tout au moins un peu d'argent et de cuivre, par-ci par-là, ne nuit pas à la félicité humaine.

Marie calcula ce qu’elle pouvait attendre de son père en se mariant ; Charles lui dit ce qu’il avait à espérer de son côté, et avec cela ils supputèrent un petit capital qui devait fournir aux dépenses du ménage pendant une couple d'années, espace de temps dans lequel l’étudiant comptait se faire une clientèle : bien entendu que le mariage se célébrerait quinze jours, au plus tard, après son adinission au barreau ; c’est-à-dire dans trois ans et demi. On sait que des engagements à échéance aussi

éloignée se contractent tous les jours par des aspirants aux professions libérales, et que lon voit ainsi des constunces de quatre, de cinq, de six années, et même au delà, ce qui constitue un trait de mœurs locales qui n'est pas à dédaigner.

Sur le chapitre de sa profession, Charles ne put sem pêcher de faire à la jeune fille une sincère confession de ses torts. [1 lui dit avec franchise quelle aversion il éprouvait parfois pour le méfier qui allait être leur unique gagne-pain ; et combien peu il avait jusqu'alors contrôlé ses répugnances et ses caprices. Cela lui attira une assez verte semonce. Marie fut alarmée de tant de légèreté chez un homme qui paraissait avoir tant d'esprit et de talents ; elle lui dépeignit avec une énergie qui l’étonna, les malheurs qui les attendaient lui et elle, s’il ne se décidait point à prendre l’existence plus au sérieux, et en cela comme en tout le reste elle lui répétait avec un rare bonheur, tout haut, ce qu’il se disait tout bas. D'un autre côté (et c'était ce qu’il désirait), elle lui fit voir qu’il était bien fou de se décourager pour six mois qu'il avait perdus, qu’un peu d'application et de constance était tout ce qui lui manquait et qu’il ne tenait qu'à s’y mettre. Elle n'eut pas de peine à lui faire promettre de faire mieux et de chasser une bonne fois pour toujours, les chimères qui hantaient son imagination : et, grâce à elle, rien ne manqua à ses bonnes résolutions, ni le repentir, ni l'espérance. Ajoutons qu'un aussi joli prédicateur en valait bien un autre, surtout prêchant un converti,

Ces sermons, au reste, n'étaient pas sans quelque utilité pour le prédicateur lui-même : ils formaient une heureuse diversion aux propos beaucoup trop passionnés que se permettait notre héros. Charles voyait accroître l’ardeur de ses sentiments à mesure qu'il voyait diminuer le temps qui lui restait pour les exprimer. Avec cette exagération si naturelle aux amants, et dont il était plus susceptible

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que tout autre, il lui parut qu’il n'avait commencé à vivre que depuis deux jours,et quand vint le moment de la séparation, il erut qu'il allait mourir.

Il fallait bien partir, cependant, car dès quatre heures du matin son hôte lui avait annoncé, en le secouant vigoureusement dans son lit pour le réveiller, que la bonne petite jument noire était attelée, et qu'ils auraient à peine le temps de déjeuner, S'ils voulaient profiter de la gelée de la nuit et ne pas laisser briser les chemins (1).

Une larme furtive, qui S'échappa bien involontairement de l’œil de la jeune fille, fut tout ce qui aurait pu trahir son amour, en présence de son père ; et encore celui-ci pouvait et devait l'attribuer à son propre départ. Neulement, quand les deux voyageurs furent bien établis dans leur traineau, et au moment où un fouet retentissant donna le dernier signal, Marie qui était demeurée sur le seuil de la porte, cria d’un ton qu’elle s’efforça de rendre le moins tragique possible : ‘“ Adieu, M. Guérin...ne m’oubliez pas!”

—Qu'est-ce qu'elle veut donc, la Marichette ? Est-ce qu’elle vous aurait chargé de queuqu’ commission ?

—Oui,une bagatelle.elle m'a dit de vous faire penser à lui acheter...

— Des oignons de tulipes pour son jardin ?

—Justement.

— [1 ne faudra pas y manquer au moins...c'te pauvre enfant! Ah! çà, M. Guérin, vous n’oublierez pas, j'espère, de me rappeler ça,

—KNoyez tranquille, M. Lebrun, reprit Charles, souriant malgré lui, et appuyant sur les dernières paroles ; soyez tranquille : je ne l'oublierai pus !

(1) Dans le temps de la fonte des neiges, on dit naturellement que les ‘ chemins se brisent ” quand la croûte formée par la gelée de la nuit se fond à l’'ardeur du soleil. A cette saison de l’année une journée chaude est une journée de mauvais temps, où tout au moins une journée de mauvais chemins pour ceux qui voyagent.

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