NE M'OUBLIEZ PAS
EUX jours s'étaient passés, et fidèle à sa résolution, Marie avait évité toute conversation particulière avec Charles hors de la présence de son père. Le matin du troisième jour, plus pâle que d'ordinaire, toute tremblante, et comme honteuse d’elle-même, elle s’approcha du jeune homme, qui de son côté n’était pas moins ému.
I] tenait à la main une longue lettre qu’il venait de lire, et qui, tachée de graisse, usée à tous ses plis, sentant le tabac d’une lieue, n’en était pas moins de la jolie petite écriture de Louise. La pauvre missive n'était arrivée à sa destination qu'après huit jours, bien que la poste n’en eût mis que trois à la transporter de chez madame Guérin à la paroisse voisine de celle où se trouvait notre héros. Alors, avant de l'envoyer à M. Lebrun, aux soins de qui elle était adressée, ceux chez qui on l'avait remise, avaient jugé convenable de lui faire passer une couple de jours derrière un miroir ; après
quoi, ils avaient songé à la remettre à un habitant qui l'avait passée toute une journée à un autre, qui, après l'avoir fait séjourner dans sa poche, en compagnie de sa blague, ne s'était décidé que le lendemain à la rendre à son adresse.
Cette lettre, après tant d'aventures, a bien quelques droits à l'attention de nos lecteurs : aussi allons-nous lui laisser la parole.
Te BB —— *
‘ Mon cher frère,
“ Nous n'avons reçu qu'hier la lettre que tu nous as écrite avant ton départ. Je te dirai bien qu'en voyant en haut de la page ces deux petits mots : je pars, maman a tremblé de toutes ses forces. C’était bien naturel. Et même, quoiqu'il ne s'agisse que d’une promenade, cette pauvre mère n'aime pas cela. Elle dit que ça lui déplait et que ça l’inquiète de te savoir plus éloigné de nous. Du matin au soir, elle ne parle que de toi et de Pierre. On ne peut rien trouver que ça ne lui fasse dire : Pierre aimait cela, ou bien : Pierre faisait comme cela ; Pierre disait cela ; Pierre sy prenait de même ; ot biea encore : si Charles était ici, il dirait cela. Je voudrais bien pourtant qu’elle pût se faire une raison, et ne plus penser à notre frère, puisque nous ne sommes plus pour le revoir. Je le lui dis souvent ; mais je me surprends à en parler la première.
“ Quelques minutes après avoir reçu ta lettre, nous avons eu la visite d’un de tes amis, un avocat, qui se nomme M. Voisin. Il me semble que j'ai vu ce nom-là quelque part dans tes autres lettres. Il se dit bien intime avec toi. Il nous a fait une visite qui ne finissait plus, et il nous à remis une lettre de ton patron, M. Dumont, Celui-ci ne se plaint pas de toi, mais on dirait qu'il a quelque chose de mauvais à nous dire sur ton compte et qu’il n’ose pas. Tu peux bien croire que je n'ai pas fait remarquer cela à maman ; mais elle a paru plus triste encore après avoir lu cette lettre. Je ne veux pas te faire des sermons, je pense bien que tu te moquerais joliment de moi, si je voulais t'en faire. Tu feras bien pourtant de te faire aimer de ton patron et de le contenter. Je n'aime pas ce qu’il dit à la fin de su lettre, que c’est lui quit’a conseillé ce voyage dans les environs de Montréal ; que cela te ferait du bien ; que la ville n’est
pas toujours bien bonne pour les jeunes gens qui n'ont
pas d'expérience. Franchement, v a-t-il quelque chose là-dessous ?
Quant à ton ami M. Voisin, il ne tarit pas en éloges sur ton compte. Il te met au-dessus de tout. Maman, qui ne demande pas mieux que de parler de toi, en à dit bien long sur ses espérances ; et ïils ont parlé bien longtemps ensemble de choses que je n'ai pas toujours comprises. [1 paraît, d'après ce qu’il dit, que Pierre n’a pas eu tort de partir : il court une grande chance de faire fortune en pays étranger. M. Voisin prétend, comme Pierre le disait dans sa lettre, qu'il n’y à plus d'avenir du tout dans les professions. Là-dessus, maman «à dit qu’elle n'avait pas envie de te faire perdre ton temps ni de te forcer à faire un avocat malgré toi, si ça ne te plaisait pas. Elle à parlé de te mettre à la tête de grandes entreprises et pour cela de te faire...comment donc disent-ils cela ?...de te faire émanciper. M. Voisin à beaucoup approuvé cette idée-là.
‘“ Je l'ai encore rencontré le soir chez M. Wagnaër ; Clorinde m'avait fait demander de passer la soirée avec elle. Je ne sais pas si ton ami s’est fait présenter dans cette maison avec quelque intention ; mais il a été bien peu galant pour cette pauvre Clorinde ; il n’a fait que parler avec M. Wagnaër. Il a encore fait mille éloges de toi. [l dit que tu feras un grand littérateur, et que tu ferais fureur dans les salons. IT trouve qu'avec tes talents tu as bien raison de ne pas aimer les professions Il à conté plusieurs choses de toi, bien spirituelles apparemment, car M. Wagnaër et un autre homme qui était là, ont bien ri. M. Wagnaër a dit une chose que je n’ai pas comprise, je ne sais pas si C’est un bon où un mauvais compliment : il a dit que tu n'étais pas un homme pratique
‘ Ton M. Voisin peut bien être un bon garçon, je suis sûre qu’il t'aime de tout son cœur; mais moi, je ne l’aime pas de même. Il a une figure qui me déplaît. Il ressemble
à une belette ; il n’y a rien de plus fin qu’une belette, et cependant en même temps il ressemble à Guillot le commis. Toute la différence est dans les yeux. On a bien de la peine à voir ceux de Guillot qu'il tient toujours baissés ; et quand on les voit, on ne voit rien de bien beau : deux vilaines prunelles vertes comme celles d’un chat, mais qui ont l’air de dormir. Ton M. Voisin, lui, vous a des petits yeux gris perçants qui cherchent ce que vous pensez. Non nez long et mince, et sa bouche pincée qui à toujours l’air de se cacher sous son nez, pour rire sous cape, et son visage de parchemin me déplaisent aussi beaucoup. (ja n’est pas, au moins, pour te faire de la peine
que je te dis cela : je suppose que vous autres hommes, . quand vous avez un ami, vous vous occupez fort peu qu’il
soit beau ou laid.
‘“ Ce sont encore là des idées de petite fille. Encore
‘ une de ces idées. Il y a eu un moment, où M. Wagnaër,
M. Voisin, et Guillot le commis, se sont parlé à voix basse : je les ai trouvés si laids tous les trois, qu’ils m'ont presque fait peur. (a ressemblait à une consultation de sorciers.
“ Je vois que je t'ai assez conté de folies comme cela : il est temps que je finisse. Maman me charge d’une commission pour toi. ÆElle dit que, puisque tu as bien trouvé le moyen d’aller sans sa permission passer une quinzaine de jours chez des gens que tu ne connais pas, il est bien juste que tu viennes nous voir aussitôt que la neige sera partie.
‘“ À ce compte-là, tu peux croire si j'ai hâte que le duvet blanc qui couvre nos prairies disparaisse, et si toute la neige qu’il y a dans la paroisse voulait fondre le même jour, j'y consentirais, au risque d’une inondation !
& Ta pEviTE Louise.”
Marichette fut surprise, en levant les yeux sur le jeune homme, de l’expression de tristesse et d’hésitation qui régnait sur sa figure. Cette lettre l'avait vivement impressionné. Les soup-
cons de Louise, les reproches à
demi voilés de a È |
M. Dumont, ceux 7 ul V N à ES
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dame Guérin. n’é-
| taient que trop | mérités. Un re- | mords, qui n’est pas le moins inex-