‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 37 sur 94 · CHARLES GUÉRIN UN BAL CHEZ M. WAGNAER · texte numérisé non relu

CHARLES GUÉRIN UN BAL CHEZ M. WAGNAER

PEINE deux mois s'étaient-ils écoulés depuis la conversation que nous venons de rapporter, que Charles laissait pour la troisième fois l'étude de son patron et sa petite mansarde.

C'était encore vers sa paroisse natale qu'il se dirigeait.

L'amour filial n'était cependant point le seul motif de cette troisième excursion,

Les idées de madame Guérin avaient

: germé chez son fils et fructitié à merveille,

Malgré tous ses beaux projets, il n'avait pus

osé livrer l'assaut que nous lui avons vu méditer avec tant

de courage ; puis, petit à petit, il avait si bien parlementé

avec si conscience, qu'il avait fini par renoncer à toute

explication, nv avait pas loin de là à l'entière apostusie de son premier amour.

Belle, enjouée, unissant à toutes les grâces de li

Jeunesse toutes les séduetions de la bonne compagnie, tous

les riens charmants qui ne S'upprennent qu'à cette école et qui font tant d'impression sur un jeune homme, Clorinde acheva de faire oublier la jeune villageoise.

Lu solitude, la mélancolie, le contraste entre Marichette et tout ce qui l'entourait avaient été pour beaucoup dans cette première passion, Le réveil de la nature aux premiers jours du printemps, les mille voix hurmonieuses qui s'élevaient du fleuve, des champs et des bois, les souvenirs qui sattachaient à tant d'objets familiers à son

enfance, les promenades qu’il faisait avec Louise et Clorinde, la sympathie qui unissait les deux jeunes filles et formait autour d’elles comme une sphère d’ondulations magnétiques, tout cela amena par degrés de nouveaux sentiments que notre héros ne put s'empêcher d’avouer. La jeune fille, qui reçut cet aveu, s'en empara sans trop de facons comme d’une chose à laquelle elle s'attendait depuis longtemps et qui lui revenait de plein droit.

Mile Wagnaër était une de ces natures ardentes qui ne font jamais trop de mystères de leurs sentiments. Autant Marichette avait montré d’hésitation, de réserve, autant Clorinde se montra heureuse et fière de l’amour qu’elle inspirait.

Après quelques semaines d’un bonheur que des souvenirs importuns ne troublèrent que rarement, Charles avait dû retourner à la ville pour exécuter les projets de sa mère, Tout se passa tel que madame Guérin l'avait vrémédité, L'émancipation fut votée par une assemblée de parents et amis qui n'étaient ni lun ni l’autre, l'acte fut homologué par le juge, qui signa sans lire, et M. Dumont fut nommé, pour la forme, conseil au mineur émancipé. Les emprunts nécessaires furent réalisés en peu de temps ; Charles signa plusieurs contrats avec des ouvriers pour la construction d’une éeluse et d’un moulin à scie ; 11 engagea un commis, espèce de factotum qui se mit à la tête d'une bande de bûcherons ; enfin, en très peu de temps, il donna à l'exploitation de la rérière aux Évrevisses toutes les apparences d'une grande et sérieuse entreprise.

Cela fit ouvrir de grands yeux à M. Wagnaër, Il ne s'était attendu à rien de semblable. Il se voyait, comme on dit, couper l'herbe sous le pied par un jeune homme qu'on lui avait représenté jusque-là comme incapable de mettre deux chiffres bout à bout,

M. Wagnaër en était à une époque de transition bien importante. Après avoir amuassé les matériaux de su

fortune, il en construisait l'édifice et se préparait à Sy “ser avantageusement. Pour cela, il s'efforçait d'acquérir la seule chose qui lui avait manqué jusqu'alors, la considéation publique ; il refaisait de son mieux sa réputation.

Avec ce léger ingrédient de plus, sa position devenait en eflet très enviable. Ce n'est pas peu de chose que de primer par sa richesse sur une étendue de vingt à trente lieues et de dominer tous les gentithommes et les bourgeois disséminés dans cet espace. I faut qu'une Hétrissure morale soit bien désespérante, pour qu'un homme très riche au milieu de fortunes généralement médiocres ne parvienne pas à la faire disparaitre.

Les belles campagnes de la Côte du Sud, et particulièrement les environs de la résidence de M. Wagnaër, sont, tous les étés, le rendez-vous de nombreux émigrés de la meilleure société de Québec et de Montréal. Réunis aux familles les plus considérables de ces endroits, ces visiteurs citadins forment des cercles, pas aussi brillants sans doute que la brillante cohue qui s'entasse à Saratogu, à New-Brighton et aux autres eur et bathing places de l'Amérique, mais assurément plus gais et plus agréubies. Ce sont des fêtes champêtres, des pique-niques, des excursions en chaloupe dans les îles du fleuve, de longues cavalcudes d'une paroisse à l'autre, des promenundes dus les hois, tout cela avec le spectacle des plus beaux paysages du nouveau monde,

M. Wagnaër conçut le projet de rassembler chez Fui, à un jour donné, tous ces essaims de voyageurs et toute ln société de l'endroit. {1 voulait poser pur une fête splendide lu base de son existence nouvelle, inangurer et substituer une domiinatic. d’un outre genre au règne de terreur qu'il avait fait y 27 jusque-là sur ses voisins, En d'autres termes, d'usurie et de créaneier impitoyable, le marchand enrichi visait à se tra: former en grand sei-

gneur magnifique et hospitalier.

Grâce à quelques amies de pensionnat et aux relations d'affaires que son père entretenait avec quelques-unes des plus riches familles anglaises de Québec, Clorinde avait fait des connaissances dans le beau monde. Elle prit le prétexte de rendre à ses amies les politesses qu’elle en avait reçues, et les invitations du bal, comme cela devait être, furent faites en son nom.

M. Charies Guérin et M. Henri Voisin furent les premiers invités parmi les jeunes gens de la ville et Sy rendirent ensemble.

[Il n’est pas besoin de dire que M. Wagnaër n'épargna rien pour cette occasion. Clorinde et Louise étaient chargées des préparatifs. Elles avaient transformé la maison et les jardins à ne pas S'y reconnaitre, Elles avaient disposé avec art dans tous les appartements des guirlundes de feuilles d’érables entremêlées de fleurs. On avait abattu plusieurs cloisons, ee qui avait fait une salle de dansé très vaste, tapissée d'un bout à l’autre de branches de sapins et d’érables. Des cosrolrulus, des clématites et d'autres plantes grimpantes étaient artistement mêlées à la verdure : leurs fleurs blanches, rouges, bleues où jaunes formaient tout autour une véritable charmille, De grands vases d'albâtre contenant des bougies de diverses couleurs répandaient une lFaniière fantastique dans les vestibules et les boudoirs ; tandis que plusieurs lustres jetaient dans la saile du bal une éblouissante clarté, d'autres vases pleins de fleurs odoriférantes mariaient leurs suaves senteurs aux exhalaisons aromatiques des sapins,et une brise légère, qui pénétrait par toutes les ouvertures de la maison, agituit doucement et lumières et parfums.

Au fond de la salle de danse, il y avait deux larges fenêtres qui donnaient sur le jardin. On n’en avait fait qu'une seule porte. Plusieurs ares de verdure élevés très près les ums des autres formaient un chemin couvert

en feuillage de la maison au berceau. On avait relégué dans cet endroit le buffet et les rafraichissements. Des statues de plâtre imitant le bronze, éclairaient le jardin avec des lampes qu'elles tenaient dans leurs mains ou sur leurs têtes. Des lampions de diverses couleurs avaient été disposés dans les arbres, les charmilles et les arbustes.

Muis la plus belle des décorations, c'était la nuit sereine mais noire et sans autre lumière que celle des myriades d'étoiles qui scintillaient là-haut, comme pour quelque réjouissance céleste. Une obscurité mystérieuse étendait ses voiles sur toute la campagne et au loin sur le Heuve. [lv a une sensation étrange que l’on éprouve au milieu d'une semblable fête, lorsqu'on songe à l'utmosphère de lumière et de bruit oui nous environne et va mourir pur degrés si près de nous dans le silence et l'obscurité de la nature. On se croit dans un monde à part. sur une oasis de plaisirs, avec des limites et un horizon inconnus.

La société qu'avaient réunie les invitations de Clorinde ormait un tout passablement hétérogène. Il y avait là des demoiselles de la ville en grande tenue de bal, décolletées autant que la mode le permettait, ce qui veut dire beaucoup, et des jeunes personnes de la campagne avec des mouchoirs de gaze sur leurs épaules, qui les enfonçaient autant et plus que ne lexige la pudeur la plus incivilisée ; des élégants comme Jules de Lamilletière, jeunes gens aux allures hardies et dégagées. valseurs intrépides, pleins de grâces et de fatuité, dont la toilette était calquée sur la dernière gravure de mode; et des échappés de collège avec des habits et des tournures à moitié séculiers, au regard indécis, à la démarche timide, gauche, contrainte, malgré la meilleure volonté du monde. Il y avait des dames à grandes prétentions, à la pose hautaine et protectrice, exclusives au dernier degré, ne parlant qu'entre elles et rendant à peine un dédaigneu x

RE

salut à toutes les personnes qui leur étaient nouvellement présentées, et de bonnes grosses mamans déployant un sans-gêne un peu vulgaire, un caquet familier, des toilettes sirannées, chargées de bijoux, de fleurs et de rubans, et remarquables surtout par des coiffures pyramidales en dhors de toutes proportions connues.

C'est le triomphe d’une châtelaine accomplie de faire oublier les éléments disparates qui se trouvent dans un salon, de mêler, de fondre ensemble les nuances diverses en donnant l'exemple par sa cordialité et son affabilité. La dame de céans n'avait ni laplomb, ni l'autorité nécessaires pour réussir à ce point.

La moitié de la société n'avait pas été présentée que déjà l'on pouvait voir la partie la plus jeune et la plus élégante se grouper autour d'elle et lui former une espèce de cour.

Au nombre des jeunes gens qui entouraient Clorinde se trouvaient deux ofMeciers de la garnison de Québec, [Ils étaient en hæbit bourgeois, ou, comme on dit dans le jargon anglo-français de nos salons, en civiliens.

Charles suivit avec une religieuse attention la conversation de ces hommes qu'il voyait partout si recherchés et si admirés. I[lne fut pas médiocrement surpris de leur entendre adresser pêle-mêle à Louise et à Clorinde une foule de questions décousues et saugrenues.

— Aimez-vous beaucoup la valse ?—Passez-vous souvent l'hiver à Londres ?—Comment trouviez-vous l'uniforme du régiment qui vient de partir ?—Aimez-vous les bains de mer ?—Marchez-vous souvent en raquettes ?—Savezvous patiner ?

Au premier coup d'archet Jules de Lumilletière se mit en place avec Clorinde, Louise avec un des militaires ft leur vis-à-vis. Charles se tint près du quadrille et pur un effort de hardiesse et d’habileté trouva le moyen d'engager Mile Wagnaër pour le troisième, Klle l'était déjà pour le second avec l’autre militaire.

L'entrain de la danse, la musique assez bonne, l'éclat de la fête ne tardèrent pas à animer tous les invités d'une gaieté bruyante qui effaça bientôt les distinctions les plus

désagréables. Le bal fut ravissant.

Clorinde, après avoir dansé avec Charles, refusa tout autre cavalier, sous le

prétexte que lui offrait son rôle de maitresse de maison.

Elle fit avec Louise

et son frère le

tour des appartements et du jardin pour voir : si tout était bien.

Page 1