‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 68 sur 94 · A NS · texte numérisé non relu

A NS

4 il venait d'emprunter une nou- | velle ardeur à un sentiment bien différent qu'on avait fait naître chez elle.

Elle s'était amusée quelque temps de la tournure peu élégante, des manières gauches et prétentieuses, de Îa figure et de l'allure vulgaires de M. Henri Voisin, l'éternel compagnon de Charles. Mais elle le croyait sincèrement dévoué à celui-ci, et elle lui passait ce qu'il avait de désagréable en faveur de ses bonnes intentions. Du reste, comme on l'a vu, l'avocat avait jusqu'alors plaidé sa cause auprès du père, et n'avait pas encore jugé à propos d'importuner la f'le de ses galanteries, se réservant de tomber éperduiment amoureux d'elle, au jour précis où il aurait réussi dans ses négociations.

Ce jour étant arrivé, Henri Voisin s'était mis à développer une foule de belles pensées, de talents agréables et de jolies manières, qu'il avait jusque-là tenus cachés, de même que la chenille dans son enveloppe tient roulées les ailes qu'elle doit plus tard étaler au soleil. Le chrysa-

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lide se brisait, et la chenille sortait ; mais, hélas ! sans être devenue papillon.

Ses madrigaux étaient cent fois plus ridicules que son silence, son empressement plus désavantageux que sa timidité, ses attentions plus gauches que ses gaucheries mêmes. Il dansait d’après toutes les règles de l'art, mais de manière à faire maudire l’art et toutes ses règles. [Il chantait juste, mais avec une voix plus triste que si elle eût été fausse. Depuis qu'il cultivait mieux sa toilette, il était parvenu à faire ressortir davantage sa laideur et sa vulgarité.

Charles était trop préoccupé de mille autres choses pour avoir remarqué l'espèce de métamorphose qui s'était opérée chez son ami... Clorinde, avec cette justesse de coup d'œil qui distingue son sexe, avait vu tout de suite que tout cela se faisait en son honneur. Quelques gracieusetés un peu trop familières que l'ami de Charles s'était permises envers elle avaient confirmé «es soupeons. Enfin M. Wagnaër, tout en plaisantant, avait laissé tomber quelques mots propres à faire croire qu'il ne serait pas fâché d'avoir M. Voisin pour son gendre.

Une circonstance que nous allons éclaircir bientôt l'avait empêchée de faire part de cette découverte à celui qu'elie intéressait Le plus. Mais de ce raoment la répulsion instinetive qu'elle éprouvait, se changea en une aversion profonde, et l'amour qu'elle avait pour Charles s'accrut de toute la crainte qu'elle entretenait de voir son existence liée à celle d’un homme méprisé et détesté tout à la fois.

Le lendemain de l’arrivée de Jean Guilbault à R..., dans la matinée, Clorinde était dans son Ek''adrir, où elle brodait et lisait tour à tour ;: dans le musnent, elle ne faisait ni l’un ni l’autre.

Elle était assise sur un petit tabouret en laine d'Allemagne près d’un canapé; sa tête s'appuyait sur

sa main, son coude sur le canapé, sx broderie était par terre, son autre bras laissait tomber ouvert à demi Île livre dont elle avait essayé la lecture.

Le petit boudoir était meublé avec luxe ; Clorinde, à peu près maîtresse de ses actions, copiait à la campagne ce qu'elle voyait chez ses amies de la ville.

Ur guéridon en bois de rose était couvert de riches albums, de leepsakes, que domirait un vase de porcelaine rempli des plus belles fleurs, produit d'une serre à laquelle nos lecteurs savent que la jeune fille consacrait une grande partie de son temps.

Cette chambre ouvrait d’un côté sur le grand salon de la maison et de l’autre sur une chambre à coucher.

Mile Wagnaër était beaucoup plus pâle qu'à l'ordinaire ; son sein était agité, et il y avait dans sa pose nonchalante plus de découragement que de mollesse. Elle tressaillit tout À coup : un bruit très léger, à peine perceptible, avait cuusé ce mouvement : c'est qu'il y a quelque secret avertissement magnétique qui révèle l'approche d’une personne aimée, surtout dans les heures d'angoisse que l’on éprouve À son égard.

—Je vous attendais, dit-elle, d'un air triste et presque solennel, au jeune homme qui entrait dans ce moment dans l’autre salon, précédé par une jeune fille de chambre espiègle et gentille, depuis peu au service de la maison,

— Anna, dit-elle, si M. Voisin se présente, fût-il même accompagné de mon père, vous lui direz qu’il ne peut pas me voir ce matin. L'impression que fit ce peu de mots sur l'étudiant se traduisit immédiatement sur ses traits.

—Je vois avec plaisir, dit Clorinde, que vous vous résignez à vous séparer de votre inséparable.

Le ton d'ironie avec lequel ces paroles étaient prononcées fit voir à Charles qu'il était deviné. Son visage était de ceux sur lesquels on lit mieux que dans un livre.

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L'heure était solennelle et tous deux comprirent au premier regard que leur sort allait peut-être dépendre de cette conversation.

Ils prirent place sur un divan dans un des angles du salon et gardèrent quelque temps le silence.

Clorinde le rompit la première :

—Mon père venait de sortir, quand vous êtes entré... Vous ne lui avez rien dit ?

Charles fit un mouvement qui trahissait l’orgueil blessé, comme s’il eût voulu dire qu’il se félicitait de son silence. Puis il raconta d’une voix émue ce qui lui était arrivé et ce que l’on supposait des intentions de M. Wagnaër, en y mettant toutefois la plus grande réserve.

On conçoit aisément l'humiliation profonde que ressentit la jeune fille. [Il lui restait cependant la dure nécessité de confirmer par son récit une partie de ce qu'elle venait d'entendre.

Mon père ne peut pas avoir toutes les vues que vous lui prêtez, dit-elle ; mais il n’en est pas moins vrai qu'il songe sérieusement à me marier avec M. Voisin, et je crains bien qu’il ne consente que difficilement à notre union.

—Muis, vous, Clorinde, vous ?

—Moi, fit-elle tristement, moi ?

Charles se leva brusquement et, involontairement, il lui lança un regard de mépris.

De grosses larmes juillirent des yeux de Clorinde plutôt qu’elles n’en coulèrent ; eile détourn® la tête, et elle dit

comme se parlant à elle-même : Voir. ce que c’est : il gardera cette opinion de moi toute sa vie... Il ne me croira pus.

Charles se rapprocha d'elle et reprit sa place sur le divan. CRE

—Clorinde, dit-il, Clorinde, vous êtes bien faible, bien légère et bien coupable envers moi, si vous croyez qu'il vous est permis d’appartenir jamais à un autre qu'à moi,

— Écoutez, dit la jeune fille en faisant un effort sur elle-même, écoutez, je ne savais pas avant ce temps ce que c’est que de souffrir et d’être malheureuse ; mais je comprends à présent que l’on peut être assez afiligée pour se donner la mort !

—Se donner la mort ! Il y à d'autres remèdes que celui-là, aux .:tuations même les plus critiques.

— Peut-être !

— Est-on obligé d’obéir à des ordres injustes ? Doit-on contre son cœur et contre soi-même donner la main à un complot malhonnète, parce que celui qui la formé...

—Est votre père, ajouta lentement la jeune fille, forcée à rougir de son père devant lui !...Charles, si vous m’aimiez, vous me ménageriez davantage.

—Le mot est dur peut-être; S1l n'y avait que moi de trompé, mais ma mère...

— Votre mère! L'aimez-vous beaucoup votre mère ? dit vivement Clorinde.

—Si je l'aime beaucoup !

Étrange question ! Tous ceux que j'aime, Clorinde, je les aime beaucoup. Mais ma mère, voyez-vous, c'est autre chose. C'est de la reconnaissance, c’est de l'admiration, c'est du dévouement, pour elle qui s'est dévouée à nous, qui a refusé la fortune plus d'une fois pour être seule à veiller sur nous,

—Alors si vous aimez autant votre mère que vous l'assurez, vous comprendrez ce que j'ai à vous dire. Écoutez-moi bien, Charles, et vous jugerez de la conduite que je dois tenir. Vous me direz ce que vous feriez si vous étiez à ma place.

Je suis née à Jersey, comme vous le savez. Mon père était livré à de grandes spéculations de commerce, ma mère appartenait à une famiiie très considérée, Son père était chef-juge, et son aieul avait été grand baïlli. Elle avait apporté en dot à mon père, outre une forte somme d'argent, plusieurs beaux vergers dont il tirait un excel-

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