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lent parti. Deux de ces vergers étaient situés tout près de Saint-Hélier, la capitale de l’île où nous demeurions. Je me rappellerai toujours avoir été avec ma mère et quelques-unes de ses amies cueillir les pommes que lon entussait dans de grandes hottes pour les porter au pressoir, afin d'en faire du cidre. El y avait aussi les pommes de choix, que l’on eueillait avec beaucoup de précautions, et que nous mangions, où que nous envoyions en cadeau à nos amis. Autant que je m'en souviens, nous étions bien heureux à Jersey lorsque ma mère vivait. J'étais bien jeune lorsque nous avons quitté liîle, mais plusieurs choses sont restées dans ma mémoire. Je me souviens surtout de nos promenades au bord de la mer, et du varec, que les vagues jetaient sur le rivage comme de grandes écharpes à franges de soie ou de dentelle.
Ma mère s'était mariée malgré ses parents, qui n'avaient consenti à son mariage que pour prévenir un éclat. Les affaires de mon père avant mal tourné, il fut obligé de vendre tout ce qu'il possédait, On fut même sur le point de l’emprisonner, et nous nous vimes contraints à laisser le pays.
[l fut décidé que nous passerions en Canada, où nous avions des parents, et où mon père se proposait d'établir un petit négoce, uvec l'argent que devait nous faire passer la famille de ma mère.
Je me souviens encore, cotume si c'était hier, de notre départ clandestin, et combien de larmes furent versées, lorsqu'il nous fallut prendre congé de nos parents.
Je me souviens de la chaloupe qui nous conduisit et qui fenduit les vagues vertes et blanches à leur scmmet,et de l’écume salée qui m’entrait dans la bouche et me navrait.
Je me souviens de la petite chambre toute petite où on nous mit, de la mer, des matelots, des cordages, du roulis du vaisseau, des bâtiments que nous rencontrions quelquefois et que nous voyions disparaître, comme s'ils eussent
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été engloutis au fond de l'Océan, et reparaître plus loin sur la crête d'une vague haute comme une montagne.
J'avais sept ans alors. Ces impressions sont pour bien dire les premières impressions fortes qu'ait reçues mon esprit: et je ne trouve, en remontant dans mes souvenirs, presque rien qui soit plus ancien que cela. [1 me semble que j'ai commencé à vivre et à penser sur la mer.
La traversée fut longue et périlleuse. Nous eûmes longtemps des vents contraires, des bourrasques et des
tempêtes. Mon père fut
A malade du roulis. mu Cet ER
T° mère ne le fut pas. Elle avait une maladie plus F4 8 \ sérieuse que celle-là,
cette pauvre mère !
Elle était rongée par le chagrin et il semblait que chaque lieue que
nous faisions en SR nous éloignant © de Jersey, emportait une purtie de son exis-
tence.
Durant les , => longues heures
d’ennui qu'elle pussait dans le calme ou sur le pont, seule avec moi, tandis que mon père causait avec le capitaine ou avec les autres passagers, elle me racontait tout ce qui lui était arrivé depuis son enfance ; elle me disait une foule de choses que je n’ai pu bien comprendre que longtemps depuis. Elle disait souvent en riant qu’elle était folle de me tenir ainsi des discours de grande personne.
D'après ce dont je puis me souvenir, elle avait épousé mon père par dépit de ce que ses parents n'avaient pas
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voulu la laisser marier à un jeune homme pauvre qu’elle aimait.
Ses parents avaient fait beaucoup de difficulté ; mais elle ävait déclaré résolument que cette fois elle disposerait d'elle-même suivant son goût. M. Wagnaër passait pour faire de bonnes affaires, et à part la différence de position et d'éducation, il y avait peu à objecter.
Ma pauvre mère attribuait tous nos malheurs à sa désobéissance, et elle répétait sans cesse qu'une jeune fille qui se marie à sa tête, et malwré ses parents, se prépare une vie de misère.
Îl y avait quatre autres passagers à bord de ce vaisseau : deux marchands écossais avec qui mon père s'était tout d’abord lié d'amitié, ce qui faisait qu'il passait une grande partie de son temps à jouer aux cartes et à fumer avec eux ; un vieux gentilhomme français qui se rendait au Canada pour y réclamer une succession, et un jeune prêtre irlandais, qui avait fait ses études à Paris. Ces deux derniers causaient souvent avec ma mère, qui avait reçu son éducation en France. Mon aïeule maternelle était française et catholique ; mais mon grand-père avait voulu que ses enfants fassent élevés dans la religion protestante,
M4 mère aimait beaucoup la controverse religieuse, soit qu’elle eût des doutes sur le culte qu'elle professait, soit qu’elle voulût faire du prosélytisme, ce qui est une inaladie assez commune chez les personnes de notre pays. Elle entamuait souvent de longues discussions, dans esquelles elle ne laissait pas que de donner beaucoup de trouble au jeune prêtre, au grand amusement du vieux Français, qui était catholique à gros grains, comme il le disait lui-même.
Cependant peu à peu ma mère devenait moins railleuse et il arrivait souvent qu’elle écoutait avec un silence respectueux et presque convaincu les discours de son adversaire.
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Nous n'étions point à la moitié du voyage, qu'elle fut prise d’un crachement de sang violent, et elle devint si malade qu'il lui était rarement possible de sortir de la chambre.
Le vieux Français avait une certaine expérience et quelques connaissances médicales : il dit en secret à mon père qu’il ne pensait pas que ma mère vécût longtemps.
Elle paraissait elle-même frappée de cette idée : elle parlait souvent de Ja mort et me faisait promettre de prier Dieu tous les jours pour elle, quand elle serait morte, et d’être bien bonne et bien obéissante.
Cependant nous touchions au terme de notre voyage et elle paraissait mieux. Un soir (nousétions alors à l'entrée du golfe Saint-Laurent), il faisait un beau temps calme et le soleil allait se coucher tout resplendissant de lumière ; ma mère alla s'asseoir sur un banc sur l’arrière du vaisseau et, contemplant le spectacle imposant que nous avions sous les yeux, elle me prit sur ses genoux et fondit en larmes. Je pleurais avec elle sans trop savoir pourquoi. Elle prit une petite croix de corail qu’elle avait sur sa poitrine, attachée avec un ruban bleu ; elle me passa le ruban au cou et me donna la petite croix comme pour me consoler, ce qui ne manqua pas de réussir.
Dans la nuit mon père vint me réveiller et me porta dans ses bras auprès du lit de ma mère. Je vis là le jeune ecclésiastique qui était à genoux et priait, et le vieux Français qui était debout et paraissait bien affligé.
On me mit à genoux sur une chaise tout près de ma mère, qui fit un effort pour s'asseoir et m'embrassa.
—Ma petite fille, dit-elle, je vais mourir. Je-n’ai plus que quelques heures à vivre. Écoute bien ce que je vais te dire pour t'en souvenir toute ta vie. Tu vois ici un prêtre catholique et tu sauras que je vais mourir catholique : je désire que tu vives et meures dans cette religion, qui est la meilleure...
—La seule véritable, interrompit le prêtre.
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—La seule véritable, reprit ma mère avec docilité. Me promets-tu que tu le feras ?
Je regardai mon père, qui me dit :
—J'ai promis à ta mère de te faire élever dans la religion catholique.
—Je promets de vivre et de mourir catholique, dis-je, en tremblant de toutes mes forces, les mains jointes et les yeux fixés sur ceux de ma mère, qui rayonnaient d'un éclat inaccoutumé,
—Ï1 fiut que tu sois bonne, obéissante, sage, et que tu ne donnes aucun chagrin à ton père, au contraire que tu lui aides de toutes tes petites forces et que tu me remplaces dans les soins du ménage, quand tu seras assez grande pour cela. Me promets-tu cela ?
—Je serai bonne, sage et obéissante, dis-je, d’une voix forte.
—Maintenant, ce n’est pas tout : quand tu seras grande, tu voudras peut-être te marier.
—Oh ! non, dis-je, si tu veux vivre et ne pas mourir, je te promets que je ne me marierai pas. Je resterai toujours avec toi. Je disais cela d’un ton de conviction, comme si un semblable marché eût pu se faire. Ma mère et tous les autres ne purent s’empêcher de sourire. Écoute bien, me dit-elle, je ne suis pas libre de mourir, et quand tu seras grande, tu seras peut-être d'avis de te marier. Il faut que tu me promettes de ne te marier qu'avec celui que ton père te destinera pour époux, et de t'en rapporter entièrement à lui. Les enfants qui se marient sans le consentement de leurs parents sont toujours malheureux, Te souviendras tu que ce sont les dernières paroles de ta mère ? Je te les ai répétées bien des fois ces jours-ci, pour que tu ne les oublies jamais.
Puis elle prit la petite croix de corail qu’elle m'avait donuée, elle la plaça dans mes mains. Garde toujours cette petite croix pour te souvenir de moi. Me promets-tu