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CHARLES GUEÉRIN | 59
Une fièvre très forte retint madame Guérin au lit pendant quatre jours, et elle dut seulement à son énergie morale, à un traitement habile, et à la force de son tempérament de survivre au coup terrible qu'elle avait reçu.
Sa première pensée dans sa convalescence, pensée qu'elle ne put s'empêcher d'exprimer, malgré les sages conseils que Pierre lui avait donnés dans sa lettre d'adieu, sa première pensée fut que le plus jeune de ses fils devait de toutes manières remplacer l'aîné ; il lui fut tout à fait impossible de dissimuler combien serait cruelle une seconde séparation après celle qui venait de se faire. Ce premier élan du cœur d'une mère, que la piété de la digne femme comprima bien vite, n'en causa pas moins une réaction bien forte dans les idées de Charles. Ce fut comme une lumière subite qui lui découvrit dans son propre caractère, dans ses projets, dans ses rêves même les plus purs et les plus saints, dans la nature de son enthousiasme religieux, bien des choses qui ne s'accordaient que très peu avec la règle sévère et les calmes vertus de l’état ecclésiastique ; il se dit à [ui-même que les circonstances dans lesquelles il se trouvait, qauoiatte pures affaires temporelles, entraient peut-être dans Îles vues de la Providence, qu’elles étaient par elles-mêmes comme un avertissement céleste qui le prémunissait contre une démarche inconsidérée ; enfin il en vint à douter plus que jamais de sa vocation. Dire les tourments qu'il souffrit, les nuits de prières et de larmes qu’il passa, les scrupules aïgus et minutieux qu'il dut repousser, les pensées et les projets les plus dangereux qu'il dut combattre, ce serait dire ce qui ne pourrait être compris que de quelques pauvres enfants qui ont eux-mêmes subi de semblables épreuves. Enfin il se détermina à consulter une autre personne que celle qui l'avait dirigé jusqu'alors, un prêtre âgé et savant, qui lui conseilla de ne pas entre-
prendre de décider dans quelques jours le sort de sa vie entière, et de rester au moins quelque temps dans le monde avant d'y renoncer. Le saint homme pensait avec raison, que renoncer à ce que l’on ne connaît pas encore, c'est s'exposer à désirer ardemment, par la suite, ce qu'il nous est défendu de connaitre. Cet avis charitable était un trop grand soulagement aux inquiétudes et aux souffrances de notre jeune homme pour qu'il se le fit donner à deux fois. Il fut donc convenu qu'il donnerait un sursis d'un an au grand procès qui s’instruisait au fond de sa conscience. Comme il fallait faire quelque chose en attendant, il passa un breret chez un avocat, tout comme il en aurait passé un chez un notaire, ou chez un médecin, se reposant sur son extrême jeunesse pour changer de route du moment où il serait persuadé que celle qu'il suivait provisoirement ne lui convenait pas. Comme ses moyens ne lui permettaient guère de faire autrement, il prit pension dans une honnête famille d'ouvrier, où on lui donna pour tout logement la petite chambre que vous SAVeZ.
Il y avait déjà près d’une heure que Charles était arrêté sur la même page de son livre, poursuivant dans son imagination des miiliers de ces séduisants fantômes que la moindre des choses suffit pour évoquer à l'âge de seize où dix-sept ans,et que la prose poétique de Chateaubriand plus que toute autre chose peut faire surgir en foule, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit assez brusquement pour laisser entrer deux jeunes gens.
—Tu m'excuseras, mon bon Charles, dit l’un d'eux, si je viens te troubler dans tes études ; mais 11 y a longtemps que j'ai promis à M. Henri Voisin, de lui procurer le plaisir de ta connaissance. En passant dans la rue nous avons vu de la lumière à ta lucarne, et j'ai pensé que l'occasion était bonne. M. Voisin vient justement d'être reçu avocat ; c'est un de mes amis, il aime passionnément
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e littérature, et il est bon patriote. Ce sont deux points sur lesquels vous sympathiserez.
Celui qui aurait pu examiner notre héros dans ce moment, aurait vu dans sa contenance embarrassée la réaction extérieure d'une vanité satisfaite au delà de tous ses désirs. C'était pour lui un événement tellement flatteur et inattendu que d’être ainsi recherché sur réputation, par un monsieur qui venait d'entrer au barreau, qu'il avait peine à y croire. Il craignit même un instant d’être la dupe d’une mystification.
Cependant, monsieur Voisin parut tellement enchanté de faire la connaissance de monsieur Guérin ; il se montra si bien au fait de l’histoire de sa famille, il lui parla avec tant d'intérêt, et de son frère, et de sa mère, et de st sœur, il fit de si délicates allusions aux lauriers que Charles avait cueillis au collège, et aux succès beaucoup plus grands qui, disait-il, l'attendaient dans le monde, que le jeune étudiant de première année se crut pour tout de bon l'objet de l'admiration et des sympathies de toute la ville, et qu'il sut en même temps un gré infini à celui qui venait ainsi lui révéler son importance.
L'ami officieux qui s'était chargé de présenter monsieur Voisin à monsieur Guérin, se nommait Jean Guilbault. C'était un étudiant en médecine de seconde année, dont Charles avait fait son Pylade depuis cinq ou six semaines qu'il le connaissait. Fort heureusement, Jean Guilbault était un brave et loyal garcon, qui justifiait pleinement la confiance et l'amitié qu’on lui avait accordées si volontiers, pour ne pas dire si légèrement. Il y avait même plus, Jean Guilbault était un de ces jeunes gens rares, très rares, qui, au milieu de la licence générale, ont le courage de proclamer des principes sévères, et, ce qui vaut encore mieux, le mérite d’en faire une application constante, Gai, spirituel, enjoué, tant qu’il ne s'agissait que de choses permises, le jeune Esculape devenait intraitable,
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du moment que l’on se permettait quelque plaisanterie sur la religion, sur la morale, ou sur ce qu’il appelait ses convictions politiques. 11 poussait jusque dans les détails les plus minutieux, jusque dans les choses les moins importantes en apparence, les conséquences rigoureuses de ses croyances sociales. Ainsi, persuadé que les liqueurs brûlantes et les draps brûlés que l'Angleterre nous vend au plus haut prix possible, contribuent à notre décadence et matérielle et morale, l'excellent jeune homme ne buvait absolument que de l'eau ou de la bière indigène, et il s’habillait de la tête aux pieds d’étoffes manufacturées dans le pays. Sa belle taille et sa figure intéressante ‘achetaient pleinement ce que sa toilette pouvait avoir d’étrange. [Il pouvait passer pour excentrique aux veux de ceux qui ignoraient les motifs de sa conduite ; ceux qui les connuissaient éprouvaient pour lui une sorte de vénération. Dans tous les cas, peu lui importait ce que l’on disait de lui. Autant il respectait les préjugés du vulgaire dans ce qui lui semblait juste et utile (car il y a de bons comme de mauvais préjugés), autant il se plaisait à les braver dans ce qu’ils ont de funeste,
La conversation des trois jeunes gens ne tarda pas à se reporter sur la politique du pays en particulier, et sur la politique du monde entier en général. De quinze à vingt ans nos compatriotes sont tous plus où moins des hommes d'État. Il y ena très peu, par exemple, qui le sont dans un âge plus avancé.
Quel dommage que tous ces précoces dévouements ne puissent être utilisés! Quel malheur que les pulsations ardentes et rapides de tous ces jeunes cœurs se ralentissent et se refroidissent si vite au contact de la vie réelle !
Oh! de quinze à vingt ans, que l’âme est noble et pure ! Qu’alors on aime bien son pays sans la moindre arrièrepensée ! Pourquoi faut-il que l’on manque de puissance alors que la volonté est si forte, et pourquoi, si rarement