TOUS COMPTES RÉGLÉS
À ruine qui venait de frapper la famiile Guérin n’était pas, comme nous l’avons déjà dit, une ruine absolue : seulement, Hs pour ne pas dépenser trop prompte- Ÿ ment le tout petit capital que leur laissait la liquidation définitive de leurs affaires, ces pauvres gens se voyaient contraints à subir une infinité de privations.
Les oppositions et réclamations sur le produit de l’immeuble vendu n'avaient été ni aussi nombreuses, ni aussi formidables que l'avocat Voisin avait voulu le faire croire ; mais, cependant, grâce aux frais, aux opposiions à fin de charge, aux oppositions à fin de conserver, aux rapports de distribution, toutes choses dont M. Voisin sut se procurer sa bonne part, étant au fond du sac, comme on dit vulgairement, il ne resta qu’une balance de deux cent cinquante louis. En y ajoutant les cent cinquante louis que M. Wagnaër remboursa, suivant sax promesse, on trouvera, sans avoir recours à Baurême, quatre cents louis. De plus cet excellent M. Wagnaër remit scrupuleusement les frais de poursuite et l'intérêt des cent cinquante louis; mais ilne voulut point pryer les frais d'opposition, qui étaient, disait-il, un accessoire des dettes légitimement contractées par la famille Guérin.
Le produit net de l’encan que madame Guérin avait fait faire avant son départ (et il est bon de noter en passant que le vieux Jean Pierre avait été dans bien des cas le plus haut enchérisseur) donnait environ cent louis.
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Tous comptes réglés, la famille Guérin se trouvait riche d’un très petit mobilier, d’une terre non cultivée qui n'avait pas été vendue, et d’une somme de cinq cents louis. Placé à rente, ce capital donnait juste trente louis par année. Avec cela il était impossible de payer un loyer, si petit qu’il fût, et de vivre, même en se gênant beaucoup, sans gagner quelque chose d'un autre côté.
Le vieil oncle se procura de l'ouvrage dans un chantier, Charles se décida à donner des leçons de français dans une couple de familles anglaises, et madame Guérin et Louise se courbèrent plus que jamais sur leur aiguille pour faire elles-mêmes toute leur couture, sans compter tous les soins du ménage qui retombaient sur elles, n'ayant plus personne pour les servir.
Les leçons de l’infortune sont presque toujours un bienfait. Elles ne sont funestes qu'aux âmes viles qu’elles paralysent pour toujours. Mais pour les esprits d'élite, la terrible apparition du malheur, comme celle du fantôme de minuit, chasse tous les lutins et les follets qui jusquelà les avaient séduits et égarés. Ils rentrent en eux-mêmes et marchent sans hésiter dans la voie nouvelle que le spectre leur indique du doigt.
Charles se mit à l’œuvre sérieusement. Il devint chez M. Dumont le modèle des étudiants, chez ses élèves le modèle des professeurs.
Il regretta pendant quelques jours le monde brillant où il n'avait fait que passer, l'avenir enchanteur qui n'avait fuit que lui apparaître. Il fut parfois tourmenté bien cruellement par l’énigme insoluble que lui offrait l'étrange conduite de Clorinde, qui continuait à garder le silence.
Quelquefois il la justifiait, d'autres fois il la condamnait et la méprisait. C'était un procès continuel qui s’instruisait dans son esprit, mais le juge était trop intéressé pour être impartial. Tantôt une excessive indulgence,
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tantôt une excessive sévérité faisait pencher ; justement l’un ou l’autre plateau de la balance.
Dans les moments de désespoir un autre souvenir lui venait, qu’il s'empressait de repousser, comme on chasse une pensée basse et honteuse, N’eût-il pasété indigne, en effet, de songer à Marichette dans le malheur, après l'avoir oubliée pour courir après le bonheur et la fortune ?
Cependant il trouvait déjà dans la nouvelle vie qu’il menait d’abondantes consolations. Il lui semblait, avec raison, que tous ceux à qui il avait affaire le considéraient et l’aimaient davantage.
M. Dumont avait longtemps affecté de lui parler le moins possible,et avait écouté assez froidement le récit de la catastrophe au sujet de laquelle il avait bien quelques petits reproches à se faire, et comme patron et comine conseil ; mais peu à peu il parut s'intéresser à lui de nouveau et lui rendre sa confiance et son amitié. Ses compagnons d'étude, braves jeunes gens envers qui Charles avait pris des airs cavaliers au temps de ses splendeurs, se rapprochèrent de lui bien volontiers, dès qu’ils le virent disposé à se rapprocher d’eux.
Après une journée laborieuse et bien remplie, il passait de douces soirées en famille avec son ami Guilbault, qui manquait rarement au rendez-vous. On jouait une ou deux parties de whist, Louise chantait, sans trop se faire prier, tout ce qu’elle savait de romances et de chansonnettes ; l'oncle le Charles racontait quelque histoire du bon vieux temps; madame Guérin s’arrachait quelques instants à la sombre douleur qui la minait, pour prendre part à la conversation ; on lisait quelque poésie ou quelque nouvelle publiée dans le journal du soir, que l'étudiant en médecine apportait toujours avec lui ; on causait de tout ce que l’on pouvait savoir dans le cercle étroit où l’on vivait, et l’on se séparait souvent assez tard et toujours avec regret. Jean Guilbault prenait un plaisir
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de plus en plus évident à ces petites réunions, où il amenait un ou deux amis, qui, nos lecteurs s’en doutent bien, étaient des jeunes gens sans reproche. Il avait trop de peine à se purdonner sa liaison avec son ex-ami Voisin, pour qu'il en fût autrement. Ses poings se serraient convulsivement, lorsqu'il songeait, comme il le disait, ‘“ que c'était lui qui ‘avait introduit ce gredin-là partout.” Chaque fois qu'il le rencontrait dans la rue, il lui fallait faire appel à tous ses principes et à toutes ses vertus pour ne pas le rouer de coups.
L'air gauchement fanfaron de l’avocat, qui avait décidément jeté son bonnet par-dessus les moulins, ajoutait à la violence de la tentation Ce qui achevait de vexer hborriblement l’honnête Guilbault, c’est que, ainsi qu’il l'avait prévu, M. Wagnaër et son complice étaient sortis de cette affaire un peu plus blancs que la neige, dans l’opinion d’un certain monde.
La première version, la véritable, avait bien causé, en se répandant, quelque petit scandale. La seconde version, antidote de la première, n'avait pas tardé à prendre le dessus.
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De quoi M. Guérin se plaignait-il ? disaient les gens positifs. M. Wagnaër ne lui avait-il pas remboursé tout ce qu’il avait perdu? N’était-ce pas sa faute d’avoir voulu se poser en protecteur de cet autre jeune homme et d’avoir endossé ce billet ? N’était-il pas bien heureux de s’en tirer à si bon marché ? Toute l'intrigue gisait dans son imagination. C'était un poète, un visionnuire, un de ces hommes qui se posent en victimes à tout propos.
M. Wagnaër mariait sa fille à M. Voisin, Eh bien, le beau malheur ! En manquait-il des filles à marier ? Et puis M. Guérin pouvait-il affirmer qu'on lui avait promis la main de cette demoiselle ? IT lui avait plu de bâtir un roman sur rien du tout; tant pis pour lui. M. Wagnaër n'avait-il pas le droit de préférer à un jeune homme incompris, un homme d’affaires habile et expérimenté, pour en faire son gendre ?
Tout le bruit que faisait la famille Guérin venait de son désappointement : le dépit d’avoir été refusé par une riche héritière avait monté la tête à ce pauvre garçon. Henri Voisin avait été plus heureux que lui, c'est qu'il s’y était pris plus convenablement. Au lieu de faire des phrases sentimentales à la jeune fille, et de se poser en troubadour, comme avait fait son aini, il avait su s’attirer l'estime et la confiance du père, ce que l’autre avait sottement négligé.
Voilà ce qui se disait partout, et ce que Jean Guilbault n’entendait jamais sans se fâcher. Il eut maintes querelles à ce sujet ; mais il s’aperçut bientôt que, plus il s’emportait, moins il faisait de prosélytes, et qu’il compromettait de plus en plus la réputation de son ami. Il pensa que celui-ci serait peut-être trop heureux, si,en fin de compte, après lui avoir enlevé sa fortune, on voulait bien lui laisser son caractère. Il songea à cette pauvre grue de la fable, si fière d’avoir retiré sa tête saine et sauve de
la gueule du loup, à ces pauvres moutons à qui l’on faisait tant d'honneur en les mangeant, et à une foule d’autres allégories qui toutes se résument par le mot de Brennus : væ victis ! malheur aux vaincus ! Point de justice pour les faibles!
Il se tut et fit bien.
Un soir il entra chez madame Guérin, le visage tout bouleversé et les lèvres toutes pâles.
—Qu'y at-il donc ? Viens-tu encore de rompre une lance pour ma cause ? lui dit en riant son ami.
—Non, mais je viens de rencontrer ce gredin de Voisin, en tilbury, le cigare à la bouche et qui part pour la campagne. Il est bien heureux cet aigrefin de pouvoir gagner la campagne !
— Mais ce n’est pas un si grand bonheur après tout.
—Ah!cest que j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre. Au moins, il ne faudrait pas vous effrayer; si je vous dis cela, c’est afin de vous mettre sur vos gardes et de vous envoyer à la campagne, s'il y a moyen pour vous d'y aller..: C’est qu'il y a eu aujourd’'hui deux cas bien constatés du choléra asiatique,... le véritable choléra-morbus asiatique.
— Miséricorde ! s’écria madame Guérin.
—Mon Dieu, mon Dieu ! fit Louise.
— Gagner la campagne ; mais cela nous est impossible. Avec quoi vivrons-nous ? Où aller ?
—C'est cela! reprit Jean Guilbault, ça n’est possible que pour ce triple scélérat de Voisin. Je suis certain que cet-escogriffe se sauve déjà. Il paraissait tout content de lui, et il m’a regardé d’un air goguenard...,
—Ah çà, monsieur le docteur, c’est donc bien terrible ce moléra corpus ? demanda l’oncle Charlot.
—Il a été bien terrible en Europe, reprit le jeune homme en comprimant un sourire, mais on espère qu'ici il ne sera pas aussi cruel. Le climat est bien sain et la
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position de Québec surtout est si salubre ! Il y a tant d'air dans cette ville, dans ce quartier-ci par exemple. Avec une bonne hygiène, on peut s'en préserver.
—Ces deux cas, où en sont-ils ?
—Morts tous deux et enterrés dans le nouveau cimetière que la fubrique vient d'acheter sur le chemin Saint-Louis.
—Et les connais-tu ?
—Non,ce sont deux Irlandais nouvellement débarqués.
—Maman, observa Charles, vous avez beau dire, vous ne pouvez pas rester ici, ni Louise non plus.
—Mon pauvre enfant, que veux-tu faire ? La mort
nous trouvera bien partout où nous irons. La mort, c'est
lorsqu'on la fuit qu’elle s'attache à nos pas ! Il est bien rare que ceux qui la désirent la voient venir.
— N'est-ce pas une fatalité ? N'est-ce pas désolant ? Être venus habiter la ville justement quelques semaines avant le choléra et ne pouvoir s’en aller, tandis que ceux qui sont ici depuis longtemps vont se sauver de tous côtés.
—Au moins, M. Guilbatit, vous serez assez gentil pour ne rien nous conter de trop effrayant, n'est-ce pas ?
—Je ferai mieux que cela encore, Mile Louise, je ne viendrai pas ici tant que durera l’épidémie. Je n’ai pas envie de vous apporter la mort!
—Quoi, vous ne viendrez plus du tout ? s’écria naïvement la jeune fille, et de pâle qu’elle était, elle devint rouge jusqu'aux oreilles.
Le jeune homme rougit légèrement, et ïil reprit d’une voix émue :—On n’a pas encore décidé, en Europe, si cette maladie est contagieuse ou non. Dans la supposition où elle le serait, les médecins doivent éviter de se présenter inutilement dans les familles où il n’y a point de cholériques.
—Mais vous n’êtes pas docteur ; sûrement, vous n’allez
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pas vous faire recevoir exprès pour traiter cette vilaine maladie ?
— Dans un moment semblable, tous ceùx qui peuvent être utiles se doivent aux malheureux. Dans une bataille
meurtrière, on monte en grade bien vite !
— Et tu dis que ces deux Irlandais sont morts? Dans
combien de temps ?
—Neuf henres de maladie pour l’un d’'eux,et sept heures pour l’autre.
— Les as-tu vus ?
— Non, mais mon patron a été appelé dans le dernier as. Le chirurgien du 7le régiment, qui a traité le choléra dans les Indes, sy est aussi trouvé. Il a dit que c'était un cas superbe. Les symptômes étaient parfaitement caractérisés et se développaient avec ure rapidité et une vigueur qui faisaient qu’on ne pouvait point ‘y méprendre. Je regrette beaucoup que mon patron ne m'ait pas emmené avec lui.
—Muis vous voulez donc nous faire mourir de parler ainsi ? dit Louise toute tremblante. Il faut au contraire que vous nous promettiez de ne pas aller aux cholériques, quand bien même votre patron voudrait vous y envoyer...
Comme Mlle Guérin prononçait ces mots, la porte de la maison s’ouvrit avec fracas. Un homme à moitié vêtu se précipita, en criant : ‘
—Vitement, vitement, docteur Guilbault : ma femme se meurt !
Le jeune homme se jeta sur son chapeau et disparut sans dire une seule parole.
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