‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 72 sur 94 · A TT · texte numérisé non relu

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270 CHARLES GUERIXN

ni de Henri Voisin, et il n'en était que plus évident, par l'astuce dont chaque phrase était pleine, que ce dernier l'avait dictée d’un bout à l’autre On pouvait la lire et la relire sans trouver une seule syllabe qui pût compromettre son auteur.

Malgré la défense qu'on lui faisait, et peut-être même à cause de cette défense, il eût été bien facile à notre héros de se ménager des entrevues secrètes avec Clorinde ; mais il comprit tout de suite tout ce que sa position avait de faux et qu'il aurait l'air de mendier elandestinement auprès de cette jeune fille Ta fortune dont il se voyait dépouillé. Bien qu'il lui en coutât beaucoup, il se décida à la laisser juger elle-même de ce qu'elle devait faire dans les circonstances diflicties où elle se trouvait, I Tui écrivit en peu de mots, lui annonçant son départ prochain et celui de sa famille, informant de lPordre qu'il avait reçu de M, Wagnaër, de l'obligation qu'il v avait pour lui de Sy conformer, et protestant avec réserve et dignité. toutefois, de l'amour qu'il entretenait et entretiendrait toujours pour elle, [ne reçut aucune réponse

Le jour fixé pour Le départ arriva. Madame Guérin et sa fille assistèrent à la messe de grand matin, tandis que l'oncle Charlot faisait charger à bord d'une goélette ce qu'ils devaient emporter de ménage. C'était pour elles, comme nous lavons déjà vu, une pieuse habitude à laquelle elles manquaient rarement, et ce jour-là elles avaient besoin plus que Jamais de puiser au pied des autels cette résignation sainte qui, dans l'âme sensible de la femme, peut seule adoucir les amertumes de x vie,

Après avoir aidé à son oncle à transporter les derniers ballots d'effets, Charles revint à la maison, et ayant fermé avec précaution tous les contrevents et toutes les portes, il donna un tour de élef à la porte principale et, tout en balançant au bout de son bras le trousseau de elefs, il

s'arrêta quelques instants sur la tertre qui se trouvait

ar devant la maison. De là il contempla longtemps l’anse, ler la pointe, l’église, la maison de M. Wagnaër, le fleuve et la tout le paysage. Le soleil se levait à l'horizon et l'éclat ro- de ses rayons venait frapper obliquement la petite île au milieu du fleuve et éclairait de la cime à la base les mone à tagnes du Nord. Deux jours dans sa vie, et ces deux TOS jJours-à seulement, le jeune homme avait trouvé un sil charme aussi grand à ce spectacle. C'était le dernier soir Lux des dernières vacances qu'il avait passées à la maison de paternelle, et le matin du premier jour de mai où il avait Hé. vu Clorinde pour la première fois. Ces deux jours lui | ser revinrent naturellement à la mémoire. Les émotions qui | les laissent une trace profonde dans notre âne ÿ gravent de Î juit vivaces souvenirs du monde extérieur pris sur le fait. De | et même que le soleil dans sa plus grande ardeur frappe plus | Feeu nettement sur la plaque daguerrienne les objets dont on | i de veut conserver l'image, de même il y à une lumière intété, vieurs qui brille plus vivement en nous aux jours Lrait mémoiubies de notre vie, pour v burimer plus fortement le evrand tableau de la nature, net Charles portait ses regards plus particulièrement sur que le grand chemin au delà de FPanse, comme Sil eût e ce attendu quelqu'un de ce côté. En effet, il ne tarda pas à lles. voir un petit vieillard aux formes grêles et cacochymes le à qui, tout courbé, S'avançait cependant d'un pas agile et les visoureux. C'était le vieux Jean Pierre qui venait, au des jour et à l'heure par lui indiqués, se faire livrer les clefs e de de s4 maison.

Le jeune homme alla à su rencontre, non sans éprouver

iers une violente tentation de lui jeter le trousseau de clefs à sine la fivure, ou tout au moins de lui dire énergiquement sont rtes. fait. Mais à son approche il pensa que ce vieillard, si couit en pable qu'il fût, devait être épargné : 1 Tui donna les elefs Es, il sans dire un mot.—Parlez-moi de cela, v'là des gens de ivait parole : c'est prêt à lheure juste, dit le vieillard en

souri: at d'un sourire sardonique. Charles ne répondit rien et se dirigea vers l’église. Le prêtre aisait les dernières prières de l4 messe et c'était une messe de mariage.

Les oraisons de l1 messe nuptiale, les cierges allumés sur les ballustres, les blancs vêtements de la mariée et de sa compagne, l'air pimpant et satisfait des gens de la noce, la gaieté qui semblait régner dans tout Île temple, contrastuient vivement avec les sentiments de madame Guérin et de ses enfants agenouillés dans une des plus humbles places de l'église. Quoique la mariée ne fût pas aussi élégante que Mile Wagnaër, tant s'en fallait, Charles ne put sempêcher de songer à cette dernière, Il lui parut aussi que les dorures et les ornements sans nombre du chœur et de l'autel, qu'il avait contemplés bien des fois en répondant aux prières de la messe, ou en remplissant divers rôles dans les eérémonies religieuses lorsqu'il était encore enfant, brillaient ce jour-là d'un éclat inaccoutumé La chaire et le banc de l’œuvre, représentants du spirituel et du temporel de l'Église,

placés en face lun de l'autre comme pour signilier lanta

wonisme qui existe quelquefois entre ces deux pouvoirs ruisselaient de dorures et s'étalaient pompeusement à l'envi l'un de lautre. Les vieux tableaux suspendus aux murailles, et sur lesquels il était d'ordinaire difficile de déceuvrir une tête où un bras d'un saint ou d’une suinte quelconque, semblaient ne plus vouloir demeurer incompris dans leurs cadres antiques. En disant adieu du cœur et de l'âme à ces objets vénérés, chargés des pieux souvenirs de son enfance, Charles éprouva une émotion profonde,

Tous trois sortirent un peu avant les gens de la moce, pour ne pus être remarqu'4 [ls se rendirent furtivement, et comme si leur dé irt eût été une fuite honteuse, à la goélette échouée sur ic rivage. Le petit vaisseau, penché sur le côté, attendait patiemment la marée montante pour se relever et partir.

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On profita du moment où l’on pouvait encore s'embarquer presque à pied sec, et l’on fut à bord longtemps avant que la goélette fût prête à mettre à la voile. On ne se parlait point : ce que l’on avait à se dire était trop triste. Seulement chacun de son côté regardait à terre et jetait un dernier coup d'œil sur les objets qui l’intéressaient le plus. Madame Guérin partageait son attention entre sa maison et l’église : elle avait tant de fois parcouru le chemin de l’une à l'autre ! L'onele Charlot nie pouvait se lasser d'admirer la grange et les autres bâtisses qu’il laissait en si bon ordre. Charles et Louise avaient dans ces parages une foule de vieilles connaissances à saluer au départ. Ici c'était une falaise avancée, où l’on avait pêché bien souvent ensemble de petits poissons aux écailles dorées où argentées ; là-bas une longue batture recouverte de jonc, que le jeune homme avait fréquemment parcourue avec son frère, en chassant lalouette matinale ou Île “anard sauvage. De ce côté, c'était la chaussée du moulin nouvellement construite et le moulin lui-même qui wétait pas encore terminé, De lautre côté, c'était le petit jardin auquel Louise avait prodigué tant de soins et qui lui avait fait espérer tant de jouissunces, cet ét6là même, Dans cette direction, c’étaient des coteaux où l'on avait improvisé tant de jolies parties de plaisir en allant cueillir des fruits et travailler aux champs. Plus loin était une belle érablière, où l'on avait eu tant de plaisir tous les printemps à recueillir l’eau des érables et à faire le sucre. Mais par-dessus tous ces objets, 11 y en avait un qui attirait plus fortement encore Îles regards du jeune homme et ceux de sa sœur : c'était la belle maison de M Wagnaër, où Louise avuit cru avoir une amie, et Charles quelque chose de plus qu'une amie.

Bientôt cependant les vagues arrivèrent jusqu’au vaisseau ; peu à peu elles l’entourèrent, et la petite goélette se releva, et commença à flotter fière et coquette

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au soufle d'une jolie brise. On déploya les voiles, on ‘amena à bord l'ancre jetée lu veille, et, docile au gouver:. nail, la goélette s'inclina légèrement et partit. Dans ce moment Charles crut voir une pâle figure de jeune fille s'approcher d'une fenêtre entr'ouverte chez M. Wagnaër, mais cette vision fut tellement fugitive, qu'il ne sut pas trop s'il devait y croire.

La Friponne, tel était le nom de la goélette, était une fine voilière, elle ne mit qu’un instant à gagner le large et passa triomphante tout près de deux lourds bateaux mis à flot longtemps avant elle,

A mesure que l’on séloignait et que l’on changeuit de scène, le poids qui oppressait le frère et la sœur semblait diminuer et les amères pensées se dissoudre dans le sillon du vaisseau. Le ciel était si pur, le soleil si brillant, l'eau si limpide, le fleuve si majestueux, les belles campagnes de ses deux rives, si heureuses, si verdoyantes dans les flots de lumière qui les inondaient, qu'il fallait bien qu'un ravon d'espoir, sinon de bonheur,

pénéträt bon gré mal gré dans le cœur même le plus attristé. C'était une nouvelle existence qui commençait pour eux et, quoique la raison leur dit qu'elle serait bien pénible, la première impression faite sur leurs sens la leur représentait comme agréable.

[l s'établit donc entre eux et leur mère une conversation plus animée et moins en harmonie avec leur position qu'on ne l'aurait imaginé, Louise s'informait du nom de chacune des îles qu'ils rencontraient sur leur passage, les unes petites et arides, amas de rochers pittoresques qui montraient leurs têtes chenues et bizarrement façonnées au-dessus des eaux, les autres longues et décorées d'une végétation luxuriante, celles-ci couvertes encore de la forêt vierge, celles-là cultivées et habitées et recélant dans de petites anses de blanches maisons qui de loin semblaient des troupes d'oies ou de cygnes se chauffant au

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soleil sur le rivage. Elle s'informait encore du nom de chacun des petits bourgs et des villages qui tout du long de la rive sud du fleuve forment une succession presque nulle part interrompue, de belles habitations groupées de nulle manières différentes ; les unes sur des pointes avancées dans le fleuve, les autres au loin sur des coteaux : celles-c: sur des rivages plats avec l'apparence d'être inondées par la première vague ; celles-là sur des rochers escurpés suspendus pour ainsi dire au-dessus des flots. Elle s'étonnait aussi d'aperce voir sur les hautes montagnes du Nord, malgré leur mine sévère et sauvage, des preuves évidentes de culture, des champs verdovants, et de longues files de maisons ; elle se demandait comment on pouvait labourer et récolter sur ces terres qui lui semblaient presque perpendiculaires.

Un vent de plus en plus fort gontlait les voiles de la petite goélette, qui fendait rapidement Îles vagues, et, obéissant au gouvernail, se cabrait fièrement après chaque secousse. Bientôt les villages se trouvaient, sur la rive sud, si proches les uns des autres, qu'ils formaient comme une longue rue ; et c'était ainsi non seulement au bord de l'eau, mais encore dans les profondeurs des paroisses. On naviguait au beau milieu du fleuve, à une grande distance de terre ; les champs et les montagnes prenaient cette couleur bleue qu'affecte toujours la partie la plus éloignée du paysage. Avec un peu d'imagination, on aurait pu comparer la côte du sud à un vaste rideau d'une étoffe d'azur, orné de trois où quatre longues franges de perles blanches posées symétriquement à d'égales distances.

Vers le soir, on aperçut en avant du vaisseau les grandes voiles de cinq ou six navires, qui, interposées entre les derniers rayons du soleil, paraissaient noires comme de l'encre, et se dessinaient sombres et gigantesques sur l'horizon teint des plus resplendissantes couleurs ; c'étaient des vaisseaux arrêtés à la quarantaine de la Gosse-lle,

La goélette passa tout près d’un des navires, rempli d'émigrés irlandais ; immense sarcophage nautique, où les maîtres de la belle et verte terre d’IHibernie entassent une bonne portion de son peuple, sans trop s'occuper de ce qui adviendra de ces cargaisons de chair humaine. Tout peint en noir comme un cercueil, et habité par de hâves créatures, dont les membres décharnés et demi-nus visaient au squelette, le navire semblait un de ces vaisseaux fantastiques peuplés de revenants, dont parle la légende maritime de tous les pays. Une circonstance rendait son aspect plus sinistre encore. Le choléra, comme l'on sait, sévissait alors en Europe pour la première fois, et il était assez naturel de croire que, pour faire le voyage d’Amérique, le fléau avait dû prendre passage de préférence sur ce vaisseau infect. Tout le monde à bord de la goélette

se sentit soulagé, lorsque l’on perdit de vue la Grosse-Ile et son lazaret.

La lune se levait ; et, selon l'expression des marins, elle eut bientôt /ué le vent. Cependant la brise était encore assez forte pour que l’on filât avec une vitesse assez respectable. Charles et Louise ne furent nullement fâchés du ralentissement qui leur permettait d'observer plus à leur aise le panorama si varié qui se développait devant eux. La scène changea plusieurs fois de décoration ; tantôt le vaisseau passait entre deux côtes abruptes et rapprochées, tantôt il voguait comme dans une espèce de lac dont les bords s'élevaient lentement eten amphithéâtre. Les anses et les pointes de la terre ferme du sud et de l’île d'Orléans causent ces contrastes, qui se répètent plusieurs fois avant que l’on atteigne la rade de Québec.

Louise n’eût pas voulu pour beaucoup perdre le coup d'œil de l'entrée dans le bassin qu'on lui avait toujours représenté comme un des plus beaux que l’on puisse imaginer. Elle passa avec Charles la plus grande partie de la nuit sur le pont, malgré le froid un peu vif contre

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lequel la protégeaient, bien entendu, tous les châles et les manteaux que sa mê avait pu trouver.

Dès que le vaisssau eut dépassé cette longue pointe de terre qui porte le nom de l’immortel vainqueur de la bataille de Nainte-Foye, le chevalier de Lévy, Louise ne put retenir un cri € admiration.

Québec, qui de fait est peut-être une des villes les plus mal bâties de l'Amérique, qui n'a pas un seul édifice complet et régulier,qui n'a pas un seul monument où les règles de l'architecture n'aient été plus ou moins maltraitées, Québec produit cependant, même en plein jour,une illusion étrange sur le spectateur qui l’aperçoit du fleuve. La disposition, et mieux, si nous pouvons ainsi nous exprimer, les artifices du terrain font que l'objet le plus insignifiant prend une attitude pleine d'importance, si bien que l’on croit avoir devant soi une ville monumentale telle que Rome, Naples où Constantinople.

Mais la nuit au clair de la lune, c'est bien plus encore. C'est une éblouissante imposture, un mirage phénoménal. La moindre flèche vous fait rêver de la cathédrale d'Anvers, le moindre dôme vous tranche du Saint-Pierre de Rome. Les tours et les bastions de la citadelle et de l'enceinte fortifiée, qui, eux, sont de bon aloi, vous font songer avec raison à Gibraltar et à Saint-Jean d’'Acre. Les toits des moindres maisons recouverts en fer-blanc semblent d'argent et vous donnent l’idée d’une multitude de palais dignes des Mille et une Nuits. Tout cela s'étage en amphithéâtre et se perd dans les derniers plans, de manière à faire supposer dix fois plus qu'il n’y a. La nature, imposante et gracieuse à la fois, a suppléé aux défauts de l’art et a répandu sa solennité et sa magie sur les œuvres de l’homme les plus mesquines en réalité.

Le Saint-Laurent d’un côté, la petite rivière KSaint- Charles de l’autre, presque aussi large à son embouchure que le fleuve, sont littéralement couverts d’une mul-

titude de vaisseaux de toutes les grandeurs, qui forment une autre ville flottante, où les effets d'ombre et de lumière varient à l'infini. Comme les navires sont principalement groupés à chaque extrémité du promontoire, et que deux belles nappes d'eau s'étendent dans deux directions divergentes, on pourrait se croire à l'entrée d'une vaste mer intérieure, obstruée par une île.

La côte de Lauzon, qui s'élève presque perpendiculairement en face de Québec, et contient les germes d’une autre ville qui parait surgir par enchantement du milieu d'une forêt, l’île d'Orléans et lu côte de Beaupré, recouvertes l’une et l'autre d’une végétation luxuriante et parsemées de blanches maisons, forment les autres côtés du vaste bassin.

Comme si la douce lumière de la Tune n'avait pas suffi pour éclairer ce tableau grandiose, les lueurs de l'aurore boréale essayaient de lutter avec l’astre des nuits. Un segment de cercle noir couronnait les montagnes du nord et faisait ressortir un are d’une blancheur éblouissante, de tous les points duquel s'élinçuient comme des fusées parées de toutes les couleurs du prisme, d'innombrables jets de lumière. Éclipsés par la lune et par l'aurore boréale, les étoiles scintillaient à peine dans tout le reste du firmament ; mais, en revanche, dans l’espace obscur qui se trouvait à l'horizon, elles brillaient d’un éclat inaccoutumé. Cette illumination céleste, jointe aux pâles lumières que l’on voyait dans la ville, dans les habitations de la campagne et à bord des vaisseaux, formait un mélange de luears douteuses et indéfinies qui donnait à la scène quelque chose de féerique.

Il n’en fallait pas tant pour exciter l'enthousiasme de Charles et de sa sœur, et comme la goélette mouilla à l'entrée de la petite rivière, ils purent contempler longtemps la ville qui allait devenir leur résidence. Ce ne fut qu'au jour. et même assez tard dans la matinée, que

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le petit vaisseau put s'approcher et prendre sa place parmi les nombreuses embarcations de tout genre qui se pressaient sur la grève à laquelle l'ancienne résidence des intendunts français a laissé le nom de Palars.

Un spectacle un peu moins enchanteur que celui de la nuit s'offrit à Louise. Cet endroit était un de ceux qui pouvaient le mieux lui donner un avant-goût du bruit et des misères de la ville, Sur la place de la grève, sur les quais voisins, et dans les rues étroites qu'il lui fallut parcourir, s'agitait une foule bruyante, bigarrée de costumes étrangers, parlant et entreméêlant deux idiomes différents, appliquant à mille occupations diverses cet empressement brutal qui forme un si grand contraste avec les travaux lents et paisibles de la campagne.

D'abord, c'étaient des charretiers aux costumes pittoresques, dont les jurons, plus pittoresques encore, enrichissaient la langue française, tundis que les uns recevaient dans de lourdes charrettes, ou sur de longs cabrouets, les cargaisons des bâtiments, et que les autres emplissaient à la rivière des tonnes d’une eau sale et triste à voir, la seule cependant que l’on boive à Québec, où il n'y à point d’aqueduc (1). Plus loin, c’étaient des matelots qui blasphémaient dans la langue de la fière Albion, inférieure à nulle autre sousce rapport. Ici, c'étaient des sauvages avec leurs capots bleus, et des sanvagesses drapées dans des couvertes blanches ; là, c’étaient des soldats anglais revêtus de leur uniforme écarlate, qui souvent tranchait vivement et de près sur les dites couvertes blanches. Des émigrés irlandais, portant l'habit bleu où vert et la culotte courte traditionnelle, celle-ci boutonnée assez souvent sur la jambe nue,ce qui leur a fait donner par les Canadiens le sobriquet ironique de bas-de-soie (lucus à non lucendo) ; des

(1) Un aque luc est maintenant en construetion, Le Québec que nons déerivons (vers 1850) n'est déjà plus le Québee d'aujourd'hui. Il s’est fait depuis cinq où six ans de nombreuses améliorations. Voyez note D, à la fin du volume.

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femmes enveloppées de manteaux bleus, quelques-unes portant le plus jeune de leurs enfants sur leur dos, à la manière des sauvages et des bohémiens ; des habitants aux vêtements de gros drap gris de fabrique domestique, à la tuque bleue ou rouge, au tablier de cuir, et aux grandes bottes rouges, rattachées par une courroie à lu ceinture, rouge aussi, le fouet sous le bras, et la pipe à la bouche ; des Labitantes à la jupe de droguet, au mantelet d'indienne, au large chapeau de paille, aussi vives et caquetantes que leurs maris semblaient insoucieux et taciturnes ; des voyageurs des pays d'en haut, célèbres dans toute l'Amérique comme un type unique dans son genre, fiers et goguenards, avec leurs chapeaux chargés de rubans et crânement posés sur le coin de l'oreille, leurs chemises et leurs cravates éclatantes, et leurs belles et larges ceintures de poil de chèvre aux flèches de mille couleurs ; tout ce monde se méêlait à la population de la ville, qui, ouvrière ou bourgeoise, française ou anglaise, se faisait également remarquer par une propreté exquise, une mise et une tenue décentes et même un peu recherchées.

Tout ce peuple parlait, criait, bruissait, bourdonnait, allait et venait, et au milieu du vacarme et du mouvement auquel se mêlaient les piétinements et les cris des animaux que l’on conduisait au marché, Louise croyait sincèrement qu’elle allait perdre la tête et ne pourrait jamais se frayer un chemin.

Heureusement que leur bon ami Jean Guilbault se trouvait là, avec deux calèches et une charrette qu’il avait eu le soin de retenir d'avance. Le jeune disciple d’Esculape monta dans l’une des calèches avec madame Guérin, Charles prit place dans l’autre véhicule avec sa sœur, et l’oncle Charlot prit soin de la charrette, dans laquelle il eut bientôt fait placer tout le bagage que l’on avait à bord de la goélette.

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La maison que Charles avait fait louer se trouvait dans une des rues transversales du faubourg Saint-Jean. Elle était d’une pauvre apparence, bâtie en bois, sur un solage en pierre dont une partie sortait de terre à cause de l'inégalité du terrain ; un escalier extérieur conduisait à la porte qu’entourait une petite galerie. Si chétive que fût cette demeure, elle était gaie au premier coup d'œil, à cause de la belle vue que l’on découvrait de chacune des fenêtres. Presque toutes les rues de Québec ont cet avantage, qu’elles laissent voir à leur extrémité, encadré comme dans le champ d’une lunette, quelque fragment du beau paysage environnant.

Prendre possession d’une demeure que ses habitants viennent de quitt2r, comporte toujours avec soi une indéfinissable tristesse. Le désordre qui règne dans tous les appartements, la nudité et le vide causent un vague effroi. Si l’on ne connaît point ceux qui nous ont précédés, on cherche à découvrir, dans ce qu’ils ont laissé derrière eux, quelque trace de leur existence. Si l'on est malheureux,on se demande quelle série d’infortunes à devancé celle que la Providence nous réserve ; on juge par les habitudes que devaient avoir les anciens occupants, du genre de vie que l’on devra mener soi-même.

Le rez-de-chaussée contenait trois chambres seulement, l’une servait de cuisine, les deux autres pouvaient servir à tout ce que l’on voulait. On montait à l’étage supérieur qui n’était autre chose qu’une mansarde, par un escalier grossier et mal assuré. La mansurde contenait quatre petites chambrettes, assez propres et riantes. Dans l’une d’elles, Charles trouva tout son petit ameublement que son ami avait fait déménager, et qu’il avait eu le soin de disposer absolument dans le même ordre, de manière qu'il pût se croire de retour dans la mansarde qu'il avait si longtemps habitée.

Dans la chambre voisine, Louise trouva deux pots de

fleurs sur l’appui de la lucarne, et une cage vide suspendue à une poutre. Évidemment cette petite chambre avait été la demeure d’une autre jeune fille. Était-elle morte et l’oiseau oublié dans 5 la cage s’était-il envolé Die pour la suivre ? Ou bien, passée à une condition meilleure dans le monde, avait-elle dédaigné d’emporter avec elle cette vieille | cage et ces deux vieux pots de fleurs ? Louise se posa ce problème et se hâta d'adopter cette chambre pour la sienne.

Derrière la maison, il y avait un petit jardin mal clos et peu cultivé, dont la vue cependant lui fit battre lecœur ; un saule tout près de la maison étendait ses branches jusque au-dessus des lucarnes. Deux lilas en fleur embaumaient le jardin et évoquaient par leur parfum plus d’un souvenir.

L'arrivée de ces étrangers excita, comme d'ordinaire, la curiosité des commères du quartier. Après avoir examiné la demeure qu’ils s'étaient choisie, le ménage qu’ils apportalent avec eux. elles se dirent entre elles : c’est une pauvre famille ; mais par exemple ce sont des gens qui n'ont pas toujours été pauvres et qui ont roulé gros train.

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