CHARLES GUERIN LE CIMETIÈRE SAINT-LOUIS
À guillotine fut introduite en France au moment où le tribunal révolutionnaire allait être établi à Paris. Le Dr Guillotin, occupé de recherches scientifiques, n’avait pour but, en indiquant ce mode de supplice, qu'un projet tout philanthropique, celui de diminuer les souffrances des condamnés, et de faire disparaitre l'idée d’infamie attachée aux autres peines. Mais lorsqu'on songe au rôle
affreux de cette affreuse muchine,
venue au monde en même temps
que les bourreaux et les assassins
dont elle devait être le complice et le serviteur fidèle, on ne peut trop s'étonner des étranges coïncidences, des rapprochements effrayants qu’il y a dans la marche de certains événements, qui s'appellent les uns les autres dans les profondeurs de la pensée providentielle, comme l’abime appelle luline.s se sssssossersssrse pocsensesesstone Cette réflexion nous est suggérée par une autre coïncidence du genre terrible, qui s'est présentée dans l’histoire des ravages du choléra à Québec. La fabrique de Notre-Dame hésituit depuis longtemps à faire l’acquisition d’un terrain en dehors des murs de la ville pour y faire une espèce de Père-Lachaise, l'accroissement de la population rendant depuis longtemps insuffisant le vieux cimetière dit des Picotés, situé au centre de la haute ville et qui avait été (autre coïncidence étrange) éfrenné par les ravages de la petite vérole, à une époque assez reculée. Les marguilliers pour le temps d'alors en faisaient, comme de raison, une grande affaire : plusieurs terrains avaient
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été visités, arpentés, marchandés, et déjà l’on allait se diviser en Guelfes et en Gibelins d’une nouvelle espèce au sujet de deux propriétés rivales, lorsque l’entente se rétablit presque par miracle, et l’on se hâta de faire l'acquisition de la vaste étendue de terre maintenant connue sous le nom de cimetière Suint-Louis. — Le dimanche de la Pentecôte avait été fixé pour la bénédiction et la consécration solennelle du cimetière ; la foule compacte et pieuse rassemblée sur le tertre funéraire n’ignorait qu'une chose, c’est que deux cercueils, inhumés la veille dans ce nouveau domaine de la mort, contenaient les deux premières victimes du choléra à Québec. Le fléau avait fait, comme les princes et les grands seigneurs en voyage : il avait retenu d’avance ses appartements.
Le peuple, qui appelle toujours les choses de leur vrai nom, connaît plus sûrement ce lieu sous le noi de cèmetière du Choléra.
Le cimetière Saint-Louis s'étend sur les plaines d'Abraham, célèbres et par la bataille perdue par le marquis de Montcalm et par celle gagnée par le chevalier de Lévis. On y parvient par un long chemin bordé de charmantes villas entourées d'arbres, chemin qui se prolonge jusqu’à la rivière du Cap-Rouge (1).
Les enterrements des cholériques se faisaient régulièrement chaque soir à sept heures, pour toute la journée. Les morts de la nuit avaient le privilège de rester vingt-
(1) Il manquerait quelque chose à l'étrange chronique des nécropoles québecquoises, si nous n’ajoutions qu’à quelque distance de là dans le bois du Cap- Rouge, les protestants des diférentes sectes ont établi le cimetière du Mont- Hermon, lequel fut ouvert peu de temps avant le choléra de 1849, aussi terrible et lus terrible peut-être par le choix qu’il fit de ses victimes, que ceux de 1832 et de 1834, Le hasard voulut que nous fussions présent nous-même à l’inhumation du vocaliste écossais Wilson, la première victime de l'épidémie cette année-là. Ayant obtenu, en notre que de membre de l’assemblée législative, un acte d’incorporition pour les associés-propriétaires de ce cimetière, nous avions eu la curiosité d'aller visiter ce champ funèbre, divisé par emplacements, possédé par actions et patenté par acte du parlement,
es associés qui depuis plusieurs années s’orcupaient de ce projet, ne s'étaient point douté d'avance du sinistre à propos de leur entreprise. (Voyez aussi la note E à la fin du volume.)
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quatre heures ou à peu près à leur domicile. Ceux de l'après-midi n'avaient que quelques heures de grâce. On les portait au cimetière à la hâte pour l'enterrement du soir. Tant pis pour eux, s'ils se réveillaient trop tard !
À toutes les heures du jour, les chars funèbres se dirigeaient vers la nécropole ; mais le soir c'était une procession tumultueuse, une véritable course aux tombeaux, semblable aux danses macabres peintes ou sculptées sur les monuments du moyen âge. Des corbillards de toutes formes, de grossières charrettes, contenant chacune de quatre à six cercueils symétriquement arrangés, se pressaient et s’entreheurtaient confusément dans la grande allée où chemin Saint-Louis. Les Irlandais étaient à peu près les seuls à former des convois à la suite des dépouilles de leurs parents ou de leurs amis. Ce peuple est si malheureux, qu’il a toujours festoyé la mort comme une amie, et que nul danger ne peut l’éloigner d’une cérémonie funèbre.
C’étaient de longues files de calèches pleines d'hommes, de femmes et d'enfants entassés les uns sur les autres, comme les morts dans leurs charrettes ; tandis que les cercueils des Canadiens se rendaient seuls ou presque seuls à leur dernière demeure. Au reste, la plupart de ceux qui avaient parcouru ce chemin la veille en spectateurs, faisaient eux-mêmes, le lendemain, les frais d’un semblable spectacle.
Le lendemain du jour où nous avons vu le curé et le docteur sortir de la maison de madame Guérin, un pauvre et modeste corbillard cheminait lentement et lourdement, à la suite de tous les autres convois. Un vieillard et deux jeunes gens formaient tout le cortège.
La mort de madame Guérin avait été plus prompte encore que toutes les autres morts causées par le fléau. Les médecins n'avaient trouvé d’abord que de très faibles symptômes ; mais une prostration si grande s’eñ était suivie qu’ils durent abandonner bientôt tout espoir. Le
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chagrin et l'inquiétude avaient miné d'avance l'âme de cette pauvre femme et l'avaient peu à peu détachée de son enveloppe terrestre. Elle s'était consumée intérieurement comme ces corps que l’on trouve sous les laves du Vésuve,et que l’attouchement le plus léger fait tomber en poussière, L'ange de la mort n'avait eu qu'à la frapper, en passant, du bout de son aile pour accomplir son œuvre de destruction.
Par un sublime et dernier caprice de l'amour maternel, elle avait fait placer son lit de douleur vis-à-vis d’une fenêtre d’où elle pouvait apercevoir le port... [l lui semblait que si, par miracle, son fils absent, son fils ingrat, revenait vers elle dans ce moment, son âme pourrait s’élancer vers lui, et qu'ainsi elle le reverrait vivante ou morte. Plusieurs vaisseaux doubiaient la Pointe-Lévi : leurs voiles blanches tranchaient sur l’eau bleue du fleuve au-dessus des vertes campagnes, et se confondaienc quelquefois sur l'horizon avec les blanches maisons de la côte. Madame Guérin les regardait venir l’un après l'autre avec un sourire mélancolique et intelligent qui comprimait à peine la pensée qu’elle n’osait exprimer.
Lorsque l'huile sainte qui fortifie les mourants eut coulé sur ses membres torturés par la douleur, lorsque le prêtre qui seul parle à l’âme, lui eut donné cette céleste injonction qui termine les rites de l’Église : “ Ame chrétienne, allez en paix!” elle prit entre ses mains ies mains de ses deux enfants, les bénit et les embrassa ; puis un éclair de joie passa sur sa figure, elle plongea un regard perçant dans le fond de la chambre, jeta ce cri: ‘ Pierre !”” et s’affaissa en murmurant le nom de l’absent, comme si elle l’eût aperçu auprès d’elle : si bien que Charles et Louise ne purent s'empêcher de détourner la tête et de porter simultanément leurs regards vers l'endroit que les yeux de la mourante avaient indiqué.
Dès que madame Guérin eut rendu le dernier soupir,
Jean Guilbault ordonna à la famille de se retirer dans un autre appartement. Jusque-là il n'avait pas voulu troubler la piété filiale de ses amis, à qui l’idée du danger n’était pas même venue, Le jeune homme ne les abandonna pas un seul instant ; il passa le reste de la nuit à réciter avec eux les prières des morts ; et nous venons de le voir former avec Charles et le vieil oncle tout le cortège funèbre de la pauvre dame.
L'entrée du cimetière Saint-Louis offrait, ce soir-là, un spectacle plus saisissant encore qu'à l'ordinuire. La grande chaleur de la veille en avait fait une des journées les plus meurtrières de cette meurtrière époque. Aussi, indépendamment du grand nombre de fosses à part (pour les morts de distinction) retenues d'avance, la fosse commune, sillon long et profond creusé au milieu de la nécropole, était remplie d’un bout à l’autre de nouvelles victimes.
De deux à trois cents personnes de tout âge, de tout sexe, de tous rangs, de tous costumes, se pressuient dans un lugubre silence de chaque côté de la fosse commune. Il y avait là comme une députation de chaque classe de la société, élégants en grande tenue, matelots aux habits goudronnés, soldats en habits rouges ; mais toutes les figures portaient une même empreinte, celle de la douleur et de la terreur à leur apogée.
Le prêtre, qui s’avança lentement précédé d’un seul enfant de chœur portant un petit crucifix d'argent, était un tout jeune homme, et il n’avait pas l'habitude du ministère funèbre qu'il remplissait, à en juger par l’attention et la solennité exemptes de toute routine avec lesquelles il lut les prières du rituel.
Sa voix vibrante et grave, quoique jeune et douce, sa figure mâle et sérieuse, son ton et sa contenance presque inspirés frappèrent vivement tous les assistants. Son accent et ses manières avaient même quelque chose d'étranger. Les plus curieux demandaient tout bas quel
était ce nouveau prêtre, et les mieux informés d'ordinaire ne pouvaient répondre à cette question.
Lorsque,avec un ton et un geste imposants, il leva la main pour bénir les cereueils, il eut l'air, quelques instants, du prophète accouru à la voix de Dieu dans la vallée des morts et commandant aux ossements arides de se recouvrir de leurs nerfs et de leurs chairs, à l'esprit de
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soufller des quatre coins du monde et aux morts de se lever et de marcher.
Tout le monde sans exception s’agenouilla et, pendant le silence mystérieux et lugubre du Pater noster, on entendit, comme le bruissement des vagues sur la rive ou comme les voix lamentables que jette la tempête dans les forêts, un chœur de sanglots qui brisaient à l'unisson toutes les poitrines. Un long murmure, auquel pas une voix ne manqua de se joindre, répondit ensuite aux versets du De profundis, que le jeune prêtre, contre l'usage, récita sur le bord même de la fosse. Jamais cette sublime prière n'avait été dite avec plus de ferveur ni
par des voix plus émues. Les oreilles du Tout-Puissant
durent réellement se fuire aftentires à cette voix sortie de
labime des douleurs; la miséricorde qui est toujours
auprès de lui, dut alléger le poids des iniquités ge'aucune
âme ne saurait jamais soutenir.
Le prêtre se dirigea ensuite vers les quelques fosses à
part, qui avaient été creusées non loin du sillon commun
près du mur.—Une douleur plus amère encore que toutes
celles qu'il avait éprouvées tomba sur le cœur de Charles
Guérin. Dans son inexpérience, dans le trouble qui avait
accompagné la courte maladie et l'enterrement précipité
de sa mère, il avait négligé de se pourvoir de largent
nécessaire pour obtenir pour elle la distinction d'une
| couche isolée duns ce dortoir de la mort. Leur pénurie,
quoique grande, lui aurait encore permis de réaliser cette
petite somme, si l’idée lui en était venue, et il aurait pu
se la procurer dans un très court délai, si l'ordre n'eût été
14 donné au gardien du cimetière de ne faire crédit qu'à des
gens bien connus. Ainsi que le remarquaient Îles
inflexibles fabriciens, on savait moins que jamais qui
civrail où qui mourrait.
Charles, accablé à la fois de honte et de chagrin, resta
confonau dans la foule au pied de lamas de terre élevé
près de la fosse commune. Il ne leva les yeux sur per-
sonne et ue vit pas le prêtre, ni ceux qui l’entouraient. Appuyé sur le bras de son ami Guilbault, il était immobile, muet et comme pétrifié. Non âme était plongée dans une de ces douleurs stupéfiantes qui vous conduisent jusqu'aux bords du néant: le principe intellectuel semble alors englouti dans notre substance et lon «à comme un abime au dedans de soi.
Guilbault fut obligé de le pousser pour le faire s’agenouiller, de l'avertir lorsqu'il fallut se relever ; et la foule s'était déjà toute écoulée, lorsqu'il parvint à l’arrachrr de l'endroit que ses pieds paraissaient ne pas
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vouloir abandonner. Les deux amis, lun entrainant l'autre péniblement, étaient à peine sortis du cimetière, lorsqu'ils entendirent quelqu'un qui courait derrière eux, en criant de toutes ses forces : Monsieur le docteur! monsieur le docteur !... [ls s'arrêtèrent.
— En voilà bien d’une autre, leur dit le gardien (car c'était lui)... Ce pauvre jeune prêtre que vous avez vu, est tombé raide mort... où il ne vaut pas mienx... pendant qu'il écrivait les actes sur le registre. Venez voir à Ga, je vous en prie, monsieur le docteur.
Jean Guilbault partit en courant ; Charles le suivit machinalement avec le gardien.
— Un joli garçon tout de même, un prêtre tout nouveau, que je n'avais Jamais vu, continua celui-ci... C’est bien singulier. C'était drôlement l’étrenner,ce pauvre nouveau déballé, que de l'envoyer ici. Un rude apprentissage qu'on lui a fait faire à ce pauvre monsieur !
—Ïl n'est pas mort, s'écria Guilbault en entrant dans In chapelle, il n’est qu'évanoui. Aidez-moi. Vite de l’eau, de l’eau ; ouvrez se soutane. Allons donc ! Charles, aide-moi, mon pauvre enfant. Tu n'avances à rien. Il ne faut pas que le chagrin que l’on x des morts nous empêche de sauver les vivants.
Charles fit un effort, courut vers les fenêtres qu'il ouvrit, sortit dehors et revint bientôt avec un vase qu’il avait rempli d’eau. En le posant à terre, il jeta les yeux pour la première fois sur le jeune prêtre. Une lueur soudaine traversa son esprit ; il pâlit, hésita quelques instants, puis, au moment où l’autre reprenait connaissance, ce fut presque son tour de s’évanouir, Il chancela ; son ami eut besoin de le soutenir...
—Mon frère, s’écria-t-1l, mon frère !..,
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