LES DERNIERS ADIEUX
11) E n’était pas une illusion : c'était bien
ls] Pa |] son frère que Charles avait ainsi re- £| trouvé sur la fosse de leur mère.
| Après avoir mené quelque temps >)æ une vie aventureuse et dissipée, ‘essayé différents genres d’existence, parcouru plusieurs contrées de l’Europe, Pierre Guérin, à la suite d’une maladie sérieuse qui l’avait conduit au bord de la tombe, s'était retiré dans un couvent de moines en Italie et n'avait pas tardé à recevoir les ordres. Le mal du pays lui étant venu en même temps que la vocation religieuse, il obtint d’être admis à la prêtrise et de quitter le couvent pour revenir au Canada. Il m'avait point fait les vœux d’un régulier, et se trouvait libre sous ce rapport. Arrivé à Québec au plus fort de l’épidémie, avec ce zèle exclusif et ce profond détachement du monde qui sont les premiers indices d’une véritable vocation religieuse, il s'était mis, en débarquant du vaisseau, à la disposition de l’évêque qui, sans perdre de temps, l'avait adjoint à son église vraiment militante. Le soir du même jour, comme tous les autres prêtres étaient occupés auprès des malades, il s'était trouvé chargé du soin des sépultures. Dans les informations qu'il avait prises à la hâte sur le compte de sa famille, le hasard avait voulu qu’il s’adressât à des personnes qui, peu au fait, lui avaient répondu que ses parents demeuraient toujours à R... Pendant la courte cérémonie funèbre, comme nous l’avons remarqué, Charles s'était tenu à l'écart et le jeune prêtre, tout entier à son devoir, n'avait pas égaré ses yeux jusque sur lui.
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Ce fut seulement lorsqu'il lui fallut, pour rédiger les actes de sépulture, parcourir la longue liste nécrologique de cette terrible journée, qu’il fut frappé d'y trouver en toutes lettres le nom de sa famille. Son œil distrait crut d’abord à.une de ces coïncidences bizarres qui ne causent qu'un instant de malaise. Mais à mesure qu'il regardait la liste fatale, les prénoms, les qualités, les accessoires se tracèrent successivement à ses veux comine la forme d’abord indécise du spectre que lon voit dans un songe et qui ne tarde pas à prendre une ressemblance connue. Sans prononcer une seule parole, il tomba dans une syncope que les autres émotions de la journée et les longues fatigues du voyage avaient d'ailleurs préparée.
Dès qu’il revint à lui, la présence de Charles opéra une réaction subite et favorable. Il lui vint à l'idée qu'il n'avait pas tout perdu, puisqu'il lui restait un frère, et cette pensée en amena une autre qui se traduisit par cette question :
— Et ma sœur ?
— Louise est bien. Telles furent les premières paroles échangées entre les deux frères. Puis, comme si la possibilité d’un autre malheur l’eût frappé, Charles ajouta :
— Viens avec moi, allons voir cette pauvre enfant, Et en disant cela, il prit le bras de son frère.
Pierre fit quelques pas, puis s'arrêta.
—Je n'ai pas vu ma mère, dit-1l, d’un air résolu, I faut que je la voie.
Guilbault et Charles se regardèrent avec un étonnement mêlé d’effroi.
—Je ne suis pas fou, reprit le jeune prêtre, devinant leur pensée, je ne suis pas fou. Mais voilà bien des centaines de lieues que je fais pour voir ma mère et avant que la terre l’ait recouverte, il est bien juste que je contemple encore une fois ses traits dont l’image m’a suivi partout. Je veux la revoir. Charles, où l’a-t-on mise ?
—Je suis étudiant en médecine et avant que vous risquiez une expérience aussi dangereuse...
—Si monsieur est médecin, il sait qu'un prêtre et un médecin ne doivent jamais craindre.
— Et je sais que ni l’un ni l’autre ne doivent s’exposer inutilement.
— Il y «ici un devoir à remplir pour vous et pour moi. Cette terrible maladie veut des enterrements bien prompts... Si j'en crois la rumeur...
—Bah ! des contes en Pair! interrompit le gardien du cimetière. Ni on croyait tout ce qui se dit, il y aurait plus de vivants que de morts d’enterrés. Le monde est si bavard ! IT n’y a qu'un pauvre matelot que nous avons trouvé dans son cercueil avec un bras mangé. Tout le reste, c’est des contes et des histoires !
Les trois jeunes gens frémirent.
—Eh bien, dit Jean Guilbault, je ne dis pas que vous ayez tout à fait tort.
— Mais, c'est donc pour tout de bon que vous voulez ouvrir un cercueil ? Ah çà! ça ne se fera pas de même, par
exemple ! mon caractère, voyez-vous, ma place, voyez-vous! Et il retournait entre ses doigts son chapeau à larges bords, d’un air qui voulait dire : si cela se fait, du moins
que je n’en «ie point connaissance, que je ne sois point compromis.
—-Tenez, brave homme, reprit Pierre Guérin, avec un ton et un geste impérieux, allez-vous-en, et laissez-nous faire. Je prends tout sur moi.
Le gardien s’éloigna et les jeunes gens se dirigèrent vers la fosse commune.
Pierre jeta à son frère un regard de reproche, que celui-ci comprit, car il rougit et baissa la tête.
Louise avait cloué sur la bière une image de la Vierge, au pied de laquelle était écrit le nom de madame Guérin et qui avait coutume d’orner le haut de son lit. Cette
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