LE NEVEU DE MON ONCLE
E jour même de l'enterrement de M. Dumont, Charles écrivit à sa colégataire la lettre suivante :
‘ Mademoiselle,
‘“ Ce n’est qu’en tremblant que j'ose vous écrire. J'ai la conviction de mestortsenvers vous. Je ne chercherai point à les pallier. Connaïissant vos sentiments élevés, je sais trop bien que tout ce je pourrais dire aurait l'effet de me rendre plus odieux encore.
‘ Il est bien probable que ma conduite m'a valu votre
complète indifférence, et c'est avec cette idée que je me décide à vous écrire, comme je le ferais à toute autre personne, pour une affaire qui exige impérieusement,.
‘ M. Duhamel, notaire, a déjà dû vous transmettre une copie authentique du testament olographe de feu votre oncle M. Dumont, lequel x été dûment prouvé pardevant les juges de la Cour du banc du Roi.
‘ Vous n'avez pas été peu surprise,je suppose, de me voir associé pour un tiers au legs qui vous est fait. Vous avez pu être tentée de croire qu'une intrigue m'a valu cette part d’une fortune qui devait vous revenir toute entière, et Je vous permettruis d’avoir une bien triste opinion de moi si, après ce qui s'est passé, je consentais à accepter un seui des deniers qui vous étaient destinés.
‘“ Vous trouverez sous ce pli une renonciation en bonne forme aux avantages que m'a faits M. Dumont.
en
dire que les graves torts et négligences dont il parle n'ont Jamais existé que dans son imagination.
‘Je vous prie de me pardonner ma conduite à votre égard, dort je n'ai été que trop puni, et d'accepter les souhaits bien sincères que je fais pour votre bonheur.”
Cette lettre fut écrite franchement et sans arrière-pensée, elle le fut aussi sans hésitation. Louise, Pierre, et l’ami Jean Guilbault, à qui Charles Lx montra, trouvèrent cette conduite si simple, si naturelle, qu’ils n’eurent pas même la pensée de le complimenter sur son désintéressement.
Pour toute réponse, Mile Lebrun renvoya sous enveloppe et la lettre et la renonciation.
Ce fut pour Charles un véritable coup de foudre. Qu'y avait-il dans sa lettre qui pât lui attirer un acte de mépris aussi écrasant ? Comment la nièce de M. Dumont pourruit-elle s’offenser d’une conduite que l’honneur seul avait dictée ? Que faire pour la contraindre à garder un bien dont Charles rougissait de la priver ?
Les choses ne pouvaient certainement point rester ainsi. Le petit conseil de famille se tourmenta à chercher les motifs de cette conduite. Jean Guilbault crut iles avoir trouvés en disant que probablement Marie était sur le point de se marier, et que son épouseur ne voulait ‘rien devoir à lu libéralité d'un premier amoureux. Jean Guilbault en eût fait autant.
Charles, suivant cette idée, prit ce qu’il considérait un parti extrême : il se décida à porter lui-même en cadeau de noces ce leyws dont tant d’autres, dans sa position, se seraient fort bien accommodés. Après s'être muni de phrases et d'arguments pour se débarrasser de son héritage, il partit, la tête haute et le cœur léger, comme un homme qui va faire une bonne action.
Tout le temps qu'avait duré avec quelque chance de succès son amour pour Clorinde, Charles était venu à bout
Pour mettre votre conscience en repos, je dois vous
de se persuader qu’il n'avait jamais aimé Marichette sérieusement. Ses conversations avec Louise avaient failli ressusciter ses premiers sentiments.
Mais, tout au contraire de l'effet qu'aurait produit sur tout autre l’héritage que venait de faire la jeune fille, dès qu'il eut pris connaissance du testament de M. Dumont, il ne regarda plus comme possible un mariage où l’amour n'aurait joué qu’un rôle secondaire et équivoque. Il se mit en route, se sentant supérieur à Marie de toute son infortune, et sans redouter le moins du monde des charmes qui lui semblèrent plus problématiques que jamais.
Il ne s'était pas écoulé deux ans depuis la première résidence que notre héros avait faite chez Jacques Lebrun. A mesure que cheminait, par une belle journée d'automne, la modeste calèche de charretier qu’il avait louée aux Trois-Rivières, bien que la saison donnât au paysage une apparence bien différente, il reconnaissait, non sans une certaine émotion, les rivières, les côtes, les ravines, les maisons, les sapins qu’il avait déjà vus. Son cœur se mit à battre fortement, lorsqu'il passa sur le petit pont au-dessus du précipice où Marichette et lui avaient été si près de tomber.
Un peu plus loin, il rencontra un vieillard qui s’avançait en fumant sa pipe avec un air de joyeuse indépendance. [l reconnut le père Morelle et lui tira son chapeau. Le père Morelle ôta poliment son bonnet rouge. mais il était trop préoccupé de quelque bonne idée à lui. pour dévisager (1), comme il aurait dit, l'étranger qui le saluait, comme font, au reste, dans notre pays tous les voyageurs qui savent leur monde.
Quelques instants après, un gros chien aboya à la voiture, puis se mit à la suivre en donnant des marques non équivoques de contentement.
(1) Pour envisager. Voyez la note F à la fin du volume.
Une vieille femme, qui filait sur le seuil de sa porte, leva vers la voiture son énorme nez chargé d’une énorme paire de lunettes, et s’écria en joignant les mains : Jésus, Marie du bon Dieu !... Je l’avions toujours dit !
A la maison voisine, Charles ordonna à son cocher d'arrêter, et il entra chez Jacques Lebrun, précédé de
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