‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 93 sur 94 · PENSEZ-Y BIEN · texte numérisé non relu

PENSEZ-Y BIEN

Montréal, 7 janvier 1N32.

(Du Vaindiculor du 13 Junvier 1832.)

La détermination que montre le Conseil législatif d'arrêter presque toutes les mesures de la branche populaire de la législature, ne ressort pas seulement par la perte des bills mentionnés plus haut, mois aussi par la perte de plusieurs autres mesures qui lui ont été envoyées de temps en temps et dont le pays pourrait espérer de retirer quelque avantage. C'est pourquoi nous sommes bien aise de voir que, sur une motion de M. Bourdages, il va se faire un appel nominal de la chambre et que la chambre a aussi résoln de prendre en considération, le même jour, la composition des conseils législatif et exécutif de ln province, et s'il ne serait pas expédient de demander la réforme entière des dits conseils et quel serait le meilleur moyen d'effectuer cet objet,

“On doit regarder cette question comme celle qui doit occuper plus spécialement l'attention de la chambre : car nous ne pouvons voir pourquoi ce corps s'assemblerait et délibérerait, comme il le fait, pour voir ensuite toutes les lois qu'il propose rejetées sans

cérémonis *'e conseil, Lorsqu'on vient à réfléchir à l'usage du pouvoir qu: ie conseil possède et qu'il n'est le plus souvent employé qu'à arréter le bien publie, on ne peut s'empêcher de croire que ln province gagnerait beaucoup à son entier anéantissement, Nous espéro, que la chambre fera preuve en cette occasion de son énergie accoutumée et qu'elle n'hésitera pas à prendre les mesures propres à repousser cet /ncube oppresseur. Le peuple en etfet, pour être juste envers lui-même, devrait venir en avant avec des pétitions qui exprimeraient ses sentiments et son indignation et venir ainsi à l'appui de ses représentants.

[sera beau de voir à la tin des affaires de la session que tant de travail de la part des membres se trouvera plus qu'inutile et qu'au lieu d'une réforme salutaire et conséquente des abus et la passation de lois utiles, on ne verra rien, si ce n'est peut-être quelques parchemins qui autoriseront la construction d'un pont où qui changeront la direction d'un chemin ou deux. C'est une plate absurdité que de croire que huit où dix hommes doués à peine de talents ordinaires, et qui ne sont pas plus intéressés que Îles autres, puissent agir avec tout le caprice que montre ce Corps.”

D). Page 279.

C'est à dater des deux grands incendies de IS45 que Québec a pris un second essor.

Il est remarquable que les imalheurs sans nombre qui ont atigé cette ville, une des plus anciennes et sans contredit la plus historique du continent américain, ont ajouté chaque fois à son importance et qu'elle x déjà su renaître plusieurs fois de ses cendres.

Elle a soutenu trois sièges avec bombardement, deux grandes fanines, quatre grands incendies qui ont failli la détruire, des épidémies fréquentes, des accidents affreux comme l'éboulis d'une partie du cap aux Diamants en IS41, comme le feu du théâtre Saint-Louis en 1846, où plus de 40 personnes périssaient dans les flammes, et il ne lui manquera que de sauter l'un de ces jours par l'explosion de quelqu'une des poudrières qui se trouvent dans son enceinte, comme cela aurait fort bien pu arriver en 1843 !

En attendant, elle fait des progrès qui seraient remarqués partout ailleurs qu'en Amérique,

Depuis 1845, Québec s'est donné l'éclairage au gaz, un aqueduec dont la construction est complétée depuis quelques jours ; les principales rues des faubourgs ont été élargies : ces faubourgs eux-mêmes ont été rebâtis en pierre et en brique ; un palais archiépiscopal et deux nouvelles églises paroissinles, celles de Suint- Jean et de Saint-Sauveur, plusieurs nouvelles chapelles protestantes dont quelques-unes sont d'un fort bon goût, le vaste couvent des Sœurs de la Charité, surmonté d'un dôme et d'une flèche qui se verront de loin, l'achèvement du palais législatif, qui donne à Québec au moins un édifice complet et réguiier, quoiqu'il ne soit peut-être pas aussi beau qu'il devrait l'être ; enfin le nouveau théâtre de la rue Saint-Louis et un grand nombre de boutiques et de résidences particulières élégantes, dans l'intérieur de lu ville, ont déjà bien changé la ville que nous avons décrite il y a sept ans environ,

Cela n'empêche pas que les Montréalistes ne considèrent toujours les Québecquois avee un certain air de protection narquoise et ne lèvent les épaules de pitié devant les progrès à pus de tortue, disent-ils, de l'ancienne capitale, et cela, quelquefois avec raison, mais souvent bien à tort.

C'est quelque chose de très singulier à étudier que la rivalité qui existe entre ces deux villes et les contrastes qu'offrent le caractère, les mœurs et les manières de leurs habitants. [y a là une antipathie vieille et incurable comme celle de Rome et de Carthage, quoique pus aussi épique,

Disons tout de suite que cette antipathie n'a pas empêché les Montréalistes (1) de venir noblement et généreusement au secours des Québecquois lors des désastreux incendies de 1845 et que ces derniers en ont fait autant à l'occasion du malheur également terrible qui à dernièrement afigé Montréal. Mais il y aura toujours affection de supériorité d'une part, et jalousie de l'autre.

Montréal tranche tout à fuit de la grande ville, de l'£mpire-city,

comme on dit aux Etats-Unis, et s'enorgueillit avec raison de ses

immenses progrès matériels. Sa population est d'une quinzaine de mille âmes plus considérable que celle de sn rivale ; mais si les Foulons et Boisseauville étaient compris dans les limites officielles

(1) On devrait peut-être dire Montréalais ; mais Montréaliste est le torme usité dans le pays. Québecquois à été reçu de tout temps et va très bien avec Lroquois et avec Canadois, que l’on trouve dans les vieilles narrations.

de Québec, comme ils devraient l'être, la différence se réduirait à peu de chose (1).

Les édifices publies ont été construits à Montréal avec beaucoup plus de goût et de magniticence qu'à Québec. Notre-Dame, vaste église dans le genre gothique-normand, les banques, les hôtelleries, la belle église de Saint-Patrice, le collège des Jésuites nouvellement érigé, l'immense marché Bonsecours, le nouveau palais de justice l'emportent de beareoup sur les éditices correspondants à Québec, Quelques Montréalistes s'exagèrent parfois ces avantages, au point de représenter la capitale anx voyageurs, comme un endroit qui mérite à peine qu'on le visite, Lorsqu'il ne se lnisse pas détourner par ces mauvais conseils, l'étranger, rendu à Québec, ne peut se lasser d'admirer l'aspect pittoresque de cette vieille ville française, les beautés du paysage qui l'environne de tous côtés, et surtout sa citadelle, unique sur ce continent, Il trouve aussi dans la cathédrale le plus bel intérieur d'église et dans toutes les chapelles catholiques et particulièrement dans celle du séminaire et dans la galerie de peinture de M. Léguré, les meilleurs tableaux qu'il y ait en Amérique.

Cette circonstance peut expliquer comment les trois premiers artistes qu'ait produits notre jeune pays se trouvent être Québecquois. M. Légaré, qui à un mérite recounu comme paysagiste, s'est formé lui-même et sans maitre : c'est un artiste indigène dans toute l'acception du mot. M. Plamondon, qui se distingue surtout dans les tableaux d'histoire, après avoir été élève de M. Légaré, s'est perfectionné à Paris, où il a étudié plusieurs années sous le célèbre Paulin Guérin ; entin M. Hamel, excelent peintre de portraits, a été mürir à Rome des études commencées ici sous M. Plamondon et tempérer, par les vrâces du pinceau italien, la rigidité de l'école française de l'empire et de la restauration (2).

A venir jusqu'à ces dernières années, le goût des sciences, des arts / et des lettres s'était plutôt manifesté à Québec qu'à Montréal: mais de très grands efforts ont été faits depuis peu dans cette dermière ville, qui atteint, si elle ne surpasse pas maintenant, sous ce rapport, l'ancienne capitale, .

(1) D'après le recensement de cette année, Québec a 42,052 habitants et Montréal 57,715. Les l'oulons et Boisseauville contiennent do 7 à 8,000 âmes.

(2) M. Falardeau, qui étudie actuellement en Italie et qui y a obtenu des prix et une décoration, est aussi natif des environs de Québec.

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Montréal ax sa Société d'histoire naturelle, une Société d’horticulture qui fait merveille, l’Institut canadien, l’Institut national, et plusieurs autres sociétés du même genre. Québec possède sa Société littéraire et historique connue à l'étranger par ses transuctions et ses mémoires, l’Institut canadien, une Société d’horticulture, une Société philharmonique qui a fait d'assez brillants débuts, et plusieurs salles de lecture. La ville de Champlain est assez bien fournie de bibliothèques. Celle de l'assemblée législative compte actuellement environ 20,000 volumes, dont un grand nombre sont dus à la munificence du gouvernement français (1) ; celle du Séminaire 13,000 ; la bibliothèque dite de Québec, environ 6 à 7,000 : celle de la Société littéraire et historique 3,000 dont quelques-uns très rares et précieux : celle de l'Institut des Artisans, environ le même nombre, et celle de l'Institut canadien, de fondation toute récente, environ 2,000.

Les singuliers contrastes que présente Québec aux yeux du voyageur dans son ensemble et dans ses détails, ont été bien saisis par M. Marmier et personne ne contestera la vérité du passage suivant de ses Lettres sur l'Amérique.

“ Peu de villes offrent à l'observateur autant de contrastes étranges que Québec, ville de guerre et de commerce perchée sur un roc comme un nid d’aigle, et sillonnant l'Océan avec ses navires : ville du continent américain, peuplée par une colonie française,

régie par le gouvernement anglais, gardée par des régiments d'Ecosse ; ville du moyen: âge par quelques-unes de nos anciennes

institutions, et soumise aux modernes combinaisons du système représentatif ; ville d'Europe par sa civilisation, ses habitudes de luxe et touchant aux derniers restes des populations sauvages et aux montagnes désertes : ville située à peu près à la même latitude que Paris et réunissant le climat ardent des contrées méridionales aux rigueurs d'un hiver hyperboréen ; ville catholique et protestante, où l’œuvre de nos missions se perpétue à côté des fondations des sociétés bibliques, où les jésuites bannis de notre pays trouvent un refuge assuré sous l'égide du puritanisme britannique.”

(1) M. A. de Puibusque, auteur de l’histoire comparée des littérature espagnole et française, qui a passé plusieurs années à Québec et à Montréal, a contribué à obtenir du gouvernement français ces magnifiques présents dont nous devons être d'autant plus reconnaissants, que c’est le second cadeau de cette importance que nous fait notre ancienne mère patrie. Le premier envoi avait fté reçu peu de jours avant l’incendie du parlement et faisait partie de la bibliothèque détruite.

E.—Page 301.

Il y à peu de pays où les tombeaux et les cimetières soient plus néeligés qu'ici Dans beaucoup de paroisses, et particulièrement dans les villes, ce n’est même que pour quelques années que le cercueil prend possession des quelques pieds de terre que l’on uroit avoir achetés pour toujours. Il arrive assez souvent que l’on transporte toute une couche de morts dans une fosse com. mune, pour faire place à une nouvelle génération, et cela sans aucun» forme légale et tout à fait à l'insu des parents,

Le soin que les orientaux prennent des tombeaux est quelque chose de touchant ; les peuples sauvages eux-mêmes avaient la forêt sacrée, où reposaient les os des ancêtres. +: Dirai-je, disait un chef indien, dirui-je aux os de mes pères : levez-vous et suivez-moi dans une verre lointaine ? En Europe, dans les plus grandes villes, une tombe est quelque chose de sacrée ; une épouse, une mère, une sœur, cultivent des fleurs sur le tertre qui recouvre les restes d'un époux, d’une fille, d'une sœur. Iei lon paraît un peu de l'opinion de Mirabeau, qui disait : “Si chaque homme avait eu un droit imprescriptible et éternel à un tombeau, il faudrait bientôt remuer les cendres des morts pour nourrir les vivants !?

M. Alphonse Karr, dans son Voyage'autour de non jardin, a écrit un passage touchant sur les fleurs des cimetières, et sur le culte des morts.

“Nous voici arrivés, dit-il, à un groupe de vieux ormes enveloppés de lierre, qui se rejoignent par le haut en forme d'ogives et ne laissent pas pénétrer le soleil. Sous cette ombre épaisse fleurissent le syringa et le chèvrefeuille ; le syringa dont les fleurs blanches ont l'odeur de celles de l’oranger : le chèvrefeuille qui s’est emparé de ceux des arbres qui ont été oubliés par le lierre et qui élève, en s’élançant autour d’eux, ses fleurs qui exhalent un parfum si doux. Le chèvrefeuille est une des plantes qui se

plaisent sur les tombeaux ; c'est dans les cimetières que l'on rencontre les plus magnifiques. On sait l'effet que produit sur la pensée l’encens qu’on brûle dans les églises, pendant que l'orgue remplit la voûte du temple de ses voix puissantes.

“Il est pourtant quelque chose de plus religieux, de plus puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue : c’est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus

da mars

religieux que celui de l’encens : c’est celui des chèvrefeuilles qui croissent sur les tombes sur lesquelles l'herbe a poussé épaisse et drue en même temps, et moins vite que l'oubli dans le cœur des vivants.

‘“ Quand le soir au coucher du soleil, seul dans un cimetière, on commence à frissonner au bruit de ses propres pas ; quand on respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que, tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, la pervenche bleue, la violetuw des morts, et le chèvrefeuille, il semble que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et remonte au-dessus des nuages.

“ Beaucoup de poètes ont parlé des vers qui dévorent Îles cadavres ; c'est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui ont livré à la terre des personnes chéries ; ce ver des tombeaux : été inventé pur les poètes et n'existe que dans leur imagination : les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à cette insulte et à cette profanation. Des savants, de vrais savants, vous dironi qu'il n’est pas vrai que la corruption engendre des vers ; il faut que certaines mouches aient pondu les œufs d'où les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne savent pas percer la terre au delà d’une certaine profondeur.

“La vie est bien changée du jour où l'on à déposé dans la terre le corps d’une personne aimée : que de choses vous inquiètent auxquelles vous n'aviez jamais songé ! C’est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparaît tout à coup au moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un plaisir ou d’une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres. Il ne faut, pour l’évoquer et la faire apparaître, qu'un mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu’un air que l’on chante au loin et dont le vent vous apporte une bouflée ; il ne faut que l'aspect et l'odeur d’une fleur, pour qu'on revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au cœur, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l’éternelle séparation.

“ De ce jour, on a une partie de soi-même dans la tombe ; de ce jour, on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu’en s'échappant et au risque d’être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.

“ En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu’on aimait avec

eux, et les fleurs cultivées ensemble et les chagrins subis ensemble, toutes choses qui nous rappellent les morts et nous parlent d'eux.

“J'ai dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que mon père avait plantées et que la mort l'avait empêché de voir fleurir. Chaque année l’époque de leur floraison est pour moi une solennité, une fête funèbre et religieuse ; c’est un mélancolique souvenir qui renuit et fleurit tous les ans et exhule les mêmes pensées avec son parfum.

“Mais quel triste privilège a donc l’homme entre tous les êtres créés, de pouvoir ainsi par le souvenir et par la pensée suivre ceux qu'il a aimés dans la tombe et s’y enfermer vivant avec les morts ?

“ Quel triste privilège ! Et quel est celui de nous qui voudrait le perdre ? Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait ? ”

Ceux qui n'ont vu à Québec que les dernières invasions du choléra auront peut-être quelque peine à croire à la description que nous avons faite de ses ravages en 1832. Le tableau suivant montre qu'il a fait son apparition de plus en plus tardive, et a

diminué chaque année d'intensité, dans des proportions tout à fait rassurantes.

1832, commencé le 9 juin, total des décès, 3,300. 1834, “ 7 juillet, 2,500.

1849, 2 juillet, 1,180.

1851, 28 août, $ 280.

1852, 26 septembre, 145.

F.— Page 342.

Beaucoup de nos lecteurs ont trouvé que nous avions exagéré les fautes de langage que commettent nos habitants Nous ne sommes point fâché de cette exagération, en admettant qu’elle existe dans notre livre, car tel qu'il y est représenté, le langage des Canadiens les moins instruits serait encore du français et du français meilleur que celui que parlent les paysans des provinces de France où l’on parle français. On ne saurait trop admirer la sottise de quelques touristes anglais et américains qui ont écrit que les Canadiens parlaient un patois. Le fait est que, sauf quelques provincialismes, quelques expressions vieillies mais charmantes en

elles-mêmes, le français des Canadiens ressemble plus au meilleur français de France que la langue de l Fanlee ressemble à celle de l'Anglais pur sang. Il est arrivé au Canada absolument la même chose qu'aux États-Unis :les habitants des diverses provinces de la mère patrie ont fondu ensemble les particularités de langage et d'accent de leur pays et il en est résulté un moyen terme qui diffère un peu de tous ces accents divers, mais qui se rapproche plus qu'aucun d'eux de la prononciation admise pour correcte par les hommes instruits des grandes villes européennes. Telle est du moins l'opinion de plusieurs voyageurs français, parmi lesquels il se trouve au moins un académicien, le célèbre M. Ampère, qui doit certainement y entendre quelque chose, autant peut-être que messieurs les touristes anglais et américains.

Parmi les expressions pittoresques que madame Sand à mises dans la bouche des paysans du Berry dans ses délicieux romans François le Champi et la Petite Fudette, il s'en trouve beaucoup qui sont familières aux Canadiens.

La classe lettrée parmi nous a peut-être, proportion gardée, plus de blâme à recevoir sous le rapport du langage que les classes inférieures. Outre qu'elle ne soigne pas toujours autant la prononciation quelle devrait le faire, elle se rend aussi coupable de nombreux anglicismes. La classe ouvrière des villes a adopté un bon nombre de termes anglais, dont elle paraît avoir oublié les équivalents français. Un vocabulaire de ces expressions serait une œuvre utile et vraiment wationale.

Dans les collèges, on ne soigne peut-être pas assez dans la pratique la prononciation des élèves. On y redoute tant l'affectation, que l’on tombe souvent dans l'excès contraire. Ce serait une réforme à ujouter à celles que l’on à adoptées depuis l’époque où l'abbé Holmes, que nous avons eu la douleur de perdre dernièrement, avait entreprise, la régénération de notre système d'éducation collégiale.

Au reste, l'instruction publique à pris depuis quelques années un développement incontestable. Nous avons même les rudimeuts d'une littérature, à laquelle on ne manquera pas de nier toute originalité et toute couleur locale, parce qu’elle sera tout bonnement française au lieu d’être iroquoise ; parce qu’elle s’avisera de parler d'autre chose que des sauvages ; parce que, enfin, elle ne sera pas un éternel pustiche comme ces fameuses traductions de poèmes qui

n'ont jemais existé,et dont on a fait tant de bruit en Europe il y a quelques années.

M. Huston a recueilli, sous le titre de Répertoire national. des frawrnents épars dans les journaux et dont plusieurs, abstraction fnte de leur mérite intrinsèque, sont d'assez curieux échantillons de ce qu'ont pu écrire des hommes qui se sont rendus remarquables sous d’autres rapports. Ce recueil forme quatre volumes fort intéressants.

Nous avons de M. Garneau une histoire du Canada en trois volumes qu'il a amenée dans sa deuxième édition jusqu'à l'union des deux provinces en 1840. Cet ouvrage, sous le rapport du style et de la portée des vues de l'écrivain, peut soutenir ln comparaison avec les meilleurs livres transatlantiques.

Les Instituts canadiens de Québec et de Montréal ont donné au publie, sous la forme de Lectures, une foule de dissertations intéressantes et utiles, et parmi ces œuvres que la presse périodique a enregistrées dans ses colonnes, on a remarqué les discours prononcés par M. Étienne Parent, lesquels réunis forment un volume rempli d'intérêt. Notre premier journaliste, l'homme qui, ressuscitant en 1831 le Canadien qu'avaient créé en 1809 un Bédard et un Taschereau, à adopté cette gloricuse devise : Nos institutions, notre langue et mos lois, à conservé dans ses lectures le vif senthrent national qu'il entretennit alors. Cette foi courageuse dans un avenir que tant de gens traitent de chimérique, rend surtout remarquables des écrits qui le sont déjà par la profondeur des vues et l'élégance du style.

M. Lenoir, qui a montré jusqu'à présent une véritable vocation poétique, annonce dans le moment même où nous écrivons, les Voix oce, lentules. Ce sera le premier volume de poésies sorti de la presse canadienne depuis les Æpitres et satires de M. Bibaud, lesquelles n’ont obtenu qu'un médiocre succès. M. Bibaud a été aussi éclipsé comme historien par M. Garneau, et l’on n’a pas même rendu justice aux labeurs qu'il à dû s'imposer, À une époque où il était si difficile de réunir les matériaux nécessaires et de mettre au jour une œuvre quelconque. Son fils, M. Maximilien Bibaud, a été plus heureux dans son histoire des chefs sauvages de l'Amérique, qu'il à intitulée Biographie des Sagamos, et dont il a fait un livre très intéressant,

Enfin, l’auteur des pages qu'on vient de lire à cru devoir con:

tribuer pour su part au mouvement littéraire, et il a essayé de peindre sur le tissu d’une simple histoire les mœurs de soa pays. Il a aussi écrit son ouvrage avec la double préoccupation que doivent causer à tous ceux qui réfléchissent à l'avenir du pays, l'encombrement des carrières professionnelles où se jette notre jeunesse instruite, et le partage indéfini des terres dans les familles de nos cultivateurs. S'il peut contribuer à attirer l'attention de tous les véritables palriotes sur l'œuvre de la colonisation, il croira, sous une forme légère, avoir fait quelque chose de sérieux.

Heureusement, du reste, que cette œuvre n'est plus à l’état de roman, comme elle l'était lorsque nous concevions le plan de cet ouvrage. Plusieurs dignes missionnaires canadiens, parmi lesquels se sont distingués MM. Boucher, Hébert, Bédard et Mailloux, lui ont donné une impulsion pratique et réelle. Les townships de l'Est et lu vallée du lac Saint Jean et du Saguenay se peuplent rapidement par nos compatriotes (1).

C'est pur ce moyen et par le perfectionnement de notre agriculture que notre existence nationale sera bientôt mise à l’abride tout danger.

Dans son excellent Abrégé de géographie moderne, M. Holmes, dont nous parlions un peu plus haut (2), a inséré le passage suivant, que nous reproduisons pour le plus grand bien des Charles Guérin et des Jean Guilbuult à venir.

“ Agriculture : Cette grande et noble occupation, seule base de la prospérité des peuples, est suivie par la très grande majorité des habitants du Canada. Ils n'ont cessé d'y trouver, non seulement une subsistance, mais encore les moyens d'entretenir leurs importantes relations commerciales. La fertilité du sol et l'immense étendue de nos forêts promettent à la génération naissante le même bien-être matériel et moral, pourvu qu'en améliorant la culture des terres anciennes, elle se hâte de saisir et de faire valoir le riche héritage qui lui est légué par la Providence.

(1) Il serait injuste de ne pas mentionner la part qu’a prise à cette belle œuvre, par ses discours et ses démarches, M. Bernard O’Reilly, jenne prêtre irlandais d’un grand talent et d’une grande activité, qui est maintenant jésuite aux États-Unis, et qui le premier a prêché la croisade de la colonisation, en même temps que M. Chiniquy prêchait celle de la tempérance.

(2) Outre cet ouvrage qu’il a su rendre charmant malgré l’aridité du sujet, et qui est le plus complet et le plus correct qui ait été publié dans ce genre, M. Holmes nous a encore laissé ses Conférencev de Notre: Dame. Si estimables qu'elles soient, elles perdent cependant à la lecture beaucoup du charme que leur donnait la parole de ce prédicateur éloquent, qui était en même temps un savant distingué et un homme du caractère le plus doux et le plus aimable,

“Nous ne pouvons nous défendre d'indiquer ici quelques-uns des principes que l’Aubitunt devrait toujours avoir devant les veux.

I Faire toutes choses à temps et calculer toujours le prix du temps : ces deux points fidèlement observés doubleraient souvent nos richesses agricoles. Prévoir le moment de chaque semence et de chaque récolte et ne pas souffrir que rien alors détourne du travail nécessaire— couper de bonne heure le foin—le rassembler en veillotes à la fin du jour, le saler plutôt que de le laisser gâter par la pluie—mettre le grain en quintuuxr, ete.

“2° Rendre à la terre autant qu'on lui enlève, L'engruis : c'est la condition essentielle. Se rappeler que ngn seulement tous les fumiers, mais encore toutes les substances végétales et animales, peuvent être mis à profit; même que les diverses espèces de sols se fécondent mutuellement—tirer parti de Ja chaux, du plâtre, de la terre glaise pulvérisée au feu, de la boue des fossés, des débris de boucheries et des animaux morts, du varec, du caplan, ete.— Préparer les engrais et les répandre à propos : la plupart demandent à être légèrement fermentés.

3° Observer la rotation des récoltes. Prenons par exemple un chanp en pacage. 1re année, labours (l'automne, à moins que ce ne soit un sol léger), récolte de grains ou de pois ; 2e année, labours et récoltes au sillon: patates, choux, carottes, navets, panais, betteraves ou blé d'Inde —déposer l’engrais dans les sillons et le recouvrir le même jour—c'est surtout durant cette seconde année qu'on fait la guerre aux mauvaises herbes ; 3e année, herser et labourer le printemps, au travers des sillons ; semer blé, orge, etc., et aussitôt après graines de foin (trèfle, mil, sainfoin, etc.), puis brosser avec la Lerse d'épines ; 4e année, on à une prairie qu’il faut entretenir, engraisser et relever en temps convenable.

“4° Bien faire les labours—bien égoutter—bien distribuer les cours d'eau—semer force graines d'herbes fourragères —planter des arbres—conserver les terres en bois—ne pas brûler les terres neuves—surveiller les champs, etc.

“5° Cultiver beaucoup plus en grand toutes sortes de légumes (la carotte entre autres, excellente nourriture pour les vaches laitières et les chevaux), le lin, le chanvre, le blé d'Inde : ce dernier aime un sol un peu sec, exposé au soleil-—on le sème aussitôt après le blé, le recouvrant d’un pouce de terre végétale—de la cendre, du compost ou du plâtre lui conviennent pour engrais—on le rechausse deux ou trois fois.

“62 Élever avec soin les races d'animaux les plus utiles, —les loger sèchement, proprement, assez grandement—nourrir abondamment l'agneau, la petite génisse et la vache laitière—les chevaux de travail eb les pores demandent plus de chaleur que les raches laitières, et celles-ci plus que les moutons : avoir de ceux-ci un grand nombre—leur donner du sel ainsi qu'aux bêtes à cornes et aux chevaux.

“7° Perfectionner ses instruments et ses bâtisses, les tenir en bon état, se procurer diverses inventions qui ménagent le temps, telles que les moulins à battre, à vanner, à hacher les légumes, etc. Multiplier tous les genres d'industrie domestique — suivre les meilleurs procédés pour les étoffes, les ouvrages en paille, le beurre, le fromage, etc.

“8° Étre attentif au progrès de son voisin ou de l’étranger—fuire en petit les essais que suggèrent les hommes versés dans l'agriculture

“9° Joindre à l'amour du travail une constante économie—mépriser le luxe des villes—se nourrir et se vâtir à même le sol adopter et porter avec orgueil des étoffes nationales —amasser, pères et fils, les moyens d'ouvrir des terres nouvelles—s’associer en petites colonies pour s’y fixer, prendre garde qu'elles soient fertiles, que le climat soit avantageux, ete.

“ L'espace nous manque pour développer des sujets d'une si vitale importance. Espérons que bientôt, dans chaque école de campagne, au foyer de chaque famille, le catéchisme de l'habitant, après celui de la religion, sera la première et la plus chère étude des enfants du peuple canadien.”

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