Charles Guérin. Préf. de Francis Jammes
J'ai repris à la fin d'un jour d'automne la lecture de L'Homme Intérieur. C'est l'un des livres que Ion peut rouvrir quand les feuilles tombent. Je jette un regard en arrière et, embrassant la vie de Charles Guérin, je me dis qu'il n'y eut jamais un poète aussi douloureux que lui. Pour que cette opinion soit intéressante, il faut la prendre au pied de la lettre.
Il n'y a dans l'existence de Guèrin aucun trait qui puisse piquer la curiosité du lecteur. Je me demande ce que dans cinquante ans pourront bien inventer ses biographes. Ceux de notre temps ne savent en général (ju'imaginer pour déformer. Vous n'êtes point de ceux-là, Bersaucourt. Chrétien, vous savez ensevelir un chrétien. Les morts ont raison contre les vivants et quand on me présente ce Cahier de la grande Eugénie du Cayla, celui dont elle avait prohibé la publication, je me détourne et continue d'envisager les hommes et les événements de son
Journal selon ce qu'elle a voulu nous en confier.
Au-dessus des documents plane une vérité plus grande. Baudelaire n'est pas l'homme qui est aphasique, mais il est l'homme qui a écrit rinviiation au Voyage ; Alfred de Vigny n'est point l'homme qui décrit ses coliques à une correspondante, mais il est l'auteur impassible du Loup et des Destinées ; Verlaine n'est pas un ivrogne, mais il est ivre de l'eau de la Sagesse éternelle.
Je doute que Charles Guérin mort consente à alimenter la chronique. Sa réserve était grande. Que l'on se borne donc à consulter dans une si haute poésie ce Cœur solitaire. L'œuvre de Charles Guérin peut seule marquer l'abîme qui le sépare de quelques-uns.
Mais je tiens, au seuil de ce pieux monument, à reproduire l'inscription que je lus sur une tapisserie où était représenté un antique tombeau grec :
Sur ce tombeau était écrit :
Ici repose un homme bon.
Charles Guérin est né à Lunéville d'une riche famille d'industriels, le 29 décembre 1873. Ses études terminées à Nancy, il voyagea beaucoup, visitant tour à tour l'Italie et l'Allemagne, séjournant en Provence, dans la montagne, au bord de la mer, allant oii son humeur inquiète le poussait. II écrivait ses livres à loisir, très lentement, avec un souci continu de perfection, collaborait à quelques revues, voyait quelques amis...
Nous ne savons presque rien de lui. Il a eu, jusqu'à ce jour, la chance d'échapper au zèle indiscret et maladroit de certains biographes. Sans doute s'en réjouirait-il, lui qui ne se con-
fiait pas volontiers et qui, malgré une bonté pleine de tact et une tendresse toujours prête, gardait cette hautaine réserve à laquelle Sandeau faisait allusion quand il disait au successeur d'Alfred de Vigny en le recevant à l'Académie : « Vous regrettiez tout à l'heure de ne pas avoir vécu dans la familiarité de M. de Vigny I Consolez-vous, monsieur, personne n'a vécu dans la familiarité de M. de Vigny, pas même lui. » La boutade de Sandeau appliquée à Charles Guérin est assez juste, et les deux poètes, comme nous le verrons bientôt, ont plus d'un rapport.
Il ne faudrait pas croire, du reste, que la réserve de l'auteur du Cœur Solitaire lui aliénât la sympathie. M. Jean Viollis, qui l'a connu et qui lui a consacré une excellente étude*, nous déclare : « L'amitié de Guérin était une chose rare et délicieuse; on y gagnait de la noblesse et de la douceur; lui, cœur inquiet, devait peut-être à ses amis quelques moments de repos. Il parlait peu ; sa voix était grave ; quand il prononçait un