I. Jean Viollis, Charles Guérin, Mercure de France
nom qui lui était cher, elle avait un frémissement presque insensible auquel ses proches ne se trompaient pas. On goûtait avec lui des heures pleines d'émotions inexprimées. Je me rappelle une promenade silencieuse sur les quais de la Seine, en avril, comme un des instants les plus débordants de ma vie. »
Si nous n'avions pas ce témoignage, il nous suffirait de lire les vers inimitables où le poète a célébré son amitié pour Francis Jammes. Quelle affectueuse sécurité règne entre ces deux artistes, et comme Charles Guérin a su montrer la douceur de s'abandonner à une âme sœur de la vôtre qui saura vous consoler et vous apaiser I
O Jammes, ta maison ressemble à ton visage.
Une barbe de lierre y grimpe ; un cèdre ombrage
De ses larges rameaux les pentes de ton toit.
Et comme lui ton cœur est sombre, fier et droit.
Le mur bas de ta cour est habillé de mousse.
La maison n'a qu'un humble étage. L'herbe pousse
Dans le jardin autour du puits et du laurier.
Quand j'entendis, comme un oiseau mourant, crier
Ta grille, un tendre émoi me fit défaiUir l'âme.
Je m'en venais vers toi depuis longtemps, ô Jammes,
Et je t'ai trouvé tel que je t'avais rêvé.
J'ai vu tes chiens joueurs languir sur le pavé.
Et, sous ton chapeau noir et blanc comme une pie.
Tes yeux francs me sourire avec mélancolie.
Ne connaissons-nous pas assez, avant que l'étude de son œuvre achève de nous le révéler, l'homme qui écrivit ces vers et n'avons-nous pas compris déjà qu'il était tendre et triste, épris de solitude et de silence, un peu farouche? Ne cherchons pas davantage. S'il nous plaît d'imaginer ce poète mort à trente-trois ans, évoquons-le lorsqu'il vient, tremblant d'une émotion charmante, sonner à la grille de l'humble demeure où habite un autre poète, son frère.
En apprenant que Charles Guérin ne retournerait jamais plus à Orthez, Francis Jammes écrivit' : « Hier, j'ai parcouru les sentiers oii nous fûmes ensemble. Et, quand j'ai eu appuyé mon fusil à quelque chcne, et contemplé ces talus rongés de primevères, et entendu ces oiseaux, et touché à cette mousse, et aspiré ce jeune parfum des eaux courantes, j'ai ressenti, pour la première fois, que le Printemps ne renaissait pas tout entier. »
Il est vain de pénétrer dans l'intimité des poètes et de vouloir apprendre leurs faits et gestes.