I. Jean Viollis. Charles Guérin, déjà cité
sane cruelle fermant son lit à l'amant sincère et généreux qui la caresse, la couvre d'étoffes précieuses et de bijoux. Le poète disposé à tout donner, à vendre sa vie et son éternité afin d'embellir un peu sa pensée, est cet amant, je n'ai pas besoin de le dire.
Ailleurs, l'auteur du Semeur de Cendres nous retrace les affres de l'esprit qui « se perd dans la forêt des mots ». Il trébuche et frissonne parmi les rameaux enlacés et les troncs rugueux, s'émeut des bruits qu'il perçoit...
Et dans la haute nef de la forêt nocturne. Prisonnière des mots profonds comme des murs^ La pensée impuissante à formuler son rêve, Anxieuse, attend l'heure où le jour qui se lève Baigne d'un pâle éclat les feuillages obscurs.
Guérin connaît aussi les soirs oii l'on se sent « pauvre d'âme et de pensée ». Les vers écrits la veille et que l'on croyait sublimes vous paraissent maintenant ridicules. Il semble « qu'on soit au bout de sa puissance de poète » .
Le travail assidu qu'il s'impose lui paraît plus pénible et plus ingrat que la tâche du mineur s'enfonçant, chaque jour, dans la nuit ou celle
du plongeur allant, lesté d'une lourde pierre au pied, arracher leurs trésors aux lits des sables sous-marins. A coup sûr, il y a de rudes labeurs, il y en a auxquels on succombe peu à peu, et l'homme échange souvent sa vie contre un peu d'or. Pourtant, affirme Guérin, ils sont moins durs que celui du poète « tenaillé du sublime souci » de la gloire.
L'auteur du Cœur Solitaire envie les artistes, ses compagnons, qui chantent sans nulle peine et peuvent exprimer leur « âme sonore à loisir ». Les heureux, ils ignorent les veillées amères! Pour ces privilégiés, les mots s'ordonnent harmonieusement et sans efifort, et leurs strophes bien cadencées reflètent aisément les mille aspects du monde, les murmures innombrables de l'univers. Riants des rêveurs studieux, ils passent leurs jours dans la joie.
Il s'en faut que Guérin ait une semblable facilité, et il nous confesse ce que lui coûtent ses poèmes :
Je subis la peine du dam.
Je répands les sueurs sanglantes
Du vieil et du nouvel Adam,
Goutte à goutte, en des œuvres lentes :
Et j'en signe l'aveu hautain Pour flatter dans leur rude voie Tous mes frères que leur destin Lie au joug des labeurs sans joie...
Son art, nous le voyons, n'est pas une source de plaisir pour Guérin puisqu'il a le travail lent €t difficile; en outre, son inspiration est limitée peu abondante, peu variée, et il s'en aperçoit avec sa clairvoyance habituelle. Il sait que son esprit est frère de ces foyers avarement nourris qui « font de grandes clartés soudaines, vite éteintes » . Il a chanté d'une manière admirable, sur des modes nombreux, en usant de ressources diverses et précieuses, les aspects de la nature, ses angoisses et ses ivresses d'amant, son tourment d'écrivain, l'inquiétude de son âme, mais est-ce là tout? A-t-il parcouru l'immense domaine de la poésie ? Ne manque-t-il pas des cordes à sa lyre? N'y a-t-il pas d'autres sujets plus nobles et plus généreux capables d'émouvoir un cœur, de faire vibrer une âme de poète ?
Guérin comprend que son habitude de se regarder et de s'écouter vivre, son impuissance à s'évader hors de lui-même sont sa faiblesse s'ils
assurent sa grandeur. Lorsqu'il s'interroge en toute sincérité, lorsqu'il procède à son examen de conscience, il est obligé de convenir que ses livres l'expriment, lui seul. Du reste, il y a mis son être entier non sans une grande beauté qui vient de sa franchise ; il a laissé son âme s'y répandre comme l'épi, « frappé des fléaux, éclate» en grains fécond », et il a le droit d'écrire :
Si, modelant la strophe émue et cadencée Sur sa gorge orageuse où grondent des sanglots, Un poète a soufflé son âme dans les mots, C'est l'homme dont ce livre affirme la pensée.
Reconnaissons-le, l'auteur du Semeur de Cendres a été, en effet, un grand, un extraordinaire poète dès qu'il a parlé de lui, tant qu'il a parlé de lui, et ceux qui lui ressemblent se retrouveront dans son œuvre avec leur besoin d'amour, leurs déchirements, leurs larmes, leur tristesse, mais, encore une fois, il y a autre chose, et beaucoup d'autres choses qu'il n'a pas senties et que, simple analyste lucide de son tourment I intérieur, il a été impuissant à dire. Ah ! comme ' Guérin sait bien ce qui lui manque ! Il l'avoue humblement, il n'a pas su peindre « le véritable
amour chaste et puissant » ni « l'esprit épanoui dans la chair invisible ». Il n'a pas su davantage attendrir les mères douloureuses en leur évoquant les beaux enfants qui chantaient et jouaient et « dont la douce cendre emplit les tombes creuses ». Il n'a pas salué « l'aigle en sang des drapeaux lourds » ; il n'a pas exalté le régiment qui marche à la mort.
Tout à l'heure Guérin implorait le Seigneur et lui demandait si son nom méritait de vivre « entre les noms célèbres ». Or, le Seigneur lui répond :
As-tu mêlé ton cri suppliant à l'hommage
Que la création appoi'te à l'Éternel?
Ton livre a-t-il sa voix dans l'hymne solennel
Que forment les torrents, les mers et le feuillage ?
Enfin, comme un grand vent qui flagelle les blés Et les fait murmurer d'un horizon à l'autre, As-tu d'un soufQe fort ouvert, ô jeune apôtre. Un sillon frissonnant dans les peuples troublés?...
Non, affirme une voix secrète, et voici, pour Guérin, une nouvelle raison de se désespérer.
Ce qui le désola plus encore que son inspiration limitée, ce fut de se sentir inférieur à l'idéal difficile qu'il s'était proposé. Il avait la
conviction que, même dans un champ restreint, il ne pouvait pas être un bon ouvrier. L'auteur du Cœur Solitaire se faisait une idée très noble, et infiniment respectable, de son art. La poésie ne lui paraissait pas un délassement futile et facile. Le poète, selon lui, est investi d'une mission trop belle pour qu'il n'y consacre pas toutes les ressources de son cœur et de son intelligence. Dire sa joie, sa douleur, ses amours, se raconter sans autre préoccupation que de se délivrer d'une émotion, sans souci de l'avenir, ne suffît pas. Il importe de songer à la postérité et d'essayer, dans la mesure de ses moyens, d'écrire une œuvre durable et forte. Tant pis si les mots « refusent l'accord où les appelle la pensée » et s'il est pénible de chercher son âme « dans l'hostile rumeur de la vie où se perd le murmure incertain de la source cachée » ; tant pis si la besogne est ardue, l'inspiration fugitive et malaisée. Le poète doit, malgré tout, se livrer tenacement et fougueusement à sa tâche.
Guérin exprime cette idée, sous des formes diverses et à maintes reprises, dans ses recueils. Il y revient avec une insistance significative,
— Sala reprend de toutes les manières, et, pour célébrer la dignité, le charme et les angoisses de son labeur, use d'une grande richesse d'images.
Ici, il explique comment sa strophe tressée vers à vers, lentement modelée et polie, prend l'heureux mouvement de « la gorge en amour » de sa maîtresse, bruit comme les blés, parle la langue nombreuse de la mer, imite la rumeur du vent dans les bois et la chanson du rossignol.
Là, il se compare au potier, « modeleur de Tobéissante argile », qui façonne l'oiseau, l'insecte et la fleur. Le poète maniant « l'idéal limon des mots » est pareil à lui et il fixe d'une main frémissante d'amour u le contour invisible de son rêve ».
Plus loin, il rapproche sa besogne de celle du forgeron qui « bat le fer avec des gestes souverains » . Tandis que le marteau ressaute sur l'enclume, il écrit, et le son du métal lui enseigne la mesure de ses strophes. 11 déclare :
« Compagnon, nos travaux, il est vrai, sont divers; Pourtant, quoique le tien où j'assiste m'ignore, Il m'instruit à pétrir sans relâche mes vers. Et les cadence au gré de son rythme sonore. »
Hélas I il ne suffît pas toujours de lutter et de peiner pour atteindre le but auquel on aspire. Guérin pense à ces vieux poètes qui n'ont pu cueillir « la fleur des lieux sublimes » et sont tristement redescendus du « pic austère où croît la gloire » si pénible à gravir. A présent, oubliés et mélancoliques, ils « lamentent leur passé, leur solitude et l'âge ». Peut-être sera-t-il semblable à eux?...
La mémoire de l'homme est une pierre dure,
Et le poète y rompt son outil et son cœur
Sans qu'il ait pu graver de strophe qui l'assure
Dès ce temps à jamais d'un toujours jeune honneur.
Promptement, il se décourage :
Je sens le cœur humain trop large pour mes strophes; Le vieil air douloureux, d'autres l'ont mieux chanté.
Il s'aperçoit de l'inutilité de son effort, de la stérilité de son ambition ; il déplore son manque de génie. Rien, dans ses poèmes, a ne touche au fond sacré de l'humanité », et ceux qui le lisent croient entendre crier un enfant qui n'a pas encore souffert ; ils l'accusent d'être « un baladin qui mime les sanglots » ; ils disent que
ses vers sont des mots vains, de simples mots, et ils ont raison :
Hélas ! ceux qui m'ont lu ne disent que trop vrai.
Que n'ai-je le génie âpre qu'il me faudrait
Pour émouvoir profondément leurs cœurs secrets?
Hélas ! oui, je voudrais leur offrir en écho
Le livre où chaque amant revivrait ses baisers,
Et, puisqu'au fond tout est des mots, rien que des mots.
Savoir au moins les mots divins qui font pleurer.
Mais, il ne les sait pas, ou, du moins, il croit les ignorer. Aussi une amertume définitive s'empare-t-elle de lui. Les vers qui exigent un si pénible travail, on les grave, dit-il, dans une vaine cire. Il n'est plus question de la grandeur du rôle du poète; au contraire. Le poète est un {( mauvais jardinier », un « orfèvre vain ». Il ressemble à ces histrions qui « feignent d'un cœur joyeux des tristesses sublimes ». Guérin bafoue ce qu'il admirait et respectait, il y a un instant. L'art, qu'il plaçait très haut et qu'il voulait servir sans défaillance, devient un amas « de mots creux et brillants, pareils aux perles fausses » ; il n'est composé que d'airs d'opéra et de « gestes sans âme ». Le poète « simule un rictus infâme », et du tréteau boueux où il est
monté, il jette des baisers à la foule ivre qui l'applaudit.
Guérin exècre maintenant ce qui l'a déçu encore une fois. Il compare son âme à une prostituée. Elle est prostituée, puisque le poète n'hésite pas à la livrer aux passants en racontant son passé, son amour, sa douleur, puisqu'il s'en sert pour achalander son livre comme on met dans une auberge une servante jeune et fraîche. Exaspéré, il s'écrie :
Chante ta peine, oui, pauvre enfant, tords-toi les bras. Et quand, lasse, quittant l'estrade, tu viendras Quêter des pleurs de groupe en groupe, ces ingrats Te salueront en chœur d'une longue huée...
Quelle prodigieuse déception, quel désarroi complet supposent de tels accents ! Non seulement la poésie n'a procuré aucune allégresse, aucun réconfort à Guérin, mais il en vient à se blâmer du temps qu'il a consacré à la servir, en amant dévot :
Telle est donc la beauté qui fut douce à mes bras 1 La fleur de ma tendresse et mes belles années. C'est à ce monstre-là que je les ai données I
C'est pour avoir enfin trop chéri ma pensée, Que me voilà, pleurant ma force terrassée, Et rassemblant ce qu'il m'en reste pour haïr Mon œuvre que je vois d'heure en heure vieillir I
Il a presque répété cela, sous une forme moins romantique :
Objet du labeur entêté Qui tient ta jeunesse asservie.
L'incertaine immortalité Vaut-elle une heure de ta vie ?
Sache, avant d'en souffrir demain.
Que la plus hautaine couronne Où puisse aspirer un front humain Mord les tempes qu'elle environne.
Pourtant ce labeur ingrat, cette vaine et douloureuse besogne où sa jeunesse s'est consumée, aurait pu avoir sa récompense ! Le poète méritait la gloire. La gloire!... Amère dérision! Un « rigoureux destin » le laisse inconnu, et si les hommes se sont divertis quelques heures du « tourment sublime » qu'il porte en lui, ils ne se rappellent même pas son nom :
Mais les hommes? Beaucoup m'ont ignoré; les autres. Indifférents aux cris profonds jaillis du cœur, Opposent à ma voix ce silence moqueur Par où le siècle ingrat accueille ses apôtres.
— go —
Ce regret, ce sentiment d'une injustice qu'il estime très grande parce qu'il a honoré la poésie de son mieux, revient de nouveau :
Hélas ! Je porte en vain, poète.
L'orgueil d'un labeur obstiné I Mon temps dans sa marche inquiète, Ignore encor que je suis né.
Si Guérin n'avait pas eu de son rôle une si haute opinion, il n'aurait pas souffert à ce point de son manque de gloire, mais, que l'on y songe, ce poète méconnu, — ou qui se croit tel, — est le même qui, lorsqu'il ne doute pas de son talent, ose, tant il se sent investi d'une dignité sacrée, proclamer devant la mer « son orgueil aux quatre aires du vent », et, dans la solitude, « mesure enfin son âme et connaît sa grandeur ». Il nous est facile de juger sa déception.
D'ailleurs, s'il ne croit pas à l'équité de ses contemporains, il ne croit pas davantage à la justice de la postérité. Ce qui fait pleurer aujourd'hui fera rire demain, et après-demain nulle mémoire ne gardera « le son de plus en plus affaibli » de ses vers. Il a souvent sangloté en y
réfléchissant. Un instant, il est vrai, il se flatte du doux espoir qu'une vierge « à la veille des noces » trouvera plus tard ses livres et, soupirant « aux vers d'amour qu'elle murmure », évoquera, dans le jardin où elle se promènera, sa « forme évanouie » et son « âme envolée ». Le poète ne s'attarde pas à cette pensée charmante et, sa tristesse reprenant le dessus, il dit enfin :
Que laisse-t-ilj hélas ! notre sublime effort ? Une glèbe, stérile après la moisson faite. De la cendre, une paille envolée... 0 poète. Et c'est ainsi qu'on meurt encor après la mort.
Lamentable conclusion et qui nous prouve de nouveau l'incurable pessimisme de Guérin!
Ainsi, il a consacré à l'art le meilleur de son temps, les plus belles années de sa jeunesse ; il lui a donné les forces vives de son esprit et de son cœur, et, cela, sans aucun résultat, sans aucun bénéfice d'aucune sorte. Son douloureux labeur n'a été payé que d'une indifférence presque générale en attendant l'oubli définitif des siècles à venir.
Non, l'art n'est pas une religion qui console ses serviteurs. Il ne les absorbe pas au point de
suppléer à leur besoin d'une croyance plus haute. Nous ne pouvons pas substituer son idéal à cet autre idéal que réclament notre raison et notre sensibilité.
L'auteur du Cœur Solitaire avait espéré trouver dans le culte assidu de la beauté, dans un travail opiniâtre l'emploi total de ses facultés. Il croyait éprouver ces ivresses qui nous jettent hors de nous-même, et, à défaut du bonheur absolu, ces satisfactions de la besogne noblement accomplie et de la renommée dont se contentent la plupart des hommes. Il n'était pas plus avancé qu'auparavant. L'art ne l'avait en rien distrait de désirer une foi dirigeant ses actes et les expliquant. Il ne l'avait pas empêché de songer au problème de sa destinée.
C'est que Guérin avait encore manqué de simplicité et qu'il avait trop demandé à l'art, comme à la nature et à la femme. Au lieu d'être satisfait de son talent et d'en tirer les joies réelles qu'il était capable de lui procurer, son humeur inquiète avait voulu qu'il recherchât ce qui lui manquait, qu'il s'aperçût des raisons de son infériorité, qu'il se comparât à d'autres et
que le besoin de la gloire et d'une inégalable perfection le tourmentât.
Son souci était très estimable, et nous lui devons ces poèmes achevés qui feront vivre son nom, quoi qu'il ait cru, mais, dans ces conditions, le travail ne saurait être une délivrance ni un allégement, et nous ne sommes pas surpris que Guérin écrive dans son dernier livre, L'Homme Intérieur :
Ta jeunesse, à tort obstinée, Ne sut longtemps que s'abuser A croire que la destinée Trouve sa fin dans le baiser ;
Et ce fut son erreur encore D'avoir pu penser qu'on nourrit Le cœur vide et qui se dévore En gorgeant de rêves l'esprit.
Aujourd'hui, rongé d'amertume.
Tu mesures l'inanité Du double essai qui la résume :
Littérature et volupté.
Ce qu'il y a en dehors de la littérature et de la volupté, Guérin persévère à le chercher.
Malgré les déceptions que la nature, la femme et l'art avaient infligées à l'auteur du Cœur Solitaire, une attitude encore lui était possible. Il pouvait, pour échapper à son besoin de l'infini, se réfugier dans un orgueil stoïque.
La nature est hostile ou indifférente ; la femme ne comble pas nos aspirations et nous trahit ; l'art nous déçoit. Soit. Nous ne chercherons pas plus avant ; nous ne nous épuiserons pas davantage en luttes stériles ; nous ne permettrons pas que de nouveaux conflits nous déchirent. Nous réfugiant dans notre indomptable fierté, nous mépriserons tout ce qui n'est pas elle et nous rabaisse au rang des misérables créatures torturées de vains scrupules et de fallacieux problèmes.
Guérin faillit adopter cette méthode, et son orgueil l'aurait certainement détourné de ce qu'il a appelé l'inquiétude de Dieu si son héré-
dite catholique n'avait pas pesé sur lui et s'il n'était pas resté, malgré ses efforts, le « passant qu'une soif inconnaissable altère ».
Il ne faut pas se lasser de comparer Guérin à / Vigny. Rappelons-nous ce que ce dernier répondait à la cruauté de la nature, de la femme et de Dieu. Après s'être vainement adressé à eux, il écrivait :
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse.
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
— Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur.
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur !
Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive.
Jusqu'à ce haut degré de force et de fierté,
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier, est également lâche I
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu l'appeler.
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
En outre, Vigny notait dans son Journal : (( Je pense qu'il y a des cas où la dissipation est coupable. Il est mal et lâche de chercher à se distraire d'une noble douleur pour ne pas souffrir autant. Il faut y réfléchir et s'enferrer courageusement dans cette épée. » '
Cette idée de la noblesse et dé l'utilité de la douleur est très chère à Guérin, et c'est là que s'atteste le plus son orgueil. Sentir et savoir que le sort vous a désigné pour éprouver une angoisse étrangère aux autres hommes, a fait de vous un privilégié de la souffrance, ne vous met-il pas à part d'eux, ne vous donne-t-il pas une réelle grandeur? Donc, glorifions-nous de notre tourment au lieu de nous en plaindre. De même que Vigny, ne craignons pas de l'accueillir et de le regarder en face. Il sera fécond, si nous l'acceptons courageusement, et, nous libérant des vaines poursuites, nous permettra de faire avec énergie notre a longue et lourde tâche ». La douleur ainsi comprise et subie n'est qu'une forme supérieure de l'orgueil, et s'enfermer dans sa douleur ou son orgueil revient au même.
Dès lors, Guérin exalte la douleur. Elle nous reste, elle seule, lorsque tout nous abandonne et que nous doutons de tout. II y a des soirs où les mots « infâmes et moqueurs » sifflent entre nos lèvres, où l'on blasphème l'amour qui ment et la gloire qui trompe, où l'on est, à la suite
de désillusions trop nombreuses, haineux et fou. II y a des jours où rien d'utile ne tente dans la vie, où l'on éprouve à douter de soimême une âpre volupté. Enfin, nous mesurons parfois la vanité de l'effort et de la lutte, nous méprisons les doctrines menteuses des philosophes, nous n'attendons plus que la mort... La souffrance nous reste; gardons-nous de la répudier ; laissons son « peigne d'airain » labourer notre chair. Les grands cœurs sont ceux que le destin a frappés. Et l'auteur du Semeur de Cendres contre qui le destin s'acharne, qui passe tour à tour « par toutes les douleurs de la chair et de l'âme » , se compare à « l'acier qu'on forge au sortir de la flamme ». Le métal résiste d'abord, crie et retentit sous les coups de l'ouvrier, mais quand il a été martelé, façonné, retourné cent fois sur l'enclume, on le plonge dans l'eau froide, et il y reçoit « la trempe qui l'azuré et, resserre son grain ». Guérin ajoute :
fi /î^ Moi-même ainsi, frappé par le sort implacable, •'•- "
Je tire ma valeur des chocs qui m'ont dompté,
Et chaque effort nouveau dont mon bourreau m'accable
Accroît ma volonté.
ff-^-r
Sa douleur, le poète la retrouve, chaque soir, en rentrant à son foyer. Elle attend, fidèle maîtresse, le fidèle amant qui ne saurait lui échapper. Elle ne craint rien ; « près des mers ou dans la montagne », quelque lieu qu'il ait visité, il n'a pas cessé de penser à elle. Ne lui offre-t-elle pas son baiser « source amère de tout génie » ? Elle le berce, elle l'apaise. Elle est la seule qui ne le trahira pas, la seule sur laquelle il puisse compter. 11 a le droit de se réfugier en elle. Et il avoue :
La douleur est un vin d'une âcreté sauvage. L'âme trop tendre encor qu'elle a rongé au vif En devient insensible à tout autre breuvage Qui n'a pas son goût corrosif.
Poison dont ma jeunesse avant l'heure fut ivre, Ta morsure aujourd'hui peut seule m'émouvoir. Ce n'est plus qu'en saignant que mon cœur se sent vivre : Ma force est dans mon désespoir.
Certes, il ne lui déplaît pas de porter en lui ce désespoir, d'être « ivre à jamais de son souci », et, selon une expression qui est encore sienne, de s'acharner contre lui-même. Il y met toute sa fierté. Il souffre, il refuse de laisser
— 99 ~ couler ses larmes, et sa souffrance le tue, et ses « pleurs restés au-dedans sont un venin » qui le consume, mais il juge très beau de savoir contraindre son chagrin et de garder un front serein. Ainsi échappe-t-il au sort des simples mortels qui sanglotent honteusement quand ils ont de la peine. Lui, sa douleur l'aguerrit. L'auteur du Cœur Solitaire raconte qu'avant de se l brûler sur le mont Œta, Hercule voulut tuer le vautour dévorant la chair et fouillant le foie de Prométhée, mais Prométhée, arrêtant la flèche j. déjà prête, s'écria : « Je m'ennuierais sans mon V vautour.» Guérin s'ennuierait sans sa souffrance. Il ne demande qu'à la cultiver et à l'exaspérer. Les vers que nous citions plus haut sont extraits du dernier recueil du poète. Or, dès 1892, il entretenait avec une soigneuse prédilection ce goût de la douleur, et, publiant son premier livre, il choisissait cette épigraphe tirée de Vlmitaiion de Jésus-Christ : « Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler, me pèse... C'est donc une véritable misère que de vivre sur la terre. Et plus un homme veut vivre selon l'esprit, plus la vie présente lui devient
lOO
amère, parce qu'il ressent mieux et qu'il voit plus clairement les défauts de cet état de corruption... A chaque jour suffit son mal. » Sa peine ne fit qu'augmenter, et il mit toujours une grande complaisance à l'exprimer :
Vous qui passez là-bas, connaissez-vous ma peine, La peine que je porte au fond de l'àme ? Elle est Pâle comme un soleil déclinant sur la vigne. Fraîche comme le grès d'une jarre de lait Et frémissante aussi comme un duvet de cygne.
Donc, Guérin chérit sa douleur, et il estime qu'elle est une source d'énergie ; il pense, comme Vigny, qu'à la condition de l'accepter sans défaillances, sans cris, sans larmes, elle nous fortifiera et nous permettra de remplir glorieusement notre destinée, en dehors de tout autre idéal.
Comme Vigny encore, qui, d'abord égoïstement résigné, a compris ensuite que leur commune misère unit tous les hommes, comme Vigny, qui a écrit :
J'aime la majesté des souffrances humaines, Guérin, songeant, un soir, à sa tristesse d'à-
mant, s'émeut et s'attendrit parce qu'il pense que d'autres êtres souffriront d'un mal semblable au sien :
Et pourtant, sous le ciel des soirs d'été sans fin,
Encor, toujours, jusqu'à la nuit où le Destin
Viendra fermer les yeux à l'humanité lasse.
D'autres viendront, pareils à moi dans leur chair veuve.
Le cœur amer d'un vieil amour vivace.
Voir, parmi les clameurs des corbeaux dans l'espace.
Le soleil se coucher sur des moissons heureuses.
Mais qui ne voit que cette doctrine de la souffrance remplaçant tout et suffisant à nous faire vivre et à nous rassasier par la force et la dignité qu'elle nous confère, est, ainsi que je le disais tout à l'heure, une doctrine d'orgueil et ^ vraiment capable de détourner le poète de Dieu? (
Orgueilleux, Guérin le fut à la manière des êtres sans cesse blessés et convulsifs qui s'arrogent une supériorité à cause de leur faculté d'émotion moindre ou nulle chez les autres. Cela leur confère une aristocratie, et pour rien au monde ils ne l'abdiqueraient.
L'auteur du Semeur de Cendres n'a trouvé Dieu si tard que parce qu'il a refusé de s'age- \ nouiller, de courber le front, d'être humble et '^'*
simple. Ouvrez son œuvre. Il porte en lui une force de mépris incroyable. Il affirme, en même temps que sa détresse, sa fierté d'être solitaire. Et comment nous parle-t-il de lui quand il exalte son orgueil, l'orgueil de sa perpétuelle douleur cachée? Il compare son cœur qui « gronde, s'apaise, rêve », à l'abîme obscur de la mer. Il nous le montre qui, « lourd d'orgueil et sauvage, remporte des sanglots qu'il ne peut apaiser ». 11 se sent « plein de la majesté des grands orgueils vaincus », implore de Dieu la grâce de mourir jeune encore et dans l'enivrement de son orgueil. 11 ne craint pas une sorte de grandiloquence assez inattendue de sa part, et rare heureusement :
Descends plus bas encor que Dante dans la nuit. Car c'est au fond d'un cœur à jamais solitaire Que le poète ceint du laurier te conduit.
Rien, ni les chants du ciel ni les voix de la terre, Ne vient rompre l'horreur de ces lieux sans échos, Image d'un orgueil qui s'obstine à se taire.
A un moment donné de son évolution, Guérin put croire que son orgueil lui avait conquis
— io3 —
une sérénité définitive et il écrivit ces vers avec superbe :
Quoique ton âme ait le droit, A cette heure, d'être amère.
Lève le front sans colère Sous l'épreuve qui t échoit.
Reste au-dessus du blasphème, De la prière et des cris ; Garde ta fierté, souris Et du sort et de toi-même.
Poursuis en paix ton festin Sous l'insulte de l'orage :
Le calme moqueur du sage Déconcerte le Destin.
L'espérance dont il se flattait est vaine. L'orgueil est un précaire asile, et ceux qui ont l'âme haute, ceux qui désirent connaître tout le sens de leurs actions, le véritable but de leur vie, ne sauraient s'en contenter. Peut-être nous satisfaitil un instant et le vain plaisir de nous complaire dans une attitude que nous avons choisie nous donne-t-il le sentiment d'une force illusoire ; il ne nous épargne pas notre souci essentiel, il ne permet pas d'oublier le grand problème qui sollicite les plus indifférents. Cette
— io4 —
souffrance que nous portons si fièrement en nous et dont nous nous sommes parés, a une cause. Nous voulons la connaître. Quand nous avons ordonné et discipliné notre être, notre âme réclame encore, et l'inutile orgueil ne procure ni la quiétude ni le bonheur.
Guérin, toujours lucide, épilogue sur son cas. Il s'aperçoit que c'est justement l'orgueil qui l'empêche d'être heureux. Il lui a fait accueil ; il l'a laissé régner en maître dans sa demeure. Maintenant il est trop tard. Le jour où le bonheur s'arrêtera au seuil du poète, celui-ci sera forcé de le renvoyer :
Mais, dis, toi qui voulais visiter ma demeure : Pourquoi ne pas avoir choisi la première heure ? Il est trop tard : l'Orgueil m'empêche de t'ouvrir. Va donc, quitte ce cœur qui s'obstine à souffrir ; Hàte-toi, car, là-bas, quelqu'un de moins indigne Du seuil de sa maison t'appelle et te fait signe.
Ayant répudié son orgueil comme tout le reste, Guérin va demander son repos à Dieu et, malgré quelques suprêmes et vaines tentatives pour être heureux sans lui, il l'obtiendra.
Les derniers efforts de Guérin pour trouver la sérénité de son âme et l'équilibre de son esprit, furent, d'une part, ses fréquentes velléités de se tourner vers l'action, d'avoir une vie utile, et, d'autre part, sa volonté maintes fois affirmée de revenir à la terre maternelle, à la maison familiale, d'y prendre conscience de ses origines et de posséder, en fondant un foyer, le calme qui le fuyait.
Aucune de ces ambitions ne se réalisa. L'auteur du Semeur de Cendres était trop épris du spectacle qu'il se donnait à lui-même, trop curieux des phases de la passionnée tragédie qui se livrait en sa conscience pour que la destinée de son prochain l'intéressât beaucoup. Se consacrer à autrui exige précisément un acte de foi perpétuel dont il n'était pas capable et une
— io6 —
abdication de la personnalité qui est bien le contraire du goût de se regarder vivre. Ce même goût l'empêchait également d'avoir la paix qui vient d'une existence régulière là où ont vécu les ancêtres, où ils nous ont donné quotidiennement leurs exemples de discipline morale et où nous perpétuons notre race à notre tour. Un tel repos n'était pas permis à Guérin parce qu'il nécessite la simplicité de l'esprit et la sagesse du cœur.
^ Néanmoins ces deux aspirations se rencontrent, parmi tant d'autres, dans l'âme contradictoire du poète, et il y a lieu d'en rendre compte afin de le connaître complètement.
i Guérin, nous l'avons vu, a souhaité, sans les découvrir, un idéal de vérité et une tendresse absolue. Il n'a jamais réussi à oublier son tourment ni à dissiper ses alarmes. Après tant d'infructueux essais, il garde la a langueur que nourrit une âme solitaire » et maudit sa jeunesse inféconde. Écoutons l'aveu de son désespoir quand, un soir de Toussaint, il s'approclie du sépulcre où reposent ses aïeux et s'agenouille près des morts qu'il envie de goûter « le souverain
oubli » d'eux-mêmes et du monde. N'est-il pas
infiniment plus misérable que ces disparus?...
Ce rêveur âprement s'enracine à la terre, L'insatiable feu des voluptés l'altère.
Il ouvre son cœur vide à la gloire ; il attend Comme une église où va tonner l'orgue éclatant ; Il espère, il a soif d'aimer, il aime, il doute. Et, buttant de fatigue, il traîne sur sa route Son orgueil, son espoir et son ombre en marchant Vers les monts envahis par la paix du couchant...
En dépit de sa tristesse, de ses déconvenues et de sa fatigue, il luttera jusqu'au bout pour conquérir sa certitude et s'asseoir dans la paix obtenue. Il n'est pas de ceux qui se résignent et acceptent les compromis. 11 exige la vérité tout entière. Il triomphera et connaîtra la souveraine allégresse de la posséder, ou bien il mourra de l'angoisse de ne pas la saisir et d'être obligé de se soumettre à la médiocrité des hommes et des choses.
Mais le temps passe, les jours s'écoulent, la
jeunesse s'enfuit. Demain, il sera trop tard pour
être heureux :
Les jours s'en vont, les mains, hélas ! vides de fleurs. Me laissant seul avec une âme inassouvie Qu'ils ont marquée au sceau des plus âpres douleurs. Aurais-je donc en vain mis ma foi dans la vie ?
— io8 —
Où donc est la vérité qui donne le bonheur ? De quel côté tournera les yeux, dans quelle voie s'engagera celui qui la cherche ?
Où mon cœur saura-t-il trouver la guérison Et le calme sinon la joie?
Et, tout à coup, l'auteur du Cœur Solilaire comprend que sa vie peut avoir un but noble et utile. 11 oubliera ses maux en soulageant ceux d'autrui. 11 pensera moins à lui en pensant davantage à son prochain. Tandis qu'il se lamente d'une peine dont il est le propre artisan et que sa subtilité entretient, tandis qu'il ne songe qu'à son « cœur désordonné » et à son amour « sans but et sans mesure », d'autres hommes sont obligés de lutter, de combattre, de vivre. L'action leur interdit les vains raffinements d'un esprit malade. Alors que tous s'agitent, travaillent, peinent, s'entr'aident ou se repoussent pour conserver la vie, n'y a-t-il pas quelque honte à s'enfermer dans un songe stérile et à ne s'occuper que de soi :
Mais pourquoi, lâchement attentif à moi-même, Prétendre que ma plainte occupe l'univers ?
Conscient de sa faiblesse et de son indignité, Guérin s'écrie :
0 rêveur, tu dormis trop longtemps, lève-toi ! Range ta lampe éteinte et rouvre la fenêtre...
Écoute Le métal des marteaux tinter sur les enclumes. Les cloches bourdonner dans leurs ruches de pierre. Et le peuple rouler son fleuve de rumeurs : Noblement, sous le dais sonore des prières, La probe humanité retourne à son labeur, Et la chair du divin Artisan se consomme. Descends parmi la foule en marche, apprends des hom- Qu'on peut vivre chargé d'amour et de douleur, [mes Toi qui, subtilisant l'art viril en malade, Secret orfèvre, autour d'un esprit sombre enlaces Les magiques anneaux de cristal des syllabes.
Désormais il refuse d'être ce « secret orfèvre ». Au lieu de penser aux cliagrins des années révolues, d'accuser le mensonge, la ruse et la perfidie de tout, au lieu de déplorer les erreurs de sa jeunesse, il regardera mieux la vie; il l'aimera, non plus en voluptueux, mais comme quelqu'un pour qui le besoin de l'action a succédé à la funeste habitude du seul rêve, et, selon sa comparaison, il se plongera avec un grand frisson dans cette vie « comme un enfant nu trempé
IIO
dans une eau vive ». C'est en regardant la vie qu'il comprendra la beauté de l'effort, qu'il apprendra la noblesse d'un geste charitable, qu'il se convaincra de l'inanité de ses souffrances.
La beauté de l'effort, elle est là, sous ses yeux, dans la campagne où les laboureurs poursuivent leur tâche. Il la sent lorsqu'il voit les faux trancher les moissons mûres de leurs « rames de métal », lorsque le grain, jailli sous les fléaux, sort ensuite du moulin, « farine douce et blanche » et devient le pain qui rassasiera ceux qui meurent de faim. Voilà les besognes vraiment utiles ; le meunier et le paysan, voilà ceux qui sont nécessaires. Et Guérin, comprenant la simple grandeur des exemples qu'on lui offre, s'exhorte à oublier ses maux pour commencer une nouvelle existence :
Toi, mon enfant, sois homme; laisse Cette vaine plainte d'amour, Et féconde enfin sans faiblesse Ton âme rebelle au labour.
La noblesse du geste charitable, de pauvres gens la lui enseigneront, car les pauvres qui savent les tortures de la misère, sont bons et
compatissants. Un jour « couché dans l'ombre au seuil de la forêt », un beau jour d'été, le poète vit s'approcher deux hommes. Ils s'assirent. L'un d'eux tira de sa besace un boisseau de fer-blanc plein de fraises, renversa les fruits sur de la mousse, remplit le boisseau à la source voisine et, avant d'avoir bu lui-même, l'offrit « à l'autre qui semblait être las et souffrir ». Guérin, ayant relaté ce petit fait si simple mais si touchant, célèbre la nature, et conclut :
Mais, ô vaste univers esclave de ta fin.
Quels que soient les trésors qu'engendre dans ton sein
Une fécondité toujours diverse et neuve,
Tu n'en possèdes point peut-être qui m'émeuve
Autant que ce pauvre homme aperçu l'autre été
Quand il agit selon l'humaine charité.
Enfin une pauvresse « chancelant sous un faix inique de fagots » suffira à le persuader de l'inanité de ses souffrances. Certes, elles sont nobles, et s'il se plaît à les exagérer, si son orgueil en est la cause principale, elles viennent, malgré tout, d'un généreux esprit avide de beauté, d'amour et de vérité. Mais il ne faut pas qu'elles l'absorbent entièrement et peut-être ses angoisses
morales sont-elles illusoires à côté des tortures qu'infligent la faim, le froid et la maladie. Il est, en tout cas, criminel de se détourner de pareilles tristesses pour s'absorber uniquement dans son tourment intime. L'auteur du Semeur de Cendres regarde cette vieille femme, « spectre de famine », lasse à mourir, courbée sous son fardeau, les yeux sanglants, qui va pieds nus et qui s'épuise encore à ramasser du bois mort dans la forêt oiî il erre, poète indolent, rêvant à son amour malheureux. Il regarde et il écrit :
Il m'apparaît qu'au prix d'une telle infortune L'amoureuse douleur n'est qu'un songe, et voici Que j'ai honte de croire encore à mon souci.
C'en est fait, les yeux de Guérin sont dessillés. Il a vu ce qu'il importait de voir; il sait ce qu'il importait de savoir. Il a conquis son idéal et s'avance vers un but précis. Il était mort et il entre dans la vie. Il se lève, nous dit-il, et pareil à Lazare, rompt ses bandelettes. Ses yeux ont un nouveau regard, et l'univers qu'ils découvrent revêt un aspect inconnu. Ses transes, «es nostalgies, ses chagrins sont terminés. Il
— ii3 —
ignorera les nuits de doutes et de regrets, les mornes ivresses des tavernes, l'horreur de la solitude, le dégoût de son art, la saveur décevante des joies éphémères, le parfum vite dissipé de toute volupté, la tristesse qui est au fond de chaque amour. Il veut agir dorénavant, a affirmer qu'il est beau de vivre et d'être fort » ; il veut se sentir nécessaire et « marcher parmi ceux que l'Espérance entraîne » ; il veut être aimé parce qu'il est bon et généreux :
Pour moi je redescends la colline gravie, D'un pas viril, les yeux plus larges, vers la vie. Forger^ lutter, brandir l'épée ou le marteau. Partager aux errants des routes son manteau, Être bon, être pur, être grand, être un homme Que le seul bruit du bien qu'il a semé renomme. Entrer comme un rayon d'azur dans les taudis, Remplir d'amour le cœur âpre et sec des maudits, "Visiter les chevets et les âmes sans joie. Dire : « Croyez en Dieu car c'est lui qui m'envoie. »
Le menteur enthousiasme, et que Guérin est peu capable de soutenir cet élan !... Tout de suite, il doute, hésite et interroge, anxieux :
Ce rêve d'une fin de nuit d'avril, Seigneur,
Ne sera-ce qu'un rêve encore après tant d'autres ?
Oui, ce ne sera qu'un rêve. Ses généreuses aspirations diminuent et s'éteignent. Il a trop médité pour pouvoir agir; il est trop conscient pour qu'une belle fougue l'entraîne. Il n'apporte qu'un esprit malade et un cœur fatigué à la tâche qu'il se propose. Il ne remplira pas cette tâche et demeurera, comme auparavant, la proie d'affreux combats, avec une si grande lassitude d'être toujours bouleversé de la sorte qu'il écrira ;
Ah I ce bruit affreux de la vie !
Et que dormir serait meilleur Dans la terre où le caillou crie Sous la bêche du fossoyeur !
Nous sommes loin de l'ardeur et de l'ambition dont le poète tressaillait il y a un instant. Il sera également impuissant à réaliser sa deuxième tentative de bonheur qui consista, je l'ai dit, à essayer de revenir à la terre et de fonder un foyer.
Au cours des nombreux voyages auxquels l'incitait son ennui, dans la tristesse des villes où il se sentait étranger, dans les divers décors qu'il donnait à sa mélancolie, sur les rives lointaines oii il traînait « sa vieille peine », Guérin con-
— ii5 —
serva la nostalgie de la maison des siens, de l'existence familiale, du foyer, où il rencontrerait, lui semblait-il, l'apaisement.
Que de fois, l'âme souffrante, les soirs d'hiver boueux et maussades, à l'heure où s'allument les lampes « comme un peu d'espoir chaud et vivant », il s'est arrêté « devant les transparents rideaux d'une fenêtre » ! Que de fois cet errant songeur harcelé sans répit par sa chimère et tourmenté de trouver « l'amour dans les amours » s'est plu à regarder longuement une chambre intime et chaude, pareille à celle où il convoitait de se réfugier I Un bouquet de roses l'embaume ; la lumière de la lampe rayonne ; les flammes du foyer dansent dans les miroirs ; sur une peau de bête blanche deux enfants dorment parmi leurs jouets épars, aux pieds de leurs parents, et ceux-ci s'enlacent, les yeux mouillés de tendresse... Combien l'âpre passant de la rue nocturne enviait ce doux asile, retenant les larmes qu'il verserait tout à l'heure dans l'ombre, sans témoins I
Et toi que ce mirage arrête à la fenêtre, Voyant comme un remords ton enfance renaître, Tu t'enfuiras, haineux, impuissant...
— ii6 —
Comprenant mieux sa solitude et sa détresse triste de n'avoir pas, ainsi que d'autres, des enfants à caresser, Guérin dit encore :
Lorsqu'aiasi, cœur plaintif et sombre, le poète, Silencieux, le front baissé, les yeux rougis. Pour une heure s'assied dans un heureux logis. Il essuie à la hâte une larme secrète...
Quand son cœur « est fatigué des voyages », quand il souhaite « connaître, après l'amer chemin, le doux repos », l'auteur du Cœur Solitaire s'émeut pareillement devant la plus humble chaumière. Le verger baigné de crépuscule, où sèche le linge gonflé de vent, l'attendrit. Quelle tranquillité! Les animaux remuent dans l'étable. Dans le cellier humide « le laitage à travers les éclisses s'égoutte ». Guérin voudrait ouvrir la porte d'osier :
C'est le soir. La maison rôve ; regarde-la,
Vois le feu qu'on y fait à l'heure accoutumée
Se trahir dans l'azur par une humble fumée.
Mais tu cherchais la paix de l'âme? Entre. Elle est là.
Si des demeures étrangères et les hasards de ses voyages suffisent à lui inspirer le désir d'une existence ordonnée et d'un foyer tranquille, combien, à plus forte raison, le souvenir du logis
familial et de ce qu'il y a vu n'exercera-t-il pas son empire sur son âme de « vagabond des monts et de la mer ». Souvent il y rêve avant de reprendre sa marche « vers un but inconnu )), la marche incessante à laquelle l'oblige son inquiétude. Il évoque la vieille maison des siens, « blanche, humble et calme », avec les ombres entrecroisées des branches du platane sur son mur, avec ses pierres chaudes de soleil et sa vigne jaune où mûrissent encore des grappes. Elle dort là-bas, habitée par les aïeules pensives... Il se remémore les jeux de son enfance :
Chère maison natale aux balcons en fleurs ! Vois : Un clair matin d'été scintille sur les toits. Le jardin retentit de chants, de cris, de voix ; Entends chuchoter l'eau, soupirer les feuillages. Et les cloches frémir de l'aile dans leurs cages. Dans un massif que l'aube aux doigts frais a mouillé, Ton frère aux cils dorés voudrait, agenouillé. Cueillir un papillon qu'il prend pour une rose.
Dans la douce et harmonieuse maison, des
jeunes filles aussi sont restées. Un amour est
dans leur cœur et elles se demandent :
L'absent, le cher et triste absent, reviendra-t-il ? Loin du sol maternel il aime son exil. Et l'année au détour du chemin suit l'année Sans ramener cette âme à souffrir obstinée.
— ii8 —
Le douloureux voyageur n'écoutera-t-il pas ces tendres voix qui l'appellent et l'invitent ? Ah ! qu'il se hâte, qu'il n'attende pas la vieillesse ! Bientôt, l'heure du retour sera passée ; bientôt il ne sera plus temps et s'il se décide enfin à revenir, les voix ne retentiront plus. Nul ne l'aimera. Il retrouvera la maison glacée et, enviant le sort de « ceux qui dans la vie ont pris la juste voie », se souvenant tristement du logis jadis joyeux, il pleurera ses parents disparus.
De même que sa demeure, son jardin engage Guérin à une existence plus stable, son jardin où il a joué, oii « le vent dans les pins » propageait la musique des vers qu'il rêvait, où il savourait la volupté nocturne, où il cueillait des fleurs, des fruits et des feuillages pour égayer et embaumer sa chambre de poète.
A quel parti se résoudre ? Tout conseille le calme et le repos à ce malade, mais que décidera-t-il? Voudra-t-il la grande paix que l'on trouve dans le village qui s'endort après le labeur quotidien, lorsque les fermes s'éclairent et que « l'obscurité respire une bonté con-
fuse », voudra-t-il l'asile de la maison des siens ou bien s'acharnera-t-il à souffrir?
Guérin le voit, l'hésitation ne lui est plus possible, une seule chose le sauvera, lui donnera « une raison d'exister », fera cesser son tourment : le retour à la terre :
Il te faut Pour te faire oublier le vide de la vie, Un but qui tire à lui ta pensée asservie, Une œuvre de pitié, de justice et d'amour Qui chaque soir te laisse impatient du jour. Ramène donc ton cœur sagement vers la terre. Ingrat qui reniais ta généreuse mère.
Elle est là ; tu la sens, quand tu crois la quitter, Qui s'attache à tes pieds pour te solliciter. Tombe à genoux, afin de te rapprocher d'elle ; Et puis va retrouver le village Adèle.
Dans « le village fidèle » vivent des familles heureuses. Ce spectacle d'un foyer où chaque chose est si bien à sa place, où chaque être est si joyeux du devoir accompli que la tristesse ne peut y entrer, a été une obsession pour l'auteur du Cœur Solitaire. Il savait que son refuge était là, que tous les éléments du bonheur y sont réunis et que la destinée simplement acceptée porte en soi sa récompense. Il ne se lasse donc pas de nous redire les charmes de la vie qu'il
convoite et peint de nouveau l'intérieur qu'il souhaite posséder à son tour.
Revenu à la terre et au village, ayant la volonté d'y rester, il s'attendrit, nous montre la maison du paysan éclairée des flammes du foyer, avec la table où sont assis « le maître de la ferme et sa femme et ses fils », portant sur leurs visages « l'apaisement d'une fatigue heureuse », échangeant des mots et des sourires las, tandis que s'agitent les servantes aux bras nus.
Ce tableau n'est-il pas, en toute vérité, le grand enseignement ? Que désirer au-delà ? Pourquoi chercher autre chose ? Guérin croit avoir découvert le but de son existence et conquis sa tranquillité. Il en est temps encore, il rentrera dans la maison familiale otj la jeune fille qui l'attend soupire au crépuscule. Une tendre épouse se penchera sur lui; ses enfants riront et joueront. Il connaîtra la sagesse, et, calme dans sa force, heureux, apaisé, ne s'en ira jamais plus. Tel est bien le sens de ce qu'il voit :
... de\ant le berceau balancé par l'aïeul. Contemple enfin, visible aux yeux de l'esprit seul Et belle à la façon d'une figure antique, La vérité debout près du feu domestique.
Le poète s'est trompé. Il est trop tôt ou trop tard pour qu'il éprouve, dans ce refuge, l'allégement désiré. Il est trop tard parce qu'il a développé à plaisir les complications et les subtilités de son intelligence et que cette intelligence lui interdit dorénavant de se contenter d'un idéal de félicité simplement humaine. 11 est trop tôt parce qu'il ne possède pas la croyance divine qui pourrait seule servir de base à son bonheur dans l'existence à laquelle il aspire.
Ne soyons pas surpris par conséquent qu'il
s'aperçoive très vite de son erreur, qu'il mesure
son impuissance et qu'il garde, intacte, sa
détresse. La tranquillité de la maison où il a
désiré vivre ne sera jamais pour lui, selon son
aveu, « qu'un défi cruel » à son u cœur agité ».
A peine y sera-t-il entré, il la quittera, fuira
« l'heureux village » et reprendra sa marche,
éternellement poursuivi par l'angoisse, le doute
et le remords :
... sortant de l'heureux village tu te jettes Dans le premier sentier que rencontrent tes pas. Tu le fais résonner d'un pied âpre, tu vas Menaçant de tes poings la campagne endormie. Bientôt, pour échapper à ton âme ennemie, Il ne te suffit plus de marcher et tu cours...
Il se trompait aussi quand il croyait que le retour à la maison natale le calmerait. Un tiède après-midi de septembre, « après les longs et vains et douloureux voyages », il a poussé sans bruit la grille basse, il est rentré dans « le logis de sa jeunesse » où il a laissé sa vie ancienne. Derrière les persiennes vêtues de vigne vierge, la maison dormait. Le triste voyageur a respiré l'odeur des chambres closes, regardé onduler les rideaux et le miroir verdi « briller dans les ténèbres » ; les volets ouverts, la poussière a voltigé « à la lumière triste » ; ému, tremblant, il a touché le clavecin, les estampes, les livres, toutes les choses d'autrefois... Et puis, il est descendu au jardin où il y a des roses, de « pesants rameaux mouillés », où l'abeille bourdonne.
0 douleur, ni le jardin ni la maison ne le reconnaissent; leurs voix amies se refusent à le consoler et à le guérir; il se sent plus seul et plus désemparé que jamais :
0 deux, terre jadis maternelle, dit-il,
Pourquoi donc m'ètes-vous plus amers que l'exil?
Jardin, logis désert où sont morts mes parents.
Vous qui m'avez aimé, vous ne me parlez pas.
Et mon cœur parmi vous se cherche, plus absent
Qu'en ses plus lourdes nuits d'angoisse au bord des lacs.
Alors qu'il espérait pacifier en ce décor son esprit inquiet, il garde son souci et son amertume. Mais ce ne sont pas les choses qu'il faut accuser, ce n'est pas à leur indifTérence qu'il doit s'en prendre, c'est à son cœur « qui ne peut plus aimer », c'est à lui-même « faible enfant chez qui le rêve a corrompu la volonté » .
Non, il ne goûtera point les joies de la demeure familiale. D'autres la rempliront d'enfants et de cris ; d'autres rendront ses longs couloirs sonores. Pour lui, il n'est pas de repos. Consumé de nostalgie, il fuira éperdument, encore, toujours :
Effacez-vous, ô chères visions, Car mes yeux sont un port de fumée où l'on voit A travers la forêt vacillante des mâts Les grands vaisseaux appareiller pour les climats Qui bercent la douleur sous des cieux azurés. Demain, plus seul, plus triste et vieux, je partirai Mettre au tombeau le Dieu secret qui souffre en mol.
L'heure était venue pour ce désespéré que tout abandonnait de se confier à Dieu.
Nous croyons avoir prouvé ce que nous disions au début de cette étude : Guérin a été '^ victime du contrôle que son intelligence exerça sur sa sensibilité et il est arrivé à se réfugier en Dieu par impuissance à jouir suffisamment de ce que lui off'rait la vie et à se contenter d'un bonheur humain. Rien ne lui a été l'idéal désiré ; rien ne l'a assez distrait ou absorbé pour le détourner du problème de sa destinée.
Mais lorsque je parle du catholicisme de l'auteur du Semeur de Cendres et lorsque j'affirme qu'il revint à la foi de son enfance après les inutiles tentatives dont j'ai rendu compte, je veux seulement déclarer qu'à la fin de sa vie il adhéra pleinement et se soumit à la croyance
des siens et il n'est nullement question d'une crise religieuse éclatant tout à coup.
Nous allons voir, en effet, que du premier au dernier jour, l'idée divine n'a pas cessé de le hanter tandis qu'il s'efforçait de trouver ailleurs son repos, et vous vous rappelez, du reste, que l'amour de la femme ne lui suffisait pas. Vous savez également qu'il cherchait Dieu dans la nature.
Puisque Dieu lui était une obsession constante, l'on s'étonnera sans doute qu'avant de lui demander son apaisement définitif, le poète se soit si longtemps débattu et ait espéré découvrir en dehors de lui une raison de vivre. Mais, ne l'oublions pas, il s'agit de Guérin, c'est-à-dire d'un être complexe qui s'interroge à toute heure, qui hésite sans cesse, qui est incapable, quoi qu'il fasse et quoi qu'il sente, de se laisser aller tout entier et de se livrer généreusement. Dès lors, ne soyons pas surpris que la dualité dont nous connaissons déjà les déplorables effets lui ait été néfaste ici encore. Malgré ses aspirations religieuses, Guérin connut l'angoisse des doutes les plus cruels, et ceux-ci l'arrêtèrent
dans son élan, lui interdirent d'abord la quiétude de la foi, de même qu'ils avaient empêché son bonheur sous d'autres formes.
Ainsi nous ne sommes pas en face de quelqu'un qui commence par repousser l'idée de Dieu, se révolte contre lui, tente de le fuir, et se soumet dès qu'il a reconnu son erreur.
Au contraire, cette soumission, Guérin ne demande qu'à la faire ; son instinct lui conseille de croire alors que son esprit le lui défend, et il exprime sa souffrance de n'avoir pas gardé, intacte, la foi de ses premières années, de ne pas pouvoir s'abandonner résolument à ce Dieu vers lequel son éducation et son hérédité catholique le dirigent chaque fois qu'il est déçu, chaque fois que son manque de simplicité et de spontanéité lui impose une nouvelle désillusion. Il le comprend en dépit de ses efforts pour l'oublier. Dieu sera son unique refuge. Hélas I il ne sait pas, il ne peut pas se confier à lui, et, pourtant, il l'implore en toute occasion. 11 crie son désir de posséder une certitude religieuse, une vérité absolue quand la nature, l'amour, son art, son orgueil, ses velléités d'action, son
désir de fonder un foyer le laissent mécontent, anxieux et inassouvi.
Ouvrez les trois recueils de Guérin, vous y lirez des poèmes d'une pieuse ardeur où il exprime sa nostalgie de la foi, et ces poèmes furent écrits parallèlement à ceux que nous venons d'étudier.
Nous connaissons les phases essentielles du drame de l'existence du poète. Il ne nous reste plus à examiner que son attitude religieuse proprement dite et à suivre son évolution dans ce sens depuis le début de son œuvre, jusqu'à la soumission finale que provoquèrent ses multiples déconvenues.
Cet examen nous fera vite comprendre que Dieu ne fut jamais absent des conflits qui le bouleversèrent et des luttes qu'il soutint. Il nous persuadera en outre que Guérin, catholique de cœur et de tempérament, ne pouvait être rassasié qu'en Dieu et qu'il attendait et désirait passionnément l'heure où brillerait de nouveau pour lui la clarté surnaturelle qui avait illuminé sa jeunesse.
Nous nous proposons en premier lieu de
montrer que Guérin était catholique de cœur et de tempérament, et nous en chercherons les preuves jusque dans ceux de ses poèmes étrangers, en apparence, à l'idée religieuse.
Nous établirons ensuite qu'il avait, du catholique, le remords, le sentiment du néant des choses humaines et du mensonge de leurs joies.
Enfin nous examinerons les débats qui précédèrent l'acte de foi que nous lisons dans son dernier livre, L'Homme Intérieur.
Guérin était catholique. 11 avait reçu cette éducation religieuse qui laisse une empreinte ineffaçable chez ceux-là mêmes qui se sont éloignés de Dieu. Par leur vie de devoir, les siens lui avaient donné des exemples que l'on n'oublie pas. En croyant, il obéissait à l'ordre et à l'enseignement de ses ancêtres, et ces raisons sentimentales, qui sont peut-être plus fortes que les rigoureuses démonstrations dont l'esprit cherche à se satisfaire , l'empêchèrent toujours de dépouiller entièrement sa foi et de renoncer à son espoir en l'au-delà. Nous le savons par ses amis auxquels il affirmait volontiers ses opinions, mais leur témoignage nous manquerait-il.
la plupart de ses poèmes nous renseigneraient d'éloquente façon.
L'auteur du Cœur Solitaire retrouve et découvre Dieu à chaque instant, presque malgré lui, même quand il ne l'invoque pas ; il écrit son nom à tout moment, le suppliant, le bénissant, le louant, le remerciant tour à tour et le maudissant aussi, ce qui est encore une manière d'affirmer son existence et d'en subir l'attrait. Il est bien vrai de dire que Guérin est incapable de goûter devant la nature, dans le labeur, d'émotions d'une grande violence, de vraies joies ou de poignantes douleurs, sans y associer Dieu sur-le-champ.
En des strophes délicieuses, il a comparé son âme au papillon que des enfants cruels ont enfermé dans une jarre de terre et qui regrette « le natal azur et la lumière ». L'âme aussi, nous dit-il, est prisonnière de sa forme d'argile. Elle voudrait s'élancer et « se plaint du sort qui la tient loin des cieux ». Telle est l'âme du poète, âme avide d'une immense clarté et qui souhaite toujours s'élever afin de rejoindre Dieu. Elle se tourne vers lui, comme à son insu. Elle saisit
chaque occasion qui lui est offerte et nous en découvrons maints exemples.
Nous avons parlé de la prédilection de Guérin pour le crépuscule. Or, dès qu'il note le charme et la mélancolie de cette heure, la pensée de Dieu le visite et s'empare irrésistiblement de lui. Le soir, écrit Guérin, l'âme se replie, pareille aux fleurs ; elle s'apaise et « ne se distrait plus des choses éternelles ». Ailleurs, une pensée analogue est exprimée : l'âme « bénit le soir tombant et la bonté de Dieu ». Ailleurs encore, lorsque l'ombre s'accroît, il devine Dieu dans « la muette ivresse de la terre », et, ajoute-t-il :
On pleure, on s'agenouille, on joint les mains, on prie.
On prie... Oui, face à face avec lui-même» dans le silence et dans la nuit, il éprouve le besoin de prier, besoin plus fort que sa volonté, et il le répète à plusieurs reprises. Lisez ce& vers :
Ce soir, ami, d'un pas qui s'attarde, je vais
Le cœur gonflé, les yeux pensifs, cherchant la paix...
Et l'angélus qui tinte au loin ses premiers coups Entrecroise mes doigts et courbe mes genoux.
— i3i — Et plus loin :
A cette heure indécise où rampent les ténèbres,
La prière en secret nous écarte les lèvres,
Comme la source entr'ouvre un sable amer; nous sommes
Humbles, nous voudrions être pareils, mon Dieu,
A ce candide azur qui forme le ciel bleu.
Il nous serait facile de multiplier les citations dans ce sens, et si nous voulions continuer à feuilleter les recueils de Guérin, nous le verrions, le soir, qui se sent « le cœur ivre et gonflé » et qui attend le secours de Dieu ou bien terrassé dans son orgueil par un « simple angélus ineffable )), mais il me semble avoir fourni des preuves suffisantes de ce sentiment religieux associé au crépuscule et qui revient sous des aspects à peu près identiques.
On pensera sans doute que, seule, la nature triste et sévère du soir ramène à Dieu la pensée de Guérin par ce besoin instinctif qui nous pousse à chercher une consolation, une idée de résurrection et de vie quand les choses nous semblent glacées, inertes et indifférentes.
L'erreur serait grande. L'auteur du Semeur de Cendres ne célèbre guère, nous le savons, la
nature joyeuse et féconde, les fêtes de la lumière dans les feuillages des arbres frémissants de sève, les larges houles des moissons, l'aube fraîche et brillante de rosée, mais, s'il les exalte, son allégresse est accompagnée d'un hommage au Créateur, et, pour lui, le blé des plaines chante « l'hymne saint de la vie à Dieu ».
Dans un autre poème, après avoir peint la douceur du jardin à son éveil, le ciel lumineux, les sinueux contours des allées, le chant d'un oiseau que « le vent balance dans l'azur », il éclate en cris « de tendresse, de joie indicible et d'amour ». Puis, instinctivement, c'est à Dieu qu'il rend grâces de cette ivresse si rarement éprouvée :
« Seigneur, dis-je, votre œuvre est belle et voici l'heure.
Père infiniment bon et sublime ouvrier,
Où je voudrais des mots surhumains pour prier,
Des vers religieux et purs comme les psaumes
Qu'entonnent sous le vent les pins aux vastes dômes.
Par un hymne de joie et d'adoration.
Rendre grâce à l'auteur de la création,
Oui, Seigneur I Mais je porte, hélas ! pauvre poète,
La malédiction d'une langue muette :
Tout ce qui chante en moi de confuse beauté
S'éteint dans mon espiit avant d'avoir été,
Et ce brin d'herbe avec la perle qui le courbe,
Rit de ma plume où point une goutte de bourbe. »
Nous entendons ici une plainte que, bien souvent déjà, nous avons écoutée retentir dans l'œuvre de Guérin.
Combien de fois n'a-t-il pas déploré la vanité de son art, l'inutilité de son labeur et son impuissance à traduire ses émotions. Souvenezvous de son amertume à le constater, de son ironie en parlant de sa tâche vaine et de sa colère parce qu'il n'avait point obtenu le bonheur et la gloire attendus d'un opiniâtre travail.
Pourtant, à certaines heures, son doute cesse de le tourmenter, sa tristesse le quitte. 11 recouvre un peu de confiance en lui-même, un peu d'espoir. Sa besogne lui vaut un fugitif bonheur. Aussitôt, tout naturellement, il attribue à Dieu sa satisfaction d'un instant, et le remercie :
Mon destin se démasque et m'apparaît meilleur, Et ma force m'enivre, et, comme un laboureur Auquel 1 été promet des chars de gerbes grasses, Mon âme, mesurant ses biens, vous en rend grâces Et recommence enfin à vous aimer, Seigneur.
Il est vrai qu'il tente de se libérer de ce Dieu auquel il lui est impossible d'échapper et qu'il le blasphème, mais c'est peine inutile. Parfois,
en effet, son mauvais orgueil l'incite à la révolte, car, nous l'avons vu tout à l'heure, Guérin s'est imaginé, un moment, que son amour de la souffrance et l'orgueil qu'il éprouvait à l'accepter sans faiblesse, le dispenseraient d'une autre inquiétude. 11 arrive donc que cet orgueil parle en lui plus haut que sa foi et il se flatte ainsi de fuir la pensée de Dieu, de ne plus ressentir la détresse et l'amour, — les mots sont de lui, — qui le font gémir « vers un ciel illusoire ». Dieu devrait être r « espoir de l'homme et son dernier refuge », son sauveur, son ami. Il est « terrible et dur » ; il n'écoute pas celui qui l'implore. Guérin, irrité, s'écrie :
Seigneur, Seigneur, Dieu jaloux qui m'épies,
Je ne t'offrirai plus l'encens ni le benjoin.
Kn vain tu me repais d'opprobre et de misères : Tu ne me verras pas m'asseoir sur le fumier Où Job déchu te loue en raclant ses ulcères, Et j'aurai pour linceul mon orgueil coutumier.
Je ne crois plus en toi que pour te détester I
Dieu répond à la voix qui le maudit. Malgré tout, il aime le malheureux poète. Ne prononcet-il pas de coupables paroles parce qu'il souffre.
parce que rien ne peut combler ses ambitions et satisfaire ses appétits, parce qu'il a essayé d'assouvir sa soif d'infini en aimant la femme et n'a trouvé que a le néant derrière le baiser » ? Guérin est forcé de courber la tête et de dire :
— O Dieu, dit le pécheur qui soupire, ômon Père! Mon orgueil abaissé se brise devant toi. Que les deux, que les cœurs des justes de la terre Célèbrent le retour de mon âme à la foi !
Quantité de poèmes de l'auteur du Cœar Solitaire me fourniraient d'autres exemples pour démontrer ce que son catholicisme avait, en lui, de puissant et d'instinctif. Je me bornerai néanmoins à ces témoignages si probants, et les remords qui accablèrent Guérin me serviront à affirmer d'une nouvelle manière ses convictions religieuses.
Lorsque nous mettions en évidence que le plaisir et la volupté avaient laissé Guérin inassouvi, nous tenions compte de son tempérament inquiet, de son esprit trop lucide, et nous étions amenés à remarquer que la nostalgie d'un idéal suprême l'avait tourmenté durant les plus belles heures de sa tendresse.
Mais comment un être religieux à ce point se serait -il abandonné à l'amour avec la fougue qui permet de tout oublier? Comment son ivresse n'aurait-elle pas été mêlée d'un secret remords? Son éducation catholique reparaissait. Les enseignements reçus lui rappelaient qu'il y avait une faute dans le plaisir défendu. L'idée de péché s'associait à la joie et lui enlevait sa saveur. Ainsi Guérin ne goûtait son bonheur qu'en tremblant, et ce bonheur médiocre, diminué déjà par le desséchant travail de l'analyse, lui laissait de poignants remords. Il écrivait :
J'ai pleuré des larmes sincères En considérant mes péchés...
En fait, il a vraiment souffert de ses fautes et son œuvre nous apporte les éloquents témoignages d'une profonde contrition. Nous devons le croire quand il nous avoue qu'il a passé des nuits entières sans sommeil, « baigné de larmes »,
L'esprit halluciné de secrètes alarmes, Anxieux tour à tour d'amour et de remords.
Il n'hésite pas à se dire « luxurieux et vil » ;
il tend vers Dieu « ses pauvres mains pleines de péchés » ; il déplore ses « nuits de joie ivres et douloureuses » ; il déclare très humblement :
Entre tous, je suis vil et gorgé de luxure. Je suis petit : un lit de femme est ma mesure. Pécheur quotidien et docteur de péché, Dans le sillon du mal en semant j'ai marché.
Guérin met une âpre véhémence qui ne manque pas de grandeur à reconnaître qu'il a été « un homme, un fils du vieil Adam formé de boue ». L'un de ses poèmes surtout emprunte à cette violente franchise un accent pathétique. L'auteur du Semeur de Cendres y fait parler le Dieu torturé du calvaire, « la nuit, quand un péché l'arrache à son silence ». Dieu se plaint d'avoir supporté tant de souffrances inutiles*. Malgré les angoisses et le martyre de son Sauveur, l'homme ne continue-t-il pas, « ivre d'une joie exécrable », à rechercher la femme et à
I . Il est assez curieux de rapprocher de l'idée de ce poème cette phrase du Journal de Vigny : « Un Christ dans une alcôve. Rêve d'une femme qui l'entend lui reprocher les plaisirs qu'elle a goûtés avec son amant devant la croix. Elle souffre et se sent percer les mains en expiation toutes les nuits. »
renouveler par ses fautes les douleurs qui furent infligées à Jésus ? Guérin répond et nous dévoile du même coup la sincérité de ses remords :
— Il est vrai, nous vivons d'opprobre, nous ne sommes 0 Jésus, que les flls du sang, de pauvres hommes...
Et pourtant l'idéal problème nous torture I
Parfois les débauches se dressent dans leur lit,
L'horreur d'une soudaine angoisse les remplit,
L'obscurité pour eux se peuple de fantômes,
Et muets, et crispant leurs ongles dans leurs paumes.
Ils sentent que quelqu'un d'hostile s'est couché
Entre eux et le corps nu qui sert à leur péché.
Entendez donc le cri des âmes inquiètes.
Le faux rire et la voix navrante des poètes
Qui doublement, d'esprit et de chair, tourmentés,
En vain \'0udraient guérir du goût des voluptés I
Ils boivent le remords avec la nostalgie
Sur la croix que le sang rédempteur a rougie...
Si Guérin est catholique par son besoin d'associer Dieu à ses émotions et par ses remords, il l'est bien davantage encore par sa conviction du néant des choses humaines.
Ici, il est vrai, son caractère qui le rendait inapte à jouir de la vie, seconde ses aspirations religieuses, et celles-ci, en lui imposant le mépris de ce qui n'est pas Dieu, ne font qu'ajouter à
— iSg —
son naturel désenchantement. En tout cas, cette conviction née des déconvenues que nous avons relatées, augmenta et l'obligea à reconnaître la nécessité de la foi en même temps que la faillite de ses efforts pour vivre sans elle. Guérin est nettement affirmatif dans ses dernières conclusions : tout essai de bonheur en dehors de Dieu est vain ; toute agitation est stérile sans la perspective du ciel.
Voyons donc de quelle manière il a dénoncé la vanité des joies et des occupations de l'homme. Souvent déjà, au cours de cette étude, nous l'avons entendu l'exprimer, mais il y revient avec une âpreté toujours accrue au fur et à mesure qu'augmente sa tristesse.
Dès les premières pages du Cœur Solitaire, il a peint son effroi et sa tristesse d'être privé de Dieu. « On se sent seul, dit-il, on se sent las, on se sent vieux », et l'humanité entière éprouve une angoisse pareille à la sienne. Depuis que " l'hostie a déserté son refuge de verre » , elle s'agite stérilement et sans espoir, n'ayant pas un recours en la nature qui n'écoute pas ses sanglots, n'étant pas consolée par la femme. Elle est la proie de
ses péchés et le labeur, la lutte, tout lui paraît
vain :
Ainsi, sans l'espérance éternelle, sans dieux, L'humanité vieillie et lasse des étreintes. Avec des aboiements d'épouvante et des plaintes. Tourne en rond dans un champ aride et ténébreux;
Champ qui restera noir, à moins qu'une foi fraîche, Vive rosée, y trace un chemin lumineux. Ou que l'amour tombant en étoile des cieux. Divine manne ardente, embrase l'herbe sèche.
Ailleurs il se défend d'écrire des poèmes où il chanterait la douleur de (< ceux qui portent le poids d'un cœur mélancolique ». Il serait mal de leur rappeler leurs soucis et d'augmenter leur amertume. Mais ceux-là sont si proches de Guérin que nous croyons entendre son propre accent dans les paroles qu'il leur prête :
Ah! qu'il fut vain d'aimer, de lutter et de croire! Le sépulcre sans cesse a faim des belles formes ; L'homme efface en riant ses antiques symboles, Et le temps a bouché les clairons de la gloire.
La même idée est reprise de façons multiples et avec d'innombrables images. Par-dessus tout le néant de l'amour obsède le poète. Il le compare à un « jardin stérile » dont on s'épuise inu-
tilement à bêcher le sol « pétri de pierre et desséché ». Pour lui, l'amour « mouvant comme la mer » ne laisse à l'homme que « l'âcreté d'un rêve ». Enfin, il écrit ce sonnet où il prouve éloquemment qu'il y a folie à ne point placer son idéal au delà de notre brève existence :
Le sable clair du temps fuit des plus larges mains. Les serments et les blocs de pierre se disjoignent. Quand les héros dorment veillés par la Victoire, La Mort, tambour brutal, roule un rappel d'airain.
On sonde le profond secret de l'être en vain. Et le poète, ivre d'azur, d'or et de gloire. Qui va, les bras levés, pour cueillir les étoiles, Heurte son front au cintre bas du rêve humain.
L'heure, hélas I glace et clôt les lèvres bien-aimées. Les feux de belle pourpre expirent en fumées ; Et le soleil se couche au fond de tous les deux.
On se retourne, un soir, sur la route suivie :
Il fait froid, la nuit tombe, on est seul... Pauvre vie
Qu'on n'a pas dévouée au service de Dieu !
Dans Le Semeur de Cendres, des pensées identiques sont exprimées et presque dans les mêmes termes. Guérin songe aux dieux dont les autels sont déserts et que l'humanité avait cru immor-
tels ; il évoque les peuples déchus et qui furent grands :
La guêpe des fruits mûrs s'attaque aux seins de marbre; Songe aux amants qu'on a vus rire avec orgueil : Les noms entrelacés qu'ils gravaient sur un arbre Sous l'écorce ont marqué le bois de leur cercueil.
Ouvrons maintenant VHomme Intérieur et nous y lirons des poèmes d'une inspiration analogue à celle des précédents. Tout est prétexte à confirmer ou à exalter le désenchantement de Guérin. Visitant un cloître, il trouve des sépulcres vides où reposèrent les premiers chrétiens et lit l'épitaphe d'une jeune morte. C'en est assez. Il se remémore sur-le-champ la femme qu'il aime et il pense qu'elle ira rejoindre les amantes « qui sont déjà dans le tombeau ». Sa promenade lui aura enseigné que les voluptueux, selon son expression, bâtissent leur bonheur sur l'eau.
11 y a, du reste, dans IHomme Intérieur, un poème qui me semble caractériser de manière définitive ses sentiments à ce point de vue :
Il n'est rien de vivant qui ne vieillisse point. Dans un tour de soleil tient un destin de rose...
A son midi, la femme est déjà près du soir.
Les livres ont, hélas ! aussi leur lendemain ; Le meilleur avant peu voit sa grâce offensée...
Cesse donc, ô mon fils, de poursuivre en tout lieu Les courtes voluptés où ton désir se trompe. Reconnais humblement qu'il n'est point, hors de Dieu^ De beauté qui ne se corrompe ;
Et, sûr dès à présent que ton cœur se forgeait Une espérance aux ans rapides mesurée.
Occupe ton amour enfin du seul objet Qui domine sur la durée.
Après ces affirmations du néant de l'existence humaine dans Le Cœur Solitaire et le Semeur de Cendres, après cette déclaration si catégorique dans l'Homme Intérieur, il paraît impossible et incroyable que le poète, dont nous connaissons par ailleurs le catholicisme sincère, ne se confie pas à Dieu sur-le-champ, tout entier et pour toujours. Mais, je le répète, il nous faut prendre garde à la lutte entre son esprit et son cœur qu'il eut à soutenir jusqu'à la fin. Dans chacun de ses livres, il appela Dieu à son secours, et, dans chacun de ses livres, cette lutte se renouvela. Privé d'espérance et de joie, n'attendant plus le repos que du ciel, Guérin ne demanderait qu'à se soumettre. Il soutire de sa foi imparfaite et il essaie
de triompher de son impuissance à se donner. Longtemps, il n'y réussit pas. De là naquirent ses dernières hésitations que nous allons étudier.
On trouve à la fin du Cœur Solitaire une série de poèmes que Guérin a appelés L'Inquiétude de Dieu. Je ne pense pas que l'on puisse invoquer l'aide divine avec une humilité plus complète et une ferveur plus désespérée que ne l'a fait l'auteur de ce livre.
Nous entendons un pécheur craintif et gémissant qui s'agenouille défaillant sous le poids de ses fautes. Il avoue sa honte, sa lâcheté et sa faiblesse ; il se souvient de ses blasphèmes ; il a mesuré l'étendue de ses torts ; il se sait un serviteur indigne, et, se rappelant les heures coupables de la volupté, les nuits où il a cherché une basse ivresse, accoudé « à des tables mauvaises /), respirant sur lui n. le relent de luxure » qu'il apporte des villes, il ose à peine lever les yeux vers le Dieu qu'il a outragé et lui demander aide et protection. Tour à tour, il sanglote, supplie, s'accuse. 11 a mérité le châtiment ; il l'attend ; il le désire. Que Dieu punisse le pécheur.
^lais qu'il ne se détourne pas de lui ! Qu'il pardonne le misérable poète délaissé de tous et abandonné de tout. Alors il perdra « le souvenir fiévreux d'un passé de caresses », il oubliera ses angoisses, il sera digne d'entrer dans la maison du Seigneur et de goûter « sa fraîcheur obscure » . Guérin veut aimer assez Dieu pour se livrer complètement à lui ; il veut croire au point d'être comblé par sa certitude. Écoutez-le :
Ce serait bon : donner toute sa \ie à Dieu Avec des mains d'humilité calmes et jointes; Ouvrir son cœur comme une rose à blanche guimpe Qui naît à la douceur de mai sous le ciel bleu...
Écoutez encore ses cris fervents :
Que votre main soit rude et juste et me châtie. Seigneur, Seigneur, moi qui voudrais tant vous aimer ! Laissez, lasse de cris, ma bouche se fermer. Pour la rouvrir vous-même ensuite avec l'Hostie.
Je viens vers vous, du fond de mon iniquité. Je viens vers vous, Seigneur, à qui les enfants parlent. De tout mon bon vouloir et de toutes mes larmes. Être triste avec vous moi qui vous attristai.
Il offre à Dieu son cœur, « coffre de haine et sépulcre de fer », et dit :
Attise pour dissoudre à la flamme ses tares La forge où tu refonds le sceptre et les tiares :
Il faut, car le métal est adultère et dur. Le rompre, le remettre au feu, le battre encore. O ce cœur qui t'appelle en vain et qui t'adore 1 Tout le sel de la mer ne le rendrait pas pur.
Tout à coup l'imploration s'arrête. Tandis que le poète priait, s'avouait vaincu et essayait d'appartenir à Dieu, son esprit veillait, lui suggérant de nouveaux doutes, réclamant une preuve certaine de l'existence de ce Dieu, et la lutte dont Guérin n'a pas cessé d'être victime recommence. A peine s'est-il abandonné, il se reprend. A peine a-t-il montré quelque confiance, il se méfie. De nouveau, il va s'interroger, contrôler son émotion, chercher les causes et vérifier la sincérité de sa ferveur. Aussi ne tarde-t-il pas à la perdre et ce qui l'arrête, c'est son habitude de s'analyser bien plus que les dernières révoltes de sa sensualité, bien plus que ses passions qui ne lui ont pas donné le bonheur et que son appétit des plaisirs dont il sait la médiocrité.
11 suppliait Dieu. Il se demande, maintenant, pourquoi il interrogeait « ce qui ne peut répondre » et, pensant aux formidables puissances qui
— 1^7 — gouvernent le monde et régissent la matière, il se sent « frêle comme un jonc dans le fleuve des forces », il avoue qu'il doute de l'immortalité de son âme. Il n'est plus le pécheur repentant qui courbe la tête, de tout à l'heure. Son exaltation passée, l'auteur du Cœur Solitaire se retrouve un pauvre homme dont le cœur amer est pareil au « fruit desséché ». Désormais Dieu n'éveillera point l'écho de ce misérable cœur. L'esprit du poète, « coteau pierreux et désolé », est fermé aux paroles divines. Et pourtant, Guérin vient de prier 1... Il s'en étonne presque. Sa prière, dit-il tristement, était peut-être « le glas lourd du vain rêve que font... les vieilles fois qui meurent ». A quoi bon prier? Dieu ne nous entend pas. Après ses récentes supplications, nous lisons ces phrases désespérées :
On se sent faible ; on tremble, on doute que son âme Dans la création pèse plus que la feuille; On craint que la clarté divine ne soit plus Qu'une dernière étoile au coeur des hommes purs. Le monde est triste et vieux, et les nouveaux venus Pour qui le ciel est vain comme un mot inconnu Ont recouché le Christ dans son sépulcre obscur.
Mais Guérin ne se trompe pas sur lui-même.
— as —
Il sait que son manque de simplicité a fait intervenir son esprit dans un débat où le cœur seul aurait dû imposer sa loi, et ce manque de simplicité qui l'éloigné de Dieu, il le déplore et l'exècre. Car Dieu ne se donne qu'aux êtres simples, à ceux qui ne tentent pas de s'assurer de son existence par le raisonnement et de le circonscrire en leurs formules présomptueuses. Dieu exige que nous allions à lui par l'amour. Aimons-le d'abord ; nous croirons ensuite et nous obtiendrons la tranquillité désirée. Laissons s'épanouir notre cœur, que notre intelligence se taise, et nous posséderons la certitude. Soyons confiants, n'ayons pas la folie d'expliquer ce qui dépasse notre faible entendement. Guérin déclare :
Et j'ai, trop tard, hélas ! compris que la sagesse Mûrit dans les seuls cœurs fécondés par l'amour,
Et j'ai compris que Dieu dérobe son visage Au voyageur sans foi dont le rêve insensé S'épuise à le saisir dans les yeux d'un mirage. 0 Seigneur, Dieu promis aux humbles, le compas Que la pensée humaine élargit d'âge en âge Dans son cercle orgueilleux ne t'enfermera pas. Mais l'homme au cœur vraiment pieux qui te confie Le soin de sa raison et le cours de sa vie, L'homme dont l'esprit clair n'a jamais reflété Que l'étoile du ciel où luit ta volonté
Et dont l'àme, fontaine invisible qui chante, Laisse jaillir Tamour comme une eau débordante, Celui-là vit heureux et libre d'épouvante, Car il porte en vivant ta certitude en lui.
Ainsi Dieu réserve ses grâces aux simples. Les êtres naïfs « qui partagent les fruits de leur verger, un peu de lait » et accordent l'aumône aux mendiants sont plus près de lui qu'un poète subtil. S'il rejette l'orgueilleux tourmenté de songes fallacieux et livré à ses pensées maladives, il guide « dans les chemins de la vie éternelle w ceux qui vivent loin des villes et suivent sa doctrine, ceux qui bénissent sa loi, qui se résignent, « la femme forte et l'époux aux mains jointes ». Ah I être simple, laisser la foi, avec le soir qui tombe, grandir en soi « comme un pan d'ombre sur le sable », combien Guérin le souhaiterait ! Quel passionné désir il en a ! Quelle nostalgie il éprouve de cette simplicité dont l'absence lui a interdit le bonheur I Être simple!... Il le demande et le demande encore. Cela revient constamment ; cela est une obsession.
Sa tristesse de ne pouvoir atteindre Dieu lui
est le prétexte d'un retour sur sa vie. Il regarde en arrière, se rappelle ses tentatives de bonheur et son inaptitude à l'obtenir. Sans sa trop lucide intelligence qui le voue à l'inquiétude, à l'ennui et à d'incessantes recherches, il aurait été semblable à ses ancêtres, et ceux-ci étaient joyeux de leur calme existence où le devoir et l'amour, la foi et la charité mettaient de la noblesse et un harmonieux équilibre. L'auteur du Cœar Solitaire les envie d'avoir été « simples et droits », comme il envie l'homme des champs que ses travaux obscurs et monotones laissent paisible. Sa simplicité lui vaut la foi. Le soir, fatigué, il ouvre sa Bible « et son esprit d'enfant l'épelle en priant Dieu». Au terme de ses jours, il recevra « le viatique et l'onction suprême » et, serrant le corps du Christ dans ses doigts calleux, « mourra les yeux pleins d'une aurore inconnue I).
Certes, Guérin s'aperçoit très bien de ce qui lui fait défaut quand il convoite le sort du <( simple et doux poète du foyer » joyeux de son art, aimant la vie, goûtant les aspects nombreux de la nature et se confiant en elle, prenant
sans peine ce qui s'offre à lui, n'approfondissant pas les choses :
Heureux cet homme, heureux d'avoir su que le sage
Doit accueillir la vie et ne la pas chercher,
Qu'il faut jouir des jours en hôte de passage,
Trancher le pain, goûter et des fruits et du vin
Comme du dernier don qui chargera la table,
Et juger l'art pensif du poète aussi vain
Que les lignes qu'on trace en rêvant sur le sable.
Mais quoi, est-ce parce que son défaut de simplicité l'arrête, que Guérin va renoncer à sa suprême tentative de bonheur, à son dernier espoir de salut? Non, Dieu est désormais son unique refuge, et sa volonté d'obtenir enfin la quiétude est plus forte que tous ses raisonnements. Il renouvelle ses supplications avec emportement. Il veut, en quelque sorte, être pris malgré lui :
Mais je veux, ô mon Dieu, malgré tout, croire en toi.
Prête-moi la candeur de la vierge et la foi
De l'enfant. Que je sois vigilant, bon et simple.
Accorde-moi sur tous les dons l'humilité.
Afin que j'offre au vent de ta volonté sainte
Le docile et profond émoi d'un champ de blé.
Je cherche en égaré ta croix au carrefour, Je t'appelle à travers la nature vivante ;
Il est temps de m'entendre, ô Dieu ! ne sois pas sourd. Car, pareille à l'abîme étoile de l'amour, L'immensité des deux nocturnes m'épouvante.
Voici, pour nous, une dernière occasion de rapprocher Guérin de Vigny. De même que l'auteur du Cœur Solitaire, le poète de la Maison du Berger, après avoir dénoncé le néant de la vie, interrogeait avidement les cieux, mais tandis que Guérin, malgré la lutte qu'il doit soutenir contre lui-même, attend tout du Dieu qu'il implore, Vigny affirme que les cieux sont sourds, vides et muets, puisque Dieu n'a pas daigné répondre ni donner une preuve de son existence à son Fils qui le suppliait du fond de sa détresse infinie :
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures,
Le Fils de l'homme ait dit ce qu'on voit rapporté :
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le ciel nous laissa comme un monde avorté ;
Le Juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité I
Guérin n'accepte pas ces paroles d'orgueil. Le désenchantement, la douleur « nécessaire et sainte » l'ont ramené à Dieu et régénéré. Il sait
que, privé de lui, il restera à jamais désemparé et inconsolable. En conséquence, loin d'adopter le dédain de Vigny, loin de se résigner comme lui à la solitude qui est le pire des supplices pour une âme aimante et assoiffée d'idéal telle que la sienne, sachant d'autre part que sa raison est impuissante à lui prouver l'existence du Dieu que son cœur réclame et affirme capable de le secourir, il prie de nouveau et demande la sérénité promise aux simples.
Néanmoins, la lutte n'est pas encore terminée. Un esprit à ce point orgueilleux et inquiet ne se rend pas si aisément. Bien qu'il comprenne que l'amour seul le conduira à Dieu, Guérin se résoud difficilement à prononcer l'acte de foi réclamé de lui et à adopter, sans contrôle, un absolu que son intelligence voudrait certain et indiscutable.
Dès lors ne soyons pas surpris que les accents des premiers poèmes d'inspiration religieuse du Semeur de Cendres soient des accents de doute, en dépit des véhéments appels et des protestations que nous lisions, il y a un instant, dans le Cœur Solitaire. Le poète désirait ardemment
croire en Dieu et attendait son aide ; il paraît l'avoir oublié puisqu'il interroge :
Quand le siècle déchoit de l'idéal divin. Où puiser un espoir dont la ferveur enivre Cet esprit sombrement désabusé du livre, Ce cœur à qui déjà tout désir paraît vain ? De quelle foi nourrir cette àme faible à l'heure Où fléchit le plus fier, où le plus viril pleure?
Et il ajoute :
Ah 1 Seigneur, Dieu des cœurs robustes, répondez I Il est tard; que faut-il aimer, que faut-il croire?
Mais nous ne tardons pas à retrouver Guérin au point oii nous l'avions laissé. De même que dans le Cœur Solitaire, il enviait les êtres simples et naïfs qui ne raisonnent pas leur foi, de même aussi, dans le Semeur de Cendres, il souhaite ressembler aux servantes et aux gens du peuple qui, le jour de Pâques, « reçoivent Jésus- Christ sur leurs lèvres ferventes ». Il suit d'un regard triste et jaloux cette « foule fraternelle », «t il écrit :
Et c'est ton grand remords et ton acre tourment, Devant ces vrais chrétiens qui vont au divin Maître, D'avoir, âme incertaine et trouble, cessé d'être Un pauvre homme qui croit en Dieu tout simplement.
Nous l'avons déjà entendu condamner son esprit trop orgueilleux et formuler ce vœu de simplicité.
Les frémissantes implorations du Cœur Solitaire reparaissent également dans des vers comme ceux-ci :
Pourtant, Seigneur, accueille et bénis ces poèmes Qui réprouvent ma vie ingrate et mes blasphèmes.
Absous du haut des cieux la pauvre âme sincère Qui dans l'ombre et sans fin lamente sa misère.
Une autre page répète les remords, l'angoisse €t l'humilité du pécheur, ses appels et ses prières dont les poèmes de Vlnquiétude de Dieu contenaient, une première fois, l'expression.
Guérin se redit dans ses trois livres et les phases successives de son débat religieux sont à peu près identiques. C'est que les émotions, les tristesses, les déconvenues qui le font naître sont aussi presque semblables, du premier au dernier jour, et c'est encore qu'il balance selon des alternatives presque égales à subordonner son esprit à son cœur ou son cœur à son esprit. Ajoutons que la sincérité et l'intensité de son
élan ne diminuent pas. Il est sans cesse vibrant et tendu. Que l'on en juge :
Ce soir, mon Dieu, je viens pleurer, je viens prier Et rompre sur ta croix les reins d'un ouvrier Dont le labeur stérile a négligé ta gloire.
0 Seigneur, prends enfin en pitié ton enfant! Son cœur comme un vitrail qu'on étoile se fend. Sois-lui clément, permets le retour du prodigue ; Rends l'eau du ciel à la citerne, et que la figue Encor pèse aux rameaux du figuier desséché I Ah ! ne le laisse pas mourir dans son péché. Cet errant qui s'enlace à ta croix et qui pleure, Las d'avoir tant cherché l'amour qui seul demeure.
L'auteur du Cœur Solitaire ne s'interrompt d'exprimer son repentir que pour célébrer les bienfaits de la prière. Il souhaite que son cœur « y puise une incessante et féconde fraîcheur », puis, se comparant à un arbuste chétif, il réclame « le tuteur inflexible et rude de la foi ». Il chante aussi le bonheur du juste qui, après avoir longtemps peiné, atteint « la paix promise à toute inquiétude » et ne redoute pas la mort parce qu'il est sûr de s'endormir « du dernier sommeil dans le Seigneur ».
Tels sont, dans les derniers poèmes du Semeur de Cendres, les sentiments religieux de Guérin.
— iBy —
Nous pourrions vraiment les croire définitifs, n'était sa dualité qui nous réserve toujours de nouvelles surprises, et le livre se termine, de la façon la plus inattendue, par une sereine invocation à la Sagesse qui contredit singulièrement la mystique ferveur dont nous étions récemment attendris.
N'allez pas penser que Guérin s'en tienne là. Malgré les consolations qu'il a demandées à la sagesse, son besoin de croire persiste, et ce besoin purement sentimental déjoue les exigences de sa raison ambitieuse.
Dans l'Homme Intérieur où nous assistons à ses suprêmes combats, il nous révèle la cruauté des doutes qui le partagent encore :
Bien que mort à la foi qui m'assurait de Dieu, Je regrette toujours la volupté de croire. Et ce dissentiment éclate en plus d'un lieu Dans mon livre contradictoire.
Ayant pour son malheur le choix de deux chemins. Ma vie entre chacun piétine, balancée ; J'hésite à prendre un but, quel qu'il soit, tant je crains De me découvrir ma pensée.
Mais, dussé-je partir sans savoir où j'irai. Il faut que je.m'enfonce enfin dans une route : Je suis las de souffrir d'être ainsi déchiré Par les violences du Doute.
Guérin, en effet, est arrivé à une heure décisive de sa vie. Il le sait à présent, et de manière définitive, toutes choses mentent et déçoivent. Qu'il ait été incapable d'en retirer de la joie à cause de son caractère ou qu'elles n'aient réellement pas pu lui procurer le bonheur qu'il en attendait, peu importe. Dans tous les cas, elles ont laissé en lui une amertume qu'il veut dissiper, un vide qu'il veut combler, et, il le sent, Dieu seul répondra à son attente. Hier, l'illusion était permise au poète; il n'avait pas quitté tout espoir, et, peut-être, malgré la sincérité certaine de ses supplications et de ses remords, se flattaitil, en cherchant Dieu, de placer son idéal en dehors de lui. Aujourd'hui, décidément persuadé de l'indifférence de la nature et de la duperie de l'amour, de l'insulfisance de son art et de l'inanité de son orgueil, il est placé en face de cette unique alternative : il recouvrera sa foi ou restera désespéré. Et puisque Dieu est réservé aux simples et aux confiants, puisque le passé de Guérin, ses traditions et son éducation, toutes ses tendresses et tout son cœur lui con seillent cette simplicié et cette confiance, il faut
— iSg —
à tout prix qu'il triomphe de son esprit qui les empêche en exigeant un contrôle et des certitudes. De cette suprême tentative sortira son bonheur ou son malheur.
En vérité, le désarroi de Guérin est absolu, et il l'exprime clairement :
Ton cœur et ton esprit se sentent inquiets.
Tes vers, et les plus beaux, te semblent tous ce soir Si pauvres qu'ils te font pleurer de désespoir. Tout objet qui la touche irrite ta pensée. Tout souvenir qui parle à ton âme blessée N'en tire qu'un éclat de sanglot et des cris. L'avenir t'apparaît comme un long chemin gris. Tu discutes l'amour de la femme qui t'aime. Et tu la hais sans cause et tu te hais toi-même. Ainsi, voyant la vie avec des yeux d'erreur. Tu restes devant elle immobile d'horreur.
Tout pèse à l'auteur du Cœur Solitaire, tout l'attriste et le décourage. Livré aux doutes et aux perplexités qui l'ont repris, il évoque mélancoliquement l'heureuse époque de son enfance où il possédait la foi consolante. Alors il ignorait les troubles et les soucis. Le seul aspect des cieux lui « remplissait le cœur d'élans religieux ». Regardant les astres, il n'attribuait pas au hasard
l'ordre dans lequel ils sont enchaînés. Il leur savait une Cause présidant à leurs destinées. « L'acte en Dieu, disait-il, ne fait qu'un avec l'intelligence. » 11 était sûr enfin que l'Univers créé par Dieu ne peut subsister hors de lui et que, privés de l'appui divin, ces astres vers lesquels il levait son regard fervent, se perdraient dans le vide. Qu'ils étaient bénis, ces moments oii le poète découvrait le monde, et, illuminé par la foi, s'écriait :
Père, en considérant vos cieux, je sens en moi Une même harmonie où règne votre loi.
0 Dieu, j'adore en vous mon auteur et mon maître, Ne m'abandonnez pas où je cesserais d'être.
Hélas ! les choses ont changé depuis. Guérin a perdu sa foi ardente et naïve. Il a tenu son regard fixé sur la terre. Il a vainement demandé à lui-même, aux livres et aux créatures, le secret du bonheur, sa raison de vivre et l'idéal qu'il convoitait au lieu de garder, en grande humilité et sage ferveur, l'ivresse de ses jeunes années. Maintenant, sûr de sa présomption et de sa folie, il souhaiterait la recouvrer. 11 est trop tard. Son
cœur n'est plus assez simple pour qu'il se laisse diriger par lui, et son esprit dont il a développé l'orgueil, son misérable esprit auquel il s'est fié si longtemps et ne peut plus échapper, lui affirme que la fatalité dirige le monde, parce qu'il est impuissant à s'élever jusqu'à Dieu. Oui, lorsqu'un secret instinct nous avertit que Dieu existe et qu'il faut l'implorer, voilà ce que notre intelligence infirme et débile est capable de nous dire. Loin de nous consoler, elle nous réduit au désespoir. Si nous réclamons d'elle seule la vérité, nous qui a ne sommes pas nés pour toute sa lumière », nous faibles humains, que Dieu dépasse infiniment, elle nous donnera seulement une certitude mensongère, bornée aux limites de son entendement et qui nous remplira d'horreur. Écoutez ce que son esprit voudrait persuader à Guérin ; écoutez les réflexions que lui inspirent à présent les astres où il découvrait jadis l'ordre divin :
C'est la Nécessité qui préside au concert Des constellations inhumaines entre elles. Elles sont la matière et la force éternelles. Vers des buts inconnus elles courent en vain...
Et le poète, tremblant et effaré, s'écrie :
Je ne trouve parmi ce monde nécessaire Personne pour prêter l'oreille à ma misère. A contempler ce ciel trop paisible et trop beau Où mes cris de douleur n'éveillent pas d'écho, Un amer sentiment d'épouvante m'enivre Et renouvelle en moi toute l'horreur de vivre.
Ses efforts ont épuisé l'auteur du Cœur Solitaire; il est à bout de résistance. Il triomphe de son esprit rebelle, fait taire son intelligence qui a empêché ou empoisonné toutes ses joies et suit le conseil si doucement persuasif de son cœur. Le sentiment que son unique chance de bonheur est en Dieu, après les désillusions subies, son passionné besoin d'un idéal lui procurent cette simplicité qu'il a tant réclamée. A défaut d'une certitude raisonnée, il se contentera d'une croyance sentimentale. Lui qui appelait éperdument l'amour, il pourra aimer de toutes ses forces.
On le voit, ce sont bien des raisons sentimentales qui ont ramené Guérin au catholicisme, c'est-à-dire, comme je l'affirmais d'abord, son éducation première, son hérédité et les exemples des siens. Il était trop tendre pour ne pas éprou.
ver le charme de s'y soumettre de nouveau après les égarements d'une jeunesse voluptueuse et tourmentée ; il était trop inquiet pour n'en pas apprécier la sécurité ; il était trop noble pour n'en pas comprendre la grandeur. Ainsi cette tendresse, cette inquiétude et cette noblesse qui résument le caractère de Guérin, après lui avoir attiré beaucoup de souffrances en le rendant exigeant, difficile et cruellement lucide, lui découvraient le sens et le but de sa vie, lui valaient la quiétude avec sa foi reconquise.
Du reste le poète savait les véritables raisons qui lui permettaient enfin d'aimer Dieu comme autrefois, et il écrivait :
S'il m'arrive d'errer pour un temps hors des murs De la communauté catholique et romaine, Je n'empêcherai pas qu'au sein des dogmes sûrs Un heureux détour me ramène ;
Car, héritier d'un sang déjà vieux de chrétiens, C'est encor lui qui parle en moi lorsque je pense, Et l'amour qui m'unit sur cette terre aux miens Me fait aimer leur espérance.
La douleur qui m'incline à de mauvais sentiers N'usera pas l'instinct profond de tout mon être : Je veux, quand le moment viendra, mourir aux pieds Du crucifix qui m'a vu naître.
Les derniers poèmes de l'Homme Intérieur nous montrent Guérin en possession de sa croyance et ils sont d'une sérénité à laquelle le reste de son œuvre ne nous avait pas habitués. Cette sérénité harmonieuse et puissante, rien ne l'interrompt ni ne la trouble. Il n'y a plus, comme dans le Cœur Solitaire ou le Semeur de Cendres, des plaintes et des doutes à côté des élans d'amour et des prières. Les lamentations, les remords, les angoisses ont cessé. Le poète est entré dans un calme d'oii il ne sortira pas.
Il ressemble bien à ce voyageur dont il parle, qui, voulant voir le jour se lever sur la montagne, a longemps gravi les rudes pentes dans la nuit, se guidant aux étoiles du ciel, hésitant et trébuchant parfois, mais qui trouve, après l'effort pénible et tenace, au sommet du pic, le couronnement de son long espoir, « la douce et franche paix du cœur, incorruptible, au seuil d'un horizon immense ». A coup sûr, il n'a pas moins lutté que le voyageur et l'ascension fut douloureuse. Qu'importe, il a été récompensé de sa persévérance. Le jour s'est levé ; ses yeux troubles encore de l'ombre oii il a erré se sont
rouverts à la lumière ; la limpide fraîcheur du matin le pénètre ; il s'extasie, sent sa force, savoure la plénitude de son triomphe.
Guérin souhaiterait que son exemple servît à d'autres, les réconfortât et leur profitât :
Aie avant toute chose, ô mon fils, le souci
De servir d'idéal, en t'élevant ainsi,
A ceux qui sont restes au bas de la montagne.
Ils sont si nombreux ceux qui restent « au bas de la montagne » ! Tant d'êtres « ne peuvent pas aimer ni voyager » 1 Tant de misérables sont « déçus du but avant l'effort » et acceptent lâchement l'ennui de leur destin! Combien aussi vieillissent sans connaître l'amour parce qu'ils le convoitent « d'un vœu trop tendre » 1 A tous ceux-là, les tremblants et les timides, le poète qui a su gravir la montagne prouvera la vertu et l'elficacité du courage. Ils le regarderont s'élever péniblement, atteindre le but et contempleront en lui l'image de leur rêve que leur inertie et leur faiblesse les empêchent de réaliser :
Et lorsqu 'enfin, posant le pied au bord du ciel, Tu te seras fondu dans le jour éternel,
Tous ces fils de la nuit qu'enivre la lumière, Rappelés sous leur toit par l'œuvre coutumière, La reprendront d'un cœur aérien et sûr Pour t'avoir regardé te perdre dans l'azur.
Si je voulais une preuve définitive du renouvellement complet que ses sentiments religieux apportèrent dans l'âme de Guérin, je la trouverais dans cette préoccupation d'enseignement visà-vis de son prochain et dans son désir de contribuer à son bonheur. Le poète que nous avons vu uniquement absorbé par ses luttes intimes et par les co.nllits de sa sensibilité et de son intelligence, l'homme qui n'a jamais réussi à s'évader de lui-même, qui s'est borné à se chercher égoïstement dans l'amour, dans la nature, et toujours, et partout, ce même homme, aussitôt que la grâce l'a touché, comprend l'utile beauté d'un exemple salutaire et se sent compatir aux maux d'autrui.
Une autre preuve également très caractéristique des modifications profondes que la foi provoqua chez lui réside dans l'énergie dont témoignent ses derniers vers. L'étude de son œuvre nous a révélé un être faible, indécis et incertain, sollicité par des émotions contradictoires, malhabile à se diriger, impuissant à se décider, craignant
de s'abandonner et repoussant. tour à tour ce qui l'attire. Aujourd'hui, il est fort, robuste, affermi dans sa volonté, ambitieux de se surmonter soimême et d'atteindre chaque jour une perfection plus grande, selon la croyance à laquelle il s'est arrêté, l'idéal qu'il se propose et qui ne variera pas dorénavant.
Guérin est sorti entièrement transformé de ce tragique combat dont il fut tout ensemble l'acteur et le spectateur. C'est un homme nouveau qui a écrit les strophes que l'on va lire, et, les connaissant, nous ne saurions nier l'évidence, la bonne foi, la sincérité et les heureux effets de sa soumission à Dieu.
Donc tu vas, hors des lieux où t'enchaînait le Doute,
Dans les chemins du jour, Ayant avec la Foi pour compagnons de route
Le Travail et TAmour.
Soit ! Dès l'abord pourtant de ces pentes sublimes,
Veille à n'oublier pas Que le devoir de ceux qui marchent vers les cimes
Grandit à chaque pas.
Monte, suis ton dessein, n'accorde aucun relâche
A l'effort qu'il prescrit; Accrois par la vertu d'une incessante lâche
Ton cœur et ton esprit...
Guérin n'eut pas le temps de jouir de la paix qu'il avait si lentement et si durement acquise. Il mourut en chrétien, à Lunéville, le 17 mai 1907, âgé de trente-trois ans, laissant une œuvre inachevée, mais déjà parfaite en plus d'un poème et qui assure sa gloire parce qu'elle raconte avec une grave éloquence, une fière franchise et une noble simplicité, l'histoire d'une âme très haute et très triste, tourmentée d'idéal.
Cette œuvre largement humaine, secrète et pourtant vivante, est telle que les solitaires et les mélancoliques avides de beauté et anxieux de leur destin, y reviendront toujours, assurés d'y trouver les accents qui traduiront leur peine et leurs alarmes ou le réconfort que leur détresse exige. Cela suffit.
Paris, Brighton,Jévrier, août 1911.
Imprimerie E. Aubin. — Ligugé (Vienne).
BINDINGSECT.APR 4 1966
PQ Bersaucourt, Albert de
2613 Charles Gu^rin
U2UZ66