I . Publiés par le Mercure de France
senti la soif. Le charme de la nature, les spectacles innombrables du monde, l'amour que lui offre la femme pourront l'étonner et l'émouvoir, mais il ne poussera pas le cri d'extase que nous attendons, mais il ne connaîtra jamais la joie de se livrer complètement et de goûter en sa plénitude l'ivresse qui lui est offerte.
Aux heures de total abandon, lorsque sa tête appesantie de volupté repose sur les genoux de celle qui lui a livré son cœur, il se redresse soudain bouleversé et les larmes aux yeux, pensant à la séparation imminente, à la trahison probable, à la rupture certaine.
Si le matin est joyeux et s'il voit sourire les pelouses, les fleurs et les frondaisons dans la jeune lumière, il rejette la quiétude qui monte vers lui et, comparant son âme orageuse à la sérénité des choses, il maudit la beauté du jour.
Le crépuscule conseille-t-il l'apaisement et le repos, un besoin de tendresse le déchire et il ressasse sans trêve d'anciens tourments, de vieilles peines.
Il voyage, et la splendeur du décor nouveau ne distrait pas sa mélancolie, car il songe à ce
qu'il a laissé derrière lui ou à ce qu'il verra le lendemain.
Il aime son art et son labeur, mais son art lui est une torture, et dans le moment qu'il travaille, il pense à l'inutilité de sa besogne, à l'indiffé renée de la foule, à l'oubli de ceux qui nous succéderont, et il se décourage.
La lutte le tente, et il retombe, épuisé, avant d'avoir vraiment essayé le moindre effort.
Toujours, quoi qu'il fasse, oii qu'il aille, au bord des flots, à travers la campagne, près de son amie, dans sa chambre de voyageur, dans l'asile de la maison paternelle, qu'il rêve, qu'il aime, qu'il asservisse à sa pensée les mots rebelles, le matin, le soir, sa tristesse ne le quitte pas. Une plainte obsédante et monotone retentit dans tous ses poèmes. Il l'a bien dit en dénonçant la vanité de son métier qui lui fait presser entre ses doigts « la flûte usée et noire des pauvres, des railleurs et des fous » :
Chaque jour sur les tons qu'hier elle modula,
Ma misère sanglote et demande l'aumône.
Et le passant muet songe et baisse le front ;
Il m'écoute et revient, et trouve, chaque automne,
La flûte plus plaintive et mon mal plus profond.
Je le sais, nous croyons difficilement à la douleur des poètes, et nous sourions de leurs désespoirs et de leurs transports amoureux. Sans doute n'avons-nous pas tout à fait tort. Les poètes, — et, quelquefois dans la vie, les vrais poètes n'écrivent pas de vers, — usent de la douleur, de l'amour et de la mort comme des thèmes les plus propres à de magnifiques développements. Ils exagèrent et aiment ou souffrent moins qu'ils ne le disent, ou même pas du tout. Un poète est toujours, plus ou moins, du Midi. Certains feraient volontiers naître leur tristesse pour en tirer parti et presque tous sont consolés dès qu'ils ont raconté avec de grandes images leurs petits chagrins, et de belles métaphores leurs piètres déboires.
Mais, prenons garde, nous parlons de Guérin ; il ne s'agit pas d'un jeune homme qui s'est posé en martyr et donné volontairement une attitude romantique. Il s'agit de quelqu'un que ses souffrances quotidiennes ont usé et consumé jusqu'à le faire mourir. De même que Vigny, auquel je l'ai déjà comparé, il aurait pu écrire : « Je sens sur ma tête le poids d'une
condamnation que je subis toujours, ô Seigneur... » Il aima les siens, rechercha les consolations de l'amitié, composa de beaux vers, voyagea, et il ne parvint que rarement à oublier son angoisse. Elle subsista farouche et sincère. Nous serions mal venus à la nier quand elle éclate en cris si directs et si pathétiques. Ecoutez :
Me sentant faible et seul au monde et misérable. Cette nuit, j'ai broyé ma plume entre mes doigts, Et sangloté longtemps le front contre la table, Les poings crispés, buvant mes pleurs, mordant le bois.
Ecoutez encore :
Je souffre, laissez-moi souffrir, laissez-moi seul Dans le rêve où mon sombre orgueil me cadenasse, Où le destin d'un fil douloureux et tenace Me coud Alvant dans mon linceul.
La plainte, maintenant, se fait moins âpre. Elle exprime une détresse si poignante, un tel sentiment de solitude et d'abandon que les larmes nous viennent aux yeux :
Tout être a son reflet ou son écho. Le soir, La source offre à l'étoile un fidèle miroir ; Le pauvre trouve un cœur qui l'accueille, la flûte Un mur où son air triste et pur se répercute ;
L'oiseau qui chante appelle et fait chanter l'oiseau, Et le roseau gémit froissé par le roseau : Rencontrerai-je un jour un âme qui réponde Au cri multiplié de ma douleur profonde ?
Oui, la tristesse de Guérin est sincère. Elle n'a rien d'artificiel, d'emphatique ni de littéraire. Comment l'expliquerons-nous ? Un médecin ne manquerait pas de noter chez l'auteur du Cœur Solitaire des signes de dégénérescence et, signalant son inquiétude perpétuelle, sa manie des voyages, parlerait de neurasthénie. La médecine n'a rien à voir ici. Laissons-la et gardons-nous d'imiter la grossière sottise d'un Nordau. 11 n'en reste pas moins que Guérin, riche, indépendant, entouré par les siens de la plus tendre sollicitude, pouvant satisfaire des goûts difficiles et coûteux, aimant son art, jouissant d'une grande renommée sinon de la gloire, nous surprend par sa mélancolie invincible. Pourquoi est-il désenchanté à ce point et fatigué d'une vie qu'il n'a pas vécue? Sa santé, il est vrai, le préoccupait, mais non d'une manière tyrannique. Enfin nous ne voyons aucune raison plausible à sa peine dont il disait :
Peine qu'on ne saurait nommer, chagrin sans cause D'orphelin qu'à la nuit nulle chanson ne berce.
Elle existe cependant cette raison, et M. Henry Bordeaux nous l'a fournie' : « Son pessimisme, à lui, dit-il, est tout intime, et né du divorce profond et irrémédiable qu'il sent en lui-même entre une sensibilité avide de jouir et une intelligence qui d'avance le voue au dégoût et à la satiété. Le travail de l'analyse a desséché en lui non pas le sens de la beauté ni la convoitise, mais la spontanéité du cœur et cette simplicité dont le bonheur dépend. »
Rien n'est plus exact. Chez Guérin la raison contrôle toujours le cœur. La nature, l'amour, la poésie, l'ambition, la fortune ne l'ont pas trompé, mais il a trop voulu savoir la joie qui s'y trouve enfermée et connaître la qualité des plaisirs qu'il en retirerait. La vie demande que nous nous abandonnions à elle, confiants et un peu naïfs ; le bonheur exige de notre part une certaine insouciance. Guérin, clairvoyant, guette,
1. Charles Guérin, par Henry Bordeaux. Le Correspondant, lo mai 1907.
raisonne et calcule. Il y a en lui deux hommes, dont l'un lucide, méfiant, narquois et instruit de son expérience, arrête l'autre aussitôt qu'il se livre. Le duel est flagrant, le conflit perpétuel. Guérin le savait lorsqu'il écrivait :
Mais les cœurs trop subtils savent mal s'émouvoir.
Ah 1 pourquoi donc toujours en soi-même descendre ! Pourquoi prétendre aller au fond de ses douleurs Ou saisir les raisons de la grâce des fleurs?
Nous n'aurions donc pas pu sentir plus simplement. Et, livrés sans pensée au charme du moment, Obéir au destin qui veut parfois qu'on vive, Pleins d'ivresse, en suivant la nature naïve ?
Telle est bien l'origine du pessimisme de Guérin. Il était merveilleusement doué et organisé pour aimer, en chacune de ses manifestations, en ses multiples aspects, la vie, pour accomplir dans la paix une œuvre parfaite, pour goûter les délices d'une tendresse féminine, et rien de tout cela ne lui fut permis à cause de la dualité que nous avons signalée.
Mais, précisément, c'est cette inquiétude et ce souci de l'analyse, c'est cette habitude de confronter son rêve, ses aspirations et la réalité, qui
lui ont donné la nostalgie du ciel et le besoin de Dieu. La nature et l'amour l'ont déçu ; son art ne l'a pas consolé ; son orgueil, qui était grand, n'a pas comblé son cœur; ses velléités d'action sont restées vaines ; il n'a pas su fonder le foyer qu'il souhaitait; incapable de supporter sa solitude et son angoisse, il a tourné son regard vers l'Infini et s'est réfugié en Dieu après l'avoir longtemps appelé et désiré.
La nature l'a déçu. Est-ce donc qu'il était incapable de la sentir ou impuissant à l'exprimer ? Lui-même nous répond :
0 nature, génie éternel, ô grand Être, Je mets ma passion et ma gloire à connaître Tes forêts, tes vergers, ta flore et tes moissons, Et l'air et les couleurs de tes quatre saisons. Et je dois à l'amour dont ta beauté m'enivre Mon regret de n'avoir qu'une existence à vivre...
Certes, il l'aima de toutes ses forces et la célébra de toutes les manières. Je crois bien qu'il est, parmi les poètes de sa génération, l'un de ceux qui la regardèrent avec le plus de sollicitude et surent en exprimer avec adresse les aspects les plus fugitifs et les moindres nuances.
Tantôt il note une simple impression, et sa chanson retentit grêle et délicieuse comme celle
de Verlaine ; tantôt il s'exalte, élargit sa vision, et, s'égalant à la grave éloquence d'un Chateaubriand, son poème est une suite ininterrompue d'images harmonieuses et puissantes.
Néanmoins l'auteur du Cœur Solitaire n'éprouve que rarement ce délire sacré qui s'empare de certains artistes en face des forces naturelles. Il est plus capable d'émotion que d'enthousiasme et de frénésie. Mme de Noailles l'eût fort étonné. Son goût, sa pudeur instinctive, et, davantage encore sa constante habitude d'analyse lui interdisent les cris et les transports. Nous perdrions notre temps à essayer de découvrir chez lui la fougue qui nous entraîne d'un irrésistible élan et nous laisse, le poème terminé, tout frémissants.
11 n'a pas cela, mais quel observateur diligent et minutieux 1 Qu'il sait bien dessiner le paysage d'un trait, choisir le détail typique, mêler au lyrisme l'accent familier et créer par la justesse harmonieuse des images l'atmosphère voulue ! Comme il est vrai et sincère ! Comme il pose, à coup sûr, chaque ton sur la toile ! Comme tout s'équilibre heureusement et se fond
en d'aimables proportions dans ses pages descriptives 1
Guérin n'était pas de ces poètes qui s'imaginent connaître la nature parce qu'ils flânent, au printemps, dans le bois de Vincennes, et dont l'invention, adroite et peu sincère, supplée à leur ignorance des choses. Il gravissait la montagne, le bâton ferré à la main, s'installait, des semaines entières, dans un petit village de pêcheurs, habitait souvent la campagne, assistait à l'éclosion des plantes et à la maturité des moissons, regardait vivre les animaux et savait les mœurs des paysans. L'aspect des plaines et des bois, en leurs transformations successives, les travaux des laboureurs selon les saisons n'avaient pas de secrets pour lui.
Rien ne remplace le contact direct de l'artiste avec son sujet; nulle ingéniosité ne vaut le soudain éveil de l'âme, le brusque frémissement de la sensibilité devant l'objet qui les sollicite. Nous nous en apercevons en lisant Guérin. 11 a vu les aïeules qui rêvent, le soir, se souvenant de leurs amours ; il a contemplé la belle fille diligente qui ramasse les gerbes avec sa faucille
et étonne les garçons par sa vigueur. Les chariots de foin dont l'essieu crie, les dernières voix retentissant sur la route obscure, les bruits du « seau clair oii l'eau noire oscille », des fléaux éparpillant le grain, de la paille remuée dans les étables par les bêtes, il les a entendus. Il a touché de ses mains les fruits pesants de l'automne et la vigne transparente et blonde. Il a senti céder sous ses pieds les prés humides. L'éclair des faux coupant le blé l'a ébloui. Il a respiré l'odeur des champs mouillés, le parfum affaibli des fleurs, au crépuscule, perçu le cri des oiseaux voyageurs, suivi l'eau argentée des ruisseaux, écouté la plainte, semblable au grondement de la mer, que fait le vent agitant les arbres. Maints poèmes attestent son souci de bien voir :
C'est un des derniers soirs de septembre ; la brise Promène sur les champs les cheveux de la \ierge ; L'ombre des peupliers est longue sur les berges ; L'herbe humide vacille et tombe au fil des faux ; Les feuilles des rameaux frissonnent, le ruisseau Bouillonne au loin d'écluse en écluse ; on entend L'écho sourd des fléaux qui s'abattent sur l'aire. Des voix, des pas d'enfants qui font craquer les faînes. Soirs de l'automne, soirs de douceur tendre et clairet
Guérin est un réaliste épris de notations exactes et minutieuses, mais il n'est pas qu'un réaliste. Peint-il un paysage, décrit-il une impression, il pense en même temps qu'il éprouve, il réfléchit en même temps qu'il sent, et l'idée accompagne aussitôt l'image. Il écrit :
Le jardin languissant se gonfle comme un cœur Où mûrit un tardif amour.
S'il assiste au coucher du soleil, la couleur du ciel, le calme envahissant la campagne, la douceur de l'atmosphère l'émeuvent. Pourtant il n'oublie pas ses graves préoccupations ; elles se mêlent à la beauté du spectacle qu'il a sous les yeux, et il dit :
Le soleil qui descend au delà des collines
Verse l'adieu de ses rayons mélancoliques
Sur la mouvante mer sans fin des moissons mûres
Dont la houle, semblable au vaste rêve humain.
Roule, se gonfle et meurt et frissonne et murmure
Vers la ligne du ciel qu'elle n'atteint jamais.
i II n'en saurait être autrement. N'oublions pas que Guérin n'a ni simplicité, ni spontanéité. Tout le dispose à aimer la nature ; il la sent mieux que personne ; elle pourrait lui être une
amie et une consolatrice. Il ne le veut pas ; il ne veut pas ouvrir des yeux ingénus et regarder, extasié. La plupart d'entre nous ont éprouvé aux heures de crise cette détente que donne l'ardeur d'un bel après-midi d'été, que nous impose l'enivrante mollesse du crépuscule. Nous sommes restés, malgré la violence de notre chagrin, engourdis, heureux de la trêve offerte, contraints et dominés par l'éternelle magnificence des choses. Pour l'auteur du Semeur de Cendres, il n'en est pas de même. Il refuse de se laisser distraire de sa mélancolie. La nature ne le subjugue pas. Il la considère en fonction de luimême, y cherche des rapports et des comparaisons avec son tourment intérieur, et elle lui apparaît presque toujours comme un décor propre à faire naître sa douleur, à la méditer ou à l'exalter.
Voici, par exemple, un soir d'été. Le poète s'est assis parmi l'herbe chaude. L'angélus sonne, une brume bleuâtre indécise la campagne ; lent et tranquille, passe un attelage. Quelle douceur, quel calme ! Qu'il serait bon de courber la tête et de supporter, sans vaine inquiétude,
le délicieux fardeau de cette heure !... Mais,
lisons Guérin :
0 silence des soirs d'été, profonde paix
Où, comme en un miroir, Tesprit qui se recueille
Voit flotter l'horizon nocturne du passé!
Nous nous sommes aimés un jour, et ce fut vain
Comme un rosier sur un tombeau. Je me souviens ;
J'écoute bourdonner en moi l'amour ancien...
Le soleil sur les blés et les coteaux se couche. Mais ses rayons mourants me rendront-ils la bouche Comme eux voluptueuse et large et tiède et rouge De l'amante qui m'a pressé dans ses bras forts ? Les épis aux lourds flots fauves me rendront-ils Ses cheveux déroulés sur elle en ondes d'or ? Les coteaux dont la nuit découpe le profil N'ont pas l'inflexion charmante de son corps. Et les parfums de fleurs que ces plaines exhalent Ne sont pas doux à respirer comme son âme.
Puisque la nature ne le délivre pas de la tristesse qui l'obsède et qu'il recherche de préférence les aspects capables de flatter ses nostalgies et ses regrets perpétuels, Guérin sera, avant tout, le poète des soirs, de l'automne, des heures et des saisons où la nature succombe et défaille. Il aimera l'ombre, les instants d'imprécise lumière où les souvenirs du passé vous visitent, où se dressent les fantômes de votre jeunesse.
où les images des tendresses mortes vous hantent, où l'on entend davantage les mystérieuses confidences des choses, où l'on écoute mieux parler son âme. Il entrera dans le jardin désert envahi de ronces et de plantes sauvages, choisira le sentier solitaire. N'avoue-t-il pas, du reste, qu'au printemps embaumé de a l'arôme des lilas ou des roses nouvelles » et à l'été versant « une ardeur taciturne », il préfère l'automne, « mois des fruits lourds et des graves pensées »? Seul, l'automne le rassérène et suscite l'éveil de son génie.
En effet, Guérin paraît ignorer la fougue de l'été et le réveil du printemps. Il ne célèbre guère la nature active et féconde. Elle ne l'attire pas, et il aurait sans doute manqué de la violence nécessaire pour l'exprimer. Par contre, il excelle à nous donner l'impression presque physique des crépuscules et des journées d'arrière-saison. Non seulement ses dons d'observateur le servent ici et il note avec une scrupuleuse précision les choses essentielles, mais il use d'un rythme traînant et languissant, de répétitions habiles, de calmes images, de sereines
comparaisons qui nous communiquent le frisson dont il tressaille. Il y a une jouissance vraiment exquise à regarder ces fins paysages décrits par Guérin ; on dirait que sa tristesse les voile et les adoucit encore. Nous revoyons les matins d'octobre couverts d'une brume légère, avec le blanc jardin miroitant au soleil et les arbres chargés des multiples et délicats dessins du givre. Il semble que nous suivons le poète lorsqu'il s'en va « sur le chemin sonore du coteau » où l'on entend « le tintement voilé des cloches de la plaine » et les bruits furtifs des bêtes fuyant dans la forêt voisine. Près de lui nous écoutons venir le soir qui ferme les roses et caresse les ramiers roucoulants, le doux soir qui « attriste l'adieu du soleil sur les tuiles » et qui « mêle les voix claires aux robes blanches ». ISous sentons descendre le repos et l'immense paix nocturne nous pénétrer dans le jardin pensif oii il nous a conduits, ce jardin où frissonne un jet d'eau et dans lequel des couples amoureux se parlent à voix basse. Quand Guérin évoque le soir et l'automne, il trouve des accents ineffables, et son art tient du sortilèg-e. On en
jugera par ce début d'un poème du Cœur Solitaire :
Ce soir après la pluie est doux ; soir de septembre
Si doux qu'on en voudrait pleurer, si plein d'abeilles
Qu'on fuit tout défaillant la pénombre des chambres.
C'est un soir de septembre un peu triste et c'est veille
De dimanche, et c'est l'heure où ceux de la maison
"N'iennent s'asseoir parmi les roses du perron.
C'est un soir de septembre et veille de dimanche.
On se tait ; la maison et les roses sont blanches.
L'automne, enlumineur silencieux et lent,
A déjà sur les murs rougi la vigne vierge.
La brise aux doigts furtifs fait trembler de l'argent
Sur la feuille, paupière agitée, et sur l'herbe ;
Avec l'angélus grave et résigné chemine
Le multiple retour, au lointain, des clarines ;
Des chariots de foin oscillent sur la route ;
Les peupliers d'or clair frémissent ; on écoute
Retomber le marteau sur le contre-heurtoir,
Et le plaintif appel des mendiants du soir.
Les fleurs lasses se font jdIus lourdes sur leurs tiges ;
Une étrange langueur, souffle à souffle, voltige
De l'aïeule, songeuse à cause de la mort,
A la vierge, pensive à cause de l'amour.
Nul ne parle ; la chair s'inquiète ; le jour
Impalpable s'efTace et fond, comme un accord
Expire... Et la nuit monte, hélas ! au cœur des hommes.
Est-ce à dire que cette nature dolente en conformité avec les goûts et les aspirations de Guérin lui apportait un réconfort? Y puisait-il
une sorte d'amère douceur ? Y découvrait-il cette sympathie secrète qui endort les âmes blessées? Pouvait-il enfin lui accorder une tendresse triste et résignée parce qu'il la croyait semblable à lui?
Non, l'auteur du Semeur de Cendres était trop clairvoyant pour avoir ce demi-bonheur. La nature est perfide sous ses séductions, et il le savait. Lorsqu'elle paraît maternelle, lorsqu'elle s'harmonise à notre joie ou à notre désespoir, elle poursuit encore un autre rêve que le nôtre. Elle garde son secret, et nous avons beau l'interroger, nous ignorons tout de « l'obscur travail des germes » et des lois immuables qui la régissent. La nature qui demeure nous regarde, indifférente, nous qui passons. Elle tressaille de l'effort prodigieux des éclosions, frémit de son renouvellement incessant, assure ses fonctions sans nous, malgré nous, et, robuste, féconde, éternelle, se joue de nos peines infimes, sourit des petits drames qui bouleversent les cerveaux humains. La nature s'absorbe dans sa joie, peu soucieuse des cœurs privés de tendresse, des deuils et des larmes, insensible à notre ferveur,
méprisant notre admiration. Elle est aveugle et brutale ; elle nous dupe, nous ment et nous trahit; elle est la marâtre.
Le poète alors s'éloigne d'elle, le cœur gonflé de haine et d'amertume. La nature ne sait pas distraire son inquiétude ni l'alléger, et elle ne peut même pas être la sœur compatissante de sa rêverie mélancolique. Il accuse et maudit, comme Vigny, le dédain des choses, car il faut toujours en revenir à Vigny quand on parle de Guérin. Rappelons-nous les vers de la Maison du. berger :
Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre Qui ne peut remuer le pied de ses acteurs.
Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine,
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre
A côté des fourmis, les populations,
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre.
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.
Mon printemps ne sent pas vos adorations. »
Écoutons, maintenant, Guérin :
Mais la Nature avec orgueil poursuit son rêve : Elle n'alliera pas notre sang à ses sèves.
Le jeune avril, le bel été, le vieil automne
Mènent leur ronde autour du linceul de l'hiver
Sans savoir qu'ils font naître, aimer et souffrir l'homme.
Dans sa joie égoïste et pleine, l'univers
Reste sourd au désir fraternel de la chair...
La Nature, d'un geste ennuyé de marâtre. Écarte notre soif de ses larges mamelles. Elle va ; nos amours, nos rêves et nos peines Étendus à ses pieds craquent comme les faînes Éclatent sous les pas indifférents du pâtre.
Cette indifférence de la nature, Guérin s'en est plaint maintes fois avec une farouche âpreté. C'est qu'il aimait les plaines, les bois, la terre et le ciel, les aspects nombreux et changeants des saisons. Il les aimait au point de leur demander la délivrance de son tourment quand il sentait le besoin de Dieu. Il aurait voulu que la nature tant adorée par lui et qu'il avait si souvent regardée et dépeinte comblât tout ensemble son cœur et son esprit. M. Paul Delior l'a très bien vu', l'auteur du Cœur Solitaire fut porté à l'accommodement du panthéisme
1. Charles Guérin et la poésie philosophique. Mercure de France, i" décembre 1907.
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par son amour de la nature. « Il l'avait observée, dit-il, avec une si minutieuse tendresse! Comment n'en serait-il pas venu à la mettre au rang des Dieux I 11 se laissa séduire avec complaisance ; c'était là un Dieu qu'il pouvait aimer, et qu'il croyait enfin saisir. »
Les hymnes panthéistes sont nombreux dans le Cœur Solitaire et le Semeur de Cendres, et nous y découvrons un Guérin exalté, frémissant, joyeux, soulevé d'enthousiasme par les fêtes de la lumière, des arbres et des plantes que nous ne retrouvons nulle part ailleurs. Son ivresse est aussi violente que passagère. 11 aspire passionnément à se fondre dans le vaste univers « qu'on voudrait croire Dieu » ; il sent brûler « le corps en amour de la terre » ; l'air et les rumeurs le grisent ; il s'enivre à pleurer « de l'arôme charnel d'une rose » ; vibrant écho, il souhaite répercuter les bruits les plus ténus. Le sang bouillonne dans ses veines ; la création entière vit en lui, et il voudrait se dissoudre en elle. Il désire de toutes ses forces
Tressaillir au printemps nouveau, pousser des feuilles, Être la brume, l'eau du puits, le fruit qu'on cueille. Vivre enfin, sans se voir vivre I
Et il implore :
Puissante mère.
Prends-moi, terre des morts, terre des blés, ô terre I Mêle mon corps vivant à ta grande poussière.
De même, il chante un vibrant après-midi de juin qui le plonge « dans une extase heureuse et confuse ». La terre est chaude; l'air est en feu ; des vols de papillons zèbrent l'espace ; de rampantes fourmis processionnent ; on entend vibrer des moucherons ; la taupe « aux mains de vieil ivoire » creuse son trou ; les foins embaument. Et le poète, ayant décrit le paysage avec la merveilleuse précision qui lui est habituelle, sent toute l'énergie, toute l'allégresse, toute l'activité de la nature le pénétrer :
Arôme, onde et rayon, et lumière et rumeur. Il rêve qu'il retourne au réservoir des forces, Qu'il n'est, substance unie aux changeantes écorces, Qu'un atome de Pan pour une heure incarné. Et l'homme, ivre de Dieu, s'irrite d'être né.
Mais, ici encore, Guérin aura tenté un efifort inutile et sa fièvre tombera bientôt. La nature qui l'a transporté, un moment, ne tarde pas à l'effrayer. Il redoute d'abdiquer sa person-
nalité. N'est-ce pas sa gloire et son orgueil, à lui artiste, d'être différent des autres et de vivre solitaire? Il doit rester le froid et scrupuleux miroir
Qui reflète un instant midi, l'aube et le soir,
Sans que son eau profonde en soit jamais troublée.
S'il ne prend pas garde, il ne tardera pas à pleurer « son âme que le vaste univers aura bue ». Guérin nous dit sa crainte :
Mure comme un caveau ta cellule, poète ! Veille avec ta pensée et les livres des morts, Crains de porter ton rêve et tes pas au dehors. Car le dieu formidable et souriant t'y guette.
0 Pan, but éternel de ton propre désir, Malheur à l'insensé qui cherche à te saisir 1 Ton impassible rêve est sourd à sa prière.
L'exaltation du poète diminue ; son ivresse se dissipe. La vérité s'impose à lui, et la vérité, c'est l'impassibilité ou l'hostilité des choses. La nature ne lui a pas donné ce qu'il en attendait ; elle n'a pas tenu ses promesses. Guérin a été complètement déçu par elle.
Rebuté de la nature, l'auteur du Semeur de Cendres se tourne vers la femme. L'amour lui procurera-t-il le repos du cœur et l'équilibre de l'esprit?
Nous venons de constater que, sachant sentir la nature, la comprendre et l'exprimer, Guérin n'a pas pu jouir d'elle et y trouver, sinon le bonheur, du moins le calme. Il en sera de même au point de vue de sa vie sentimentale.
L'amour va lui donner, croirait-on, une félicité ininterrompue, une ivresse de toutes les minutes, tant il réunit, poussées à leur perfection, les aptitudes et les qualités de l'amant. Mais non. Et pourtant, quoique capable de protéger, de diriger et de consoler, il est tendre, délicat, intuitif, d'une sensibilité aiguë plus féminine que masculine. Flattant le goût de la maternité qui sub-
siste chez la plupart des femmes, il demande, pareil à un enfant, que l'on berce sa peine, mais, l'heure d'après, énergique et robuste, il soutient la douce créature qui défaille en ses bras et lève vers lui un visage bouleversé de désir. Il se montre dévotieux et reconnaissant, — avec quelle ardeur délicate, contenue et constante ! — de la tendresse qui lui est accordée. Il est doué de cette mélancolie plaintive, de cette gravité passionnée qui n'attirent pas tous les cœurs, mais qui retiennent invinciblement ceux qu'elles attachent. Il garde, sans réussir à l'épuiser et en l'exprimant sous mille formes charmantes, l'émerveillement perpétuel qu'inspirent les regards, la parole, le sourire de celle que l'on a choisie et dont les femmes ont raison de s'enorgueillir parce qu'elles y vérifient à chaque instant la puissance et la durée de leur séduction. Nul ne contemple avec des yeux plus soumis et plus caressants le visage et le corps de l'élue ; nul n'est plus sensible à la pureté de ses lignes, à l'harmonie de ses mouvements, au rythme de ses gestes. Il prononce les paroles que l'on attend ; il observe le silence que l'on souhaite. Enfin, —
et surtout, — Guérin a le mérite essentiel d'un amant : il aime à aimer. A toute heure et en tout lieu, l'idée de l'amour le hante, la femme lui est une obsession constante, une présence magnifique et douloureuse.
Digne d'inspirer l'amour, l'inspirant en effet, en éprouvant tous les raffinements et toutes les délices, Guérin ne sera pas encore heureux et rassasié ni délivré de son inquiétude.
Il aime à aimer, ai-je dit. La douleur et l'amour sont les thèmes essentiels de ses poèmes. A chaque page de ses livres ce cœur solitaire se lamente, crie son « immense fureur d'aimer et d'être aimé », appelle celle qu'il espère et demande à s'endormir « d'un doux sommeil, d'un long sommeil » avec des mains de femme sur son front. Depuis le jeune Adam regardant, extasié, Eve « large fleur de chair épanouie » qui sommeille près de lui et qu'il ose flatter « d'une main maladroite », jusqu'à Jenny, l'ouvrière, triste, le soir, dans sa mansarde oiî nulle tendresse ne l'a visitée, tout, pour Guérin, attend et désire l'amour. Elles attendent l'amour ces jeunes filles qui s'accoudent au balcon, à l'heure
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du crépuscule, enlacées deux à deux, angoissées d'un trouble inexplicable et pareil et qui ont peur des mots qu'elles prononcent parce que l'amour s'y cache, et qui voudraient pleurer parce qu'un désir ravissant émeut leurs jeunes seins. Elles désirent l'amour ces vierges de vingt ans rieuses et joueuses qui sont venues dans le verger cueillir et mordre de leurs dents éclatantes les cerises de juin, ces vierges si jolies « sous le balancement léger des grands chapeaux >) et qui, demain, devenues femmes, soumises à la douce et torturante loi, ayant peut-être déjà soupiré et pleuré, connaissant le grand mystère, retourneront avec de beaux enfants dans ce même verger. L'amour les guette, ces deux fiancés qui s'enivrent d'un trop long baiser et s'éloignent défaillants de l'odeur violente des tilleuls voisins. L'amour l'attend, ce bambin insouciant qui déchire les roses du jardin, en éparpille les feuilles, et puis cherche un jeu nouveau. Demain il rêvera « devant la fleur au sein nacré », et son cœur, pressentant la femme, sera déchiré par le parfum des pétales qu'il jetait jadis. Ainsi l'idée de l'amour revient à tout instant dans l'œuvre de Guérin.
L'amour... c'est lui qui le délivrera de son doute et de son mauvais orgueil. Qu'une femme paraisse aux moments d'impuissance et d'incertitude, de haine et de colère, qu'elle vienne, tendre et ignorante, offrir l'éternel asile de ses bras à l'éternel enfant que reste l'homme, et celui-ci, se réfugiant contre la bonne visiteuse, frémira, éclatera en sanglots, soudain calmé et consolé. L'amour... c'est lui qui l'empêche de goûter le repos nocturne et l'étreint à la gorge d'un souvenir u vivant et si profond qu'on en voudrait mourir », c'est lui qui fait tressaillir d'un même frisson, à la même heure, tous les êtres, c'est lui qui rôde insidieux, à la fin du jour, lorsque le poète refuse « d'ouvrir aux Passions qui frappent à la porte » et veut prier :
Souilles, voix... On croyait écouter Dieu qui parle. Quand le seul vieil instinct charnel, hélas ! chuchote. Le soir est plein de bras ouverts, de lèvres chaudes, D'yeux trop grands qu'on voudrait fermer avec des larmes.
L'herbe ondule au vent, l'eau bruit, et de la cime Aux branches basses, l'arbre éperdu balbutie Des mots que le désir secret de l'homme achève.
Le désir de l'amour ne cesse pas d'accompagner Guérin. La seule chose qu'il redoute c'est de
rentrer, à la fin de sa vie aventureuse, dans une maison déserte, et là, devant le pauvre feu rallumé, de connaître « l'horreur de n'être pas aimé ». Aussi quelle ferveur prend son imploration I Comme il accueille celle qui répond à sa plainte anxieuse 1
C'est donc toi, mon désir, ma vierge, ô bien-aimée ! Faible comme une lampe à demi consumée Et contenant ton sein gonflé de volupté. Tu Aiens enfin remplir ta place à mon côté. Tu laisses défaillir ton front sur mon épaule, Tu cèdes sous ma main comme un rameau de saule. Ton silence m'enivre et tes yeux sont si beaux, Si tendres, que mon cœur se répand en sanglots. Toi vers qui je criais du fond de ma détresse. Sœur, fiancée, amie, ange, épouse, maîtresse. C'est toi-même, c'est toi qui songes dans mes bras I Te voici pour toujours mienne, tu dormiras Mêlée à moi, fondue en moi, pensive, heureuse. Et prodigue sans fin de ton âme amoureuse !
Cette tendresse si souvent convoitée, Guérin la rencontra. Nous ignorons les circonstances de sa passion, et nous ne savons pas davantage le nom de la femme qu'il aima. A quoi bon être renseignés, et faut-il vraiment, comme on s'y attache depuis quelque temps, connaître l'adresse, la famille, les parentés, les robes et les
habitudes de l'amante qui inspira à un poète de beaux vers de joie et de douleur pour admirer ces vers ? L'auteur du Cœur Solitaire ne nous raconte pas son aventure sentimentale ; il ne nous fait pas de confidences directes, mais ses trois recueils contiennent un grand nombre de poèmes chargés d'allusions ou adressés à son amie inconnue. Nous pouvons donc, sans être indiscrets ou téméraires et sans injurier la mémoire de Guérin, risquer les hypothèses que ces poèmes paraissent justifier.
Son amour fut un pauvre amour inquiet, traqué et pourchassé. Ils se voyaient en tremblant, et la pensée de la séparation prochaine, du départ inévitable, des adieux avec les mots dont on essaie de se duper l'un l'autre et qui mentent si mal, leur interdisait de goûter la fugitive joie d'être réunis. Ils ne dénouaient pas leur étreinte dans le délicieux apaisement, mais dans la stupeur et l'angoisse d'avoir épuisé déjà le temps mesuré à leur ivresse. Leurs silences étaient trop chargés de pensées, et ils avaient peur de les briser. Des larmes amères trempaient leurs baisers; ils tentaient de se témoigner une
Taillance dont leur misérable cœur n'avait pas le courage, et ils n'osaient plus sourire quand leurs regards se rencontraient.
Hélas ! ils étaient de ces amants qui se cachent, qui comptent les heures, qui frémissent au moindre bruit, se retournent, anxieux, durant leurs promenades, et se quittent, oppressés d'une silencieuse douleur, comme des étrangers s'en vont, chacun, vers leur destin, après une brève entrevue. Ils étaient de ceux-là qui doivent s'en remettre au hasard du soin de leur bonheur, qui se rejoignent sournoisement ainsi qu'on vole et que la vie sépare sans qu'ils aient le droit de maudire la vie ou le pouvoir de lutter contre elle. Ah 1 ces tendresses mêlées de mensonges, oii les amants sont aussi des complices et où la ruse avilit la beauté de l'amour, qu'elles sont chèrement, durement expiées I Les infortunés qui les nouent s'infligent à eux-mêmes leur châtiment. Ils ne connaîtront jamais la douceur d'installer un foyer et d'y couler de calmes jours, avec des enfants jaseurs. Tout ce qui assure la durée et la sécurité d'un sentiment profond, tout ce que réclament notre cœur et noire ins-
tinct leur est interdit. Et Guérin, ayant fait ce rêve d'un abri rustique, d'une blanche maison enguirlandée de lierre et de jasmin, et d'un jardin « sonore de bruits d'eaux vives et d'oiseaux », est obligé de dire : « Nous rêvons quand il faut vivre, ô mon amie. » Il ne saura point (( ce qu'un sage amour contient de paix ». Il ne s'endormira pas, chaque soir, plein de gratitude et de confiance, auprès d'une compagne heureuse et lasse. Combien de fois n'a-t-il pas exprimé, sous d'autres formes, sa torture :
Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte ; Mais un mur entre nous suit le même chemin. Hélas I et l'on ne peut, tant la crête en est haute. Se voir ni se donner la main.
Quand l'étoile du soir, pour nous triste à voir poindre. Réunit les amants heureux dans le repos, Nous n'avons, vainement avides de nous joindre. Rien à nous deux que nos sanglots.
Mais une brèche enfin s'ouvre dans la muraille. On s'élance, les bras tendus, éperdument. Et les noces ont lieu sur un lit de broussaille Où l'on souffre encore en s'aimant.
Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière. Ensemble, tendrement l'un sur l'autre appuyés Pour ne faire à jamais qu'une seule poussière Et qu'une ombre unique à nos pieds ?
Nous comprenons l'envie secrète de Guérin devant ces amoureux qui se rejoignent, le soir, leur besogne terminée, à l'angle des rues et s'éloignent, furtifs, dans l'ombre. Ils sont pauvres sans doute; ils ont peiné tout le jour, mais cette heure qui les réunit et entrelace leurs doigts le prive de son amie, et l'adieu échangé, après le dernier baiser, après les soupirs qu'il refoule et la grimace de douleur qu'il dissimule en essayant d'être fort, tandis qu'elle part très vite et se perd dans le crépuscule, il la suit des yeux, accablé de détresse, le cœur inerte, se sentant seul sur la terre.
Attentes douloureuses, brefs revoirs, séparations impatiemment supportées, regrets stériles, fureurs jalouses, solitude qu'il faut distraire par les voyages, lettres qu'on lit vingt fois parce qu'elles endorment votre chagrin et parce que l'on veut y découvrir ce que l'autre ne dit pas, telle fut sa vie d'amant malheureux.
Ils réussissaient à s'échapper ensemble, rarement. Ils pouvaient quelquefois dérober un peu de temps « au sévère devoir prescrit par la raison ». Alors ils savouraient avec une âpre pléni-
tude le répit accordé, oubliant leurs communes misères, presque heureux d'avoir la liberté de contempler le même horizon durant une ou deux journées. C'étaient des promenades dans les chemins creux, sur les coteaux que dore l'automne et où l'on écoute respirer la nuit; c'était le repas que l'on prépare en chantant et auquel l'on oublie de toucher quand les mains, les voix et les âmes se sont unies a dans l'ardeur d'une même prière » ; c'étaient les soirées, étroitement serrés en face du feu mourant, les longues haltes à la fenêtre oij l'on s'accoude « pensifs après la volupté », les voyages où l'on s'enivre (( d'être deux, d'être seuls, de pouvoir étreindre un peu déjà son rêve et se sourire », la vieille auberge, dans la montagne, qui vous reçoit, l'ombre propice de la chambre, le calme, la solitude, la muette exaltation d'un long désir, la blancheur nuptiale du lit...
Mais le reste du temps, le poète supporte des remords et des tourments doublés de ses tourments et de ses remords à elle. Pendant qu'elle mène la vie factice de Paris, du Paris d'hiver boueux et pluvieux, qu'elle court, sans plaisir,
de bal en bal où d'autres la tiennent et caressent des yeux sa gorge nue, pendant qu'elle soufTre loin du très cher absent, celui-ci, la rage, le désespoir et la jalousie au cœur, s'enferme, des semaines entières, dans un petit village de Provence, et là, perdu, isolé dans sa chambre éclairée de l'incertaine lueur d'une bougie, il écoute la grondante rumeur des flots, les clameurs désordonnées delà tempête, les bruits furieux du vent répondre à ses regrets, à ses sanglots et à ses cris de détresse. Ou bien, il voyage. Il est ce voyageur qui traverse les villes et ne les voit même pas, qui va, obsédé d'une pensée unique et le regard fixe, vers un but qu'il ignore. II nous dit :
Que m'importe la ville où je me trouve ici ?
J'ai pris le train pour fuir mon cruel vieux souci...
Tout ce que l'âpre amour qui me domine entraîne De désir et de doute et d'espoir et de haine Bouillonne en moi sans fin comme un ferment impur...
Guérin ne parvient pas à oublier. Il travaille, et la chère image s'accoude au bout de la table d'étude ; il se promène, et le bien-aimé fantôme
chemine pressé contre lui, dans la forêt où l'on pleure librement, sous les pins maritimes où il écoute s'écrouler les vagues, sur la montagne qu'il a gravie, à la campagne « au temps où le blé mur ondule ».
Elle, là-bas, se lamente. Quand vient la nuit et qu'elle s'est tristement dévêtue, quand elle a considéré au fond du grand miroir son corps inutile, dans cette chambre où les objets lui évoquent les heures ardentes et douloureuses de leur amour, ayant pleuré, elle écrit :
Encore un jour vécu pour rien!
Mon bien-aimé, ce temps précieux, notre bien,
Se perd dans ton absence à des choses petites.
Jusqu'à ce soir j'ai fait des courses, des visites,
Reçu des gens. Je suis dans un vrai désarroi.
Et très lasse. La vie est affreuse sans toi.
Seule à présent, au coin du feu je reste assise.
Pieds nus et n'ayant plus sur moi que ina chemise.
C'est le tardif instant, dès l'aube réclamé,
Où mon cœur peut se fondre en toi, mon bien-aimé>
Je t'étrcins fervemment de toute ma pensée,
Ton amour m'environne et me tient embrassée
Et me réchauffe mieux que l'ardeur du foyer.
Que n'es-tu là, mon tendre ami, pour me saisir. Pour respirer le souffle ardent de mon désir Et m'emportant, muette, heureuse, inanimée. Me faire sangloter et mourir d'être aimée ?...
Elle aussi voudrait être rassurée. Ame, corps et pensée, il la possède toute : même absente, elle est auprès de lui ; mais ne se lassera-t-il pas à la fin des jours amers qu'il a connus par elle, et son cœur inconstant ne choisira-t-il pas quelque amie moins lointaine et plus libre? Agenouillée dans le coin obscur d'une église, son front brûlant dans ses mains, elle exhale sa peine, gémit de désir, laisse couler ses larmes, se repaît de son amertume et demande, malgré son amour auquel le destin s'oppose, la force de remplir les devoirs d' « une existence ingrate et plus lourde à chaque heure ». Et puis elle souhaiterait tant qu'il écartât les doutes qui Tout souvent blessée, qu'il se souvînt davantage des preuves d'afTection qu'elle lui a prodiguées, qu'il comprît qu'une tendresse obstinée et fidèle, quoique lointaine, le veille et assiste à son labeur, qu'il ne souifrît pas 1
Ses efforts sont vains. Aux heures du revoir, il l'aborde, le regard chargé de soupçons ; ses fureurs jalouses éclatent ; il se forge d'absurdes chimères ; elle lui inspire presque de la haine ; il la croit menteuse et coquette et perfide, fré-
mit de rage et d'angoisse en évoquant de torturantes images; les mots d'insulte sifflent; il la menace, se rue sur elle, à demi fou ; il rabaisse et dégrade leur amour. Il faut le triste et « suppliant maintien » de la misérable femme, toute sa patience, sa douceur et sa résignation pour ramener la confiance et la sécurité sur le visage bouleversé du poète.
Cet amour violent, atroce et délicieux, coupé de séparations, interrompu par des ruptures, renoué ensuite, dura très longtemps. Il inspira à Guérin quelques-uns de ses plus beaux poèmes. Ayant quitté son amie et croyant ne jamais plus la revoir, il écrivait :
Maîtresse, tendre et noble amie au pur visage
Qu'un sévère destin me ravit sans retour.
Si quelque triste et doux hasard t'apporte un jour
Ce livre d'un enfant prématurément sage
Où je pleure le temps, hélas ! de notre amour,
Où, fidèle et pieux souci, dans chaque page
J'évoque à mes yeux seuls ton invisible image,
L'ayant lu, ferme-le pour toujours. Dis-toi bien
Que tu ne viendras plus, confiante et paisible,
Bercer pour l'endormir, ton cœur contre le mien...
Recueille-toi, regarde en arrière, revois Les jours évanouis comme une troupe ailée; Revois le lac au pied des monts, les prés, les bois.
Et ma vie à ta vie étroitement mêlée ; Notre chambre d'amour sur la mer et les soirs Où la fenêtre ouverte au milieu des murs noirs Découpait dans l'azur une baie étoilée.
Embrasse d'un coup d'œil d'adieu notre bonheur. Tout ce passé d'hier qu'il nous fut doux de vivre ; Et puis, dans ton nouveau foyer, brûle mon livre, Et m'écartant malgré toi-même de ton cœur. Rejetant le linceul sur la volupté morte, Détourne ton espoir de la terre : Sois forte.
Résigné, mais non consolé, il l'imaginait souvent dans ses nuits sans sommeil, aux heures de lutte et de souffrance. Il la revoyait toujours compatissante et bonne :
J'imagine souvent ta maison ; je t'y vois Usant dans le devoir une âme encor fervente ; Je reconnais ton bruit de pas; j'entends ta voix Tendre et grave donner un ordre à la servante.
Ce soir, le jeune avril te gagne à sa douceur. Tu te souviens, l'amour envahit ta mémoire ; Et sentant tes genoux faiblir avec ton cœur. Tu cesses de plier ton linge dans l'armoire...
Certes, une liaison de ce genre, — et nous devinons les motifs qui contrarièrent les amants, — n'était guère favorable à rassasier l'âme inquiète de Guérin au point de ne lui laisser plus rien à désirer et de calmer son cœur épris d'un
hautain idéal, mais nous commettrions une grande erreur en attribuant son mécompte aux difficultés qui traversèrent sa passion.
Les innombrables façons d'aimer se résument toutes en deux modes opposés et irréconciliables. Il y a les amants qui s'abandonnent, et il y a ceux qui veillent ; il y a les amants qui acceptent l'amour avec gratitude et allégresse comme un merveilleux bienfait, et il y a ceux qui le subissent avec crainte et tremblement comme une nécessité redoutable ; il y a les confiants, ceux qui ne raisonnent pas, les heureux, et il y a les jaloux, ceux qui gardent leur perspicacité, les malheureux.
Les premiers portent en eux leur tendresse telle une vivante vérité qui affermit leur vouloir et exalte leur sensibilité ; ils ont la joie paisible, la force tranquille qui imposent à ceux qui les rencontrent le respect et, souvent, l'envie ; on sent qu'une invisible présence les veille, les protège et les dirige ; on sait qu'ils atteindront le but qu'il leur a plu de choisir parce qu'ils y vont en toute confiance, et que régner sur les hommes, s'emparer d'eux et les dominer n'est
rien pour celui qui possède déjà le cœur d'une femme, pour celui qui est sûr de la main qui le guide et du cœur loyal contre lequel il oublie, chaque soir, la fatigue de son effort ; on devine que ni la haine, ni les méchancetés, ni les bassesses qui rampent ne peuvent les atteindre parce qu'ils regardent trop haut et droit devant eux, parce qu'ils auront toujours des bras où se réfugier, de douces lèvres qui boiront leurs larmes, des mains adroites à panser leurs plaies. Ces amants sages et fidèles, qui se donnent tout entiers et pour toujours, ignorent le mensonge et ne soupçonnent pas l'hypocrisie. Peut-être n'ont-ils pas découvert, peut-être ne sentent-ils pas ce qu'il y a d'inépuisable et d'illimité dans l'amour, mais leur amour leur suffit. Il est calme et fécond. Il les engage à la confiance, à la bonté, à la sympathie. A cause de leur amour, ils s'avancent dans la vie, vers la conquête, sans prendre garde à la ruse, à l'embûche et à la traîtrise ; à cause de lui ils font l'aumône, sourient aux autres amants et aux petits enfants, goûtent l'accueil de leur foyer, remercient Dieu d'un rayon de soleil, d'une
fleur épanouie, d'une limpide journée de printemps, et toutes les joies ignorées des autres hommes leur sont les motifs d'un perpétuel enivrement.
Les seconds, les amants inquiets, ne puisent dans leur amour ni énergie, ni sécurité, ni grandeur. Il est pareil à une petite lumière brillante dans la nuit, sur laquelle ils veillent sans cesse, qu'ils protègent avec des soins jaloux et qu'ils redoutent de voir vaciller ou s'éteindre. Il est pareil encore à un trésor qui leur est offert et qu'ils enfouissent de leurs propres mains au lieu de le dépenser libéralement et d'en tirer les joies permises et promises. Leur richesse est là dans la terre ; pleins de méfiance, attentifs au moindre bruit, soucieux au moindre éveil, ils la gardent et n'obtiennent qu'un tourment continuel de ce qui devrait leur procurer l'allégresse et le plaisir. Ils n'osent pas s'approcher de ce beau feu clair, de ces flammes jaillissantes qui brûlent pour eux, et s'y réchauffer. Loin de puiser dans la tendresse qu'on leur accorde la foi et la force, ils doutent et hésitent. Leur amour ne les mène pas à la victoire et à la con-
quête, il les paralyse ; il ne les transfigure pas, il les diminue ; il n'épanouit pas leurs facultés d'action et de pensée, mais les resserre stérilement autour d'un vain objet. La femme qui les a choisis n'est pas, en même temps que l'amante, l'amie et la compagne, elle est l'enfant faible et peureuse qu'il faut garder contre ellemême et contre les autres. Ils ne s'endorment pas confiants sur l'épaule de leur maîtresse, mais guettent le sommeil de celle-ci. L'avenir les épouvante, ils sont inquiets du passé et ne s'abandonnent pas à la sécurité du présent. Leur esprit aux aguets s'empare avec frénésie de ce qui flatte sa manie jalouse ou sa secrète convoitise, et il y revient par de subtils détours quand bien même on lui offrirait les plus sûres garanties. Ils ne sentent pas leur joie si elle n'est pas accompagnée de souffrances ; ils veulent que des larmes brillent dans les yeux lorsque les lèvres sourient ; ils refusent ce qu'on leur donne et cherchent en deçà ou au delà. Leur bonheur est étendu à leurs pieds comme un beau lac immobile, mais leurs yeux se fatiguent vite de l'onde calme, et ils jettent les
pierres qui la troubleront, quitte à la vouloir paisible de nouveau, l'instant d'après. Maeterlinck parle quelque part de notre pauvreté et de notre misère à tous devant les gens qui s'aiment simplement. Les amants inquiets sont ces pauvres là.
Ne nous le dissimulons pas, Guérin était un amant inquiet. Nous connaissons trop déjà son caractère pour hésiter là-dessus une minute. S'il avait pu aimer en toute tranquillité, sans alarmes, soyez certains que cette tendresse l'eût vite fatigué ou bien qu'il se fût ingénié à la compliquer. Les sanglots, les reproches, l'amertume des séparations, l'ivresse des revoirs de sa crise sentimentale correspondent à sa prédilection pour l'automne, le crépuscule, les bois déserts, quand il demande à la nature d'être propice à sa tristesse. Il recherche, d'instinct, les aspects douloureux et pathétiques des êtres et des choses. Dois-je le répéter, ce poète n'était pas simple ; il aimait, avant tout, à se regarder vivre et souhaitait surtout ce qui sollicitait violemment sa sensibilité. Dans ces conditions, il ne pouvait pas s'accommoder d'un amour sans heurts, sans
contrastes, sans épisodes et qui ne le mît pas constamment en face de lui-même, tour à tour angoissé, calme, irrité, voluptueux. « La volupté, dit-il, nourrit pour fille la tristesse. » Guérin était un sensuel triste et il n'a chanté éloquemment son amour que parce qu'il y a trouvé amertumes et déboires.
Il est vrai, néanmoins, que nous découvrons, en feuilletant ses œuvres, plusieurs croquis que n'endeuille nulle mélancolie et où il célèbre les charmes de la bien-aimée. Encore qu'il nous fasse rarement entendre cet accent, il sait montrer son amie s'accoudant, le matin, au balcon et en fleurissant, pareille à une rose blanche, les vieilles pierres. Il se réjouit de la voir marcher souriante, « les seins hauts et formant de ses deux bras levés les anses d'une urne invisible ». Rien non plus n'assombrit ce gracieux poème où il compare les cheveux de sa maîtresse à l'ambre, au seigle mûr, au u miel plein de lumière », cheveux brillants comme des torches, si longs que la dernière boucle vient caresser les roses de ses talons et qui, dénoués et répandus, font à la forme chérie « un large
berceau de soleil ». Il se plaît également, en un badinage aimable, à comparer les deux rivales, sa muse et son amie. Hier, celle-ci était jalouse du travail du poète et pleurait « silencieuse et sans vouloir être calmée », inquiète des mots parlant de leur amour. A présent, elle ne craint plus qu'il se laisse divertir par le labeur. Que pourraient les Muses contre elle ? Ce qu'elles donnent passe-t-il en douceur le miel de son baiser? N'oppose-t-elle pas à leurs vains fantômes ses yeux où resplendit une âme soumise, son sang qui asservit la chair de son amant» toute sa triomphante jeunesse? Et, mutine, câline, elle entoure de ses bras frais le cou du poète, se frôle contre lui, hausse son corps svelte et lui mord l'oreille. Enfin nous lisons ces vers d'une fougueuse ardeur :
Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre»
Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.
Je te respire avec ivresse en caressant.
Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile.
Ton corps flexible et plein de jeune bète agile.
La lumière étincelle à tes cils, et le sang
Peint une branche bleue à ta tempe fragile.
La courbe qui suspend à l'épaule ton sein
Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.
Mais le poète est plus à son aise s'il conduit son amour souffrant dans la nature souffrante de l'automne et de l'hiver, s'il chante sa tendresse troublée et qui doit se cacher dans le trouble crépuscule et l'ombre du soir. Ce sont les heures et les saisons qui lui conviennent le mieux, et il les choisit de préférence, sûr d'atteindre au plus haut point de sa douleur et de son amour en exaltant l'une par l'autre, et de pousser son émotion à un degré sublime.
Il devient inimitable quand il note la honte heureuse de la femme appuyant son front sur le sein de son amant, la docilité craintive et timide de celle qui va se donner, la confusion rougissante, les sourires incertains et les dernière résistances d'une pudeur qui désarme, quand il peint la volupté assourdie d'une secrète angoisse, l'étreinte fervente dans le décor d'un nocture jardin plein de rumeurs et d'odeurs légères, quand il exprime ce qui rend le plaisir pensif, traître et décevant. Son art tout en nuances et en délicatesses, riche d'images nombreuses, habile à aménager le cadre voulu et à créer une atmosphère languissante, retenu dans l'expression non moins
que dans la pensée, se prête étonnamment à ce genre d'évocations :
Encore un peu ta bouche en pleurs, encore un peu Tes mains contre mon cœur et ta voix triste et basse ; Demeure ainsi longtemps, délicieuse et lasse, Auprès de moi, ma pauvre enfant, ce soir d'adieu.
Les formes du jardin se fondent dans l'air bleu. Le vent propage en l'étoufTant l'aveu qui passe ; L'heure semble éternelle au couple qui s'enlace, Et l'ivresse de vivre unit les chairs en feu :
Ah I qu'il nous faut souffrir, ce soir, ma bien-aimée !
Il écrit encore :
Je te devine proche au feu de ton visage. Ma tempe en fièvre bat contre ton cœur battant, Et, le cou dans tes bras, je frissonne en sentant Ta gorge nue et sa fraîcheur de coquillage.
Écoute au gré du vent la glycine frémir.
C'est le soir; il est doux d'être seuls sur la terre.
L'un à l'autre, muets et faibles de désir.
D'un baiser délicat tu m'ouvres la paupière ; Je te vois, et, confuse, avec un long soupir, Tu souris dans l'attente heureuse du mystère.
Quoi qu'il en soit, nous savons maintenant que Guérin, apte à ressentir et à inspirer l'amour plus que quiconque, doué de toutes les qualités de
l'amant, obsédé par la femme, n'était pas capable de trouver le repos dans cette tendresse qu'il souhaitait avec une si grande ardeur et qu'il appelait avec tant de véhémence. 11 n'en était pas capable parce que son tempérament inquiet et sa manie du dédoublement et de l'analyse voulaient qu'il déformât l'amour dont on le gratifiait et qu'il s'élevât constamment de la sensation à l'idée, malgré sa recommandation :
Ae mêle pas l'esprit aux choses de la chair.
Pourtant, admettons qu'il ait pu aimer en absolue quiétude, en toute simplicité. L'amour alors aurait-il suppléé à son angoisse métaphysique et comblé le besoin d'une croyance supérieure qu'il portait en lui?
Non, même aux heures oii Guérin s'est livré le plus à l'exaltation de la volupté et à la douceur des caresses, même aux instants où il a essayé de « redescendre à l'obscur délire de la bête )) et, comme il le dit, de laisser la nuit d'amour éteindre sa pensée, la femme n'a pas réussi à l'endormir et à le subjuguer complètement. Elle n'est pas parvenue à lui imposer un total oubli.
Il est resté lucide dans les bras de son amante. Au delà du bonheur qu'elle lui offrait et de son affection périssable, il a cherché le bonheur absolu qui réside dans la connaissance de la vérité et « l'amour qui seul demeure ». Dans la plus intime union de cœur, de chair et de pensée, il a gardé la solitude de son âme inassouvie.
Voyez, les deux amants ont gravi un rocher « au temps du sombre équinoxe d'automne ». A leurs pieds, la mer gronde et hurle. Guérin s'écrie :
Mon âme qui, d'un âpre espoir et tout entière, A l'immuable vie aspire obstinément.
S'irritait du destin qui force la matière A chercher sans repos son propre achèvement.
« Où donc, criais-je, où donc est celui qui demeure? »
Mais toi, la simple et faible et tendre créature. Cœur sublime qui n'as besoin que d'un baiser Pour saisir les profonds desseins de la nature, Tu pleurais sans trouver de mots pour m'apaiser.
« Hélas! hélas 1 il veut ignorer que je l'aime. Disais-tu, ce pauvre homme amer et trop subtil I Sous lui, comme une fosse, il creuse son problème; Mes bras lui sont ouverts pourtant, que n'y vient-il? »
O bien-aimée ! ô plainte à mes pieds répandue 1 Heure farouche où tout en moi désespérait. Où toute ma pensée affreusement tendue, Luttait pour arracher au Destin son secret I
Souvent aussi il pleurait près d'elle. Ne comprenant pas, elle interrogeait :
Cher petit enfant, tu m'inquiètes ; J'ai peur obscurément de cette peine étrange : Quel incurable rêve ignoré des amantes L'Infini met-il donc au cœur de ces poètes ?
Et le poète répondait :
Il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah 1 laisse... La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse. Sache qu'il est ainsi d'immenses nuits d'étoiles
Où j'implore, malgré mon cœur, que tu t'éloignes, Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue Ne font qu'approfondir ma détresse inconnue.
La présence de son amie ne l'empêche pas non
plus de poursuivre son rêve :
Quand mon esprit s'apprête à faire un dur voyage Que ta présence aimée entraverait bientôt, Tu me dis en touchant mon front d'un baiser sage : Adieu, pars seul, puisqu'il le faut.
Je pars donc. Le pays où je m'ouvre une route. Je l'ai souvent déjà, mais en vain, visité, Brûlant d'y découvrir dans les brouillards du Doute Le temple de la Vérité.
La femme comme la nature ont donc déçu l'auteur du Cœur Solitaire. Ni l'une ni l'autre ne répondent à son attente. Il signerait volontiers cette phrase du Journal de Vigny : « 0 mystérieuse ressemblance des motsi Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr, passion comme celle du Christ : passion couronnée d'épines 011 nulle pointe ne manque. » L'amour est sans joie. Il ne donne pas la plénitude qui oblige à l'oubli de tout ce qui ne le concerne pas. Il laisse intactes les interrogations de l'esprit et ses aspirations vers l'absolu. L'amour est un piège où nous tombons infailliblement, une source de souffrances, et la femme n'est pas plus compatissante à celui qui réclame son aide que la nature. Vigny écrivait :
Car la femme est un être impur de corps et d'âme...
L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour, Sa mère l'en abreuve alors qu'il \ient au jour. Et ce bras le premier l'engourdit, le balance, Et lui donne un désir d'amour et d'indolence. Troublé dans l'action, troublé dans le dessein, II rêvera partout à la chaleur du sein.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature Et contre son semblable et contre la nature.
Force l'homme à chercher un sein où reposer, Quand ses yeux sont en pleurs il lui faut un baiser ; Mais il n^a pas encor fini toute sa tâche, Vient un autre combat, plus secret, traître et lâche, Sous son bras, sur son cœur se livre celui-là ; Et, plus ou moins, la femme est toujours Dalila.
Guérin reprend et développe la pensée de Vigny. Il montre la femme « offrant sa jeune gorge blanche » aux baisers de Samson et berçant dans son lit la force humiliée du héros. Celui-ci sait bien que sa maîtresse est perfide et, « avec un grand orgueil amer », il attend qu'elle le trahisse, quand la lampe sera éteinte. L'auteur du Semeur de Cendres ajoute :
Hélas ! Tu sais pourtant qu'elle est fertile en ruses, Tu sais qu'en laissant voir tes larmes tu l'amuses Et que son cœur te trompe à chacun de ses coups ; Et tu mets à ses pieds ta plus fîère tendresse I
Dans l'ombre de l'alcôve où la trahison rampe Samson, las de l'effort, abdique, et, dédaigneux. Frémit sous l'acier froid qui le baise à la tempe. Il sommeille et sourit, rêve et ferme les yeux, Pardonne... et Dalila lui tranche les cheveux.
Oublieux des labeurs ardus et de la lutte. Ainsi l'homme souvent qu'une fausse douceur Presse de renoncer son destin et son cœur S'abandonne soudain à consommer sa chute.
Les chaudes voluptés enivrent son remords, Et, vaincu par le miel de ta bouche embaumée. Il se laisse lier les poings, ô bien-aimée. Et courbe en soupirant sa tète désarmée Devant l'harmonieux mensonge de ton corps.
Guérin, ayant perdu une nouvelle espérance et une nouvelle illusion, s'éloignait, effrayé, de la femme.
Son art lui restait. Il pouvait lui suffire et le délivrer de son souci. Combien d'écrivains, de poètes, de peintres, de sculpteurs dont l'art a été la pensée constante, le but unique! La volonté d'accomplir une œuvre belle et durable, de se survivre en quelque manière, absorbe tous les instants d'une existence et ne laisse guère de loisirs à l'intelligence qu'elle accapare. Le travail prend nos forces, réclame notre lucidité et nous interdit les recherches et les investigations extérieures à son objet. On n'accomplit une grande chose qu'à la condition de lui donner son énergie et sa pensée sans réserves et sans tricherie, qu'en s'y livrant tout entier. Les vrais artistes le savent ou le sentent. Ils passent, dans la vie, ignorants et insouciants comme des
enfants, illuminés par leur rêve intérieur. Ils ne se détournent pas de leur but.
Mais, ici, il nous faut établir une distinction analogue à celle que nous avons déjà faite pour les amants. Certains artistes travaillent avec facilité. L'inspiration les visite dès qu'ils le souhaitent. Ils écrivent leurs vers, ils composent, ils sculptent la pierre, ils peignent leurs toiles de même que frémit un arbre agité par le vent, de même que chante une source, de môme que la mer gronde. Ils accomplissent, pour ainsi dire, une fonction naturelle. Ils ont été créés pour engendrer la beauté et jouent leur rôle, simplement. La perfection de leur œuvre les occupe; elle ne les torture pas. Ils portent en eux une telle richesse, un jaillissement d'idées si continu, un renouvellement d'images si incessant qu'ils s'en remettent au labeur du lendemain de corriger ce qu'il y a de défectueux dans celui de la veille. Leur puissance les assure d'être excellents à un moment donné. Ils ignorent le trouble, l'inquiétude, les perplexités, et puisent, dans le quotidien accomplissement de leur besogne, une récompense et un bonheur
qui les dispensent de beaucoup tenir compte de l'opinion de leurs contemporains. Si on les attaque, il leur suffît de répondre par une magnifique fécondité, et ils savent que la postérité retiendra leur nom. Travailler leur est nécessaire. Ils ne voient et ne désirent rien en dehors. Leur allégresse est complète.
D'autres, au contraire, ont une inspiration lente, rare et difficile. Leur labeur leur est une souffrance. Ils l'entreprennent sans enthousiasme et le quittent avec une impression d'allégement. Ils peinent à saisir la pensée qui les fuit et à s'emparer d'une forme qui les contente. Le remords de n'avoir accompli qu'une chose médiocre, l'inquiétude de n'avoir pas bien servi un art qu'ils placent très haut, les obsèdent. Les ressources de leur esprit et de leur imagination sont restreintes. Chez eux, la perfection doit suppléer à l'abondance et à la facilité. Ils sont obligés de montrer la maîtrise que donnent une longue patience et un effort tenace pour s'égaler à ceux de leurs rivaux, — les prodigues et les féconds, — qui ont été plus libéralement doués. A chaque instant ils hésitent, tâtonnent, s'arrê-
tent, reculent, se posent d'inutiles interrogations. Ils connaissent des heures d'abattement et de désespoir. La besogne qui leur paraissait admirable n'est plus, tout à coup, qu'un jeu stérile. L'idée du jugement que l'on portera sur eux paralyse leur élan et les laisse agités, privés de confiance et de courage. Enfin, comme ils travaillent avec ferveur mais sans plaisir, ils estiment que la gloire est bien due à leur acharnement. Ils réfléchissent qu'ils n'ont peut-être pas celle qu'ils mériteraient et ils se désolent parce que les générations futures les oublieront sans doute.
Nous pouvons ranger Guérin dans cette seconde catégorie d'artistes. Il s'imposait un labeur régulier et n'éprouvait aucun plaisir à écrire ses poèmes. « Je travaille avec nausée, disait-il*, huit heures par jour. » Pour lui rien n'est plus triste que d'avoir une âme qui rende « au rêve qui la heurte un écho trop vibrant », et il déclare que « la pensée est la plus amère des maîtresses ». Il la compare à une courti-