Charles H. Tupper [microforme]
L'honorable Charles Hibbert Tupper est le fils de sir Charles Tupper, un des pères de la confédération canadienne, homme d’Etat, administrateur s’il en fût jamais un, qui a su ouvrir toutes grandes à son fils les portes de l'avenir. Celui-ci, malgré sa jeunesse, occupe aujourd’hui une place très enviable dans les conseils de la nation, comme un des chefs politiques du Canada ; cependant, ses adversaires les plus acharnés sont obligés de confesser que la renommée dont il jouit est due à son talent, à son amour du travail, à son intégrité, beaucoup plus qu'aux circonstances heureuses dans lesquelles l'ont placé la naissance et la fortune. L’envie accueille au berceau l'enfant de l’homme puissant par l'esprit ou la fortune ; et cet obstacle est souvent bien plus difficile à surmonter, surtout lorsqu'il s’agit du fils d’un homme d'Etat digne de son père, que ne le sont ceux de la misère pour un homme de talent d'extraction obscure, mais entouré de la sympathie populaire. C’est alors que la jalousie trouve un point d'appui et s’écrie : ‘C’est le fils de son père ! ” Les détracteurs de toute ratégorie déclarent hautement que c’est un scandale de voir la jeunesse et le talent reléguer dans l’oubli l'expérience et les états de services ; l’envie ne cesse de faire ressortir les ombres de tout ce qu’il entreprend, même de ses actions les plus désintéressées, les plus patriotiques. Partout on le critique ; on ne lui rend justice qu’à regret, tandis qu’on porte aux nues les hommes médiocres qui ont eu le bonheur de naître dans l'obscurité ; c’est qu’il est né riche et bien doué ; dès le berceau, il était destiné à régner au milieu des siens ; comment lui pardonner tant de choses à la fois ? Vraiment, il a fallu que l’honorable Charles H. Tupper fût doué d’un talent peu ordinaire pour conquérir sitôt un rôle dans l’histoire du Canada et l'influence qu’il exerce dans les cerctes politiques du pays, en dépit de son titre de fils d’un des plus grands hommes d’Etat de l'Amérique Britannique.
Né à Amherst, N.-E., le 3 août, 1855, l'honorable Charles H. Tupper est le second fils de sir Charles Tupper, Bart., K. C. M. G., C. B., maintenant haut commissaire canadien en Angleterre. Charles Hibbert Tupper a reçu son éducation à l’université McGill et à l’université Harvard ; le degré de L. L. B. lui a été conféré en septembre, 1879. Un an après son admission au barreau, il a épousé mademoiéelle Janet McDonald, fille de l’honorable James McDonald, juge en chef de la Nouvelle-Ecosse. C’est aux élections générales de 1882 qu'il a été élu, pour la première fois, député du comté de Pictou, N.- E.. A chacune des élections générales de 1887 et de 1801, il a été réélu par des majorités toujours croissantes, si bien qu’il semble aujourd’hui maître de ce collège électoral, autrefois peu assuré pour son parti.
Le jeune député de Pictou a eu l'avantage de faire son entrée dans la chambre des communes du Canada à une époque où la nation tout entière jouissait d’une grande somme de prospérité, et le parti conservateur, en particulier, d’une puissance presque sans borne. La polr- Lique nationale iraugurée en 1879 venait de faire ressentir partout ses effets bienfaisants et de faire succéder l’aisance à la gêne. Avec une vérité qui désolait ses adversaires politiques, sir Leonard Tilley faisait le tableau réjouissant des progrès de l’industrie sur tous les points du pays ; les ouvriers retrouvaient un bon salaire ; la population du Canada augmentait ; la Providence nous favorisait de bonnes récoltes, qui se vendaient bien. Sir John Macdonald était l’idole de son parti, comme, du reste, il l’avait toujours été, jusqu’à ce qu’en 1884 cet enthousiasme fût arrivé à son apogée et se traduisît par les majestueuses démonstrations de Montréal et de Toronto, où le peuple a célébré si grandiosement le quarantième anniversaire de l’entrée dans la vie publique de cet homme extraordinaire, en même temps que sa Souveraine, reconnaissante, lui conférait le titre de Grand, Croix de l’ordre du Bain. On dira peut-être que le moment était bien choisi pour faire ses débuts dans la vie publique ; mais, pour un jeune homme, la voie des honneurs et du succès n’est peut-être pas plus facile, au premier abord, parce que son parti est au pouvoir et puissant, et que le chef de ce parti est nanti d’une influence si grande qu’elle se rapproche du pouvoir autocratique.
On comprend que, lorsque le jeune député de Pictou s’est levé,
dans la chambre des communes, le 9 février, 1883, pour proposer
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l'adoption de l’adresse en réponse au discours du trône, l'intérêt et la curiosité se soient donné la main pour écouter ce jeune fils d’un grand homme qui était alors ministre des canaux et des chemins de fer et qui avait dépensé récemment toute son énergie, toute la puissance de sa nature d'élite, pour assurer la construction de la grande voie ferrée qui était déjà le symbole glorieux du progrès et de la puissance du Canada. Ceux qui savent combien il est dur de débuter ainsi devant une assemblée comme la chambre des communes n’auront pas un seul instant l’idée que, pour le jeune Tupper, la présence de son père au milieu d’un auditoire qui est scuvent très mordant ait pu lui être de quelque secours. Quoi qu'il en soit, le jeune député fit, en cette occasion, un discours qui fut admiré par la plupart de ceux qui eurent l’avantage de l’entendre. I! sut démontrer que le revenu public s'était accru depuis la confédération beaucoup plus rapidement que celui des Etats- Unis immédiatement après leur séparation de la Grande-Bretagne ; que nous avions ‘‘ secoué les langes de l’état colonial pour devenir partie intégrante de l’Empire Britannique ; ” que, durant l’année 1882, au-delà de $ 10.000.000 de bel argent avaient été apportés dans le Nord-Ouest par les immigrants ; que l’accroissement merveilleux du commerce entre Manitoba et les provinces de l’est était dû à l’accomplissement partiel de l’entreprise du chemin de fer du Pacifique Canadien, dont le prolongement jusqu’à Vancouver devait nécessairement développer énormément encore ce commerce ; que la valeur de la propriété foncière, qui n’était que de $ 3.000.000 en 1870, s'était élevée à $ 30.000.000 en 1882 ; que notre commerce avait augmenté de $ 49.000.000 depuis l’avènement de la nouvelle administration. Le tableau était bien fait pour enthousiasmer un jeune homme comme M. Tupper, et il sut le faire ressortir avec éclat, si bien que son discours lui attira, de la part de l’honorable M. Blake, chef de l'opposition, les paroles flatteuses que voici :
‘ Il doit dire qu'il est heureux de souhaiter la bienvenue dans cette chambre à un homme qui, quoique fort jeune, promet de laisser plus tard sa marque dans l’histoire de cette chambre et dans celle de son pays.”
Sir John Macdonald ne fut pas moins flatteur dans les compliments qu’il adressa au jeune député de Pictou :
‘ La chambre a dû éprouver du plaisir ; mon honorable collègue et ami, le ministre des chemins de fer, surtout, a dû éprouver autant
de plaisir que j'en ai éprouvé moi-même et que le parti conservateur en a éprouvé de voir son fils conquérir dès aujourd’hui la faveur de cette chambre.”
Les convenances empêchaient alors le premier ministre d'en dire davantage ; mais sa conduite subséquente a démontré combien il était sincère et convaincu en adressant au jeune député ce compliment flatteur.
Coïncidence singulière, le beau-père de M. Tupper, l'honorable James McDonald, ainsi que sir John, notre premier ministre actuel, ont également conquis la faveur de la chambre d’un seul discours : M. McDonald, dans un discours célèbre, prononcé en 1878, et sir John Thompson, dans une occasion mémorable, en réponse au fameux plaidoyer de M. Blake en faveur de Louis Riel.
Ainsi lancé dans la voie du succès, le jeune politicien devait envisar ger l'avenir avec confiance. Il ressemblait à tous les jeunes hommes de talent qui, dans tous les pays, à différentes époques, ont aspiré aux honneurs et à la puissance politiques, à la renommée ; il était un de ceux que Disraeli a peints avec tant d’éloquence et de vérité dans Coningsby :
‘# Ils sont sur le seuil de la vie publique. Quelle sera leur carrière P Resteront-ils, au milieu des assemblées imposantes et des honneurs, les champions des grands principes et des grandes vérités qu'ils ont proclamés à leurs débuts ? Au contraire, leur courage s'émousserat-il au milieu du combat, les appâts d’une ambition désordonnée seront-ils plus forts que l’impulsion de leur bon cœur et de leur nature généreuse ? Conserveront-ils leur fermeté et leur amour de la vérité, refusant de se courber devant des fantômes, de se faire les adorateurs du veau d’or ? Conscients de la grandeur de leur situation, comprendront-ils la grandeur de leur responsabilité et des devoirs qui leur incombent, et auront-ils le courage de dénoncer à un public perplexe, mais sans souci, les froides théories d’un âge sans foi ni scrupules P ”?
M. Charles H. Tupper a toujours rempli fidèlement ses devoirs dans ia chambre. Il a évidemment su se mettre à la hauteur de la dignité d'homme public ; il a compris la responsabilité de sa position comme tel. On ne sache pas qu'il ait jamais fait quoi que ce soit qui fût de nature à jeter le moindre discrédit sur sa carrière politique. Dans la grande province de la Nouvelle-Ecosse, il a travaillé ardemment pour son parti, et il n’a pas peu contribué à conserver à sir
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Charles Tupper l'influence merveilleuse qu’il semble exercer sur les
hommes politiques des provinces maritimes en général.
Le jeune politicien devait naturellement porter un vif intérêt aux affaires maritimes du Canada, étudier à fond les pêcheries et l’industrie de la pêche dans les provinces maritimes. Bientôt la chambre a été obligée de reconnaître son autorité en cette matière, de reconnaître en lui un de ceux qui savaient parler pertinemment de ces sujets diffciles et tenir tête, et dans la chambre, et dans la tribune populaire, à des libéraux de la valeur des Davies, des Jones, G£: Burpee et des Laird. Aussi, quand, après l'honorable James C. Pope, l’honorable A. W. McLelan et l'honorable George E. Foster, il a été appelé, en février, 1888, au ministère de la marine et des pêcheries, le public n’en a pas été très surpris ; presque tout le monde a sincèrement approuvé le premier ministre de lui avoir confié ce poste d'honneur; car on avait confiance qu’il saurait donner la preuve de son amour du travail, de son intelligence et de ses qualités d'administrateur bien au courant des affaires de son département. Non-seulement ses trois prédécesseurs, sous le gouvernement d'alors, venaient comme lui de cette patrie naturelle des marins et des hommes bien entendus en affaires maritimes ; mais l’honorable Peter Mitchell, dans le premier cabinet de sir John A. Macdonald, et sir Albert J. Smith, dans celui de M. Mackenzie, étaient aussi venus de la même région du Canada.
Quand M. Tupr sr a été appelé à former partie du ministère, la seule critique que cette nouvelle ait provoquée était la suivante : quelques personnes le trouvaient trop jeune ; encore ne formulaientelles cette objection qu'avec bien peu de vigueur. Il n'avait que trente-trois ans ; mais n'oublions pas que sir John A. Macdonald est devenu ministre des provinces du Canada un an plus jeune, et que l'honorable Wilfrid Laurier n'avait que trente-six ans quand il est entré dans le cabinet de M. Mackenzie. L’objection, du reste, n’était -qu'éphémère, et le GZobe lui-même en fit bonne justice le jour suivant, ‘en publiant les lignes suivantes :
‘ Au lieu d’être une objection contre lui, sa jeunesse est un argument en sa faveur. Il y a trop peu de jeunes gens dans le parlement du Canada ; il y en a trop peu, surtout, dans des situations où ils puissent apprendre à administrer la chose publique.”
Dans ces lignes, l'organe libéral s’est montré risible sans le savoir, eninsinuant que, durant le court espace de temps qu'il serait membre
du cabinet, le jeune ministre aurait l’occasion d'acquérir l'expérience: nécessaire pour être, jusqu’à la fin de sa carrière politique, un critique utile en parlement, en sa qualité de membre de la future opposition conservatrice. Mais il rachète cet écart d’une ambition, du reste si naturelle, dans ses derniers commentaires au sujet de l'entrée de M. Tupper dans le ministère :
‘On dira peut-être qu'il a été appelé dans le cabinet uniquement parce qu'il est le ‘ fils de son père,’ mais on ne serait pas juste de le prétendre. Il est vrai que le nouveau ministre de la marine ne s’est pas encore fait remarquer par une grande éloquence, par son originalité ni son habileté ; mais il a donné des preuves de sagesse, de contrôle personnel, de bon caractère et de courage, pour ne pas dire d'une audace héréditaire. Il est, sans contredit, le plus habile des députés tories de la Nouvelle-Ecosse. On ajoute que c’est un député. avide de travail, ce qui est très remarquable chez un homme aussi jeune que lui. Nous ne voyons pas pour quelle raison il ne deviendrait pas un administrateur habile du département des pêcheries, dont les affaires doivent lui être plus ou moins familières, en sa qualité de Néo-Ecossais.”
Le Globe ne se trompait pas dans ses prédictions ; elles ont été amplement réalisées par les succès de M. Tupper comme ministre. Mais, en passant, qu'il me soit permis de demander si la sagesse, le contrôle de soi-même, le courage et la bonté de caractère, avec l'amour du travail, ne constituent pas l’habileté même, si ces qualités ne sont pas les éléments mêmes de l’habileté? Non-seulement M. Tupper possède ces qualités, qu’on se plaît à lui reconnaître; mais, en outre, il est éloquent ; il est, comme son père, un puissant orateur populaire. Je reviendrai sur ce point. Le Wal, (13 février, 1888), qui était alors, comme aujourd’hui, un des organes de l'opposition, félicita sir John Macdonald du choix de son nouveau collègue :
‘M. C. H. Tupper entre dans la vie publique bien peu de temps après son entrée dans la vie professionnelle, maïs avec une excellente préparation à la nouvelle carrière qu'il embrasse. Nature et caractère élevés, dispositions chevaleresques, étudiant, il a remporté des succès. qui n’ont pas tardé à être éclipsés par ceux de l'avocat ; il est, en outre, député du loyal comté de Pictou, (d’où il ne sort rien de petit). Telles sont les heureuses qualités dont M. Tupper est doué et qu'’it saura dépenser loyalement au service de son parti et de son pays.”
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