CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE
Tandis que Wordsworth, en des vers solennels et parfois prosaïques, chantait la nature et proclamait le grand cœur du paysan, un prosateur poétique et dont le lyrisme était contenu par l'humour, disait Londres et la vie sociale et que le citadin, lui aussi, avait une âme (1). Il lisait une noblesse dans ces existences si déviées de la nature qu'emprisonne une grande ville fumeuse ; l'homme de loi drapé dans sa dignité et dont l'air profond cache le vide de l'esprit, le littérateur de profession qui, aveugle au monde extérieur, ne fréquente que les livres et finit par en devenir un lui-même, le bohème du journalisme oublieux de l’élémentaire distinction du tien et du mien, le commis étriqué et le bourgeois besogneux magnifiés à leurs propres yeux par une illusion absurde, le comédien aussi factice à la ville que sur les planches, tous revêtent pour lui une sorte de grandeur. Il n’est pas jusqu'aux misérables petits ramoneurs, jusqu'aux échappés de la cour des miracles, ces taches obscures ou lépreuses sur le fond sombre et malsain des cités, qui ne lui livrent leur secret de poésie.
IL déclarait préférer au radieux soleil la clarté des chandelles, au parfum des fleurs, le relent'poudreux et moisi des vieilles bibliothèques, à la fraîcheur des lacs et des montagnes, l’atmosphère surchauffée et viciée d’une salle de spectacle. II lisait, disait-il, sa philosophie sur les devises des antiques cadrans solaires, etles vieux mendiants, même imposteurs, lui prêchaient
(1) «Mary (la sœur de Lamb) a remarqué, écrit Lamb à Wordsworth (letire du 14 août 1814) que, d’après votre système, il était douteux si un habitant des villes avait une âme à sauver. »
des sermons. Cet écrivain paradoxal était Charles Lamb. II faisait les délices d’une génération rebelle à Wordsworth.
En quête du merveilleux Coleridge demandait le mystère à la croisière hantée de son Vieux Marin, De Quincey décrivait ses hallucinations de mangeur d’opium. Il suflisait à Lamb, pour donner le frisson du surnaturel, d'évoquer le souvenir de ses terreurs enfantines, de caractériser les sorcières de Shakespeare, de livrer ses méditations de la veille de l'an. A côté de lui, Landor, Shelley et Keats incarnaient les éternelles aspirations de ‘âme humaine dans des personnages de la Grèce antique. Lui, comme Montaigne, descendait en lui-même et y trouvait son héros. Et, tandis que Walter Scott faisait revivre un pittoresque passé évanoui, Lamb vivait et faisait vivre ses lecteurs au milieu d’un passé vénérable dont les vestiges étaient présents.
Il avait encore cette particularité, au milieu du groupe des romantiques, tous plus ou moins prophètes ou ardents réformateurs, qu'il n’annonçait aucune mission. Il ne proclamait pas de religion ni de philosophie nouvelles. Sa religion était la pitié, sa philosophie le rire. Les réalités dont il sentait le contact lui semblaient immuables. Si elles étaient tristes, l'ironie l’aidait à les accepter ; gaies, il en jouissait non sans le sentiment mélancolique de la fugacité des joies humaines et, bien qu'il ne professät pas d'accomplir un ministère, il donnait au monde une eflicace leçon d'humanité et de contentement. Ce n’est pas lui, l'esprit toujours en garde contre la tristesse, qui allait y encourager les autres en s'y appesantissant.
Si Wordsworth couronne l’évolution romantique en ajoutant à l'esprit romantique, qui respire déjà dans les Saisons deThomson, dans l'Elégie de Gray, dans le Village abandonné de Goldsmith, dans les peintures de la vie rurale de Crabbe, la diction naturelle, alliée par Cowper à un esprit encore prosaïque, Lamb demande une partie non petite de son charme à une diction souvent presque précieuse, curieusement artificielle.
Ce qui, pourtant, ne l'empêche pas, par ses habitudes d’analyse psychologique, par certains côtés de moraliste à la manière d'Addison, de rejoindre les classiques, parmi lesquels le rangeraient encore la plénitude et la solidité de son style, si le caractère hétéroclite de son vocabulaire ne l'en tenait décidément éloigné.
La date où parut Lamb n'est pas indifférente. Il ne pouvait venir qu'à la suite de Rousseau, de Burns et de Cowper. Il suppose aussi l'existence antérieure de ce Sterne qui va puiser le romantisme à la plus généreuse source de la Renaissance française, Rabelais, et dans les élucubrations bizarres d'un homme de science du siècle d'Elisabeth, Burton, l’anatomiste de la mélancolie. Il fallait que fût en train ce mouvement de retour par delà l’âge classique, inauguré par la publication des ballades de Percy qui suscite les fabrications de Chatterton et de Macpherson, continué par Warton avec son Histoire de la poésie anglaise, dont une étape importante est la restitution à la scène du texte même de Shakespeare jusque-là indignement remanié, mouvement que Lamb lui-même allait précipiter en donnant ses Spécimens des poètes dramatiques contemporains de Shakespeare. Et l'âge classique, lui aussi, était un antécédent indispensable. Sans doute il fallait que son bloc de dur matérialisme, d’implacable bon sens, de diction nettement arrêtée, fût dans un état de complète désagrégation, mais il fallait anssi que son génie sain et clair eût légué ses utiles leçons.
Que le passé et Londres aient eu tant à dire au cœur de Lamb, cela tient peut-être aux circonstances matérielles du temps et du lieu. Un regard sur cette fin du XVIII: siècle où il commence à vivre peut nous révéler en partie l’origine de ces sentiments.
Il a assisté à une métamorphose. Cela déjà éveille un regret chez l'homme attaché aux aspects familiers. Mais quand le changement est en pis, le regret se double.
Lamb avait pu voir ses concitoyens vêtus des costumes brillants et pittoresques que nous montrent les portraits de Reynolds et de Gainsborough. S'il ne vit pas Goldsmith, médecin, promener -sa culotte de soie pourpre, sa roquelaure écarlate, son épée et sa canne à pomme d’or, il avait pu rencontrer Fox et ses partisans dans l'uniforme chamois et bleu de Washington et les membres du Club Constitutionnel, fondé en 1789, vêtus de la redingote bleu foncé, du collet de velours orange, du gilet et de la culotte de casimir blanc ; il avait vu le vieux Bencher, Thomas Coventry, arpenter la terrasse du Temple avec un gilet rouge, un habit tabac orné de boutons d’or obsolète, et le patron de son père ceindre
l'épée pour aller assister à un diner (1). Les mendiants mêmes qu'il voyait avaient un « accoutrement pittoresque » (2) bien différent des lamentables démises de gentlemen dont ils s'affublent aujourd'hui.
Le spectacle peu à peu pâlit. Dès avant la fin de la guerre de l'indépendance de l'Amérique, c'était l'usage général de l’habit de cour et de l'épée au Parlement qui s'éteignait. Seuls quelques membres âgés, dans les grandes occasions, et les ministres, persistaient à paraître dans la tenue d'autrefois. En 1780, le port de l'épée dans les réunions mondaines et dans les lieux publics commence à se démoder. En 1793 (Lamb avait dix-huit ans), vient l'ère du jacobinisme et de l'égalité qui opère une complète révolution dans le costume. Plus de tricorne, mais le chapeau haut de formé, flexible, il est vrai, et de couleur, mais déjà la chose disgracieuse qu'est son actuel descendant. Au lieu de la culotte, des bas et des souliers à boucles d'argent, le pantalon et les bottes. Les perruques et les cheveux poudrés ont fait leur temps. On porte les cheveux courts.
Un monde brillant et divers disparaissait. IL pouvait laisser des regrets même à qui n'avait pas d'yeux pour le pittoresque. Il y à dans l'adoption par Lamb de «la livrée du clerc », le noir, comme un retour au costume des professions encore en usage au milieu du XVIIT: siècle. Il resta quelque peu réfractaire aux modes nouvelles. Que l'on regarde le croquis tracé de lui en 1833 par son collègue Brook Pulham. La guêtre qui monte jusqu'au genou imite le bas du précédent siècle.
Un grand changement aussi passait sur la ville. Dès son enfance Lamb avait vu la pioche des démolisseurs à l'œuvre dans la Cité, dont la plus grande partie a été rebâtie depuis 1785. A la place des vieilles constructions sacrifiées, il voyait s'élever les édifices publics dénués de goût qu'a légués le XVII siècle et des maisons particulières pénibles par leur laideur. Rien ne remplaçait les enseignes du vieux Londres, si « décoratives » (3), dont les rues comme Cheapside étaient jadis égayées.
De plus, Londres se dispersait. Il commençait à n’être plus la
(1) The Old Benchers.
(2) À Complaint of the Decay of Beggars.
G) The decay of Beggars.
" ville resserrée, sorte de ville de province, où l’on se connaissait, où le commerce de la société était encore possible, ce Londres enfin qu'avaient aimé Johnson et Hogarth. On ne doutera pas des regrets que ce changement put laisser dans l'esprit de Lamb quand on le verra un jour, vers ses dernières années, alors aussi que le temps aura fauché autour de lui les «vieux visages familiers », se sentir dans les rues de sa ville natale comme au milieu d’un désert.
Ces considérations laissent entrevoir qu’on ne va pas se trouver ici en face d’une « pure intelligence ». A vrai dire, l'homme nous a séduit autant que l'écrivain. Nous attarder en sa compagnie aimée est le plaisir qui nous a tenté. Comme l'écrivain est volontiers, quoique discrètement, et parfois, ce qu'il ne faudra pas oublier, trompeusement, autobiographique, nous lui laisserons la parole le plus souvent possible, nous encourageant de ce qu'il écrivit lui-même à son ami Wilson, auteur d’une biographie de De Foe : « Je pense que la facon dont vous avez conçu la « Vie » est la plus judicieuse que vous pouviez choisir ; vous lui avez fait raconter sa propre histoire ». Heureux si, comme Wilson, nous pouvions mériter l'éloge qu'ajoute Lamb : « et vos commentaires sont en harmonie avec le récit » (1).
Cette étude ne risque pas de faire double emploi en France. Quelques pages de Philarète Chasles, hautement admiratives, justement appréciatives dans l’ensemble, mais qui, assez curieusement, dès qu'elles précisent, donnent l'impression d'un Lamb plus petit, par trop d'insistance sur son caractère de descripteur de « petits débris », d'écrivain « nonchalant, babillard » et qui traite son lecteur avec la désinvolture romantique d’un Sterne ou, qui pis est, d'un Byron, l’homme profond échappant au critique sans doute parce qu’il ignorait le secret de sa vie; un article apitoyé d'Amédée Pichot (2) sous le coup de la révélation de ce secret, avec une tendance à ne plus voir dans Lamb qu'un cas pathologique troublant; une esquisse, par Eugène Fourcade, des principales scènes de la vie de Lamb habilement dramatisées ; une
(1) Letter to Wilson. November 15th., 1899.
(2) Sous la direction d’Amédée Pichot, quelques adaptations d’« Essais d’Elia » avaient paru dans la Revue Brilannique entre 1931 et 1839.
notice biographique et littéraire introduisant un volume de traductions d’Essais d'Elia publié en 1880 par Louis Dépret ; voilà. avec une allusion de Sainte-Beuve (1), toute la littérature que nous
ayons sur Charles Lamb.
(1) Sainte-Beuve imita le XI‘ sonnet de Lamb. Le voici : Hélas ! répondez-moi, qu’est-elle devenue ?
Math. Régnier, Stances.
Nous étions deux enfants à passer notre enfance, Mais Elle était charmante et plus jeune que moi ; Nous vivions d’une égale et mutuelle foi,
Et cette sœur aimable avait nom Innocence.
Nous aurions tous les deux pleuré pour une absence. Mais voilà qu'un matin l’'Orgueil me prend : «Et toi, N’es-tu pas homme «enfin ? » Il dit, et je le crois.
Je me mêle à la foule, et l'air impur m'offense.
Ma jeune amie en pleurs s’enfuit à cet affront, Cachant dans ses deux mains la rougeur de son front : Je la perdis alors dans la forêt profonde.
O douce Bien-Aimée, où donc a-t-elle fui ?
Dites, quel chaste Eden me la cache aujourd’hui ? Que je la cherche encor, fût-elle au bout du monde.
ù (Sainte-Beuve, Poësies, 1. 431 })