CHAPITRE PREMIER
Si, au hasard de vos promenades dans Londres, vous acheminant du West End vers la Cité, après avoir dépassé. Charing Cross, vous tournez à droite par quelque ruelle étroite ou sous quelque voûte d'aspect privé, vous vous trouvez subitement transporté dans une autre région, au milieu d'un autre âge. « Quelle transition pour un provincial (1) qui visite Londres pour la première fois, de passer de la cohue du Strand ou de Fleet Street, par.des avenues inattendues, aux amples squares magnifiques, aux vertes retraites académiques » du Temple. Au tumulte de la rue populeuse succède le recueillement monastique de lieux,
« Retraites aujourd’hui des studieux légistes, Où jadis résidaient les chevaliers du Temple Que perdit leur orgueil. »
Vos pas résonnent sur les dalles des passages, des cours, des terrasses. Vos yeux se reposent sur de graves édifices d'architecture gothique ou élisabéthaine, d'aspect « libéral et accueillant », d’imposantes et massives façades capricieusement découpées par de
(1) The old Benchers.
verts feuillages, de fraîches fontaines archaïques dont l’eau retombe, avec un murmure grêle, dans des bassins verdis, d’antiques « cadrans solaires a demi effacés, pourvus d'inscriptions morales, et apparemment coévaux du temps qu’ils mesurent », et, dans le fond, par des échappées, le fleuve majestueux qui baigne le pied des jardins « de ses eaux encore à peine souillées du trafic et qui semble tout fraîchement sevré de ses naïades de Twickenham. » Sorti du brouhaha de la rue où la personnalité se noie, où l’on n’est plus qu’une parcelle de la vie commune, on se retrouve, on se ressaisit soudain. Au lieu de la fièvre de la ville d’affaires et de plaisir c’est brusquement le calme reposé de la vie contemplative. Les placards des journaux annonçant les dernières nouvelles du monde entier ne viennent pas ici troubler votre rêverie détachée des soucis de l’heure. La banalité criarde des alignements de boutiques voyantes fait place à l'originalité discrète de constructions aux tons de brique éteints, aux grisailles assombries, et des découvertes vous attendent à chaque pas, évocatrices d’un passé vénérable ou curieux. Le murmure vague et confus de la vie, dont les flots houleux et troublés roulent à quelques pas, rehausse encore par contraste le charme solitaire du lieu... C’est là le berceau de Charles Lamb et, comme le dit Tuckerman, «la transition du Strand ou de Fleet Street au Temple est celle de la vie ordinaire aux pages d'Elia. » (1).
Il naquit ici, dans la partie spécialement appelée Inner Temple, le 10 février 1775 (2). C’est ici que s’écoulèrent les sept premières années de sa vie. Vers ce lieu se tournaient les regrets de l’écolier de Christs Hospital, vers lui se dirigeaient ses pas les jours de congé ; c'est là que l’homme revenait toujours, après de courtes infidélités, et qu’il aurait vécu sa vie entière, si les événements le lui avaient permis, si son dévouement à sa malheureuse sœur ne l’en avait arraché. Ici, dans une familiarité journalière avec l'antiquité vivante, il a puisé cet amour du passé, non du passé aboli, objet des recherches minutieuses, des curiosités frivoles de l’antiquaire superstitieux, mais du passé dont une part entre dans la composition du présent. Il n’était pas amateur de pittoresque ni d’érudition :
() H.T. Tuckerman. Characteristics of Literature. (2) Letter te Southey. July 28, 798. Letter to Barton. Feb. 10, 1825.
ce qui l’attirait, c'était ce reste d'âme humaine qui flotte autour des vieilles pierres et qui est emprisonné entre les feuillets des vieux livres. L'homme seul sollicitait son étude. 11 l’étudiait en luimême. La solitude quasi-claustrale du Temple, celle où ses parents le laissèrent au foyer, l'ont conduit à l’introspection. L'isolement a développé son individualité. Le fond de fantaisie qui était en lui s'est harmonisé avec le milieu. La vie réelle, la vie moderne, a coulé à côté de lui comme le flot du Strand roulait à côté du Temple. Elle avait moins de réalité pour lui que ses pensées ou celles de ses auteurs aimés. Les faits stimulaient parfois sa fantaisie, mais c'était au même titre qu’une idée bizarre de Sir Thomas Browne ou une page de Sir William Temple. Il le dit lui-même : « Dans le cortège de la vie, je me laissai traîner. » C’est un bonheur pour l'écrivain. Vivant à l’écart des préoccupations du moment, s’abstenant de toucher aux questions politiques ou philosophiques actuelles, qui, avec le temps devenues banales ou surannées, ont rendu à quelques-uns de ses plus illustres contemporains le mauvais service de priver leurs œuvres, sinon dans leur ensemble, du moins dans leurs parties, de leur intérêt originel, ila produit une œuvre toujours goûtée, qui «rit toujours d’une fresche nouvelleté.»
Et, si l'influence du milieu a souvent été exagérée et constatée là où elle ne s'était guère fait sentir, le cas est ici bien différent. Sans doute, l'esprit des lieux a entement et sûrement pénétré cet esprit tendre aux impressions extérieures, qu'un ciel sombre d'hiver a maintes fois plongé dans l’abatiement et la mélancolie, que l'éclat du soleil a souvent ranimé et consolé, que l'apparition des chandelles dans le cercle amical épanouissait et faisait pétiller de gaieté spirituelle. Sans doute, l’environnement compte dans le cas de cet écrivain qui, se sentant incapable de s’élever sur les « échasses aériennes de l’abstraction » pour éviter le contact des réalités palpables qui l’entouraient, a déclaré qu’il était € un chrétien, un Anglais, un Londonien, un Templier. » Londres et particulièrement le Temple l'ont si bien inspiré qu'il est leur chantre reconnu, tout comme son ami Wordsworth est le chantre des montagnes et des lacs du Cumberland.
A la solitude du Temple au milieu de la ville affairée semble s'être jointe, dans une famille pourtant où l’on aimait la société,
la solitude du foyer. Charles était le cadet de sept enfants dont quatre moururent en bas âge. Les deux autres survivants furent John, son aîné de douze ans et Mary, plus âgée que Charles de
dix ans. Le père, John Lamb, était valet de chambre-clerc (cumul
de fonctions qui nous paraît assez étrange aujourd'hui) d'un
Bencher de l’Inner Temple, Samuel Salt. A lire le portrait où
son fils le présente sous le nom de Lovel, dans un des Essais
d’Elia, on est porté à conclure qu'un homme si universel et qui,
de plus, aimait fort le plaisir, avait son temps trop pris pour en
donner beaucoup à ses enfants. « Lovel veillait à tout (1). Il était
(pour Samuel Salt) à la fois son clerc, son fidèle serviteur, son
habilleur, son ami, son aide-mémoire, son guide, son chronomé-
treur, son contrôleur des finances, son trésorier. Celui-ci ne faisait
rien sans consulter Lovel ; il ne commettait pas le moindre man-
quement sans attendre et craindre ses admonestations. Il se
remettait presque trop entre ses mains, n'était que ces mains se
trouvaient être les plns pures du monde. Il renonçait à son titre
pour ainsi dire au respect comme maître, si Lovel avait pu un
seul instant oublier qu'il était un serviteur. »
Quelle sorte de père John Lamb fut-il pour Charles, son fils ne nous l’a dit nulle part. Il nous a laissé un portrait de l'homme ; du père, pas de nouvelles. Ce portrait, néanmoins, il n’est pas inutile de le connaître, parce qu’il révèle certaines qualités qui seront héréditaires.
« C'était un homme d’une honnêteté incorrigible (2), et dont il était dupe. Bon garçon, au demeurant, et la main lesie. Dans la défense des opprimés jamais il ne considéra les inégalités, jamais il ne compta le nombre de ses adversaires. Il arracha un jour une épée à un homme de qualité qui l’avait tirée contre lui et le rossa d'importance avec le pommeau. L'homme d'épée avait insulté une femme — occasion où, toutes les chances fussent-elles contre lui, Lovel n’eût pas hésité à intervenir. Le lendemain il se présentait chapeau bas devant le même personnage pour excuser son intervention — car Lovel n’oubliait jamais les distances sociales là où il n’y avait pas d'intérêt supérieur en jeu. Lovel était le petit homme le plus vit du monde; il avait le visage aussi gai que celui de Garrick, à qui l’on disait qu’il ressemblait beaucoup
(1) The Old Benchers.
(2) The Old Benchers.
(j'ai un portrait de lui qui en fait foi); il avait un joli talent de poète badin — dans le genre de celni de Swift et de Prior ; — il modelait à ravir des bustes d'argile ou de plâtre, par l'effet de dispositions naturelles uniquement ; tournait toutes sortes de petits bibelots dans la perfection ; tenait aussi bien sa place aux cartes qu'aux boules; faisait le punch aussi bien qu’homme de sa situation sociale en Angleterre ; avait les reparties les plus drôles et, en fin de compte, dans son sac, des malices et des inventions à souhait. C'était avec cela un fervent de la ligne et bien le franc, cordial et honnête compagnon que M. Isaac Walton aurait choisi pour une partie de pêche. »
Honnêteté, instinct chevaleresque, gaieté malicieuse survivront dans le descendant. Un autre trait, qui n’est pas signalé dans ce portrait, sera commun au père et au fils. Même absence, chez tous deux,de l'esprit d'inquiétude,d'initiative,d’ambition — même fixité casanière. Là où ils se sont laissés attacher ils brouteront désormais. Le père, ayant, tout enfant, quitté Lincoln, où la famille, originaire de Stamford (Lincolnshire), s'était fixée, dès que, venu à Londres, il y eût trouvé une place, s’y établit pour le reste de ses jours. Le fils, une fois mis dans une maison de commerce, v gardera trente-cinq ans ses ingrates fonctions de commis.
La mère de Charles, Mrs John Lamb, née Elisabeth Field, était originaire de Ware et beaucoup plus jeune que son mari. C'était une femme d'un extérieur si majestueux et si imposant que, au dire de l’un des condisciples de Lamb, &on l’aurait prise pour une sœur de Mrs Siddons ». Comme son mari elle aimait la gaieté. Son fils aîné, John, lui ressemblait au moral et au physique. « TI était si beau et si plein de cœur, et un roi à côté de nous » (1). dira Charles. Aussi John était-il le préféré. Elle aimait ce John «qui ne méritait pas la dixième partie de l'affection à laquelle Mary avait droit» (2). Quant à Mary, elle ne la comprit jamais bien. « Elle l’aimait (2), ajoute Charles, comme elle nous aimait tous, de l'amour d’une mère ; mais, dans ses opinions, sa facon de voir, de sentir, dans son caractère, elle avait avec sa fille une ressemblance si lointaine qu'elle ne la comprit jamais bien, ne put jamais concevoir combien elle (Mary) l’aimait, mais accueillait ses caresses, ses protestations d'affection filiale trop fréquemment par
(1) Dream Children.
(2) Letter to Coleridge. Oct. 17, 1796.
dés froideurs et des rebuffades. » Comprit-elle mieux Charles ? John était le préféré, et l'on sait ce que trop souvent dans les familles ce mot signifie : un enfant accapare tous les égards, toutes les caresses; les autres sont de pauvres surnuméraires en matière d'affection. Est-il besoin d'insister ? Dans les historiettes écrites par Charles et Mary, le héros ou l'héroïne sera fréquemment un enfant délaissé, une plante qu'on a « laissée croître à l'état sauvage comme une mauvaise herbe » (1). Mrs Lamb dut tout au moins être avare de manifestations d'affection vis à vis de Charles et de Mary. Charles a gardé pour elle un culte attendri. Il regrettera plus tard «la tendresse de sa mère pour son écolier » (2); il se rappellera avec émotion comment, un jour, à l’école, dans une de ses maladies d'enfant, il se réveilla pour trouver penchée sur son lit sa mère qui l'avait veillé pendant son sommeil fiévreux (3); il se reprochera avec un vrai désespoir « les petites aspérités par lesquelles il avait pu blesser son doux esprit » (2). Vaguement cependant, chaque fois que se présente l'idée de cette mère, dont le souvenir, il est vrai, à cause des circonstances atrocement pénibles de sa fin, se mêle de pensées troublées, on sent comme un regret d’effusions qui auraient pu être et n'ont pas été : regret jusqu'à quel point fondé, qui le dira, quand c’est l'expérience pour ainsi dire constante que nous aurions pu et dû être plus affectueux pour les êtres chers qui ne sont plus ?
La vraie mère de Charles, ce fut Mary. La pauvre enfant, à qui «sa mère ne parlait presque pas », qui « ne s’entendait guère adresser un mot du matin au soir » (4), trouva l'emploi de ses trésors d'affection inexprimés à choyer ce « délicat, mais très gentil bébé ». Ecoutez-la le bercer :
Chut, mon mignon petit frère, (5) Dors, mon mignon petit frère, Dors, mon amour, sur mes genoux, Si nous avons perdu notre mère,
(1) Mrs Leicester’s School. Maria Howe.
2) Letter to Coleridge. Nov. 14, 1796.
G) New Year's Eve
(4) Mrs Leicester’'s School. Margaret Green; or, The Young Mahometan. (6) Poetry for Children.
Toi, cher petit, cela ne peut te toucher.
Tu n’as que dix semaines demain —
Que peux-tu savoir de notre perte ?
La maison est assez pleine de chagrin ;
Petit bébé, ne sois pas grognon.
Paix ! ne pleure pas ainsi, mon bien cher amour, Chut, mon oiselet, reste bien tranquille. É Il se tait maintenant, il ne bouge plus,
Il est bien endormi, le petit Will.
Mon unique consolation, mon unique joie, Depuis le triste jour où je perdis ma mère, C'est de soigner mon cher petit Willy,
Mon petit frère orphelin.
Bien entendu, c’est pour rendre plausible la substitution de la sœur à la nourrice naturelle de l'enfant que Mary a recours à cette fiction de la mort de la mère. L'effet n’en est que plus saisissant. On est averti, par une longue familiarité avec leurs œuvres, de ce quil y a toujours d'expérience personnelle et de sincérité dans les pages des Lamb. Mary retrouve ici ses émotions d'enfance. On sent bien qu’elle a vécu ces moments ; une simplicité et une ferveur dans l'accent le proclament. Elle fut donc, en réalité, la mère adoptive de son jeune frère. Plus tard, dans ses intervalles de lucidité, elle restera toujours un peu dans ce rôle. Elle continuera à avoir pour Charles les soins dont on entoure un grand enfant. De son côté, Charles ne cessera, toute sa vie, d'avoir un amour mi-fraternel, mi-filial pour cette sœur qu'il appelle son ange tutélaire.
Il est diflicile de reconstituer l'intérieur des Lamb. Les données manquent. Certains détails fournis par Mary au sujet d'un dernier membre du groupe familial permettent d’entrevoir plus de nuages que de sérénité. Une tante célibataire, Hetty Lamb, s'était jointe au ménage peu aisé et y apportait les minces ressources d'une petite rente. L’harmonie ne régnait pas entre elle et sa belle-sœur, Il s’en fallut même de beaucoup pour un temps. « Elles étaient, dans leur genre différent, écrivait plus tard Mary, les meilleures créatures du monde ; mais elles se rendirent réciproquement malheureuses pendant vingt bonnes années de leur vie. Ma mère était une parfaite gentlewoman, ma tante avait aussi peu de ce caractère qu’une vieille bonne femme peut en avoir ;
de telle sorte que ma chère maman... l’excédait et la mettait à la torture avec ses attentions et ses politesses incessantes et inlassables pour gagner son affection. La vieille femme ne pouvait payer de la même monnaie et ne savait que penser — elle prenait tout cela pour de la comédie et haïssait ma mère d’une haine farouche, laquelle, naturellement, lui fut bientôt rendue avec intérêt —Un peu de franchise et la peine d'étudier le caractère l’une de l’autre dès le début auraient tout évité; elles auraient vécu ensemble comme elles sont mortes, car elles s'’aimèrent beaucoup durant les dix dernières années de leur vie. Quand nous grandîimes et que nous les harmonisâmes un peu, elles s’aimèrent sincèrement. »
C'étaient donc des relations tendues. La famille Field et la famille Lamb n'étaient pas du même monde. Mrs Lamb, sans doute, se sentait supérieure à la sœur de son mari, à son mari lui-même. Cela explique en partie son attitude vis à vis de ses enfants. Elle aurait eu une sorte de froideur distante pour ceux d’entre eux qui lui faisaient moins d'honneur, à son sens, que l'aîné, ce « roi » de John, n'ayant pas ses facons ouvertes, dégagées, ses exigences tyranniques mêmes. De là à les négliger un peu, à les abandonner à eux-mêmes, à ne pas surtout leur donner ces riens exquis de l'affection maternelle qui font les enfances heureuses, il n'y a guère qu’un pas. Les traits qu'on pourra rassembler du caractère de la mère de Mrs Lamb, Mrs Field, aideront peut-être à comprendre mieux, à compléter cette physionomie. En attendant, on va voir si les attentions de la tante pour les enfants compensaient celles que la mère apparemment leur refusait.
Charles va nous renseigner. «J'avais une tante, écrit-il dans l'essai Mes Parents, une chère et bonne tante. C'était une femme que le bonheur solitaire (1) avait aigrie. Elle disait souvent que j'étais le seul'être au monde qu’elle aimât ; et quand elle crut que j'allais Le quitter (Lamb fait sans doute allusion ici à la variole qu'il eut à cinq ans), elle me pleura avec des larmes de mère. Ma raison ne saurait complètement approuver une partialité si exclusive. Du matin au soir elle s’absorbait dans des livres édifiants et
(») L'heureux ou benoît célibat, Réminiscence de Shakespeare.
des exercices de dévotion. Avec les quelques aspérités de son caractère auxquelles il a été fait allusion plus haut, c'était une créature inébranlable dans ses affections... C'était une femme d'un bon sens solide et d'un esprit fin — à la repartie extraordinairement prompte — une des rares occasions où elle rompit le silence. » Cette silencieuse vieille, constamment absorbée dans la lecture ou les exercices de piété, ne contribuait donc guère à égayer le foyer. Mais, au moins, Charles avait-il en elle à qui s'ouvrir, à qui donner les caresses que sa mère sans doute rebutait? Cela est peu probable, à en juger par ce portrait ; cela devient invraisemblable après la lecture de quelques nouveaux détails fournis par une historiette de la série l’École de Mrs Leicester (1). C'est une petite fille qui parle ; mais il est aisé de reconnaître, à certaines précisions, à des traits qui concordent avec des faits connus, qui rappellent des confessions expresses d’Elia, que c'est l'expérience de Charles même qui est ici relatée : (On reprendra la citation d'un peu plus haut pour montrer combien les circonstances sont autobiographiques.) « Dès mon enfance, j'ai toujours été une petite fille faible et impressionnable, sujette aux terreurs et à la dépression. Mes parents, et particulièrement ma mère, étaient d'un caractère bien différent. Ils aimaient le plaisir, les réunions mondaines, les visites; mais, voyant que la tournure de mon esprit était tout l'opposé, ils ne s’occupèrent guère de moi; ils me laissaient le choix et je restais à la maison... » Certaines lectures font naître des terreurs dans l'esprit de l'enfant. Elle va chercher refuge auprès de sa tante qui « elle, ne lisait pas » — car l’auteur n'’appelle pas lire « s’enfoncer dix heures par jour dans un livre de prières et dans l’Imitation ». « Ma tante, continue le récit, était la sœur de mon père. Elle ne s’était point mariée. Mon père était plus âgé que ma mère de bon nombre d'années et ma tante avait dix ans de plus que mon père. Comme je restais souvent à la maison avec elle, et que mon caractère sérieux s’accordait si bien avec le sien, une intimité s'établit entre la vieille dame et moi; et souvent elle déclarait qu'elle n’aimait qu’une personne au monde et que c'était moi. Non pas qu'elle et mes parents s'entendissent très mal ; mais la vieille dame sentait qu'on
(1) Maria Howe ; or the Effects of Witch Stories.
n'avait pas assez d’égards pour elle. Les attentions et l'affection qu'elle me montra, à moi qui avais conscience d’être pour ainsi dire le seul être pour qui elle eût comme de la tendresse, me la firent aimer, comme c'était naturel; à franchement parler, j'ai honte de l'avouer, je crois bien l'avoir aimée presque mieux que mon père et ma mère réunis. Mais il y avait chez ma tante une bizarrerie, un silence presque ininterrompu, sauf de temps en temps par ses protestations d'affection à mon adresse, qui me la faisaient craindre. » L'enfant s’était imaginé, ses lectures aidant, et l'esprit frappé par l’image de la sorcière d'Endor vue dans une vieille bible, que sa tante était une sorcière. Elle lisait son livre de prières à rebours ! On se demande si Charles, tout au moins dans ses toutes premières années, se sentait plus attiré vers la. tante Hetty par laffection particulière qu'elle lui témoignait que tenu à distance par une crainte irraisonnée. On verra tout à l'heure quel refuge il trouva auprès d’elle une nuit que la peur l'avait chassé de son lit.
Cet enfant, dans son loisir solitaire, tombe sur un cabinet de livres le moins appropriés à son âge. Il n’y a là ni Les Mile et une Nuits, ni, en fait, aucun ouvrage de fiction souriante. C’est d’abord un Livre des Martyrs. Il fait du bambin un intrépide confesseur de la foi. Héroïque en imagination, il avance la main aux « flammes en efligie » et sent, ou croit sentir, l'impression du feu. C’est surtout l'Histoire de la Bible de Stackhouse. Ce livre tient une grande place dans les impressions premières de Charles Lamb. Il agit sur lui d’abord par le merveilleux des images. Devant ses vieilles gravures l'enfant plus d'une fois rêva. Le mystère de la création, de l'enfance du monde, se représente constamment à lui, Les Essais d’Elia seront semés d’allusions aux premiers âges de la terre. On est tenté de conclure à une puissante empreinte laissée par ces images sur un esprit tendre et définitivement frappé. Sir T. Browne, dont les regards se fixent volontiers aussi sur ce crépuscule des temps, viendra plus tard agir dans la même direction. Lamb et lui avaient déjà là un terrain commun de rencontre. Avant qu'il connût cet auteur si cher à son âge mûr, Lamb avait donc déjà l'esprit orienté comme Browne vers les questions insolubles et fascinatrices du passé ténébreux. Le même livre restera encore son favori par l'attrait dé son texte. L'histoire
sacrée soulève des objections ; l’auteur les avait prévues ; il les soulevait lui-même pour y répondre. Exécrable aliment pour un esprit d'enfant ! Cet âge ne demande qu’à croire ; laissez-lui seulement entrevoir qu’on peut douter, qu’on a douté, et vous l’encouragez au doute. Lamb a raconté dans un essai comment il devint un infidèle avant sa première culotte. Pourtant ce qu'il importe de constater ici, c'est moins la conséquence de ces lectures que le fait qu'il ait eu le goût de s'y donner. N’est-il pas étonnant de voir un enfant de cet âge s'intéresser à des discussions de cette gravité, suivre des argumentations de froide logique ? Ce n'est certes pas la logique qui le séduit alors, mais le mystère ; seulement, la logique, par la même occasion, exerce son esprit. C’est elle qu'il retrouvera plus tard dans les traités d’aride théologie qu'il dévorera dans un moment de crise morale. Elle fait maintenant ses premières approches. C'était encore l'attrait du mystère qui captiva sa jeune curiosité dans le traité de Glanvil sur les sorciers : déplorable lecture pour un tempérament nerveux, sujet aux terreurs nocturnes. Elia nous dit que c’est ce livre, joint à la gravure du Stackhouse où la sorcière d'Endor ressuscite le vieillard, qui leur donna une forme. A côté de ceux-là, il y avait d’autres livres. Charles s’en soucie peu et son dédain est caractéristique. L'homme conservera les goûts de l’enfaut. Quel intérêt pour lui a l’« Herbier de Culpepper » ? ou l’histoire moderne de Salmon, sinon dans les gravures qui lui montrent les dieux chinois et le serpent cobra ? Les connaissances pour ainsi dire exactes ne seront jamais son fait. Les livres de droit ne furent pas rebutés d'emblée. C’est la difliculté de la vieille langue dans laquelle ils étaient écrits qui le découragea. Quelques conclusions fausses où nous puissions nous égarer en discutant ces lectures, il reste toujours que les livres sont déjà ses plus habituels compagnons. Certains, on l’a déjà dit, furent de dangereux compagnons. À ceux-là, Charles dut de vivre pour un temps dans un cauchemar constant du jour aussi bien que de la nuit. La sorcière d'Endor le hantaïit. Le jour il n’osait entrer dans sa chambre qu’en tournant le visage vers la fenêtre. La sorcière était là, sûrement, sur cet oreiller nocturne où elle semblait avoir élu domicile. « La nuit, dit-il (1), la
(1) On Witches, and other Night-fears
solitude et les ténèbres étaient mon enfer... Je n'ai jamais, de la quatrième à la septième ou huitième année de ma vie, posé la tête sur mon oreiller, sans l’assurance de voir quelque spectre terrifiant. Sans doute, ajoute-t-il, le Stackhouse ne fit que donner une forme à ces apparitions que suflit à évoquer l’imaginalion seule des enfants nerveux et mélancoliques. » Ces terreurs enfantines ont laissé en lui un souvenir vivace qui lui arrache un deses rares cris d’indignation : « Les parents ne savent pas ce qu'ils font quand ils laissent de tendres enfants chercher le sommeil seuls dans les ténèbres ». Ces terreurs furent à un moment insupportables. Une fois, n’y pouvant tenir, l'enfant se leva et se dirigea à tâtons vers la chambre voisine. Etait-ce sa mère auprès de qui il allait chercher refuge ? Sa mère était loin sans doute, partie pour quelque soirée chez des amis. Nous savons que ce n'était pas elle qui le mettait au lit, mais la bonne ou la tante, et ces femmes étaient assez peu judicieuses pour lui conter des histoires de sorciers. C'était auprès de sa tante que Charles se rendait. « La vieille femme n'était pas encore couchée (1), mais elle était assise les yeux mi-ouverts, mi-clos, ses lunettes branlant sur son nez, sa tête dodelinant au dessus de son livre de prières, ses lèvres marmottant les mots qu'elle lisait ou lisait à moitié, dans son attitude somnolente : son aspect grotesque, son costume antique, ressemblant à ce qu'ilavait vu dans cette fatale image du Stackhouse ». Etils’imagine voir une sorcière lisant ses prières à rebours ! songez, fuir un cauchemar et tomber sur une sorcière ! Il n'y avait plus qu'à rentrer dans ce malheureux lit où le sommeil et la veille étaient également affreux. Charles avait alors six ans. Dut-il d’être guéri de ses terreurs, comme Maria Howe, à l'intervention opportune d’une parente de sa mère, qui serait Mrs Field et l'aurait en ce cas, emmené à Blakesware où elle fit coucher sa bonne dans la même chambre que lui? Et cette cure, commencée ainsi, fut-elle continuée par l'entrée de Charles à l’école de Christ’s Hospital où la sécurité du dortoir dut chasser ces fantômes? Les deux hypothèses sont sans doute vraies. Fut-ce sollicitude de la part de la grand’mère ? Auprès d'elle, quant au reste, Charles va retrouver le silence et la solitude du foyer paternel, Mary nous dira ce qu'était
(1) Maria Howe.
Mrs Field. C’est Margaret, la petite mahométane, héroïne d’une historiette de la série l'Ecole de Mrs Leicester, qui parle : « Chaque matin, quand elle me voyait, ma grand'mère me faisait un petit signe de tète très bienveillant et me disait : « Comment allez-vous, petite Margaret? Mais je ne me rappelle pas qu'elle m'ait jamais adressé la parole durant le reste du jour, si ce n’est pourtant quand j'avais lu les psaumes et les chapitres de la Bible qui faisaient ma tâche quotidienne. Alors elle remarquait invariament que je faisais des progrès en lecture et ajoutait fréquemment : € Je n'ai jamais entendu un enfant lire si distinctement » et c'était tout. » Telle était Mrs Field. Avec cela, une parfaite « gentlewoman », elle aussi, « maintenant en quelque sorte la dignité de la maison» des Plumer, dont elle était la femme de charge. Peuion conclure de sa froideur glacée, de son mutisme, aux mêmes caractéristiques chez sa fille, Mrs Lamb ? De mème que Mrs Battle (dont l'original est, on le sait, Mrs Field), s’échauffait en parlant du whist, son jeu favori, de même on peut croire que Mrs Lamb trouvait quelque entrain dans les sociétés où elle aimait aller. Seulement, dans la vie du logis, toutes deux sans doute se renfermaient en elles-mêmes et vivaient dans un monde à part. N'est-ce pas cet égoisme qui se perpétuera chez John Lamb ? Ajoutons, pour compléter cette étrange figure, que Mrs Field savait par cœur tout le psautier et une grande partie du Testament.
Ainsi Charles retrouve ici solitude et silence. Mais ici la solitude et le silence ont plus de grandeur. Son horizon s’élargit. Au lieu de l’'emprisonnement dans un logement étriqué et mesquin, « le plafond bas, des pièces de dix pieds sur dix » (), il avait, pour promener ses loisirs, de vastes salles et un spacieux jardin. Dans ce vieux manoir vénérable, il se sent adopté par les ancètres de la noble famille. « La solitude de l’enfance, dira-t-il, n’est pas tant la mère de la pensée que la nourrice de l'amour, du silence et de l'admiration. » Il était là « comme dans un temple saint ».
Les détails de ses séjours au manoir de Blakesware couvrent sans doute une longue période et il est diflicile de dégager ceux qui ont trait à sa première enfance. Cependant, ilest des impressions qui ont dû se graver dès le début. L'enfant éprouvait un
(1) Blakesmoor in H — shire.
respect quasi religieux dans ce grand vestibule qui devait à son pavement le nom de vestibule de marbre. Les bustes des douze Césars en ornaient les murs. Comme Mary elle-même raconte l'avoir fait (1), Charles dut monter sur une chaise pour examiner attentivement et lire les inscriptions. La beauté cruelle de Néron l'étonnait, il aimait l'expression de douceur de Galba. Au-dessous des bustes s’alignaient les estampes d'Hogarth. Est-ce de là que date sa passion pour cet artiste ? Une vieille raquette brisée, au cuir doré terni, et des volants, la plupart des plumes absentes et les autres s’en allant en poussière, posés sur une tablette de marbre, parlaient des jeunes châtelains d'autrefois, Dans un coin, un satyre de marbre, De ce vestibule, Charles passait dans une salle aux murs couverts de portraits de famille — antiques personnages aux costumes d’un autre âge, parmi lesquels cette pure figure, remarquée également de Mary et de Charles, leur favorite, la petite fille qu'ils trouvaient près de la porte vitrée menant au jardin, vêtue de bleu, un bras autour du cou d'un petit agneau et, à la main, une grosse gerbe de roses — petite amie avec laquelle ils durent avoir de longs entretiens muets et qui toujours vécut dans leur souvenir. Les appartements les plus beaux, Charles ne les voyait qu'à la lumière qui filtrait par le haut des volets : il entrevoyait, pénétré d’un respect superstitieux, les cheminées sculptées et les antiques et curieux ornements des salles, les riches meubles recouverts de housses comme pour augmenter le mystère. Puis c'était la salle de justice, avec son unique fauteuil au dossier élevé, où nichaient les chauves-souris. Il explorait aussi les chambres à coucher, tendues de tapisseries qui peuplaient les panneaux et se risquait craintivement à lever une paupière aussi vite abaissée vers ces visages brillants et farouches — tout Ovide sur les murs, en couleurs plus vives que ses descriptions — et'des sujets bibliques. Enfin, curieux et terrifié, il se hasardaïit, mais seulement en plein jour, à pénétrer prudemment dans la chambre hantée. À minuit, ainsi disait la légende, revenaient deux enfants qui montaient et descendaient l'escalier voisin de cette pièce où couchait la grand’mère. Dans la
contemplation du cadre d’une existence supérieure à celle qui lui
() Mrs Leicester’s School. Margaret Green ; or the little Mahometan.
était familière, ses pensées s'élevaient. L'envie ne lui vint pas : il ne la connut jamais. Il s’étonnait et adorait.
Las d’errer par les salles vides, il promenait sa solitude réveuse dans les spacieux jardins, d’un dessin antique, qu'il avait presque à lui seul, sauf quand, de temps en temps, le vieux jardinier le croisait, € le meilleur, le plus affable, le plus poli des êtres humains. » (1) Là continue son existence contemplative. « Les fruits, bien que défendus, brugnons, poires d'espalier, ne le tentaient pas. Il avait plus de plaisir à flâner parmi les vieux ifs à la mine mélancolique ou parmi les sapins, et à ramasser les baies rouges ou les cônes qui n'étaient bons qu'à regarder, ou à s'étendre sur le frais gazon avec toutes les délicieuses senteurs du jardin autour de lui, à rester étendu paresseusement dans l’orangerie, où il finissait par s'imaginer mûrir lui aussi à cette agréable chaleur avec les oranges et les citrons, ou à épier les vandoises qui traçaient de brusques crochets dans le vivier au fond du jardin, avec, ici et là, un grand brochet maussade flottant immobile entre deux eaux dans un silence digne, comme s’il raillait leurs impertinents ébats. » C’était là pour lui une existence rêvée. La flänerie indolente et observatrice se révèle déjà comme se disputant avec la lecture les préférences de Charles Lamb. Toutes ces impressions de Blakesware, sur lesquelles on insiste longuement, ont une importance capitale dans l'étude d’un esprit fait comme celui que l’on étudie ici. Elles se fondent dans sa personnalité et forment partie intégrante de lui-même. Lentement et irrévocablement elles sont entrées en lui. Il se laissait pénétrer peu à peu à l'esprit des lieux. Ce qui lui est familier est bien près de lui devenir cher. On verra plus tard comment un objet nouveau blesse en lui une conscience conservatrice qui formait le fond de sa nature — et sa langue, inhabituée, se trouve incapable de le rendre. Il est dépaysé devant cet intrus. En ce manoir de Blakesware il est chez lui. Mainte et mainte fois y revient-il en imagination. Dans Rosamund Gray on reverra ce bois derrière la maison. « J'ai souvent, dira-til, quitté mes jeux enfantins pour venir errer en ce lieu. Son obscurité et sa solitude avaient un charme mystérieux pour mon jeune esprit, nourrissant en moi cet amour du calme et de la pensée
(1) Rosamund Gray.
solitaire qui m'a accompagné jusqu’en des années plus mûres. » Nous l'y retrouverons dans la compagnie d’un livre à la veille même de sa mort. Faudra-t-il s'étonner du charme qui l’attirera vers Andrew Marvell, le poète des jardins ?
Les visites à Blakesware sont parmi les souvenirs lumineux de sa première enfance. Il a gardé aussi un éblouissement de trois soirées passées au théâtre entre six et sept ans. Il est intéressant de voir ce futur amateur passionné de ces spectacles y prendre un goût si vif dès les plus tendres années. Bien entendu, le plaisir n’est nullement du même ordre. En ce temps, il s'adresse aux yeux : pour eux, c’est tout enchantement, toute illusion. Quant au comique, qui plus tard sera une des grandes sources de jouissances de l’homme fait, il n'existe pas pour l’enfant. Ces visions magiques lui furent offertes durant l'hiver de 1781-1782 par l’entremise d’un parrain de Charles, marchand d'huile, qui alimentait les lampes de Drury Lane et qui, en paiement, ne recevait guère du directeur d’alors, Sheridan, que des billets de faveur. Ces trois soirées resteront dans l'esprit de l’enfant. Nulle superposition de visions semblables ne devait les troubler avant longtemps. Pour l'élève de Christ's Hospital le théâtre sera un plaisir défendu.