Si les pures intelligences peuvent aimer
6. Si les Séraphins ardents ne manifestent pas leurs vertus par la voie de la vision et de la théorie ? et si la pratique n’est pas une vertu subcéleste et purement humaine ?
7. Si la vision béatifique est quelque chose de plus ou de moins qu’une représentation perpétuelle aux yeux de chaque ange particulier de ses capacités présentes et de ses talents futurs, en quelque sorte à la manière des miroirs mortels, réfléchissant une perpétuelle suffisance et satisfaction de soi ?
8. Si une âme immortelle et responsable ne peut finir par être damnée sans que l’homme le soupçonne d'avance ?
Savant Monsieur, mon Ami. — M’autorisant de nos longues habitudes d'amitié, et, de plus, enhardi par votre récente libérale permission de profiter de votre correspondance au cas où je voudrais combler une lacune dans mes connaissances (ce que je compte faire quand je n'aurai sous la main ni Encyclopédie, ni Dictionnaire de la Conversation à consulter en toute matière de savoir), je soumets aujourd'hui à votre examen les propositions théologiques ci-dessus, pour être par vous soutenues ou combattues, ou l’un et l’autre, dans les écoles d'Allemagne, où, me dit-on, vous vous rendez, à l’extrême chagrin de
votre Devonshire natal, et au regret de l’Angleterre tout entière, mais à ma consolation particulière, si, par le moyen de votre retour désiré, savant monsieur, mon ami, peuvent être transmis à cette île, notre patrie, de ces fameux esprits théologiques de Leipsig et de Gottingue, quelques rayons de lumière, que l’on demanderait vainement aux produits nationaux de nos universités anglaises. Souhaitant finalement, savant monsieur, que vous voyiez Schiller, que vous vous balanciez dans un bois (vide poèmes), que vous vous asseyiez sur un tonneau et que vous mangiez de gras jambons de Westphalie, je reste votre ami et docile élève à instruire.
Les thèses sont impertinentes. Le persiflage en est cruel. Lamb met en doute la véracité, la bonté d'âme de Coleridge. IL lui prête une fatuité ridicule. Les derniers mots de la lettre contiennent une allusion railleuse à un sonnet de Coleridge à Schiller où se trouve une épithète composée, d'une langue discutable, appliquée à un bois : « se-balancant-sous-la-tempête ». Rappeler ce trait, qui lui semblait une tache, est une faute vénielle. Ce qui semble passer les bornes du permis, c'est léquivoque du souhait qui laisse entendre : « allez vous faire pendre ». Il ne faut pas le prendre au tragique. L'intention n’est qu'offensante et non odieuse. Mais cette nouvelle façon de se voir traiter dut être sensible à Coleridge. I s’efforça de n'en laisser rien paraître, dit Cottle, son éditeur, qui vit cependant qu’il était profondément blessé. Il ne répliqua pas. La correspondance s’interrompit jusqu'à son retour d'Allemagne.
Coleridge absent et distant, la réversion de la correspondance de Lamb échoit à Southey. Ils avaient fait connaissance, par l'intermédiaire de Coleridge, dès l’année 1795, mais leur intimité datait de moins loin. On se rappelle que, après avoir quitté Stowey, Lamb passa à Burton où il vit Southey chez qui il laissa Lloyd. Southey, en relations avec Coleridge au sujet de la Jeanne d’Arc qu'ils avaient entreprise en commun, avaitil eu connaissance des appréciations et des critiques de Lamb dans ses lettres à Coleridge ? En homme avisé, il ne voulut pas laisser perdre des observations et des suggestions qui pouvaient lui être précieuses, Il soumit ses œuvres à Lamb et c’est à cette occasion que Lamb écrivit sa première lettre à Southey.
« Je suis, dit Lamb (1) entre autres choses, quelquefois curieux de
() Letter to Robert Southe,, July 28, 1598.
savoir comment avance ce fameux « Calendrier » ; si vous y faites entrer les neuf preux et Whittington ? Ce que vous faites, comment vous vous en tirez quand deux Saints se rencontrent, et se disputent la préséance ? La Saint-Martin et la Chandeleur et la Noël sont de fameux thèmes pour un écrivain comme vous, épris d'antiquité, féru de l'amour des têtes de sanglier et du romarin ; mais comment vous pouvez ennoblir le premier avril, je ne le vois pas bien, A propos, j'ai une chose à dire, mais une certaine fausse modestie m'en a jusqu'ici empêché: peutêtre pourrai-je mieux communiquer mon désir par une allusion discrète. Mon anniversaire tombe le 10 février, nouveau style; mais s’il vient contrarier quelque événement remarquable, eh bien, plutôt que de voir mon pays y perdre de sa gloire, il n’est égal de retarder ma nativité de onze jours. Le joli patronage de famille pour votre «Calendrier », si cette vieille dame de prolifique mémoire vivait, qui repose dans quelque église de Londres (les saints me pardonnent, mais j'ai oublié l'église), et qui compta (ou en conta!) autant d'enfants qu'il y a de jours dans l’année. Je m'étonne que son impudence n'ait pas été empoigner une année bissextile. Trois cent soixante-cinq dédicaces et toutes dans la même famille ! Vous pourriez cracher en idée sur l’unique patronage de Mécène ! »
C'est là, certes, un Charles Lamb tout nouveau. Ce n'est plus l'enfant &« hypocondre », intimidé par la grandeur de ce qui l’entoure et qu'il vénère et qui lui inspire une conscience exagérée de son insignifiance, la défiance de soi et une réserve humble. Ce n'est plus le jeune homme également intimidé par la comparaison de son esprit avec un génie supérieur, Coleridge, qu'il vénère aussi pour sa puissance intellectuelle et son élévation morale. Ce n'est plus le plaintif auteur d'effusions poétiques sentimentales ou mystiques. C'est un homme enjoué, badin, rieur, qui prend plaisir à dire des folies. C’est donc que l'homme, en un si court espace de temps, a changé du tout au tout ? Ainsi, à quelques mois de distance, les accents désespérés ont disparu pour faire place à une bonne humeur qui sent la joie de vivre. D'abord, quoiqu'il n’en ait rien paru dans les citations données, il convient de faire remarquer que parfois dans celles des lettres à Coleridge où le sentiment n'est pas en excès, il perce une note enjouée et malicieuse, discrètement, car Lamb écrit selon le caractère de son correspondant et celui-ci ne l’encourage guère, pour le moment du moins, à la légèreté. Ce n’est donc pas du jour au lendemain que Lamb s’improvise diseur de choses plaisantes. Quant au goût de la vie, en
dépit du dégoût souvent exprimé de son existence journalière, il s'étonne, à l'occasion, de trouver en lui-même une sorte de contententement. [Il sent vivement les délicates jouissances que procurent la lecture, la causerie ou la correspondance avec un ami. « La besogne de la vie, dit Elinor Clare dans Æosamund Gray, avec les délicieuses petites interruptions qu'amène notre correspondance, combien elle est agréable ! » Elinor, elle aussi, sort d’une grande souffrance. Comme elle, Lamb est ressaisi par la vie. Et il semble avoir puisé dans ses épreuves la sagesse de rire quand il peut, ayant assez de sujets de pleurer.
Le caractère de son nouveau correspondant l'invite à cette verve légère. Southey était ce que l’on appelle vulgairement un bon enfant, jovial, et toujours prêt à saluer d’un sourire la naissance d’un jeu de mots. Rien en lui du contemplatif ni du métaphysicien. Il avait, comme Coleridge, été épris d’idéal et, avec lui, il s'était enthousiasmé pour les idées de liberté remuées par le choc puissant de la Révolution française. Avec lui et l’infortuné Lovell, mort dans sa fleur, il avait rêvé de fonder une société pantisocratique sur les rives de la Susquehanna. Mais son caractère pratique, müûri par les années, avait bien vite amené la réflexion et le calme, et l'épouse qu'il s'était choisie pour aller coloniser là-bas dans le nouveau monde, Miss Edith Fricker, sœur de Sarah Coleridge, il s’occupa de lui rendre la vie facile et heureuse dans la vieille patrie tyrannique. Il fut un homme d'intérieur, il consacra sa vie au devoir et montra toujours une pitié active.
Ces qualités le rapprochèrent de Charles Lamb. Il avait plus d’un trait commun avec lui. Comme lui, il aimait la présence des vieux amis et la chasse aux bouquins. Comme lui, il goûtait Les vieux auteurs ingénieux et bizarres. Comme lui, il renoncera à la poésie pour produire cette excellente prose qui unira une certaine recherche antique à une familiarité toute moderne, prose émaillée avec mesure d'archaïsmes et d’allusions au vieux Fuller, à Burton, à Latimer et aux antiques écrivains. Ce caractère sain, gai, parfaitement équilibré, plein d'un bon sens pratique, et qui s'accommodait de la vie et en appréciait les petites jouissances, cette âme droite et sans prétention, ennemie de toute attitude affectée et convenue, d'un stoïcisme tempéré par des sentiments chrétiens, faisaient de lui un homme dont la fréquentation était salutaire pour
Lamb. Si l’on ajoute à cela que Lamb ne trouvait plus en Southey, comme en Coleridge, un témoin de tous ses malheurs, dont la pensée fatalement ramène le souvenir des-heures mauvaises, que l'on est heureux certes de trouver pour décharger son cœur, mais qui, cependant qu'il semble alléger la peine en la partageant, tient l'esprit toujours fixé sur elle, on verra tout l’avantage que Lamb trouvait à ce changement de correspondant. Le lecteur ÿ gagne de rencontrer à chaque pas cette veine aimable et légère qui fait le charme des Essais d’Elia. Le biographe y perd des renseignements autobiographiques, car, avec Southey, c’est un commerce purement littéraire qui commence, dont sont absentes les préoccupations de la vie matérielle et de la vie morale.
C’est un soulagement, après la sombre série de lettres déprimées que l'on vient de traverser, après la sentimentalité excessive, la tristesse désespérée de la plus grande partie de Rosamund Gray de voir luire tout à coup ce rayon de gaieté.
« Mon tailleur, écrit-il à Southey (1), m'a apporté un habit neuf à revers et à collet de velours. Il m’assure que tout le monde aujourd’hui porte des collets de velours. Certains ont la mode dans le sang, d’auires y arrivent à force d'étude, d’autres, comme votre humble serviteur, se la voient imposer. Le gredin avait jusqu'ici fait des incursions graduellement, modestement, m'insinuant un bouton supplémentaire, me recommandant des guêtres ; mais fondre sur moi ainsi, pour m’inonder de luxe, cela n’est le fait ni d’un tailleur, ni d’un neuvième d'homme (2). Mon pacifique cavalier fut dévalisé l’autre jour en revenant d'Hampstead dans une carriole à un cheval avec sa femme et ses enfants. Les coquins lui raflèrent quatre guinées, et quelque menue monnaie — ei un paquet de mesures de clients, qu'ils jurèrent être des bank-notes. Is ne le tuèrent pas, et, quand ils s’éloignèrent, illes harangua avec une profonde gratitude, leur tirant sa plus belle révérence: «Messieurs, je vous souhaite le bonsoir, et nous vous sommes bien obligés de ne pas nous avoir maltraités » ! Et voilà le paltoquet qui a eu l'audace de me fourrer dix boutons d’un seul côté et un collet de velours noir ! le maudit neuvième de gredin ! »
Ces lettres, pour la plupart, sont faites de critiques d'œuvres de Southey. Lamb relève très franchement les défauts des pièces qu'il
(1) Letter to Southey, Nov. 8, 1798.
2) Nine tailors make one man (Nares), vieux dicton : il faut neuf tailleurs pour faire un homme.
examine et suggère des corrections, des remaniements, des améliorations. 11 ne laisse passer rien qui soit banal ou froid. Ou bien les deux correspondants échangent leurs impressions sur leurs vieux auteurs favoris, ce qui nous procure des morceaux de critique déjà exquise : nous y voyons Lamb perçant jusqu’à l’homme à travers l'écrivain et caractérisant son individualité. Ce paralièle entre Quarles et Wither est une page à détacher.
« Je m’accorde parfaitement (1) à votre opinion du vieux Wither ; Quarles est des deux l’écrivain le plus spirituel, mais Wither a plus de prise sur le cœur. Quarles pense à son auditoire quand il pérore ; Wither monologue en compagnie pour décharger son cœur. Quel fatras que les « Imaginations Divines » de Quarles! La Religion ne lui semble précieuse qu’en tant qu’elle offre matière à équivoques et à énigmes ; il fait de la grâce de Dieu un caprice. Wither est comme un vieil ami dont la cordialité et les qualités estimables nous font souhaiter qu’il ait eu plus de génie, mais en même temps nous font volontiers passer sur ce défaut. J’aime toujours Wither et j'admire parfois Quarles. »
C'est là le jugement d’un homme qui vit avec un auteur comme avec un ami, Il l'écoute avec sympathie, sans esprit de chicane, désireux de se laisser prendre à son charme. Il juge autant avec son cœur qu'avec son esprit. Dans ce commerce plein de franchise, il voit s'ouvrir devant lui toute l’individualité de l'homme. Elle s'inscrit dans sa pensée en quelques formules brèves et expressives. C’est de la moelle de critique. Ù
Poète lui-même, du moins en prose, il vibre là où le poète a vibré. Southey, devant le Vieux Marin de Coleridge, n'avait pas eu ce frisson d'art. Lamb frémissant, lui écrit :
« Si c'est vous qui avez écrit (2) cet article dans la Critical Review, je regrette que vous ayez été si chiche d'éloges envers l’Ancient Mariner : bien loin de l’appeler, comme vous faites, avec quelque esprit, mais davantage de sévérité, une «tentative hollandaise », etc., moi, j'appelle cela une tentative bien anglaise, et heureuse, pour détrôner la sublimité allemande. Vous avez choisi un passage fertile en miracles insignifiants, mais vous avez passé à côté de cinquante passages aussi miraculeux que les miracles qu'ils célèbrent. Je n’ai jamais si profondément senti le pathétique que dans cette partie,
(1) Letter to Southey. Nov. 8, 1798.
(2) Letter to Southey. Nov. 8, 1798.
Une fontaine d'amour jaillit de mon cœur, Et je les bénis sans le savoir. »
Cette chaleur d’enthousiasme, si communicative, sera une précieuse qualité chez l’initiateur qu’il se proposera d’être un jour.
Les diverses notes qui composeront le clavier d'Elia paraissent successivement dans ces lettres. Voici l'humour affectueux dont les Essais présentent tant d’agréables spécimens. Il s'exerce, comme il le fera encore dans vingt ans, sur le naïf, le distrait George Dyer, le héros de Amicus Redivious, le rat de bibliothèque d'Oxford pendant les vacances, l'identique personnage à qui son plaisant ami fera un jour croire que les romans de l’auteur de Waverley sont l’œuvre de Lord Castlereagh. Lamb aimait pour son naturel dépourvu de malice, sa bonne foi allant jusqu'à la crédulité, son cœur d’or, cet homme d’ailleurs si différent de lui, ce rêveur toujours perdu dans les nuages de l’abstraction, cet amant fidèle du convenu. En novembre 1798 il montre au cher « métaphysicien » deux morceaux qu'il vient d'écrire, sa Sorcière et son Amant. mourant. « Mais George (1) ne peut comprendre comment cela pouvait bien être de la poésie qui n'allait pas sur dix pieds, comme George et son prédécesseur lui avaient appris à faire; aussi George me fit-il un cours sur les qualités distinctives de l’Ode, de l'Epigramme et du Poème épique. et rentra chez lui pour mettre sa doctrine en lumière en: corrigeant une épreuve de ses propres poèmes lyriques. George écrit des odes où les rimes, comme homme et femme dans le grand monde, se tiennent à la distance commode de six ou huit lignes, et il appelle cela « observer les lois du vers » ! George vous dit, avant de débiter ses vers, qu’il vous faut écouter avec une grande attention, faute de quoi les rimes vous échapperaient... George, parlant d'Ossian mort, s’écrie : « Noirs sont les yeux du poète! » Je lui représentai humblement que ses yeux à lui-même étaient noirs ainsi que ceux de maint autre barde vivant. Mais rien n'y fit. Il paraît qu'il y avait une antithèse entre le noir de ses yeux et la splendeur de son génie ; et j’acquiesçai (2) ».
(») Letter lo Southey. Nov. 28, 1798.
(2) George Dyer était un ancien élève de Christ’s Hospital. Fils d’un veilleur (watchman) de Wapping, il avait été remarqué pour son amour des
Certains passages de ces lettres donnent un avant-goût de ce mélange de sincérité et de plaisanterie, mélange si intime qu’ii a souvent intrigué les plus perspicaces et a joué plus d'un mauvais tour aux biographes, caractéristique par dessus tout d'Elia et une de ses plus piquantes séductions. Southey lui soumet en ce moment ses églogues et ses petits poèmes. L'un de ces derniers. «A une Araignée », provoque cette sortie mi-sérieuse, mi-plaisante de
Lamb :
« J’aime énormément votre « araignée » (1), votre vieux franc-macon, comme vous l’appelez. Les trois premières strophes sont délicieuses ; elles me semblent un composé de Burns et du vieux Quarles... J'aime ce genre de poèmes, qui inaugurent un commerce nouveau avec les plus méprisés des animaux et des insectes. Je crois que ce filon peut être ouvert plus avant. Peter Pindar a très joliment apostrophé une mouche ; Burns a sa souris et son pou ; Coleridge moins heureusement a fait des ouvertures d'intimité à une bourrique, ne faisant que suivre en cela, à une distance excluant toute ressemblance, Sterne, et, plus grand que lui, Cervantès. D'ailleurs, je ne sache pas d'autre exemple de mise à bas de la cloison qui nous sépare de nos « pauvres compagnons de naissance terrestre. » Il vous révolte parfois d’être mis sur une piste de sentiment par autrui et non par vos propres pensées immédiates, autrement je vous persuaderais, si je pouvais (je parle sérieusement), de commencer une série de ces poèmes sur les animaux, qui pourraient tendre à sauver quelques pauvres êtres de l’antipathie de humanité. Il m'est venu certaines idées : par exemple : à un rat, à un crapaud, à un hanneton, à une taupe. On fait cuire à petit feu les taupes vivantes pour guérir la phtisie. Les rats sont sans contredit les parties les plus méprisées et les plus méprisables dela terre du bon Dieu.
livres par certaines personnes charitables qui lui avaient fait obtenir une bourse. Il passa ensuite à l’Université de Cambridge. C'était un érudit. Il gagna humblement sa vie à travailler pour les libraires, faisant des index et corrigeant des épreuves, et à donner des leçons de latin et de grec. Wordsworth considérait sa « Vie de R. Robinson » comme l’une des meilleures biographies que possédàt l'Angleterre. Ses odes, dont il est ici question, étaient froides. On verra Lamb railler son manque de discernement. Pour Dyer un livre était un livre et tout ce qui avait adopté la forme rythmique était de la poésie. Ce que Lamb ne nous montre pas, ne s’arrêtant pas à de tels accidents, c’est la longue tête de son ami, argentée de cheveux courts et rares, son pantalon trop court et son habit passé et trop large. Par une bonté sans bornes il était digne de l'amitié de Charles Lamb. Il aurait, diton, donné sa dernière guinée. Ce brave homme vécut jusqu’à l’âge de quatrevingt-cinq ans, après avoir épousé sa blanchisseuse dans ses vieux jours.
(1) Letter to Southey. March 20, 1799.
J'ai tué un rai l'autre jour en le.réduisant en morceaux, et je sens peser sur moi encore maintenant un poids de sang. Les crapauds, comme vous le savez, on les fait tourbillonner, retomber et s’écraser en miettes. Les hannetons sont jeu ancien. Et puis aussi à un ver, avec une apostrophe aux pêcheurs à la ligne, ces tyrans patients, doux bourreaux qui infligent des supplices intolérables, froids démons ; à un hibou ; à tous les serpents, avec une apologie pour leur venin ; à un chat botté. Votre propre fantaisie, s’il lui prenait fantaisie d'aborder les sujets que je lui suggère, en suggèrera beaucoup d’autres. Une série de poèmes de ce genre, supposez-les accompagnés de gravures descriptives de tortures animales, cuisiniers faisant rôtir des homards, poissardes lardant de coups de couteau pour en attendrir la chair une raie vivante, etc., plairaient énormément. Je m'associerai volontiers avec vous dans cette entreprise. Je crois que mon cœur et mon âme y seraient. Au moins, pensez-y un peu. Mon plan ne fait que de n’entrer en tête ; mais il me frappe aussitôt comme une chose neuve, bonne et utile, bien agréable et bien morale. Si le vieux Quarles et le vieux Wither pouvaient revenir à la vie, nous les inviterions à entrer dans notre raison sociale. Burns a fait sa partie. »
Il avait sur le chantier en ce moment sa tragédie de John Woodvil. Elle doit être «un mélange de rire et de larmes, de prose et de vers, rimés par endroits, de chansons, d'esprit, de pathétique, d'humour (c'est-à-dire de comique) et, si possible, de sublime... » (1). En attendant la réalisation de ce beau projet, il avait écrit le fragment, auquel une lettre à Southey faisait allusion tout à l’heure, la Sorcière. Il ne réussit d’ailleurs pas à faire entrer ce morceau dans son plan. Cette pièce est curieuse. Il y reproduit avec un rare bonheur la facture du vers, la phraséologie, la pensée même des dramaturges du xvrr® siècle. C’est un témoin de la profonde teinture élisabéthaine que son esprit avait prise déjà en 1798. Jamais l’art du pastiche ne fut porté si loin.
Une autre pièce de vers blancs, intitulée Vivre sans Dieu dans le monde, ne mérite d’être signalée que comme un indice de la continuation des préoccupations religieuses de Charles Lamb. Aucune trace de mysticisme, cependant, n'y paraît. Il semblerait que la crise de piété a considérablement diminué d'intensité. Le trait dominant ici c’est l'humiliation de la raison humaine devant le mystère divin.
(1) Letter to Southey. Nov. 28, 1798.
Mais retournons au foyer de Charles Lamb. Il habite toujours Pentonville. Il a seulement passé du n° 45 de Chapel Street au n° 36. En ce mois de janvier 1799 nous trouvons installé chez lui un hôte nouveau. Charles, qui sera toute sa vie la providence des malheureux (1), a recueilli le frère de Charles Lloyd, Robert «(la fleur de la famille), qui a fui les persécutions de son père. (2). Il a dans le cœur la douceur d’un ange, combinée avec une admirable fermeté de dessein : un génie inculte, mais très original, et, à mon avis, supérieur. » Qu'avait donc Robert Lloyd qui motivât un tel enthousiasme chez son perspicace ami? Si nous le jugions sur le jugement qu'il porta sur Lamb dans une lettre à Manning, nous le déclarerions peu franc et encore moins pénétrant. « À vous, écrit-il en effet, je ne crains de rien dire. Lamb est fait autrement ; il ne comprend pas les détours compliqués d’un caractère, de sorte que je lui cache des choses qui, si je les lui disais, lui donneraient des idées qu'il ne pourrait pas concilier ! (3) » Le pauvre garçon ! Son esprit, probablement, souffrait de la mème maladie que celui de son frère. C’est la pitié avant tout qui illusionne Lamb sur les mérites de son protégé. C'est la pitié qui le conduit à se mettre dans une situation plutôt délicate en recueillant ce fugitif en révolte contre l'autorité paternelle. C’est encore la pitié qui lui dictera ces lettres au jeune homme qui se croit persécuté. Elles le montrent dans le rôle d’un conseiller aimant, d’un Mentor bienveillant, en peine de consoler un esprit inquiet, parlant avec une certaine autorité, grondant parfois, comme lorsqu'il reproche à Robert, qui se plaint d’avoir à assister aux assemblées des quakers, avec qui il n’est plus en communion d'idées, de ne pouvoir sacrifier six heures par semaine pour faire plaisir à ses parents. « Que ne ferait-il, lui, pour plaire aux siens, s'ils vivaient encore !...» (3).
Ce mot d’une lettre postérieure à la date où nous sommes marque que le vieux père de Lamb n’est plus. C’est le 13 avril
(1) Il serait fastidieux de signaler, au fur et à mesure, tous les bons offices auxquels il s'emploie. En Décembre 1798, c'était une lettre à Southey pour solliciter son influence auprès de John May de India House au profit d’un jeune homme sans emploi.
(2) Letter to Southey. Jan. 21, 1799.
(3) E. V. Lucas. Charles Lamb and the Lloyds.
1799 que fut enterré ce misérable corps que l’âme semblait avoir quitté depuis de nombreuses années. Ce ne put être une grande douleur pour Charles. Il est des morts qui apportent avec elles leur consolation. De plus c'était la possibilité pour Mary de revenir de son long exil. Le frère et la sœur étaient donc réunis. De ce printemps de l’année 1799 date donc la longue et touchante union de Charles et de Mary. Désormais ils ne se quitteront plus, sauf lorsque le retour trop fréquent de la folie exigera l’internement momentané de la pauvre fille.
Ils commencent par une expérience malheureuse. Est-ce calcul d'économie, besoin de société ou pure bonté d'âme qui leur souffle l’idée de prendre chez eux ce Marmaduke Thomson, ancien condisciple de Charles, gradué de Cambridge et futur missionnaire, dont la présence leur est bientôt insupportable ? « Il a perpétuellement l'esprit qui bat la campagne, se plaint Charles (1). Il est amoureux !.., Il est plus sociable, mais je suis parfaitement las de faire ménage commun avec lui. Il lui manque une telle quantité des sympathies qui sont miennes et à moi des siennes, que de jour en jour nous tombons dans les pures civilités. Je serai vraiment bien aise quand il sera parti. » Il apprend la vie à ses dépens. Cependant sa bonté d'âme sera incorrigible. Ce n’est pas la dernière fois que nous le verrons sacrifier sa tranquillité d'esprit au bonheur de son semblable. Recueillir les épaves de la vie occupera une grande partie de son existence de dévouement.
Sans cet intrus de Thomson on n’entendrait en cette année de réunion qu'une note heureuse. « Ma sœur Mary n’a jamais été mieux portante ni plus gaie que maintenant, écrit Charles en mai (2). En octobre, ils passent quelques bonnes journées dans le Hertfordshire. « Je voudrais vous décrire le comté, écrit-il à Southey (3), comme vous l'avez fait pour le Devonshire; mais hélas ! ma plume y est indigente. Je pourrais vous parler d’une vieille maison avec une chambre tendue de tapisseries, le «jugement de Salomon» composant un panneau, et « Actéon épiant Diane nue », l’autre. Je pourrais parler d’un vieux vestibule de marbre, avec les estampes de Hogarth et les Césars romains en marbre sur les
@) Letter to Robert Lloyd. Sept. 1799. (E. V. Lucas). (2) Letter to Southey, May, 20, 1799.
G) Letter Lo Southey, Oct. 3x, 1799.
murs. Je pourrais parler d'un bois, et d’une église de village, et du lieu où sont déposés les os de mon honorée grand-mère ; mais il y a des sentiments qui se refusent à être translatés, aborigènes boudeurs, qui ne veulent pas s'acclimater dans un autre sol », trouvaille charmante, aussi heureuse qu’en fera jamais Elia. Il est mûr dès maintenant. Dès sa vingt-cinquième année, il a atteint son plein épanouissement et les lettres à Manning, auxquelles nous arrivons, vont nous donner comme un tirage avant la lettre des inimitables essais de vingt ans plus tard.
Si la transition des lettres à Coleridge aux lettres à Southey est comme une soudaine révélation, le passage aux lettres à Manning est une enjambée de géant. C’est au mois de décembre 1599 que se place cette étape importante dans la vie de Lamb.
Au commencement de ce mois, il va à Cambridge rendre visite à Charles Lloyd. Comment il y employa son temps en cette occasion, la lecture de l'essai Oxford durant les vacances nous le dirait. Mais là n'est pas la question. Selon toute vraisemblance, la date de cette visite fut le début de décembre. En effet, une lettre de Lloyd, le père, à ses fils Robert et Thomas, écrite à Londres le 5 décembre, contient ce passage : « J'ai mené Priscilla et Rachel à India House, mais Ch. Lamb était parti pour Cambridge » (1). ce qui, rapproché de la première lettre de Lamb à Manning, datée de décembre, semble fixer ce point.
Manning était professeur de mathématiques. On a dit et répété que c'était le contraste des deux caractères quiles avait rapprochés. Manning aurait été, selon ceux-là (2), un homme sérieux et froid, un esprit scientifique étranger au badinage et ce seraient justement ces traits si différents de ceux du caractère de Lamb qui auraient encouragé celui-ci à rechercher la société de son vivant antipode par un étrange esprit de contradiction, par le singulier attrait de n'offrir à son ami que ce qui était diamétralement opposé à ses goûts. Certes, de telles associations se rencontrent : c’est là une des bizarreries de l'esprit humain. Mais ce tableau fait de Manning a peine à s'accorder avec ce que nous lisons de lui dans la première lettre que nous ayons de Lamb à lui. Eh quoi! est-ce ce
(1) Lucas. Charles Lamb and the Lloyds.
(2) Canon Ainger. VIIL, 64; Carew Hazlitt, Letters. Bohn. I, 255.
savant indéridable à qui son nouvel ami demande : «Est-ce que vous continuez (1) à ahurir votre compagnie par vos mille grimaces, descendant par toutes les gammes de l'idiotie (comme Lloyd sur son éternel clavecin), du sourire et de la lueur de la demiintelligence et du quart d'intelligence, jusqu'au rire niais et à la lèvre tombante de Jeannot...? Combien différents des grands originaux étaient vos terreurs de rien dutout en postcriptum (allusion sans doute à des visages grimacants dessinés par Manning à la fin de sa lettre — on ne s'attendait guère à cela de la part d’un homme si sérieux ! } pas assez effrayants pour faire frissonner le moindre petit sylphe, ou faire accoucher avant terme une belle dame lilliputienne enceinte de huit mois. Pourtant l’une d'elles, qui avait plus de la bête que le reste, ressemblait faiblemant, il me sembla, à l'une de vos brutifications. » Et Lamb. qui s'est permis un jeu de mots sur le nom de son ami, ajoute : («Je connais votre obstination perverse à jouer sur les mots. » Comment, en face de ces témoignages qui erèvent les yeux dès la première lettre de Lamb à son nouvel ami, a pu s'accréditer la légende du sérieux impassible de Manning ? S'il fallait une nouvelle preuve, cet extrait d’une lettre de Southey serait plus que suflisant. On le donnera pour le jour aussi qu'il jette sur le caractère de Lamb. Rapportant en 1824 (17 mai) quelque bon tour joué à Mrs. Coleridge. Southey décrit l'expression de son visage : « D'abord, ce fut une expression de douloureuse alarme, telle que Lebrun aurait dû la peindre, mais telle que Manning n'aurait jamais su l'égaler, lorsque. tandis que Mrs. Lloyd accouchait, lui et Ch. Lamb se tinrent en bas à boire du punch jusqu'à trois heures du matin — Manning jouant les passions de Le Brun (gris pour l'heure) et C. L. (gris aussi) riant aux larmes et jurant qu'il fallait plus de génie que n'en eut Shakespeare lui-même pour les rendre si bien ; Ch. Lloyd, cependant (qui, lui, n’était pas gris), les priant et les suppliant d'aller se coucher et de ne pas déranger sa femme par le vacarme qu'ils faisaient » (2). Voilà l’homme dont, depuis Talfourd, tous les biographes de CG. Lamb ont répété qu'il avait été rapproché de Lamb par le contraste de son caractère, par un défaut de sympathie. Ne
(») Letter to Th. Manning. Dec. 28, 1799 €) Selections from the Letters of R. Southey.
savent-ils pas aussi que ce mathématicien rapporta de ses voyages en Chine un « Recueil de bons mots traduits du chinois ? »
Il sut inspirer à Lamb une amitié soudaine, enthousiaste et durable. Il suttirer de lui les plus charmantes lettres que Lamb ait jamais écrites. Lamb, qui n'éprouve aucune gêne avec ce gai compagnon, donne libre carrière à son improvisation badine ou bouffonne et tombe sur les plus jolies. les plus exquises trouvailles. Elle est fausse, heureusement, la déclaration qu’il fait à Manning, dès sa deuxième lettre, « Mes jours d’écrivaillerie sont passés (x) ». Il se trompe, dans son désir de n'être pas encombrant :timide encore, il sollicite comme une faveur la permission d'écrire à son nouvel ami. Toujours enthousiaste, il voit dans ses amis des qualités extraordinaires. Mais, à la différence de la généralité des enthousiastes, son enthousiasme à lui persiste. Vingt-six ans plus tard. nous le retrouverons écrivant à Coleridge (2) : « Je suis aise que vous estimiez Manning, quoique vous ne voyiez que sa gaîne, sa châsse. Il ne se montre qu’à des adorateurs choisis et il quittera ce monde sans guère qu’un autre que moi sache quelle prodigieuse créature il est ». Quels droits Manning pouvait-il avoir à un semblable éloge ? Il devait être simple, bon et sincère, plein de bon sens, et, s’il savait rire et surtout faire rire à l’occasion, 1l était parfaitement équilibré et ne semble pas avoir été la victime de ses nerfs. C'était bien le compagnon sain par excellence qu'il fallait aux Lamb. C’est bien ce certificat que lui délivre Charles en 1806, alors que Manning est en Chine. « Je caresserai le souvenir de votre caractère posé et calme, qui infusait comme la vie même à nos espritsinquiets. Mary vous appelait notre ventilateur (3) ».
Deux événements se placent donc au mois de décembre de l’année 1799. Lamb fait la connaissance de Manning, inspiratrice de gaieté et de lettres débordantes de verve badine. Il dépose sa tragédie, appelée d’abord la Guérison de l'Orgueil, puis et définitivement, John Woodoil, entre les mains de John Kemble, directeur de Drury Lane.
La tragédie de John Woodpil devait avoir une carrière mouve-
(1) Letter to Manning, Dec. 1799.
(2) Letter to Coleridge, March 22, 1826.
(3) Letter to Manning . May 10, 1806.
mentée et malheureuse. Finalement refusée par Kemble comme impropre à la scène, après avoir été remaniée par son auteur, elle sera publiée en 1802 sous sa forme définitive. C’est sur cette dernière rédaction que nous pouvons la juger. Par la langue, par le style, la pièce est élisabéthaine ou, plus exactement, jacobéenne (Lamb, à ce moment, était épris de Beaumont et Fletcher et de Massinger), et, par cela, elle sortait du convenu, de la diction poétique que le xvire siècle avait mise à la mode et que ce sera l’œuvre de la génération de Lamb de ridiculiser. Par la douceur sentimentale, par la fraicheur presque naïve des émotions, par la simplicité de l’action, elle était une petite œuvre très gracieuse et très harmonieuse. Elle avait un grand défaut, c'était un manque de logique, et le premier titre, «la guérison de l’orgueil », le rend encore plus palpable. Le nœud de la pièce est l’acte funeste auquel se laisse emporter l'orgueil exagéré du héros. John Woodvil, jeune seigneur qui a été témoin des bouleversements politiques précurseurs de la restauration, et qui, avec le gouvernement, a vu changer l'esprit du peuple. ne connaît d'autre vérité que l’égoïsme : qu'importe Olivier Cromwell ou Charles ; un homme doit penser avant tout à se servir lui-même. « Je voudrais être grand, dit-il, car être grand, c’est être puissant. » Cette donnée laisse entrevoir les actions machiavéliques d’un caractère dépourvu de principes. Or qu'arrive-t-il? Être grand pour lui se réduit à s'élever au-dessus de tous les soi-disant préjugés humains. Son orgueil est de rêver une amitié vraiment rare, laissant bien loin derrière elle Les amitiés communes. Mourir pour un ami, fi, cela est ordinaire. On meurt pour cent raisons futiles. Mais quelle marque souveraine de confiance à donner à un ami que de le rendre possesseur d'un secret terrible qui mette à sa merci ce que nous avons de plus cher ! Et John livre à Lovel, un des cavaliers parasites dont il s'est entouré, pour se conformer au ton donné par la Cour, le secret de la retraite de son père. qui, banni par la Restauration, vit déguisé dans la forèt de Sherwood ! Notez, et ceci a son importance, qu’il commet cette action folle un jour que, après avoir vidé force rasades à la santé du roi avec ses compagnons de débauche, les fumées du vin sont montées à son cerveau en bouffées d'orgueil. En fait, l'action tourne autour d’une scène d'ivresse. La dangereuse et criminelle confidence faite, le dément sent son cœur
assailli de doutes. Si son ami allait jaser”? Boit-il ? Non, mais ne peut-il un jour se laisser tenter par la boisson, et alors on parle ! N'a-t-il pas une maîtresse ? Elle lui achètera son terrible secret au prix d’un baiser. Et nous voyons cet orgueilleux s'humilier à supplier à genoux son nouvel ami de ne pas toucher aux jours d’un père chéri. « Pour qui me prenez-vous? » répond, affectant d’être blessé d'un soupçon injurieux, l'hypocrite Lovel (1). — Ah! te voilà bien fier de posséder mon secret, s’écrie John. Tu parleras sans doute, mais je ne le permettrai pas. Il dégaine, invite ironiquement Lovel à faire son testament et à dire le peu de prières qu'il sait, fond sur lui et le désarme. Qu'il soit traître par le désir; sa couardise est un sûr garant qu'il ne passera pas à l'exécution. Etrange aberration de l'ivresse! Bien entendu, Lovel n'’hésitera pas un instant. Accompagné d'un de ses compagnons en parasitisme, il va pour appréhender dans la forêt de Sherwood, où les bannis, sous des déguisements français, vivent à la manière du duc de Comme il vous plaira, le vieux Walter, que son jeune fils, véritable lionceau, veut défendre. Effort inutile ; le pauvre père, le cœur brisé par la trahison de son aîné, qu'il avait soupçconnée et dont il ne doute plus, meurt de douleur. Le châtiment va commencer et aussi la réhabilitation. C'est là qu'intervient la véritable héroïne du poème, Margaret. Margaret, orpheline, pupille de Sir Walter, est restée au château, où la retient un amour, jadis partagé, pour John. On la voit, au premier acte, chassée par l'insolence avinée des nouveaux hôtes dont s'entoure le maître aujourd'hui indigne, prendre la résolution d'aller, en habits de garçon (toujours comme dans Comme il vous plaira), rejoindre Sir Walter dans sa retraite de Sherwood. Elle ne part pas sans laisser une lettre d’adieux à son inconstant ami. John donne une larme vite essuyée à cette compagne jadis aimée, encore admirée, mais son cœur enflé d’orgueil est trop large pour se décider à ne contenir qu'un seul amour. Et Margaret, aujourd'hui dans la forêt, sait le crime et l'excuse. Jeune homme ouvert, non soupçonneux, John a laissé échapper le fatal secret. Et, songeant à son désespoir affreux, elle ira « verser dans ses blessures
(1) Comment se fait-il que, dans cet entourage de débauchés, il se trouve un homme tempérant ? Qu'on remarque précisément que le seul qui ne soit pas un ivrogne dans cette maison est un hypocrite.
le baume de son amour». Le dernier acte, qui s’ouvre par un monologue de John, dont la mélancolie déjà est trop adoucie, finit par un duo sentimental entre John et Margaret : Margaret évoque les souvenirs du passé et fait entrer la douceur dans l'âme endolorie de John. Il prie, ses remords se calment. Margaret pardonne.
L'illogisme saute aux yeux. Eh quoi ! c’est l'orgueil qui perd John Woodvil? Mais où donc est-il cet orgueil? Le nœud de l’intrigue, en somme, est dans l'acte d’un homme ivre. Or qu'est-ce que l'orgueil et l’ivrognerie ont de commun ? Et c’est bien l’objection que durent faire à Lamb ses amis, entre autres Manning. Lamb se défend (x). C’est bien l’orgueil, dit-il, qui inspire à John Woodwvil son acte funeste. « L'orgueil du vin », ajoute-t-il, semblant ici être victime d’un jeu de mots. Car enfin, si son crime est excusable, l’excuse est dans l’inconscience de l'ivresse, la seule coupable. L’orgueil de l’homme n’est pas en jeu. Il pouvait être, à jeun, le plus humble des mortels.
Nous retrouvons ici les préoccupations de Lamb dans sa crise religieuse. L'’orgueil dont il est question ici, c’est une conception de théologien, c'est l'orgueil du monde, de ses œuvres, de ses satisfactions profanes, opposé à l'humilité, qui est la seule attitude propre à un chrétien. Cette idée revient à chaque instant dans ses premières lettres à Coleridge. En fait, l'humilité est un des traits les plus accentués de Lamb jeune et toujours il lui en restera assez pour le préserver sûrement du péché d'orgueil. L'’orgueil est même, en tout temps, une conception qui lui est tellement étrangère que la partie la plus faible de la présente pièce, c'est celle où John Woodvil développe ses aspirations ambitieuses. Il manque un accent de conviction. Le développement est vite essoufilé. C’est une réminiscence de Marlowe, un écho affaibli des enivrements de la Renaissance. L'auteur était le dernier des hommes qui pût s’assimiler cette idée : la recherche de la grandeur pour s’assurer la puissance. Nous touchons là un des points faibles de Lamb. On s’est étonné de constater des échecs à chaque fois qu'il essaya du théâtre. Les qualités de peintre de caractère, d'observation pénétrante, qui paraissent si abondamment dans ses essais, devaient dit-on, faire de lui un auteur dramatique heureux. Autre chose est
(n) Letter Lo Manning, Dec. 28, 1700.
ANNÉES DE PRODUCTION Tu
de pénétrer la mentalité d'autrui, de l'analyser et de la peindre avec bonheur, autre chose est de s’assimiler cette mentalité, d'agir et de parler en conséquence, comme doit le faire un auteur dramatique. La souplesse de Lamb n'allait pas jusque là. Son originalité fortement marquée était encore un obstacle. La personnalité de l’auteur s’efface dans l'œuvre du poète dramatique. Or la personnalité de Lamb perce dans tout ce qu'il produit. C’en est même le charme le plus efficace. Aucune faculté créatrice n’est en lui : il n’a pas d'imagination, dira-t-il lui-même. Il ne pourra jamais travailler que sur les données de sa propre expérience. Aussi voyez avec quelle vérité et quelle verve supérieures sont traitées dans John Woodvil les scènes, nombreuses, d'ivresse. John est éloquent lorsqu'il décrit l'effet du vin sur son cerveau,
Mes esprits se changent en feu, tant ils montent rapides.
Mes joies sont turbulentes, mes espérances ressemblent à la fruition. Ces hautes et délicieuses saveurs de la vie, sûrement, N'ont en elles aucun mélange de mortalité.
Je suis trop échauffé maintenant, mes facultés sont trop exaltées
Pour la marche lente et la sagesse rampante
Des actions humaines, des entreprises mortelles.
Il faudrait quelque tempérament de l’adversité,
Quelque coup de l'antique mortifieur qu'est le Malheur
Pour réduire ces gonflements que les théologiens appellent la vanité (1).
Nous reconnaissons là les jouissances que Lamb cherchait dans l'ivresse. C’est ainsi qu'il fuyait les tristesses de la réalité, ainsi qu'il secouait la mélancolie et déliait cette langue embarrassée par un bégaiement pénible et une timidité paralysante. Alors les idées profondes et originales sautillaient sans lien logique apparent, méprisant l’enchaînement servile du raisonnement. Mais ces joies profanes, oublieuses du sérieux de la vie, attiraient les coups du malheur, avertissements divins !
Toute la partie de la pièce qui concerne la guérison de John Woodwvil est touchée dans un esprit de résignation, de douceur sentimentale qui est bien dans le ton aussi des lettres à Coleridge. Comme dans Rosamund Gray reviennent les souvenirs du passé. Comme Rosamund, Margaret est presque trop angélique. N'est-ce
() John Woodvil. TT.
pas toujours le souvenir d'Alice qui le poursuit et cestraits ne sontils pas les mêmes que dans l'essai Les enfants du rêve :
Vous rappelez-vous, dit Margaret,
Avec quelle timide réserve et quelles rares paroles (Les jeunes filles doivent être avares de paroles) Je gardais les honneurs de mon orgueil virginal ? (1)
Et voicile manoir de Blakesware :
Te rappelles-tu la verte tonnelle, John,
Chez mon père, dans les jardins exposés au midi,
Où nous voyions descendre le soleil d'été,
Et ce vieux bois que vous appeliez votre solitude (1)..
Et maintenant les cheveux d'Alice :
Tombant comme un chapelet d’or (1).
La facilité avec laquelle Margaret pardonne à John le parricide ne fait-elle pas penser aux sentiments de Lamb pour sa sœur Mary, l’innocente coupable ? Et cette idée, d’ailleurs, de faire commettre un crime par un meurtrier irresponsable n'est-elle pas directement inspirée par le cas de Mary ? On peut juger par là à quel point le tragique événement obsédait sa mémoire. D’autres traits encore, un sentimentalisme trop larmoyant, un abus des agenouillements, achèvent la ressemblance de John Woodvoil avec Rosamund Gray.
Ces faiblesses du fond sont revêtus d'une forme merveilleuse comme reconstitution du style élisabéthain. Godwin s’y méprit. Rencontrant quelque part, détaché, le passage où Simon Woodvil décrit ses plaisirs dans la forêt, il chercha longtemps l'écrivain du xviit siècle d'où ce morceau avait dû être tiré. Lamb a un bonheur extraordinaire dans ces imitations, si l’on peut appeler imitations ces productions d’un esprit, qui, s’abstrayant de la vie présente, vivait ses meilleures heures dans l'intimité de morts plus vivants pour lui que les vivants dont il était entouré. Aussi ne sera-ce ni un effort ni une affectation quand, à chaque instant dans ses essais, sa pensée se coulera dans ce moule archaïque. Il lui est aussi
(1) John Woodvil, V.
naturel qu'à Rousseau la vieille langue forte que ses ancêtres lui avaient léguée.
Coleridge était de retour d'Allemagne depuis juillet. Mais la correspondance ne semble pas avoir repris si tôt entre les deux amis. Ils durent se voir à Londres, où Coleridge vint habiter à partir du 27 novembre 1799, et les nuages qui un moment avaient troublé leur vieille amitié se dissipèrent à jamais. Seulement, un changement s’est opéré dans l'attitude de Lamb vis à vis du prophète de ses jeunes années, qui se reflète dans le ton de ses lettres. Ce n'est plus le ton humble et suppliant de jadis : volontiers il sera agressif, avec un bon sourire toujours qui trahit l'admiration sincère faisant la part de quelques défauts par où perce la nature humaine dans le caractère le plus élevé. Lamb s’est émancipé dans l'intervalle de ces deux années. Cependant Coleridge sera toujours le confident. C’est toujours dans le cœur de l'ami d'enfance que Lamb versera ses chagrins, ses désespérances. Les lettres qu'il lui écrit de nouveau seront les plus riches en matière autobiographique. C’est par ces lettres que nous descendons le plus profondément dans le cœur et dans la conscience de Lamb. Avec les autres correspondants, c’est l'intelligence, émoustillée par la sympathie des goûts, qui jaillit en mille fantaisies légères: avec Coleridge, c'est un cœur qui s'ouvre, épanoui par une affection toujours tendre, toujours émue et vraiment touchante.
Il semble cependant que les relations se soient renouées lentement. Coleridge vint à Londres le 27 novembre 1999. Il est vrai qu’il commença par s’enfermer pendant six semaines dans un logement de Buckingham Street, Strand, durant lesquelles il travailla en robe de chambre à sa traduction de Wallenstein. Si l’on ajoute à cela sa collaboration à des journaux politiques comme le Morning Post et le Courier, on reconnaîtra qu'il lui restait peu de loisirs à donner à l’amitié. Lamb s’en plaint : © Je n'ai pas vu Coleridge (1) depuis (c'est-à-dire depuis avant la visite de Lamb à Cambridge, avant Noël — et la lettre est datée du 28 déc.), et je ne compte guère le voir. » Maïs peu après, le 2 janvier, nous trouvons un court billet (2), d'où il semble ressortir que Coleridge et
(1) Letter to Manning. Dec. 28, 1799.
(2) Letter to Coleridge. Jan. 2, 1800.
Lamb se sont rencontrés, puisque Lamb fait allusion à une promesse de son ami: «J'attends Manning de Cambridge ce soir. Voulez-vous tenir votre promesse de vous rencontrer avec lui chez moi ? » Il est en peine de faire connaître à son ami le rare esprit qu'il a découvert et aussi de donner à l’amitié de Manning la consécration du jugement favorable de Coleridge. Il annonce ce nouvel hôte avec son enthousiasme ordinaire : « C’est un homme entre mille. » Puis ces mots où perce l'accent du regret : «Si de temps en temps je n'allais vous voir, je ne vous verrais jamais, j'en aibien peur. » Et le ton léger, nouveau dans sa correspondance avec Coleridge, termine la lettre, comme il l'a commencée : «Mais j'oublie, les affaires de la nation accaparent votre temps et votre esprit. »
Comment avait-il pu douter de Coleridge. Tout entière revient l’ancienne tendresse :
« Cher Manning, écrit-il le 17 mars 1800, je vis dans une fête continuelle. Coleridge est chez moi depuis près de trois semaines, et plus je le vois dans le déshabillé et la détente quotidienne de son esprit, plus je trouve des raisons de l’aimer et de le croire un homme très bon, et toutes ces sottes impressions qui tendaient au contraire, s’envolent comme de légers sommeils du matin...Il me comble de bontés et d’amitiés. 11 me talonne nuit et jour pour que je fasse quelque chose. Il me
- soigne, au milieu de toutes ses occupations harassantes et accablantes, comme un jardinier soigne sa jeune tulipe. Tudieu ! la jolie comparaison et qui peint bien votre humble serviteur ! Il m’a traîné sur le bord d’un enrôlement dans un journal, et m’a suggéré, pour débuter, de forger un soi-disant manuscrit de Burton, l’anatomiste de la mélancolie. J'ai même écrit l’épître préliminaire, et, si je peux ramasser quelques guinées par là, elles seraient bien ravigotantes (1) au prix où est le pain. »
Aiïnsi l'influence de Coleridge, qui a été puissante à le stimuler à la poésie, va maintenant agir pour le pousser dans la voie des courtes compositions en prose. Il ne faut cependant pas s’exagérer cette intervention. Ilest bien probable que Lamb avait, peut-être inconsciemment, amené Coleridge à lui suggérer cette idée. Elle avait dû flotter indécise dans son esprit. Formulée par Coleridge,
(1) Jeu de mot intraduisible, Le mot est refreshing et fait allusion à l'usage de donner à un homme de loi un « refresher », une somme d'argent, pour raviver son zèle.
elle prenait corps à ses yeux. {1 s’enhardissait, appuyé par l’autorité de l'écrivain de profession, lui pauvre amateur de lettres. Mais qu'il pensât à un pastiche de Burton était tout indiqué. D'abord il était dans la période des pastiches. Il avait suivi de près la composition des Falstaff Letters et il avait très vraisemblablement collaboré à l’occasion avec James White. Il travaillait à sa tragégie élisabéthaine. Et puis il était imprégné de la pensée et du style de l’auteur de l'Anatomie de la Mélancolie. Qu'on se rappelle l'essai Mackery End qui le représente « penché (pour la millième fois), sur quelque passage du vieux Burton ». Coleridge l’encouragea donc et, ce qui était important, il fut l'intermédiaire entre les rédactions de journaux et son timide ami. Le Morning Post, en effet, dirigé alors par Daniel Stuart, le Stuart de l'essai Les Journaux il y a trente-cinq ans, avait ouvert ses portes toutes grandes à Coleridge, et cherché à s'attacher ses services, au prix d'un salaire énorme pour l’époque. Celui-ci était donc en bonne posture pour faire agréer Lamb.
Comme Coleridge fournissait au journal des articles littéraires, comme surtout il était lancé en plein dans la politique en cet hiver 1799-1800, on peut croire que la littérature et particulièrement la politique formaient le sujet des causeries des deux amis au détriment des entretiens métaphysiques et religieux. Il n’est pas non plus téméraire de supposer que Lamb lisait les articles politiques de Coleridge et, si la politique ne le captivait pas outre mesure, encore, semble-t-il, il ne s’en tenait pas dans un éloignement si complet qu'on l’a parfois prétendu. Ne fera-t-il pas lui-même bientôt du journalisme ? Et, bien que son attribution sera surtout de fournir des entrefilets spirituels, pourra-t-il collaborer à des journaux politiques sans se mêler à la lutte des partis par des allusions malicieuses, agressives, des portraits satiriques ? Ces conjectures semblent-elles trop hasardées ? Elles ont leur importance pour la connaissance de l'attitude d'esprit de Lamb en ce moment.
Cette fête qu'était sa vie aux côtés de Coleridge ne devait pas durer. Au commencement de mai Coleridge quittait Londres. Et cela au moment même où Lamb allait avoir besoin de son appui moral. Mary en effet a une rechute. Elle s’est tourmentée et fatiguée. Leur vieille servante Hetty, après une maladie de huit jours, est morte. Mary est à l'asile et Charles reste seul à la maison en
compagnie du corps d'Hetty.« Demain je l'enterre, écrit Charles(1), et alors je serai tout à fait seul... Mon cœur est affaissé, et je ne sais où chercher des consolations... Pardonnez-moi de vous importuner, mais je n'ai là personne pour me parler. J'ai couché hors de chez moi cette nuit, incapable d’endurer ce changement et ce silence ; mais je n'ai pas bien dormi et il faut que je retourne à mon propre lit. Je vais essayer de trouver un ami qui vienne rester avec moi demain. Je suis complètement naufragé ». Il ne semble plus aujourd'hui compter sur les consolations de la foi. Tout à l'heure il avouera avec regret que « sa religion s’efface » (2). Sous ce coup, auquel il pouvait s'attendre pourtant, tout son courage chavire. Il sait bien que « Mary se remettra, mais penser qu'elle est toujours sujette à de telles rechutes est terrible. » Ce cri même lui échappe, qui paraît cruel, mais qui n’est que d'immense compassion pour une sœur dont toute l'existence est gâtée par une appréhension de toutes les heures. est condamnée, en fait, à n'être qu'un long supplice : «J'en suis presque à souhaiter que Mary soit morte. » Ce réveil d'une période de tranquillité où il avait joui enfin de l'intimité de cette sœur si longtemps tenue exilée de lui et de la compagnie de cet ami qui, on l'a vu, était encore le plus proche de son cœur, met ses pensées en désarroi. Il avait jusqu'ici lutté avec des alternatives diverses. Il semblait enfin avoir triomphé. Il pouvait espérer que Mary, installée dans le calme de son foyer, jalousement tenue à l'écart de toute cause de surexcitation, allait être désormais indemne de cette redoutable maladie. Il se heurtait soudain à la réalité brutale. « Et » écoutez encore cette plainte qui en dit long sur ce que le pauvre frère doit endurer, & ce n’est pas le moindre de nos maux que son cas et toute notre histoire soient si bien connus autour de nous; nous sommes en quelque sorte marqués ». On n’y songeait pas tout d'abord : cancans du quartier (Pentonville est un coin de province), regards inquisiteurs et peu bienveillants, métiance des voisins : le cas de Mary n’est pas rassurant — c’est, vous vous le rappelez, cette fille qui a tué sa mère. Cette hostilité sourde, qui, à l’occasion, devait bien se manifester aux yeux et
@) Letter to Coleridge. May 12, 1800.
(2) Letter to Coleridge. Aug. 14, 1800.
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aux oreilles de l’intéressée, ne pouvait qu’avoir un retentissement dangereux sur un moral qui réclamait tant de ménagements. L’affection du frère en était torturée, alarmée, Et si l’on s'étonne du ton subitement déprimé de ses lettres et qu'on soit tenté de mettre ses prostrations sur le compte de son tempérament nerveux et mélancolique, que l’on réfléchisse et que l’on se demande si, au contraire, on ne doit pas s'étonner davantage de ses remontées presque aussi subites vers la gaieté. Il avait en lui une force de réaction dont il faut chercher le principe surtout dans une sagesse intuitive plutôt qu’acquise. Dans la fraîcheur du coup, son cerveau ébranlé évoquait des spectres et des fantômes effrayants, mais son bon sens réfléchi, sa vive intelligence, prompte à déméler le réel de l'imaginaire, les chassait bientôt et ramenait un calme résigné dont le contraste même avec les moments d’affaissement enfantait une gaieté presque maladive.
Aussi ce paria que nous voyons chassé de Pentonville (1) sous la poursuite inexorable de l'opinion publique, nous le retrouvons à quelques jours de là qui en a pris très allègrement son parti. « Je suis dans de beaucoup meilleures dispositions d'esprit que la dernière fois où je vous ai écrit, dit-il à Manning (2). J'ai eu une offre très acceptable de loger chez un ami en ville. Il aura des chambres à louer à la Saint-Jean d'été et j'espère qu'à ce moment ma sœur sera assez bien pour revenir auprès de moi. C'est un grand point pour moi d'habiter en ville, où nous passerons beaucoup plus inaperçus, et de quitter une maison et un voisinage où la maladie de cette pauvre Mary, avec ses rechutes si fréquentes, a fait de nous une sorte de gens marqués. Nous ne pouvons passer inaperçus qu'au milieu de Londres. Nous serons dans une famille que nous voyons très fréquemment ». La chose n'est pas encore tout à fait décidée et Lamb tremble qu’elle ne se fasse pas. «Que Dieu fasse seulement que Mary se rétablisse, et j'espère que tout ira
(1) A Pentonville (36 Chapel Street) Charles et Mary avaient vécu réunis un an. Dans cette maison Robert Lloyd avait séjourné plusieurs semaines en 1799 et Thomson pendant l’automne de la même année. Godwin y avait été reçu.-Manning y passa trois jours en Janvier 1800 et Coleridge le mois de mars. À Pentonville Charles Lamb avait aimé silencieusement la jeune quakeresse Hester dont un regard faisait le bonheur de sa journée.
(2) Letter to Manning. 1800, non datée, mais de fin mai ou des premiers
jours de juin (J feel myself unable).
bien ! Cette perspective, telle qu’elle est, m'a rendu tout heureux. » L'ami en question est un nommé Gutch, ancien condisciple de Christs Hospital, qui tient une librairie de droit au n° 24, Southampton Buildings, Chancery Lane. Le prix est raisonnable et comprend l’usage d’une vieille domestique. « Comme Gutch savait toute notre histoire (1) et le danger perpétuel du retour de la maladie de ma sœur, probablement jusqu'à la fin de sa vie, je trouve certes cette offre très généreuse et très amicale. J'ai trois pièces (service compris) pour moins de trente-quatre livres par an. Je m’y suis vite trouvé chez moi, et, six semaines après, Mary s’est trouvée assez bien pour me rejoindre. Nous voici donc encore une fois fixés. Nous ne sommes pas, j'en ai peur, à l'abri d’interruptions futures. Mais je suis décidé à saisir les bribes de plaisir que nous pourrons dans les entr’actes de notre lamentable drame...» Il ne tardera pas à mettre ce précepte en pratique, observant toujours une mesure (sauf peut-être pour les excès de boisson), sans jamais compromettre l'avenir, songeant toujours à assurer l’existence et les aises de Mary.
À elle il ramène tout. Ainsi, s’il a été seul passer deux jours à Oxford en visite dans la famille de Gutch, il éprouve des scrupules infiniment délicats. Puisqu’il ne pouvait emmener Mary, il devait se priver de cette distraction. QIL y a, je le crains, déclare-til à Coleridge (2), comme de la déloyauté aux plaisirs que je prends sans elle ».
Ensemble ils paraissent avoir mené alors une vie assez heureuse. Tous deux produisent. Mary a écrit la petite pièce de vers qui a pour titre Hélène, que Charles, en la soumettant à Coleridge (3), prononce « élégante et originale », et qu'il publiera avec ses œuvres. Lui-même, il a achevé ses imitations de Burton. Mais Daniel Stuart, le directeur du Morning Post, les a rejetées. IL n’a pas voulu non plus d’une nouvelle pièce de vers, une ballade, écrite à limitation de «cette belle ballade », Le Vieux et le Jeune Cour-
() Letter lo Coleridge, 1800, non datée, mais un peu antérieure au 9 août d’après la nouvelle de la prochaine maternité de Mrs. Lloyd. L'événément en effel est annoncé comme passé dans la lettre à Manning du 9 août 1800. La lettre commence ainsi : (Soon after 1 wrote to you last. »
2) Letter to Coleridge, 1800. (Soon after I wrote. .….).
G) Letter to Coleridge, Aug. 26, 1800.
tisan (1). Il se déclare très fort à imiter la vieille poésie anglaise. Il continue cette série de pastiches par sa pièce de vers Hypochondriacus, écrite au nom de Burton. L'auteur de l'Anatomie de la Mélancolie, possédé du démon, y exhale sa plainte en petits vers burlesques à rimes extraordinaires. « Burton, écrit-il à Manning (2), était un homme souvent assailli d’une très profonde mélancolie et, à d’autres moments, très enclin à rire et à plaisapter, comme c'est l'habitude des gens mélancoliques ». Selon , Son habitude autobiographique, Lamb, ainsi, exposait discrètement son propre cas.
Lamb, à ce moment, fait plus que profiter d’échappées de plaisir. Sa dissipation semble être constante. C'est, au mois d'août, Manning qui vient passer quelques jours chez lui, offrant à son ami le spectacle désiré de son visage « dogmatico-sceptique » à la lueur du punch (3). On passe des soirées chez George Dyer, qui dut «laver sa vieille robe de chambre de flanelle (4) (laquelle n’a pas été lavée à ma connaissance, dit Lamb, depuis qu'elle est sienne. Oh ! le long temps !) de larmes de joie », et chez Godwin (5), l’auteur de Caleb Williams et de la Justice Politique, le révolu-
tionnaire, l’athée, « un homme très convenable (6) et qui se tient bien, sans rien de très brillant ni d’imposant ; une tout autre sorte d'homme que ne se l’imaginent les chrétiens anti-jacobins ; de taille moyenne et en stature et en intelligence : alors que, d’après sa
(4) Dans Percy’s Relics, vol. 2, p. 35.
(2) Letter to Manning. Oct. 5, 1800.
(3) Letter to Manning. Aug. 9, 1800.
(4) Letter to Manning. 1800, commençant : G. Dyer is an Archimedes.
.(5) Godwin est surtout connu par deux livres : La Justice politique, œuvre d’un théoricien visionnaire, et Caleb Williams, sombre roman où deux personnages, l’un, Falkland, la personnification de l'amour de la réputation, l’autre, Caleb Williams, la personnificalion de la curiosité invincible, se livrent un duel prolongé et plein d’émouvantes péripéties. Godwin était un logicien pour qui w’existait que la raison abstraite. Sa conversation était d’un homme plus qu’ordinaire. Il apportait dans le sujet le plus banal, un souci de précision qui était l’antipode de ce qu'aimait Lamb dans un interlocuteur (voir le portrait de Rickman). Aucune imagination, pas de fantaisie; ni esprit, ni humour. Et pourtant Lamb l’aima. Il l’aima, comme il aima G. Dyer, pour sa simplicité et son dévouement à la littérature. C'était un faible, en somme. Lamb fait plus d’une fois allusion à la tyrannie de la terrible Mrs. Godwin et à ses infidélités.
(6) Letter to Manning, 1800, commençant : Olivia is a good girl.
renommée bruyante, on s'attendrait à trouver un Briarée aux cent bras ou un Tityus assez grand pour tirer Jupiter à bas de son ciel». D'autres fois, la réunion se tient chez Lamb où l’on boit «rhum, brandevin, gin, aqua-vitæ, whiskey, porto, » (1) et où l'on joue aux cartes. Ces soirées s'écoulent dans la jovialité et plus d'une fois Lamb s’oublie à boire indiscrètement. Fréquentes sont les allusions qu'il fait lui-même à cette déplorable faiblesse : € J’ai trop bu deux jours de suite » (2) ou « Il y a eu dimanche quinze jours que, rentrant de chez le Professeur (Godwin), inspiré par du rhum nouveau, je suis tombé et je me suis cassé le nez » (3).
En octobre Charles et Robert Lloyd, avec leur sœur Priscilla, sont auprès de lui. En novembre, un nouvel ami surgit : c'est Rickman, clerc de la Chambre des Communes, que lui a fait connaître George Dyer. Pour une fois, dans sa rage de réunir toutes sortes de gens, Dyer a eu la main heureuse et a fait à Lamb un cadeau vivement apprécié.
«Ce Rickman, écrit-il à Manning, (4) habite... en face de chez nous C’est le plus charmant garçon chez qui pousser une pointe le soir vers neuf ou dix heures, — heure d’un souper froid de pain et de fromage — heure précise de la soirée où l’on souhaite que quelqu'un entre... sans l’idée distincte d’un quelqu'un probable. Juste à point, ni trop tôt pour être ennuyeux, ni trop tard pour rester un moment raisonnable. C’est un très charmant garçon, un causeur gai et infatigable, qui a traversé la vie en se moquant des fantoches solennels ; — lui-même énormément lettré, plein à fléchir de connaissances en toute matière de conversation depuis les questions les plus positives jnsqu’à Xénophon et Platon — peut parler grec avec Porson, politique avec Thelwall, conjectures avec George Dyer, folie avec moi, et n'importe quoi avec n'importe qui; grand fermier, étant pour quelque chose dans une revue agricole ; ne lit d’autre poésie que Shakespeare , très intime avec Southey, mais ne lit jamais sa poésie ; goûte G. Dyer ; pénètre à fond le ridicule partout où il se rencontre ; comprend du premier coup (grand desideratum dans les esprits ordinaires) — vous n’avez pas besoin de lui dire deux fois la même chose ; n’exige pas d’explications, de traductions, de limitations, comme le Prof. Godwin quand vous faites une assertion ; sait s’élever
(») Letter to Manning. Aug. 11, 1800.
(2) Letter to Coleridge. Aug. 14, 1800.
G) Letter to Manning, datée 1800, mais sûrement de 18or. commençant : You masters of logic.
(4) Letter to Manning. Nov. 3, 1800,
à la hauteur de tout, s’abaissér au nivean de tout : tout ce qui sapil hominem. Un homme dans toute la force du terme. Tout ce fatras, dont la lecture doit vous rendre perplexe, et dont le choix m’a donné un certain mal. ne fait que prouver combien il est impossible de décrire un charmant garçon. Il faut voir Rickman pour le connaître, caril est un genre à lui tout seul ; une nouvelle classe ; une plante exotique dont je suis fier de mettre la moindre bouture dans mon pot à fleur ; le person-
nage à la tête la plus claire ; le plus plein de substance avec le moins de verbosité. ».
Dans ce portrait du causeur idéal et particulièrement dans l'allusion à Godwin, il y a le germe qui se développera dans le caractère de l'Ecossais des Sympathies imparfaites. La forme même de ce portrait annonce celle des essais de 1825. C’est par cette accumulation de courtes clauses illustratives, rapides et spirituelles (manière qu’il a dû prendre à Burton dans sa longue familiarité avec cet auteur) que s’exprimera sa pensée. Sa manière était donc déjà formée. Il était en pleine possession dès lors de son originalité savoureuse.
On a déjà eu l’occasion de remarquer combien le développement de ses facultés critiques avait été précoce. On a vu les conseils de ce jeune homme obscur recherchés par des littérateurs déjà en vue comme Coleridge et Southey. Il rappelle l’un au naturel. il engage l'autre à serrer sa composition, à renoncer au souci de moraliser au dénouement de ses pièces ; il le met en garde contre une tendance à se contenter du banal et du lieu commun. « Il ne juge pas systématiquement, déclare-t-il modestement, mais il s'attache aux détails » (1). Il veut dire qu'il ne juge pas d'après des canons, selon une esthétique discutée et consciente, mais simplement avec son goût. Et son goût, flatté par des auteurs favoris, lui dicte des pages délicieuses, qu'il jette à l'oubli, puisqu'il les écrit pour le jeune Robert Lloyd, avec qui elles ont failli disparaître. Ce sont des appréciations sur Isaac Walton « où tout vit... où oiseaux et animaux sont aussi intéressants qu'hommes et femmes... Les joies du manger et du boire ne sont-elles pas rendues au naturel ? (2) » Il engage Robert à lire Jeremy Taylor :
() Letter to Southey. March 15. 1799.
(2) Lucas. Lamb and the Lloyds,
« Lisez tout le premier chapitre de la Sainte Mort... Voyez dans la première partie de la deuxième section de ce chapitre la comparaison de la rose, ou plus exactement les nombreuses comparaisons englobées dans cette comparaison; car telles étaient les richesses de sa fantaisie que, lorsqu'une belle image se présentait, avant de pouvoir s'arrêter à la développer dans toutes ses ressources, une foule d'images nouvelles arrivaient, bousculaient la première ou se mêlaient en désordre avec elle, ce qui imite l’ordre de tout esprit rapide... Voyez l'histoire de la matrone d’Ephèse (2° sect. du 5° chap.) demandez-vous... si Willy luimême (Shakespeare) a jamais raconté une histoire avec plus de circonstances de fantaisie et d'humour... Coleridge est l'homme qui le premier m’exhorta solennellement à « étudier » les œuvres du Docteur J. Taylor, et j'ai tout lieu de bénir l'heure où je l'ai fait. L’évèque Taylor offre plus d'images et de plus belles, et (ce qui vaut mieux pour un admirateur de Willy) plus de connaissance et de description de la vie et des mœurs humaines que tout autre livre de prose qui existe dans notre langue; il a plus de délicatesse et de douceur que tout autre mortel, le «doux » Shakespeare à peine excepté, —ses comparaisons et allusions sont prises comme les abeilles prennent leur miel, aux plus jeunes, plus vertes, plus exquises parties de Ja nature, aux plantes, aux fleurs, aux fruits, aux jeunes garçons et aux vierges, aux petits enfants perpétuellement, aux tendres nourrissons, à leurs sourires, aux roses, aux jardins. — Son imagination était un spacieux jardin, où ne pouvait entrer nul vil insecte rampant ; son appréhension, une « Cour » où nulle pensée impure ne tenait « ses lits de justice ni ses fêtes »...
Et comme Robert Lloyd répondit sans doute à cet éloge enthousiaste en demandant à Lamb pourquoi il ne donnerait pas des extraits de Jeremy Taylor, il obtint de lui cette belle réponse indignée :
« Cela ne se peut, car qui peut défaire et découdre la riche broderie de Nature et de Poésie, semée si drue sur un solide habit de théologie, sans abimer cet broderie et habit. Combien pauvres et combien secs paraissent même les morceaux princiers de Shakespeare, qand ils sont ainsi violemment divorcés de leur milieu! Quand nous rencontrons «to be or not to be » oules réflexions moralisantes de Jack sur le cerf, ou la querelle et la réconciliation de Brutus et de Cassius — quels yeux nous ouvrons, Comime nous hésitons à nous avouer (ce que nous avons conscience de sentir) qu'ils sont plats et n’ont aucune puissance !.. Comparez l'effet grandiose du firmament paré d'étoiles, et imaginez un gamin capable de prendre une à une ces jolies scintilleuses et de jouer avec à la fosse. »
Puis, venant à un argument qui s'adresse plus directement au
cœur de son correspondant, il choisit « l'imagé d’une belle famille » réunie dans une maison commune et heureuse autour d’une table commune. « La terre ne saurait montrer de spectacle plus aimable et plus vénérable, à tel point que les anges du ciel pourraient regretter que dans leur région il n’y ait pas de mariage. Prenez ce corps et partagez-le en individus — montrez les caprices, les bizarreries particulières de Charles, Robert ou Plum, l’un quaker, l’autre bon protestant... », l'effet sera identique. « C'est la somme totale de l'esprit d’un grand écrivain qui nous affecte. » Cette critique, telle qu'elle est déjà, avec sa chaleur persuasive, et l’exagération parfois paradoxale où elle se laisse entraîner par la force de sa conviction et son désir de la communiquer, n’estelle pas un prélude des morceaux frappants et délicieux de plus tard, de l’essai, entre autres, où il s'attache à montrer que les pièces de Shakespeare ne sont pas faites pour être jouées ? Un autre champ où s’exercera volontiers sa critique, c’est le jeu des acteurs jugé par comparaison avec la conception que se forme Lamb du vrai caractère de tel ou tel personnage. En voici, encore
un avant-goût, dans une autre lettre de cette époque à Robert Lloyd :
« Cooke, dans Richard IIL, est une parfaite caricature. Le Richard qu’il vous donne, c’est le monstre et non l’homme. Le personnage sanguinaire de Shakespeare vous imprime une sorte de respect et une admiration profonde de son esprit, de son hypocrisie consommée, de sa poursuite infatigable de ses projets. Vous méprisez, détestez, et voyez avec dégoût le Richard rusé, vulgaire, bas et cruel que Cooke lui substitue. Il ne vous donne que l’idée d’un scélérat vulgaire, se réjouissant de ce qu’il peut duper, et nc possédant pas cette joie en une jouissance silencieuse, mais la trahissant, comme un pauvre scélérat, en ricanements et distorsions du visage, comme un comique de foire, Pour ne pas ajouter qu’une ruse qui se trahit ainsi et une manière si vulgaire n'auraient pu tromper le politique Buckingham ni la faible Lady Ann: tous deux, élevés dans les cours, se scraient détournés avec dégoût d’une telle espèce... J'ai pour le vrai Richard, pour son génie et son envolée, une admiration que nulle considération de ses cruautés ne saurait décourager. Shakespeare n’a pas fait de Richard un monstre aussi noir qu’on le suppose. Toutes les fois qu’il est monstrueux, c’est pour se conformer à l'opinion vulgaire. Mais il est généralement un homme. Lisez les paroles exquises par lesquelles il demande à la reine devenue veuve de plaider sa cause auprès de sa fille ». —
Il y a là, continue Lamb, des points d'amour maternel qu’un monstre ne pouvait toucher. L'éloquence de Richard est vraiment angélique. S'il y a dans son caractère quelque inconsistance, c’est « que le génie meilleur de Shakespeare a été forcé de lutter‘contre les préjugés qui faisaient de Richard un monstre, il était parti pour peindre un monstre, mais ses sympathies humaines ont produit un homme ».
Jamais, jusque-là, Shakespeare n'avait eu un critique aussi humain, aussi pénétrant.
On ne peut se défendre d’éprouver du dépit du manque d'appréciation dont fit preuve Robert Lloyd qui n'encouragea pas davantage une si admirable correspondance, mais la laissa tomber pendant trois longues années. Qui sait combien de ces beaux morceaux nous n'avons pas perdus par sa faute ?
Aïnsi Lamb dépensait tout son talent dans des lettres intimes. Une lettre qu'il écrit à Coleridge le 9 octobre 1800 est une jolie page de critique de la vie. C'est le récit d'une visite de Lamb et de Dyer au bon Joseph Cottle, éditeur et poète, solennelle visite de condoléance pour la mort d'un frère tendrement aimé. On trouve le pauvre homme fort aflaissé. Silence pénible. Mais la mention de la dernière œuvre du poète attristé change subitement la face des choses. Elle opère «comme le Léthé ». Le changement d'attitude du brave homme produit par son attention flattée (il faisait songer ainsi à l'oncle Toby). les efforts de Lamb pour se rappeler l’œuvre dont sa mémoire ne garde qu'un vague souvenir. le soin politique qu'il a de mélanger quelques reproches insignifiants aux éloges dont il couvre le poème, raflinement bien inutile, « car Joseph était d'humeur à tout espérer et à tout croire », le renfort merveilleux que lui prête la stupidité de l’autre frère et de George Dyer « qui est totalement incapable de comprendre qu'il puisse y avoir quelque chose de mauvais en poésie et pour qui tous les poèmes sont de bons poèmes et tous les hommes de beaux génies »: les protestations répétées de l’auteur encensé qui déclare «n’aimer rien plus qu'une critique sincère », et la pensée du défunt, oublié pendant la majeure partie de la soirée. soudain rappelé par Dyer comme un poète ayant droit à une notice nécrologique, n'éveillant chez le frère que le souvenir du rival. sur lequel il porte un jugement sévère, le même précisément que, de son vivant, l’autre s'était formé sur lui : tout cela fait une petite scène de comédie finement
observée et racontée avec humour, et qui, plus ramassée et relevée ça et là d’une trouvaille d'expression, d’une surprise de tour, serait à sa place dans un des essais d'Elia.
La prose est pour ses amis. Pour le public il est poète. Il écrit pour Antonio, tragédie de William Godwin, un épilogue que le Morning Post, le lendemain de la chute de la pièce, qualifie d'essai malheureux. Le morceau nous semble long et froid, bien qu'il affecte le ton désinvolte des prologues et des épilogues du xvui* siècle. Le trait épigrammatique final, si longuement préparé et suspendu, tombe à platet, s’il était capable d'appeler un sourire sur les lèvres des contemporains, il nous laisse, même après réflexion, plutôt perplexe.
Le théâtre le tentait. Il y joua de malheur. Son John Woodoil, déposé entre les mains de Kemble au mois de décembre 1599, avait, lui dit-on, été égaré. Il doit donc en fournir un nouveau manuscrit. Il profite de la circonstance pour retoucher un certain nombre de passages qui ralentissaient l'action. Il dépose cette nouvelle rédaction le 2 novembre 1800. On lui fait espérer une réponse définitive à huit jours de là. Ce sera un refus.
S'il a peu des avantages de la profession d'auteur. en revanche il en a les inconvénients. Ses quelques productions poétiques et l'amitié de Coleridge l’ont désigné à l'attention, entre autres, de femmes à prétentions littéraires. Un soir qu'il rentre du bureau pour diner « affamé comme un chasseur (1), n'ayant rien de l’auteur que la faim », il trouve Mary en tête à tête avec une Miss Benger et près d'échanger avec elle «des vœux d'amitié éternelle ». L'autoresse ne part qu'après avoir arraché à ses hôtes la promesse qu'ils viendront prendre le thé chez elle le lendemain soir. Ils prennent part à une soirée ridicule où Lamb, mis en demeure de répondre sur une question où il se trouve incompétent, essaie de s'en tirer, à son habitude, par un jeu de mots qui fait un piteux effet. En vue d’une nouvelle soirée de ce genre, il « lit toutes les revues et tous les magazines du mois écoulé » dans l'espoir de « faire une figure de second plan ». [l préfère recevoir Godwin,
(1) Letter to Coleridge. No date (end of 1800), commençant : I send you, in this parcel, my play...
par exemple, causer amicalement jusqu'à minuit et parler avec lui de Coleridge... en buvant du punch (1).
Coleridge, on l’a vu, avait voulu faire entrer Lamb au Mor-ning Post. Une première tentative, faite avant le mois d'octobre 1800, échoua. Coleridge quitte Londres pour aller chez Wordsworth. «Avec lui, écrit Lamb (2), se sont envolées toutes mes splendides perspectives d'engagement au Morning Post, toutes mes guinées de rêve, salaire mensonger de médisances qui n'ont pas vu le jour. » Il voulait grossir les maigres ressources du ménage et sans doute, dès ce moment, il pensait à l'avenir de sa sœur au cas où il viendrait à lui manquer. Mais on ne fait guère de journalisme sans toucher à la politique. Il avait vu Coleridge à l'œuvre. Sans doute, son département serait autre. Il comptait « se divertir un peu aux dépens de tel gibier public et licite que Mr. Pitt, Mr. Wilberforce, Mrs. Fitzgerald, le diable, etc... Cela n'aurait été que passer au cirage le noir de fumée et non pas nigrifier initialement un nègre.» Il n'était pas nécessaire pour cela d’être bien versé dans la politique. Il fallait tout de même, semble-t-il, y fréquenter plus que son aveu du mois de mai 1799 n'indique qu'il faisait : «Je ne lis pas de journaux », écrivait-il alors (3). C'était trop peu. Il y revenait encore en mars 1800 en termes presque aussi catégoriques (4) : «Les affaires publiques — si ce n’est lorsqu'elles ont leur répercussion sur moi et ainsi deviennent privées, — j'ai beau fouetter mon esprit, il n'y prend aucun intérêt... La France et les Français, et l'abbé Sieyès et ses constilutions, je ne puis rendre ces temps présents présents pour moi.» Cependant il faisait partie d'un groupe de Jacobins enflammés par les événements de la Révolution française. Quelque peu profondes que pussent être ses convictions, quoiqu'il fût tenu en garde contre des emportements regrettables par son bon sens et son détachement naturel de tous les événements de la vie entourante, il ne pouvait guère fréquenter un monde dont la préoccupation constante était la politique sans partager un peu ses
@) Letter to Coleridge. No date (end of 1800), commençant : 1 send you, in this parcel, my play.
(2) Letter to Manning:. Oet. 5, 1800.
(3) Letter to Southey. May 20, 1599.
(3) Letter to Manning, March 1, 1800.
ANNÉES DE PRODUCTION 127 idées. Il était l'ami du citoyen Thelwall, une tête chaude celui-là. C'est au point qu'il restera sous le coup de soupçons de jacobinisme, soupçons malveillants surtout, et les revues, dès qu’une tentative littéraire de lui paraîtra, saisiront l’occasion de lui jeter à la tête le reproche qu'il s'est compromis dans des fréquentations politiques révolutionnaires. Reproches peu fondés aux yeux de ceux qui le connaissent, certes. Il n'en resle pas moins qu’à ce moment de sa vie il jongla avec des questions brûlantes. Si, au fond, il demeurait indifférent, il dut cependant se faire partisan. Et, pour faire œuvre de partisan, il était bien forcé de se tenir au courant de la politique.
Cela était d'autant plus nécessaire que, avant de pénétrer dans la rédaction du Morning Post, il dut se contenter de collaborer à l’Albion (1), organe jacobin enflammé. -que dirigeait le séditieux Fenwick et où «sa besogne consistait à insinuer, plutôt qu’à recommander, des abdications possibles ». Il s’efforçait de prendre un ton qui s harmonisât avec le fanatisme vraiment convaincu de Fenwick. « On enveloppait les attaques virulentes sous d’habiles périphrases pour tromper l'œil vigilant et perçant de l’attorney général ». Lamb aiguisait des épigrammes dans le goût de celle qu'il envoie à Manning (2). C’est Sir James Mackintosh, « le renégat », qui estici visé : |
Quoique tu ressembles à Judas, noir apostat, Dans cette ressemblance il te manque une chose : Quand il eut touché son argent mal acquis,
Il s'alla sagement pendre.
C’est par là que tu finiras peut-être ; mais je doute fort Que toi, tu aies des entrailles à laisser échapper !
Quelle délicatesse! Reconnaissez-vous là le doux Elia? Ses vers, Le Triomphe de la Baleine, dirigés contre le Régent, ne pèchent pas non plus par excès de tendresse. C’est de la satire très distillée.
L'Albion «mort d’inanition » (3) («il avait fini par n'avoir que
(1) L’essai Les journaux il y a trente-cinq ans indique la marche inverse. (2) Letter to Manning. 1801, commençant : { ave forborne writing. (3) Ibid.
vingt-deux lecteurs — ce compte comprenant un typographe, quatre pressiers et un apprenti ») (1), Lamb espère entrer au Morning Chronicle, que promet de lui ouvrir l'obligeant G. Dyer. Le 31 août 1801, il prépare un spécimen pour le directeur Pérrÿ: Il aura fort à faire, car ici « l’on trouve que le ton de l’Albion descendait bien bas ». C’est finalement Daniel Stuart qui l’accueille au Morning Post. Il a raconté, dans un essai, son expérience de journaliste. Tenu de fournir journellement son « quantum d’entrefilets spirituels » (un bon mot pour douze sous, et on trouvait le prix élevé !), occupé d'autre part toute la journée et, le soir, prolongeant assez avant dans la nuit de gaies réunions amicales, c'était de son sommeil qu’il lui fallait retrancher une heure, six quarts d'heure, chaque matin, pour remplir sa tâche d'amuseur à gages. « Oh! ces maux de tête à la pointe du jour, quand, à cinq heures ou cinq heures et demie en été, et guère plus tard dans les saisons obscures, nous devions nous lever, n'ayant pas été peut-être plus de quatre heures au lit... car nous ne fûmes pas constellé sous Aquarius. ce signe aqueux ».
C’est une période de dissipation, en effet, que celle-ci. La bohème du journalisme l’accapare. Il tombe sur des hommes comme Fell, comme Fenwick, le Bigod des Deux races d’hommes, «bons compagnons », légers de cervelle, de bourse et de mœurs. De ces deux hommes voici ce que Lamb écrira en janvier 1806 : «Fenwick vient à Londres lundi pour se constituer prisonnier » (2). Pour lui c'était la prison pour dettes. Pour Fell, c’est plus grave : € Le mème jour ou presque le même jour, Fell, mon autre ex-co-ami et buveur, entrera à Newgate et sa femme et ses quatre enfants, je le suppose, tomberont à la charge de la paroisse ». Et plus tard nous apprendrons, encore par une lettre de Lamb (3), que Fenwick est un vaurien qui rôde autour des cabarets de Little Russell Street, tandis que sa femme meurt à New- York, laissant quatre enfants à la charge de leur grand’mère, Ce sont là d'étranges compagnons.
Ses Confessions d'un Ivrogne (il y a toujours un fond de
(1) Letter to Manning. Aug. 31, 18or.
(2) Letter to Hazlitt. Jan. 15, 1806.
(3) Letter to Sir J. Stoddart. Aug. 27.
sincérité dans ce qu'écrit Lamb) font allusion à cette vie. Il raconte qu'il tomba à vingt-six ans au milieu de compagnons «€ d'humeur bruyante, qui veillaient fort avant dans la nuit, aimaient à discuter et à boire, mais qui semblaient avoir en eux quelque chose de noble, «On faisait assaut d'esprit — passé minuit, on n'était pas bien difficile. » Il n'y manquait pas de facilité et, flatté par les applaudissements, il fait profession de diseur de bons mots.
Ils sont loin les temps de la crise religieuse ! Il «garde encore au fond une conviction de la vérité et une certitude de l'utilité de la religion » (1). Mais il pratique si peu le renoncement au monde que cette déclaration se trouve précisément dans une lettre d’excuses à un ami quil a froissé dans ses convictions religieuses après boire. Retenons à sa décharge que «très peu de liqueur cause en lui un changement considérable. »
Se rappelle-t-on aussi les jours où il n'avait pas un ami ? Aujourd'hui son « logement rappelle le lever d’un ministre, tellement il étendu ses relations (comme on dit) depuis qu'il réside en a ville » (2).
C'est la premiere fois qu'on entend cette plainte. Elle reviendra désormais périodiquement. Les visiteurs seront la plaie de cet homme trop sociable. Aussi, que ne les décourage-t-il ? Il leur fait accueil. Il éprouve une jouissance à contempler des visages humains amis heureux. Son indolence naturelle y trouve également son compte. Il aime pourtant aussi le recueillement de la solitude, avec Mary, bien entendu. La solitude complète (celle qu'il appelle paradoxalement la solitude ‘imparfaite) (3) lui pèse, l’anéantit. Il voudrait plus souvent converser avec les morts dans leurs livres et s’abandonner à ces sédufsantes rêveries que Burton a si bien décrites dans l’ Anatomie de la Mélancolie (4). La société est bonne à ses heures, Mais il aurait voulu qu'elle ne lui fût pas imposée, surtout celle des indifférents, toute la journée ou, du moins, toute la portion de la journée qu’il pouvait appeler sienne.
(1) Letter to W. Wilson. Aug. 14, 1801.
(2) Letter to Manning, sans date, mais apparemment de mars 1801. Commençant : You masters of logic.
(3) À Quakers’ Meeting.
(4) À Chapter on Éars.
Et non seulement il ne savait pas défendre sa porte, mais il ne put jamais apprendre à rebuter personne. Son hôte, qu'il maudissait veut-être in petto, il fallait qu'il le reçût bien (1), et il était un maître de maison nerveux, toujours obsédé par la crainte de rester en deçà de ses devoirs. Il s’agitait, se dépensait, se fatiguait. De là des plaintes parfois très vives, à chaque instant renouvelées et des essais multiples, quelquefois risibles, souvent infructueux, pour se protéger des fächeux.
Il espère, lors de cette première attaque du mal, y avoir trouvé un remède efficace. Il déménagera. Cette solution lui est d’ailleurs imposée. Mais il choisira un logement tellement disposé qu'il puisse « fermer la porte à ses amis toutes les fois qu'il voudra avoir libre commerce avec son esprit immortel » (2).
Forcé de quitter son logement de Holborn, sur une insinuation du propriétaire, Gutch, son ami, (était-ce pour la même raison qui les avait chassés de Pentonville ?) il va s'installer, le 25 mars 1801, au n°16 Mitre Court Buildings, c’est-à-dire non loin du berceau de son enfance, dans le Temple. C’est un appartement « délectable » (2), qui domine (lorsqu'on se dresse sur la pointe des pieds) la Tamise et les coteaux du Surrey... Il aura autant d'air au quatrième qu'à la campagne; et il sera dans un jardin, au milieu de Londres enchanteur (plus que le Paradis de Mahomet), Londres dont il ne voudrait pas changer les plus immondes ruelles, rendezvous des filles, nile boutiquier le plus obséquieux, contre le Skiddaw, l’Helvellyn, James, Walter et le curé par dessus le marché. Oses réverbères le soir ! ses riches orfèvres, boutiques d’estampes, boutiques de jouets, merciers, quincailliers, pâtissiers. Saint Paul’s Churchyard, le Strand, Exeter Change, Charing Cross, avec l’homme sur un cheval noir! Ce sont.là tes dieux, ô Londres ! Toutes les rues, tous les trottoirs sont d’or pur. Du moins il connait une alchimie qui transmue sa boue en ce métal, — un esprit qui adore être chez lui dans la foule, »
Cet enthousiasme pour Londres est sincère avec une pointe d’exagération rieuse. Cette phrase seule suffirait à nous en con-
() Si une connaissance arrivait le soir avant le souper, raconte Moxon dans l’Athenæum, vite, sans dire un mot, il prenait son chapeau et allait commander un supplément de porter.
2) Letter to Manning : You masters of logic.
vaincre : « Ne vous ennuyez-vous pas à mourir sur les bords du Cam ?» dit-il à Manning. Or nous savons par son essai Oxford durant les vacances quel charme il trouvait à ces graves retraites universitaires. Mais sous l’exagération plaisante, qui est en partie une pudeur, on sent une conviction profonde. Lamb était certainement amoureux de Londres. Sa rentrée en ville a été comme une griserie. On dirait d’une maîtresse retrouvée après une longue séparation, rendue plus chère par l'absence. Quatre fois dans ses lettres il refera ce dithyrambe entre 1800 et 18or et, en 1802, il en ürera une édition définitive qui est Le Londonien.
Avee Wordsworth, le chantre de la nature, c'est une polémique aimable. Le contraste l'inspire. Le poète des lacs ne veut entendre parler que de la vie des champs, la seule vie naturelle ; on va lui faire l'éloge de la vie artificielle ; et Lamb écrit : ;
« J’ai passé (1) tousles jours de ma vie à Londres, au point d’avoir formé des attachements locaux aussi nombreux et aussi intenses qu’aucun de vous autres, montagnards, avez pu faire avec la nature morte. Les boutiques éclairées du Strand et de Fleet Street, les innombrables métiers, boutiquiers et clients, carrosses, chariots, théâtres ; toute l'agitation et toute la perversité des environs de Covent Garden; les filles mêmes ; le guet, les scènes d’ivrognerie, les criailleries ; la vie éveillée, si vous vous éveillez, à toute heure de la nuit ; l'impossibilité de s’ennuyer dans Fleet Street ; la cohue, la crotte et la boue mêmes, le soleil brillant sur les maisons et les trottoirs, les boutiques d’estampes, les bouquinistes, les ecclésiastiques marchandant des livres, les catés, les fumées des soupes montant des cuisines, les pantomimes — Londres lui-même une pantomime et une mascarade — toutes ces choses s'insinuent dans mon esprit, et me nourrissent, sans pouvoir me rassasier. L’émerveillement de ces spectacles me pousse à des promenades nocturnes par ces rues grouillantes, et je verse souvent des larmes dans le Strand bigarré dans la plénitude de ma joie de tant de vie. Toutes ces émotions doivent vous être étrangères ; ainsi pour moi sont vos émotions champêtres. Mais considérez, qu’ai-je dû faire toute ma vie, pour ne pas avoir prêté avec usure de grandes portions de mon cœur à de telles scènes ?
« Mes attachements sont tous locaux, purement locaux. Je n'ai pas de passion pour les bosquets ni les vallées — ou du moins n’en ai-je plus depuis le temps que j'étais amoureux, et alors c’était là l’enfantement bâtard de la poésie et des livres. L'appartement où je suis
(1) Letter to Wordsworth. Jan. 30, 18or.
né, les meubles qui sont devant mes yeux depuis ma naissance, une bibliothèque qui m’a suivi comme un chien fidèle, (par exemple le surpassant en connaissances), partout où j'ai transporté mes pénates, vieilles chaises, vieilles tables, rues, squares où je me suis chauffé au soleil, ma vieille école, — voilà mes maîtresses. »
On le voit, ce sont là des boutades malicieusement provocantes. S'il proclame ses goûts sur ce ton absolu à des amis qu'il se ferait scrupule de heurter sérieusement dans les leurs, c’est qu'il a dessein simplement de les amuser en les taquinant. Au fond, répétons-le, il est sincère : il l’est toujours, même en riant. Il sent vivement la poésie des rues et de leurs spectacles et la poésie du foyer. Ses essais feront aimer Londres comme les poèmes de Wordsworth font aimer la région des lacs. Comme Cowper, mais en prose, il sera le poète des intimités.
Il y a autre chose encore que de l'esprit de contradiction dans cette attitude de Lamb : on doit y voir sa passion pour la sincérité et sa révolte contre le convenu, si le mot révolte n'était pas trop gros et s’il ne répugnait de l'appliquer à cet aimable esprit. Oui, il a eu les oreilles tellement rebattues de ces extases devant la nature fort à la mode depuis Rousseau, de ces descriptions romantiques faites à plaisir et qui finissent par devenir comme des clichés, qu'il est tenté d’opposer à ces sentiments d'exception, que tous cependant semblent épouser par une sorte d'affectation de bon goût, d'autres sentiments plus généralement ressentis, sinon admis. Car enfin la généralité des hommes aiment la ville où ils sont nés, leur foyer, leurs réunions sociales et, forcés d’habiter à demeure au sein de la nature, fût-ce dans le décor le plus romantique, ils n'admireraient peut-être pas longtemps et s'ennuieraient mortellement. Il sent peut-être aussi que même dans le cas du paysan placé par sa naissance au milieu des plus belles scènes de la nature, le charme qui l'y attache est uniquement celui qui nous lie aux lieux familiers. Ayons donc le courage d’avouer ces goûts où il entre autant de poésie d'ailleurs que dans les autres et qui, du moins, chez beaucoup, sont plus sincères, plus authentiques.
Mais, comme c'est l'ordinaire quand on réagit et surtout quand on procède par boutades, on va trop loin. En s’écartant avec trop d'emportement de l'insincérité, on tombe inconsciemment dans une insincérité contraire. Lamb en arrive à dire : « La terre, la
mer et le ciel (quand tout est dit) ne sont que comme une maison où habiter. Si les hôtes sont courtois, et que de bonnes liqueurs coulent comme les fontaines lors d’un couronnement du temps jadis, s’ils savent causer sensément et sentir comme il faut, je n'ai pas besoin de rester là à m'écarquiller les yeux devant la glace dorée (qui a coûté à mon ami les yéux de la tête) ni devant une estampe de cinq schellings (qui ne fait que trahir son goût faux) » (1). Mais le raisonnement est lâche. Le décor où il vit ne Ini est pas indifférent et il vient de dire que ses attachements sont tout locaux. Heureusement il plaisante et il échappe ainsi à toute chicane.
Attendons ce plaisant contempteur de la nature en face de ses spectacles. Justement l’année 1802 va nous le montrer en présence d'une de ses manifestations les plusgrandes, les montagnes.
En effet, après avoir songé un instant à aller passer son congé annuel à Paris. projet remis sur l'offre que lui fit son ami Stoddart de l'y accompagner une autre année, il partit avec Mary pour les lacs. L'arrivée fut un éblouissement. « Nous arrivâmes le soir (2), voyageant en chaise de poste depuis Penrith, au milieu d'un soleil somptueux qui transmuait toutes les montagnes en couleurs, pourpre, etc., etc. Nous pensämes entrer dans le pays des fées. » Assis, à la brune, dans le cabinet de Coleridge, le décor changea « et alors les montagnes étaient toutes sombres avec des nuages sur leur tête. Une impression pareille, jamais encore je n’en avais reçue des objets de la vue et je ne suppose pas que jen puisse jamais encore recevoir. Les glorieuses créatures, les beaux vieux personnages que le Skiddaw, etc. Je ne vous oublierai jamais, comme vous nous entouriez cette nuit-là, semblables à un retranchement ; couchés, semblait-il, pour la nuit, mais promettant qu'on vous reverrait le lendemain. » Oh ! ce cabinet de Coleridge « donnant sur la dernière vue graduellement effacée du Skiddaw et de ses frères au large poitrail » {grands ours et monstres pesants, couchants et endormis ». — « Quelle nuit! » On juge à ces exclamations haletantes qui reviennent à chaque instant, dans la lettre, comme une obsession, quelle révélation ce fut pour le
(1) Letter to Manning, Sept. 24, 1802.
(2) Letter to Manning, Sept. 24, 1802.
Londonien et de quel émerveillement il fut saisi devant ce grand spectacle, Sa description écourtée est éloquente par le manque de souffle même qu'elle laisse paraître. Mais n'est-il pas curieux de voir celui qui faisait fi, hier encore, de ce qu'il appelait la nature morte, la trouver si vivante que, pour lui, les montagnes deviennent des êtres dont il sent la présence autour de lui ? Et la gaucherie est délicieuse de cet esprit livresque dont la langue inexperte, riche en mots traduisant les choses intellectuelles, pauvre en vocables expressifs de la réalité visible et plastique, le trahit, (ete., etc.) ou lui fournit des termes de l’art héraldique (couchant) ou de l’antique alchimie (transmuer). Le frisson d'émotion puissante qu’il éprouve, cette note surtout qui le montre conscient de la compagnie des montagnes, abolies par les ténèbres, mais dont la présence se devine et se révèlera demain aux premiers rayons de lumière, indiquent qu'il était capable de communier avec la nature et apte, comme il l’a par ailleurs abondamment prouvé, sinon à l’interpréter, comme ses amis Coleridge et Wordsworth, du moins à goûter leurs interprétations.
Il avait douté de l'existence du romantique dans la nature. Il fait amende honorable, non sans encore à cette occasion décocher à l'adresse de ses adeptes un trait qui donne en partie la raison de ses boutades. « Enfin, je suis convaincu qu'’existe ce que les touristes appellent romantique, ce dont je doutais beaucoup auparavant; ils en font un tel tapage, et font voler autour d'eux leurs épithètes splendides, si bien qu'ils donnent autant de lumière qu'à quatre heures du matin les lampions après une illumination. » La vie de la nature aussi a bien ses charmes : Qerrer libre comme l'air parmi les montagnes et se baigner dans les rivières ! » Après un mois de cette existence, quand il faut reprendre la dure routine de la ville, ne plus être son maître surtout, on «se sent très petit. » Il avait médit de la nature : elle se venge de lui. Les montagnes le Chantent perpétuellement. » « Je suis comme un homme qui serait tombé amoureux sans le savoir et qui s'en apercevrait en quittant la dame. Je ne me souviens d'aucune impression bien forte tant qu'elles étaient présentes; mais, disparues, leurs mementos sont rangés sur les rayons de mon cerveau» (1). Lui
() Letter to Coleridge. Sept. 8. 1802.
sont-elles chères aujourd’hui parce que, passées à l’état de souvenirs, elles font en quelque sorte partie de lui, alors que, présentes. elles lui étaient extérieures, étrangères ? Le grossissement de la mémoire aussi est un phénomène constant. L'important à constater ici c'est que le Londonien est bien ébranlé dans son amour de sa cité. Il faut maintenant qu'il se raisonne. « Je finirai par me conformer au genre de vie auquel il a plu à Dieu de m'appeler. » Cet optimiste non seulement se résigne, il arrive, par la familiarité, à aimer l'existence que la destinée lui a faite. « D'ailleurs, après tout, Fleet Street et le Strand sont de meilleurs endroits où vivre d'une façon permanente qu'au milieu du Skiddaw. Pourtant, je me retourne vers ces grands lieux où j’errais à l'aventure, participant de leur grandeur. Après tout, je ne pourrais pas vivre au Skiddaw. Je pourrais passer une année, deux, trois années parmi eux, mais il me faudrait la perspective de voir Fleet Street au bout de ce temps, autrement je m'ennuierais et je dépérirais, je le sais. Pourtant, Skiddaw est une belle créature! » Ce désordre peint ‘état de son esprit. Vivre trois ans au milieu des montagnes, - voilà déjà une concession que nous n’attendions guère après les déclarations du citadin fervent. Pour nous, nous avouons que nous ne le voyons pas bien installé dans la région des lacs. Il nous y semblerait dépaysé. Cette expérience d’un mois dans la belle saison avait pu le séduire. Mais les longs mois d'hiver? D'ailleurs il entendait y vivre dans la société d'hommes comme Coleridge et Wordsworth. Cette fréquentation continuelle de génies supérieurs pourtant, il le savait, était pour le réduire à l'impuissance. II prévoyait la nostalgie de Fleet Street au bout de trois ans. Qui sait ? Plus tard, quand il aura, pour le bien de sa sœur, fui à quelque distance de la ville, cette nostalgie l'y ramènera souvent. Mais alors une longue habitude avait imposé sa tyrannie. C’est un problème insoluble de se demander ce que serait devenu Lamb au milieu de la nature.
Une circonstance heureuse qui dut hâter sa réconciliation avec son existence londonienne, ce fut l’arrivée de Wordsworth et de sa sœur. Ils étaient partis pour Calais pendant ce mois d'août qu'il avait passé auprès de Coleridge. Au début de septembre ils sont les proches voisins de Lamb. « Ils ont dîné avec nous hier,
écrit-il le 8 septembre (r). et j'ai été leur guide à la foire de Saint- Bartholomew ». On se l'imagine vantant les spectacles de la grande cité et faisant valoir, aux yeux du prêtre de la nature, la poésie de ce grouillement de vie même au milieu de ses hideurs. Quand Wordsworth écrira le septième livre du Prélude, il se servira vraisemblablement des « impressions vives et subtiles » (2) de son ami. Il est curieux de relire ce livre, etparticulièrement le passage (v. 655) qui décrit la foire de Saint-Bartholomew, en pensant au cicerone qui accompagnait le poète. La description de Wordsworth semble singulièrement plate et passablement déclamatoire, faite d'une énumération incolore, lorsqu'on pense à l'impression que la prose de l’essayiste aurait pu nous communiquer.
Les Wordsworth repartis. il a bien décidément repris ses habitudes et aussi retrouvé ses soucis. Il lui faut trouver des ressources. « Si je pouvais gagner cinquante livres par an en plus de ce que j'ai, je vivrais dans l'opulence », écrit-il en octobre à Coleridge (3). qui lui offrait de lui faire des traductions des poètes allemands pour qu'il les mît en vers et les donnât au Morning Post.
Quoique improductifs, ses loisirs ne sont pas inoccupés. Ses lettres nous le montrent qui lit les œuvres en prose de Milton et précisent la façon dont il les lit. « Si vous trouvez les Milton, écrit-il à Coleridge (4), maculés et souillés d’une miette de vrai Gloucester noirci à la chandelle (mon souper ordinaire), ou d’aventure une cendre égarée de tabac qui aurait volé dans les interstices, considérez ce passage plus spécialement : comptez-y, il contient de bonne matière. » Le plaisir de la lecture chez cet épicurien de lettres se double de maint raflinement. « Il est plus agréable (5) de manger ses propres pois produits par son propre jardin que de les acheter au boïisseau à Covent-Garden; et un livre se lit d'autant mieux qu'il est nôtre et nous est connu de si longue date que nous savons la topographie de ses taches et de ses cornes, et que nous pouvons retrouver l’origine de ses macules dans le fait que nous l'avons lu en prenant du thé avec des
(») Letter to Coleridge. Sept. 8, 1802.
(2) E. Legouis. La Jeunesse de Wordsworth.
(3) Letter to Coleridge. Oct. 23, 1802.
(4) Letter to Coleridge. Nov. 4, 1802.
(5) Letter to Coleridge. Oct. 11, 1802.
muffins beurrés, ou en fumant une pipe, ce qui, à mon avis, est le maximun de jouissance. » Inutile de faire remarquer qu'il n'avait rien du bibliophile. Il lit encore l’'Homère de Chapman qui l’intéresse « comme un rapide original » et l’entraîne an «galop » de son vers de quatorze syllabes (1). Il a « un accès de latin » comme il dit (2), et écrit à Coleridge une épiître en cette langue (3). C'est une plaisanterie qu'il rééditera plus d’une fois.
Vers la fin de l’année 1809. il publie John Woodoil. Au mois d'avril suivant, la Revue d'Edimbourg l’exécutait impitoyablement. Le critique en tira tout ce qui était faible ou bizarre et triompha facilement. Des mérites il ne tint nul compte. C'était la facon dont ces messieurs entendaient alors la critique. Etrange procédé, qui devait amener la question : pourquoi vous occuper d’une chose aussi absolument mauvaise ? Il va sans dire que et la langue et la versification furent jugées gothiques et barbares. Lamb n'avait pas encore, en déterrant les trésors dramatiques du xvre siècle ensevelis sous de profondes couches d’oubli, habitué le goût à leurs fraîches beautés et c’est d’ailleurs avec la même justesse d’appréciation et le même degré de sympathie intelligente que sera accueillie l’Excursion de Wordsworth. Tout ce qui n’était pas coulé dans le moule conventionnel pouvait s'attendre au même sort. L'œuvre de Lamb ne fit pas exception.
On peut se demander comment l’altière Revue daigna remar-quer l'humble volume. Après tout l’auteur semble n’avoir eu aucun titre pour le signaler à l'attention de ses «éminents » critiques. C’est comme politicien que Lamb suscita contre lui leur animadversion, Son journalisme jacobin et sa familiarité avec les partisans de la Révolution française lui ont valu cet excès d'honneur. Il était bon de nous arrêter à cette constatation, tellement elle donne de Lamb une impression différente de celle que nous laissent ses
écrits.
(x) La lettre où se trouvent ces renseignements nous apprend encore la mort de Sam Le Grice, qui a succombé à la fièvre jaune, à la Jamaïque. Il avait eu une folle jeunesse. Elle fait mention aussi du dîner annuel des « Bleus », c’est-à-dire des anciens élèves de Christs Hospital, auquel Lamb doit-assister.
(2) Letter to Coleridge, Oct. 11, 1802.
(3) Letter to Coleridge, Oct. 9, 1802.
Au cours d'une courte rechute de Mary, qui eut lieu dans les premiers mois de l’année 1803 (1), nous entrevoyons la façon dont Charles, laissé seul par le départ de Coleridge qui, de passage à Londres, lui avait tenu compagnie quelques jours, combat les effets de la dépression. Seul et triste, une pipe, du porto généreux et le « Roi Lear » le consolent. Il se couche assez... gai.
Deux effusions poétiques, toutes deux inspirées par un sentiment délicat et attendri, composent tout le bilan de cette année. L'une est la pièce à Hester, la jeune quakeresse de Pentonville qu'il avait aimée plusieurs années sans le lui dire et qui mourut en avril, l’autre est une «épitaphe pour une pauvre fille morte à dixneuf ans — bonne, jolie, intelligente, mais étrangement négligée de ses parents. »
Le journalisme lui pèse. En octobre 1802 il demandait à ce métier cinquante livres par an; or il gagna le double de cette somme en 1803 et, grâce sans doute à cet appoint, il put en juillet passer son congé annuel dans l’île de Wight (2). Pourtant il y renonce. « La meilleure et la pire nouvelle, écrit-il (3), c’est que j'ai renoncé à deux guinées par semaine au Post et que j'ai retrouvé ma santé et ma gaieté qui déclinaient. J'avais pris la chose en dégoût et Stuart le prenait mal. Ludisti satis, tempus abire est ; il me faudra rogner plus près, voilà tout. » Et Mary (4) de son côté : « Charles a perdu le journal, mais ce que nous redoutions comme un mal a été réellement le plus grand bien, car nous avons étrangement recouvré notre santé et notre gaieté depuis que cela est arrivé. » Les exigences quotidiennes du journalisme étaient devenues un souci intolérable de tous les instants. Non que Lamb ne puisse s’astreindre à un travail régulier. Il le prouvera plus tard en s’attelant délibérément à des besognes de longue haleine et en les mettant à fin. Mais son esprit est indolent. Il préfère de beaucoup «se perdre dans l'esprit d’un autre. » Suivre un auteur, s'arrêter là où il l’arrête par quelque beauté particulière, dire son plaisir dans la fraicheur de l’impression, donner d'une œuvre une analyse à la fois fidèle et originale, ce sera là pour lui une tâche agréable et qu'il
(:) Letter to Coleridge, April 13, 1803.
(2) Letter to Kickman. July 16, 1803.
G) Letter to Manning (1803) commençant : Not a sentence.
(4) Letter to Sarah Stoddart. « I will just write a few hasty words... »
poursuivra sans fatigue et sans découragement. Il faut reconnaître aussi qu'être astreint à tirer de sa tête six bons mots par jour est une cruelle sujétion.
Que faire pour remplacer ces ressources sacrifiées ? « J'espère, écrit Mary à Miss Stoddart, la prochaine fois que je vous verrai, pouvoir vous annoncer que Charles a commencé quelque chose qui produise un peu d'argent, car il n’est pas bien d'être très pauvre souligne-t-elle, et nous le sommes certainement en ce moment. » IL doit y avoir de longs conciliabules entre le frère et la sœur où l’on discute la question. C’est la bonne intimité de ces temps difficiles que Charles rappellera avec une émotion douce dans l'essai Le vieux Chine. Dans ces jours de pauvreté, on tenait conseil quand il s'agissait de quelque emplette et on ne s’y décidait que lorsqu'on avait trouvé une économie équivalente. Charles courait, après de longues hésitations, acheter l’in-folio longtemps convoité, que l’on passait la moitié de la nuit à collationner et à réparer,.. mais il portait son vieil habit quatre ou cinq semaines de plus ; ou bien c’était une estampe qu'il rapportait heureux et craintif au logis. C'était le bon temps où l’on partait pour la journée à la campagne en emportant ses provisions, que l’on mangeait dans quelque cabaret où l'accueil n’était pas toujours encourageant, ce qui n’'empêchait pas la diînette d’être gaie. Au théâtre, on allait modestement au « paradis » où l'on arrivait avec un soupir de soulagement après la longue attente et la poussée à la porte et la bousculade dans l’escalier ; mais toutes ces difficultés vaincues rendaient le spectacle plus précieux. C'était, en fin d'année, la nécessité d’équilibrer le budget, qui donnait lieu à de graves consultations où l’on faisait assaut de sacrifices. Ils étaient pleins d’égards l’un pour l’autre. Mary était la sagesse même. Ecoutez-la (1) : « Je me fais un point de conscience de ne jamais contrarier mon frère dans l'humeur où il est. Cela me paraît toujours être une tyrannie vexatoire que rien n’appelle les femmes à exercer sur les hommes. Laissons faire les hommes et, à la fin, nous les voyons venir au bon parti, que nous autres, par une sorte d'intuition, apercevons tout d’abord. Mais il vaut mieux, beaucoup mieux que nous les laissions souvent se tromper que de leur infliger la torture d’un moniteur
(1) Letter to Sarah Stoddart. « Your:letter, which contained the news ».
constamment à leurs côtés, » Et lui : « Là où nous avons différé sur des points de morale (1), sur quelque chose qu'il convenait de faire ou de ne pas faire, avec quelque chaleur d'opposition, avec quelque fermeté de conviction que je m'embarque, il est toujours inévitable qu’à la longue je sois ramené à sa facon de voir. » Tous les heurts de la vie en commun sont évités entre personnes si attentives au bonheur l’une de l’autre. Aussi la perspective d'un célibat perpétuel ne tourmente-t-elle nullement Charles. Il voit dans cette condition «une dignité calme (2): pas de soucis, pas de bruit et la liberté d'aller, de venir. de s'asseoir sans avoir de compte à rendre à personne. »
Tout donc irait pour le mieux dans ce ménage idéal sans cet «exeès de participation » (3) qui est un aimable travers de Mary, sans cette sensibilité presque maladive de Charles, ce manque de ressort d’un tempérament nerveux qu'un rien abat, comme aussi d’ailleurs un rien le relève. Cet homme, si courageux dans les grandes épreuves, est sujet aux découragements les plus sombres pour les causes les plus futiles. « Tout ce qui le contrarie ou le dérange fait entrer dans son esprit la pensée de la mort» (4). Aussi. avec les meilleures intentions du monde, ils se font du mal réciproquement. « Quand je suis assez bien, écrit Mary (5), son abattement me fait retomber ; et quand il commence à reprendre courage, alors je lui rends le même service. » C'était lamentable parfois. « Vous ririez, ou vous pleureriez, peut-être les deux, éeritelle à Sarah Stoddart, de nous voir ensemble assis à nous regarder, la figure longue et triste, et à nous dire : «Comment cela va-t-il? » et « Comment cela va-t-il?» et puis nous nous mettons à pleurer, et nous disons que cela ira mieux le lendemain, » Et chacun d'eux a des remords. Mary a-t-elle une rechute, comme en juin 1805, Charles se désespère (6) : qu'aurait-il dû faire qu'il n'a pas fait. Qu'a-t-il fait qu'il n'aurait pas dû faire ? « Quand elle manifeste des symptômes de l'approche de la maladie, il n’est
(1) Mackery End.
(2) Letter to Robert Lloyd. Sept. 13. 1804.
(G) Mackery End.
(4) New Year's Eve.
@) Letter to Sarah Stoddart. Sept. 1805.
(6) Letter to Dorothy Wordsworth. June 14, 1805.
pas aisé de dire ce qu'il serait le mieux de faire. Rester seuls ensemble est mauvais, et passer la soirée dehors est mauvais. Je deviens si irritable et si tourmenté par la crainte que je hâte constamment la maladie. Vous ne pouvez concevoir la torture d’une telle prévision. Je suis sûr que, toute la semaine qui précéda son départ, j'avais comme la tête perdue. » Mary, en effet, était avertie par des symptômes qui ne la trompaient pas. Elle se sentait inquiète, fiévreuse, et ne pouvait dormir. Avec tous les ménagements possibles elle préparait son frère aux pénibles fonctions qu'il devait remplir. Si l’on ne pouvait attendre un dimanche, il lui fallait demander congé au bureau pour conduire la malade à l'asile bien connu. C'est dans un de ces tristes pèlerinages que Charles Lloyd les rencontra un jour. Ils s’acheminaient vers Hoxton, tous deux pleurant amèrement.
Rentré au logis, esseulé, Charles commençait par avoir une crise de désespoir. Peu à peu, cela se calmait, mais il restait déprimé et abattu, toute sa force partie, l’appui de Mary lui manquant. « Je suis comme un idiot, écrit-il (1), privé de sa coopération. Je n'ose penser, de peur de penser de travers ; tellement j'ai l'habitude de compter sur elle dans la moindre comme dans la plus grosse perplexité ». Etil repasse dans sa tête toutes les qualités de l’absente. « Elle est plus âgée, plus sage que moi ; elle vaut mieux que moi ; et je couvre à mes yeux toutes mes misérables imperfections en pensant résolument à sa bonté. Elle partagerait la vie et la mort, le ciel et l’enfer avec moi. Elle ne vit que pour moi ». Il fait son examen de conscience et se condamne sévèrement : « Je sais que je n’ai cessé de gâter et de tourmenter sa vie depuis cinq ans avec ma mauvaise habitude de boire et ma conduite ». Il s’exagtre ses torts. Il prend de bonnes résolutions. Mais s'il les met à exécution et qu'il en souffre, Mary bien vite s'en aperçoit et c'est elle-même qui l’engagera à les violer ! En somme on peut résumer leurs relations en paraphrasant un mot de l'essai Mes Parents : « Quelle consolation et quel souci ils furent l’un pour l’autre ! »
Nous les avons laissés cherchant ensemble ce que Charles pourrait bien faire pour gagner quelque argent et voici venir la fin
(x) Letter to Dorothy Wordsworth, June 14, 1805.
de 1805 et ils n’ont encore rien trouvé (1). Aussi ont-ils, avec la dernière maladie de Mary, dépensé la moitié de leurs petites avances (2). Il faut cette préoccupation de l'avenir pour secouer son indolence naturelle, car autrement : « Au diable le travail ! s’écriet-il. Je voudrais que ce fût congé toute l'année. C'est l'ennemi du genre humain qui a inventé le travail ». Après l'esclavage du bureau, il aime à se laisser vivre. On fume. Mais une pipe entraîne l’autre et il en est venu à fumer dix pipes par soirée (3). Le tabac fait boire et les lendemains sont rebelles au travail. Il commence par prendre une énergique résolution : il renoncera au tabac. Il dit adieu à ce « doux ennemi » en vers «un peu dans le goût de Wither ». Et maintenant il pourra travailler. Sera-ce à une farce, à laquelle il pense depuis quelque temps ?
Ce fut d’abord autre chose. L'idée lui fut sans doute suggérée par Godwin, établi libraire sous le nom de Baldwin et qui publiait pour les enfants, de travailler pour sa collection. Il écrivit donc en vers Le Roi et la Reine de cœur : ou plutôt il mit une strophe de six vers au bas de chacune des images (4) d'un petit album consacré aux aventures de ces illustres personnages (5).
Cependant l’idée de la farce fait son chemin. Seulement il lui faudrait du temps et il n’a jamais une heure où travailler tranquillement. Sa vie est un tourbillon : recevoir et être reçu, voilà à quoi tout son loisir passe (6). Il n'a pas même eu de sommeil pendant les dernières nuits de tempête et «sans sommeil ni repos que s’ensuivrait-il ? La folie. » Cela ne peut continuer ainsi. Il fuira ses persécuteurs. Il loue une chambre (moyennant trois schellings par
() Letter to Dor. Wordsworth. June 14, 1805.
(2) Is firent, cette année là, « deux petites excursions en été, de trois ou quatre jours chacune, à un endroit voisin de Harrow et à Egham, où se trouve Cooper’s Hiil ».
(3) Letter to Hazlitt. Feb. 19, 1806. Qu'on remarque la date de cet aveu et qu’on juge par là si la résolution tint!
()En noir pour le prix de 1 schelling, en couleurs, moyennant 1 sch. 6.
(6) Jusqu'en ces dernières années on avait cru que la première production de Lamb destinée aux enfants avait été les Contes shakespeariens. Mr. E. Y. Lucas a été conduit à la découverte de ce petit conte en vers par une partie, jusque-là non publiée, d’une lettre de Lamb à Wordsworth où, entre autres envois, Lamb «annonçait une paraphrase de Le Roi et la Reine de cœur, que, comme auteur, je prie Master Johnny Wordsworth d'accepter. » Le petit livre porte la date du 18 novembre 1805.
(6) Letter to Hazlitt. Jan. 15, 1806.
semaine) et s’y enferme de cinq à huit heures du soir. Et vers la fin d'avril la farce, Monsieur H..., est le résultat de cette réclusion laborieuse.
C’est un événement pour le frère et la sœur. Depuis quelque temps leurs causeries ne roulaient que sur les personnages et sur l'intrigue de la pièce (1). Enfin Mary va l'entendre lire. Tous deux fondent sur elle de grandes espérances. « J'aurai deux cents livres du théâtre, écrit Charles à Manning (2), si Monsieur H... tient l'affiche, et j'espère vendre le manuscrit cent livres. » Le directeur de Drury Lane l’a acceptée. Le manuscrit revient à l’auteur pour quelques remaniements. Il le retourne mis au point(fin octobre) (3). Enfin le grand jour arrive... Et le «1 décembre Charles écrivait à Wordsworth : « Monsieur H... a été donné hier soir et est tombé. J'avais beaucoup d’appréhensions; le sujet manquait de substance. » Laïissons-le l'expliquer lui-même (4) : « C’est un fat qui fait son apparition à Bath, immensément riche — toutes les dames se mourant d'amour pour lui, — toutes crevant d’envie de savoir qui il est; mais il n’est connu que sous le nom de Monsieur H.,— curiosité qui rappelle celle des dames de Strasbourg au sujet de l'homme au grand nez (5)... Après une admiration véhémente, lorsque se révèle son vrai nom « Hogsflesh », toutes les femmes le fuient, l’évitent, et il ne s'en trouve pas une qui consente à changer son nom pour le sien. Voilà l’idée. Combien cela est plat ici — mais combien drôle dans la farce !... Tout, ajoutait-il, dépendait de la façon dont le nom était amené et c’est, je m'en vante, un chef-d'œuvre ! »
Hazlitt (6) raconte que le prologue fut accueilli avec faveur et souleva une tempête de rires. Lamb, lui-même, au premier rang de l’orchestre avec Mary, riait aux éclats de son propre esprit. En relisant aujourd'hui ce prologue, on a peine à s’imaginer la gaieté débordante décrite par Hazlitt. Le prologue, dans le goût de ceux qui précédaient les comédies de Sheridan, sans la satire
(1) Lettre de Mary Lamb à Sarah Stoddart.
(2) Letter to Manning. Dec. 5, 1806.
(3) Lettre de Mary Lamb à Sarah Stoddart, 22 octobre. (4) Letter to-Manning. Dec. 5, 1806.
(5) Sterne.
(6) Table Talk, p. 333.
mordante qui les caractérise, avec un esprit plus mince, est job, mais n’est guère fait que pour amener le sourire sur les lèvres des auditeurs. Quant à la pièce elle-même, c’est un joli rien, assez amusant, tout fait d'esprit de mots. Plusieurs scènes sont faites selon le procédé exploité par Rostand dans les allusions au nez de Cyrano de Bergerac. Ilest diflicile de comprendre pourquoi la révélation du nom du héros ou plutôt ce nom lui-même a pu être un obstacle au succès de la pièce. Sans doute c’est un désappointement, C’est là tout! se dit-on, et l’on ne pardonne pas l'insignifiance du nom qu'un acte et demi d'attente curieuse, soigneusement entretenue et excitée, faisait espérer plus extraordinaire. Beaucoup dépend aussi du jeu de l'acteur principal. « Gentleman Lewis (un acteur), dit Hazlitt, assistait à la première représentation et dit que, s’il avait eu la pièce, il en aurait fait, par quelques coupures judicieuses, «la petite chose la plus populaire qui eût été donnée depuis un certain temps ». Un acte, en effet, serait amplement suflisant pour traiter ce qui n’est après tout qu'un jeu de mots dramatisé. Monsieur H... a été repris avec succès du vivant de l’auteur, vers 1827 ; de nouveau on l'a joué en 1885. En Amérique cette farce a été représentée dans plusieurs villes et a bien fait rire (1). ï
Il semble que Lamb ait le pouvoir de traiter diverses scènes avec bonheur, mais que celui de construire un tout lui soit refusé. Il avait lui-même conscience de cette incapacité. Il en fait l'aveu à Godwin, qui lui avait reproché de ne pas avoir fait un article sur sa vie de Chaucer (2).
« Vous, par la longue habitude de la composition, et parce que vous commandez mieux à vos facultés, vous ne pouvez concevoir la manière décousue et incertaine dont moi (auteur à la passade) je ne puis parfois mettre les idées d’une lettre ordinaire en une prose saine. Tout travail que j’assume comme un engagement agit sur moi comme une torture ; par exemple, quand je me suis chargé, comme je l’ai fait trois ou quatre fois, d’une pièce de vers pour les élèves de 1 Ecole des Marchands Tailleurs à une guinée la pièce, je me suis fait un sang noir dans ma parfaite incapacité de les faire, et j'ai rendu ma sœur malheureuse par ma malheureuse humeur pendant une semaine entière, Quant
@) W. C. Hazlitt. The Lambs.
(2) Letter to Godwin.
à faire un article de critique en particulier, ma tête est une tête si bizarre que je ne puis, après avoir lu le livre d’un autre, quelque agréable qu’il ait été, en rendre compte de manière méthodique. Je ne puis suivre sa marche. Vous devez avoir aperçu quelque chose de semblable dans ma conversation — mille fois je vous ai avoué, en parlant de mes talents, mon incapacité totale de me rappeler, d’une manière quelque peu compréhensive, ce que j'ai lu. Je puis approuver avec véhémence certaines, parties ou les chicaner avec humeur, mais je ne puis embrasser un ensemble. Cette infirmité se voit dans mes deux petites compositions, le conte (Rosamund Gray) et ma pièce (John Woodvil), où nul lecteur, quelque partial soit-il à mon égard, ne peut découvrir la moindre fable. »
Il y à dans son fait, croyons-nous, beaucoup d’indolence d’esprit. Il s'était toujours complu à vivre en dilettante littéraire. Si sa carrière avait été toute d’un homme de lettres, il est vraisemblable que la nécessité de composer ét l'application que cette nécessité lui eût imposée, l’auraient fait triompher de cette prétendue incapacité. Mais alors il n’aurait plus été le curieux de lettres goûtant à son loisir et en délicat, et disant son plaisir sans prétention et sans préoccupation de système. Et c’est le charme de sa critique. Si, dans la composition originale, il avait su ordonner de plus vastes ensembles, traiter ses sujets d’une touche plus large, peut-être n’aurait-il plus eu cette séduction du détail curieux et exquis ; peut-être n’aurait-il pu retrouver ce libre vagabondage qui rend si variée et si semée de surprises la lecture des Essais.
’est la conscience de cette inaptitude à construire qui le guide vers la besogne qu’il entreprend maintenant concurremment avec Mary. Raconter à des enfants la fable des pièces de Shakespeare lui parut une besogne tentante. Son enthousiasme pour les héros du grand poète dramatique, sa pénétration de leurs caractères, allaient trouver leur emploi. Nul souci de construire, ni d'inventer surtout : car s’il ne savait pas construire, l’invention était son moindre défaut. Mais raconter ces choses dont il était plein dans une langue dont il était imprégné et qu'il ne pouvait séparer des choses mêmes allait être pour lui une récréation. Il continuait ainsi à travailler pour les enfants. Il les aimait. Il les comprenait. On verra comment, dans la vie, il savait les amuser. Il les plaignait de la misérable pitance à laquelle les réduisait une fausse conception utilitaire. Un jour qu'il cherchait quelques livres à
envoyer au tout jeune fils de Coleridge, il s'est aperçu avec stupeur et colère que « le fatras de Mrs. Barbauld (r) avait banni tous les vieux classiques de la nursery. Le commis de chez Newberry a daigné à peine les tirer du vieux coin délaissé d’un rayon. lorsque Mary les a demandés. Les sottises de Mrs. Barbauld et de Mrs. Trimmer s’entassaient en piles par toute la boutique. Un savoir insignifiant et fade comme en donnent les livres de Mrs. Barbauld, semble-t-il, doit se faire prendre par l'esprit d'un enfant pour de la science ; et sa caboche vide doit lui tourner dans son infatuation d'être si fort quand il a appris qu'un cheval est un animal, et que Billy vaut mieux qu'un cheval, et autres semblables niaiseries : au lieu de ce bel intérêt pris aux histoires extraordinaires, qui faisaient de l'enfant un homme, tout en lui laissant croire qu'il n'était qu'un enfant ».
Mais Shakespeare n'est-il pas une lecture dangereuse pour les enfants ? Pour eux il n’y a pas de mal dans ses pièces, pas plus que pour David Coppertield dans Tom Jones.
Mais il fallait, comme on dit, se mettre à leur portée. On sait le style et la langue que cette expression signifie. Walter Scott crut devoir prendre cette précaution quand il commença ses Contes d'un grand-père. Il ÿ renonça aussitôt. se rendant compte qu'elle ‘ n’était nullement nécessaire, bien plus, qu’elle était préjudiciable à l'intérêt de l'enfant. Il suffit d’être simple pour être compris par lui. I suflit d'être simple ! C’estle plus difficile.
Il'ne se pouvait guère rien de plus propre à éveiller la curiosité des petits que ces histoires dramatiques, parfois mêlées de merveilleux, comme Macbeth et Hamlet, où s’agitaient des personnages si vrais, si réels, si vivants, si complets, et qui s’exprimaient dans une langue incomparablement forte et imagée. Il s'agissait de dégager l'essentiel, de faire un récit court et frappant, clair et dramatique, en mettant en relief les motifs d'action des acteurs, en
accusant les traits profonds de leur caractère, sans souci apparent d'étude psychologique rebutante, se bornant à en donner tout juste ce qu'il était nécessaire de connaître pour la logique et l’enchaînement du drame. Il fallait que l'œuvre eût l'air d’un original et non d'une copie, que ce fût un conte tirant son intérêt de lui-même et
@) Letter Lo Coleridge. Oct. 23, 1802,
non un compte-rendu. L’exécution réclamait un homme qui se fût assimilé la substance de Shakespeare. Or, mieux que cela, celui-ci s'était encore assimilé sa langue même.
Aussi a-til admirablement réussi cette entreprise, que nul autre écrivain anglais, peut-être, n'aurait su mener à bonne fin. Il nous est certes difficile de nous mettre à la place des enfants à qui l'œuvre s'adresse. Nous ne pouvons juger de son adaptation à leur jeune intelligence que par le nombre incroyable d'éditions qu'elle a vues : chaque année en ramène plusieurs et aujourd’hui encore la demande va plutôt en augmentant. La clientèle, il est vrai, n’est pas bornée aux seuls enfants ; leurs aînés en forment un appoint important. Aux yeux de qui connaît les splendides originaux ces adaptations, semblerait-il, doivent pâlir. Il n’en est rien. Nous pouvons relire Hamlet, Macbeth, dans les contes de Lamb, sans éprouver de déception, ce qui est beaucoup dire. Songeons alors au service rendu par Lamb à ceux à qui l’œuvre de Shakespeare n'est pas accessible, qui s’y égareraient faute de guide, perdant des détails essentiels, incapables de saisir certaines nuances délicates et fugitives, importantes cependant, rebutés aussi par une tension trop prolongée imposée à leur esprit par la lecture de la pièce elle-même dans sa complexité. A ceux-là il offre une émotion dramatique autrement refusée, le bonheur d'approcher d’un vif reflet, au moins, de cette lumière échauffante et féconde qu'est le génie. Les plus avertis mêmes peuvent avoir des obligations à un tel guide. On sait les interminables discussions sur ce personnage énigmatique, Hamlet. Est-il réellement fou ou feint-il la folie ?. Lamb, parce qu'il aborde en homme, plutôt qu'en critique et en commentateur, l'œuvre de celui qui est homme avant d’être poète dramatique, a une véritable intuition de la vérité de ce caractère. Il explique comment la raison du jeune prince danoïs sombre presque sous le choc de la terreur que l'apparition du spectre de son père imprime à ses sens déjà abattus et affaiblis par le chagrin et le doute, et comment il cache sous une folie simulée ce trouble réel de ses facultés. Ne disions-nous pas avec quelque raison que beaucoup des commentateurs de Shakespeare ne perdraient pas leur temps à consulter les contes de Lamb ?
Une difficulté pour tout autre que lui était de conserver un grand élément à la beauté de ces drames, le langage hardi, imagé,
148 CHARLES LAMB créé, évocateur, qui produit une atmosphère sans laquelle ces fables sont des intrigues dramatiques quelconques, redeviennent ce qu'elles étaient avant d'avoir passé par l'imagination du poète. C'est ce que comprend tout étudiant, quelque médiocre soit-il, de ces merveilles: lorsqu'il cherche à en donner une analyse fidèle, il n'a garde de sacrifier les mots typiques, les expressions révélatrices d'un caractère. Mais chez lui ces mots forment une disparate. Ce sont des lambeaux de pourpre. Ici, rien de semblable. Tout le tissu est de la même pièce. Lamb, comme il le dit dans sa préface, s'était posé le principe d'éviter autant que possible l'emploi de mots introduits dans la langue depuis le temps de Shakespeare. Non seulement il y a réussi, comme sa parfaite connaissance de la langue élisabéthaine le lui permettait, non seulement il a parlé la langue d'un Shakespeare qui conterait à des intelligences naïves la matière de ses drames, mais il a su donner à ses récits une allure calme et ‘simple qui met en valeur le pathétique des situations beaucoup mieux que ne le ferait une manière plus abrupte, plus soucieuse de l'effet. Ils se déroulent dans une continuité de récit sans heurt, par phrases s’étalant à loisir, chargées d'explications, de considérations, d’interprétations, qui sembleraient peut-être froides et monotones si le prestige des mots, des images, des métaphores de Shakespeare ne venaient leur communiquer un relief vigoureux, une poésie contenue, une émotion profonde. Certes, l'originalité n’est pas ce qu'il faut chercher ici : la merveille même est comment un homme a pu se fondre à ce point dans la personnalité d'un autre écrivain. C’est un trait de souplesse unique et qui ne peut s'expliquer que par une aflinité singulière, sinon avec Shakespeare, du moins avec le siècle tout entier dont il est Le plus haut représentant. :
C'était en même temps une excellente école pour Lamb que cette familiarité qu'il s’imposait plus grande, l’ayant déjà pratiquée d'une façon plus désintéressée, avec ce génie si profondément humain, ce maître de la psychologie, cet incomparable manieur de la langue. A ce point de vue les contes de Shakespeare sont une étape dont on ne saurait s'exagérer l'importance vers l’'épanouissement du talent de l’essayiste. D’autres que lui ont vécu dans la familiarité de Shakespeare, d’autres que lui ont fait de son œuvre une étude approfondie. Mais ils ont rapporté de sa fréquentation
des acquisitions qui ne font pas corps avec leur propre fonds. Leur flot roule ces paillettes d’or. Chez Hazlitt, chez Leigh Hunt, les emprunts font saillie comme des réminiscences, des citations. Chez Lamb seul ils s’harmonisent avec la pensée et le langage. On ne voit pas où l'emprunt commence ni où il finit.
Tandis que Charles racontait les six grandes tragédies : Le roi Lear, Macbeth, Timon d'Athènes, Roméo et Juliette, Hamlet et Othello (qu'il déclarait la mieux réussie), Mary, de son côté, se chargeait des comédies. À deux, ils portèrent à vingt le nombre de ces contes. Mary s’embourbait-elle, comme il lui arrive dans Tout est bien qui finit bien, Charles vient à son aide. « Vous ririez de nous voir, écrit Mary, comme nous sommes souvent assis à écrire à la même table (mais non sur le même coussin) (x), comme Hermia et Héléna dans Le Songe d'une Nuit d'été ; ou plutôt comme un vieux couple littéraire, moi prenant du tabac, et Jui gémissant tout le temps et disant qu'il ne peut rien en faire, ce qu'il dit toujours jusqu à ce qu'il ait fini, et alors il s'aperçoit qu'il en a fait quelque chose. » Cette collaboration fraternelle allait plus loin encore. Mary écrit la préface. A bout d’haleine, au milieu d’une phrase, elle passe la plume à Charles. Lui, de bonne grâce, continue la phrase commencée et achève le morceau (2). Cela complète le tableau d'intérieur que vient de nous donner Mary. Qu'est donc devenu le fameux logement où Charles s'était réfugié pour composer sa farce ? Mary avait eu beau dire. Monsieur H... terminé, Charles s'était donné congé et, quand «il retourna au pauvre logement (3), il ne put en supporter la solitude ». Mary céda. Elle promit de croire ses « protestations solennelles qu'il pouvait écrire et écrirait en effet » aussi bien à la maison que là-bas. Mais elle resta sceptique.
Comment travaillerait-il avec la vie qu'il mène? Quand ils ne reçoivent pas, ils sont reçus : une soirée chez Norris, une autre chez Godwin, une troisième chez les Martin, un dîner chez Hol-
(x) À Midsummer Nights Dream. WI, 11. 205.
(2) Letter to Wordsiworth, sans date, en lui envoyant les Contes, Il s’excuse sur le mauvais goût des gravures choisies par cette odieuse Mrs. Godwin. Une autre lettre à Manning du 5 déc. 1806 annonce l’œuvre terminée. Mary s’est mise à un nouvel ouvrage.
(3) Lettre de Mary à Sarah Stoddart. 14 mai 1806.
croft, l’auteur dramatique. Ils ne manquent pas les « samedis soir » du capitaine Burney. On rentre à deux heures du matin. Charles a trop fumé et trop bu et le lendemain il lui faudra rester au bureau jusqu’à sept ou huit heures du soir (1). Tous les mercredis ils «restent chez eux » et des amis comme le capitaine Burney et sa femme, leur fils, le bruyant Martin, Rickman et sa femme, Philips, viennent passer la soirée au logis du Temple. On fait un whist. «Comme les autres grands hommes, écrit Lamb, j'ai un jour public » (2). C’est du début de cette année 1806 que date l'institution des fameux mercredis (3), que Talfourd comparera, en termes si grandiloquents, aux samedis de Lord Holland. L'ornement de ces mercredis fut bientôt Hazlitt. Il parle peinture et littérature avec Charles Lamb. Iltient tête à Rickman (4). Il apprécie fort les jeux de mots et applaudit à ceux de Philips. Il a lui-même raconté (5) comment, en 1804, il fit la connaissance de Lamb chez Godwin, où se trouvaient aussi Coleridge (6) et Holcroft. Il Le représente comme ayant toujours un bon mot à la bouche. Autant Charles Lamb était d'humeur facile, autant Hazlitt était d’un caractère malheureux. Il fallait un esprit accommodant comme celui des Lamb pour apprivoiser cet homme aigri dont on a écrit qu’ «il n'avait pas d'amis, au sens ordinaire du mot, mais vivait solitaire au milieu de la capitale, en ermite. » Lamb le plaignait : il fit son possible pour le rendre heureux. Un jour il le mène dans une maison où il y avait deux jeunes filles, dont une très jolie. « Elles ne rirent (9), ni nese moquèrent, ni ne ricanèrent, ni ne chuchotèrent — mais c'était des jeunes filles — et lui restait là se rembrunissant de plus en plus, indigné qu'il y eût une telle chose que jeunesse et beauté, et il finit par m’entraîner de force avant le souper, parfaitement malheureux, et il déclara qu’il ne pouvait souffrir les jeunes filles ; elles le mettaient hors de lui. » Et Lamb
(1) Lettre de Mary à Sarah Stoddart, 14 mai 1806.
(2) Letter to Manning. Dec. 5, 1806.
(3) Letter to Rickman. March 1806.
(4) Lettre de Mary à Mrs Hazlitt. 10 déc. 1808.
(5) Hazlitt. Sketches and Essays. — Winterslow.
(6) Avant le 2 Avril 1804, date du départ de Coleridge pour Malte. En août 1806, Coleridge, de retour d'Italie, est l’hôte des Lamb. Au début de septembre il trouve l'hospitalité aux bureaux du Courier.
(7) Letter to Wordsworth, June 26, 1806.
lemmène chez lui auprès de sa vieille ménagère (Mary), et il recouvre toute sa tranquillité.
« Il est une grande acquisition pour nous » continue Lamb ; et Mary, deux ans plus tard, alors que, Hazlitt marié et loin de Londres, elle se plaindra qu'avec lui est partie la splendeur de leurs mercredis, déclarera qu’ «il était plus précieux les jours ordinaires, lorsqu'il tombait chez eux après une querelle ou un accès d'humeur noire. » Il s’est trouvé là très à propos, toujours selon Mary (t), « car la perte de Manning (parti pour la Chine) avait rendu Charles très morne et il aime Hazlitt mieux que qui que ce soit, Manning excepté. » Il s’en faut pourtant que ce soit là le compagnon désiré pour Lamb déjà trop enclin à la mélancolie. Témoin ce trait rapporté par Mary (2). En juillet, Lamb ayant obtenu son mois de congé et résolu de le passer, cette année, à Londres même, Hazlitt et lui vont, le premier jour, faire une promenade à Sadler's Wells. Or « ils rentrèrent si mornes et déprimés » que Mary dut «les gronder d'importance. »
Leur amitié avait müri en 1805 pendant les séances de pose où Hazlitt, dont ce fut le dernier tableau, peignit le portrait de son nouvel ami. Idée bizarre, mais qui s'explique à la rigueur par le caractère du visage de Lamb, teint basané, cheveux noirs bouclés, œil noir et brillant, nez fort et busqué, physionomie expressive, Hazlitt le représenta dans le costume d’un sénateur de Venise. Lamb avait alors trente ans. Ce portrait vérifie en partie la description de Proctor, « un visage si plein de sensibilité qu'il vous frappait comme une idée nouvelle, sur laquelle vous ne pouviez ensuite vous empêcher de vous appesantir. » Mais les lignes qui donnaient à la bouche sa merveilleuse douceur d'expression sont imparfaitement rendues.
Le 5 décembre 1806, Charles écrit à Manning que les contes shakespeariens sont sur le point de paraître et que Mary a entrepris un nouveau travail. C'était la série de petits contes intitulée L'Ecole de Mrs. Leicester. Il en écrivit lui-même trois (3). Dans deux, la matière est tirée de ses souvenirs d'enfance. Ce sont de
(1) Lettre de Mary à Miss Stoddart. 2 juin 1806. (2) Lettre de Mary à Miss Stoddart. 2 juillet 1806. (3) Letter to Burton. Jan. 23, 1824.
LA
petites filles qui sont sensées parler. Mais dans l'un nous reconnaissons le jeune Charles et ses terreurs enfantines. C’est lui qui avait eu l'esprit frappé par l'image du Stackhouse représentant la sorcière d Endor ressuscitant le vieillard ; c’est lui qui. une nuit, crut que sa tante était une sorcière et qu'elle lisait son livre de prières comme un grimoire magique. C’est encore lui, dans l’autre conte, qui, à l’église, est saisi d’une vénération qu'il étend aux sculptures grotesques des murailles. La troisième historiette, où l'on voit une petite fille de cinq ans. seule parmi de rudes marins pendant une longue traversée, respectée et servie par eux comme par autant de chevaliers errants, a peut-être aussi un fond de réalité dans une aventure recueillie de la bouche d’un témoin ou de l'héroïne elle-même. Elle est, en tout cas, un premier spécimen de l'esprit de chevalerie qui paraîtra plus tard si éminemment dans l'essai sur la Galanterie moderne. La remarque qu'amènent ces contes, après la constatation que leur style est d’une belle simplicité et leur ton adapté à leur jeune auditoire, sans vulgarité ni mièvrerie, est qu'ils témoignent chez Lamb d’une incapacité d'inventer absolue.
Aussi va-t-il saisiravec empressement l'offre faite par Godwin. encouragé par le succès des contes tirés de Shakespeare, de raconter aux enfants les péripéties merveilleuses de l'Odyssée. Il ne s'agit ni d'inventer, ni de construire. C'est de la traduction de Chapman qu'il va tirer les Aventures d'Ulysse et non de l’original, dont sa quasi-ignorance du grec fait pour lui un livre fermé. Il empruntera aussi quelques détails au Télémaque, auquel ce livre est destiné à faire suite.
Version d’une version: n'est-ce pas là une singulière idée ? Mais « l'Homère de Chapman n'est pas à si proprement parler une traduction que l'histoire d'Achille et d'Ulysse récrite (x) ». Cette œuvre a inspiré à Keats un sonnet enthousiaste. Malgré les libertés outrageuses qu'elle prend avec son original, malgré son infidélité accidentelle, ses contre-sens fréquents, c’est encore, de l'avis de Saintsbury (2), la traduction qui, par l'impression qu’elle donne, reste le plus près d'Homère. Cependant elle porte l’em-
() Characters of Dramatic Writers. — George Chapman. (2) Élizabethan Literature.
preinte du temps où elle a été faite : elle nous présente un Homère étrangement travesti. Rien de plus différent de la simplicité nue du barde primitif que ces affectations mises à la mode par l'Euphues et où Chapman, malgré sa belle vigueur, se complait à tout bout de champ. Lamb n'aura garde de perdre ces grâces ingénieuses : il lui arrivera même de renchérir sur elles. Les antithèses, les concetti de Chapman ñe lui suffisent pas toujours, ou plutôt, son récit étant un abrégé et en sacrifiant forcément bon nombre, il en met de son cru là où Chapman avait omis d'en mettre (1). L'effet, on peut facilement l’imaginer, est inattendu. Il fait sourire et chatouille parfois agréablement celui qui connaît et Chapman et Lamb et constate leur aflinité. Quelle peut être l'impression sur un lecteur non averti, il est difficile de le dire. Il est néanmoins certain que les fervents d'Homère le reconnaîtraient peu. Mais l'ouvrage, destiné aux enfants, a pour but avant tout, de flatter leur jeune imagination par le récit d'aventures merveilleuses et de former leurs jeunes courages pour les épreuves de la vie par l'exemple d'un « homme brave luttant contre l'adversité » avec acharnement et sans jamais faiblir. Le récit ne languit pas et, comme dans les contes de Shakespeare, l’auteur sait introduire, quand il le juge utile, un commentaire discret qui n’en retarde nullement la marche et qui est toujours judicieux et suflisant.
On s'étonne que Lamb, ce critique si fin et pénétrant et qui a
(1) Par exemple : La rivière qui déboursait son tribut liquide. là où Chapman ne dit rien de tel. — Nulle créature purement mortelle ne peut vivre sans la mort du sommeil. — Ulysse se couche dans les feuilles sèches : Chapman dit : et ainsi la semence de la vertu gît cachée sous les feuilles. Lamb : riche semence de vertu cachée dans de pauvres feuilles. — Ulysse est chez Alcinoüs. Demodocus (le chanteur aveugle, à qui,en récompense de sa vue perdue, les Muses avaient donné un discernement intérieur, dit Lamb), chante les exploits d'Ulysse la nuit de la prise de Troie. Homère dit simplement : Ulysse est vivement ému. Chapman exprime cette idée en douze vers que Lamb résume ainsi, ne perdant pas un seul concetti : ce récit... inspirait la vie à la mort ancienne dans la vivante expression des meurtres, et rendait la vie si douce chez les auditeurs, que tous ceux qui écoutaient la sentaient s’en aller d’eux durant le récit: ce qui faisait Ulysse s’apitoyer sur ses exploits meurtriers et sentir les atteintes du remords, de voir comme le chant peut ressusciter un mort de sa tombe, et cependant ne peut nullement défendre un vivant de la mort; et,en imagination, il éprouvait une partie des horreurs de la mort et sentait dans son corps vivant un goût de ces angoisses mortelles qu’il avait données aux autres !.., Quelque peu amphigourique, n’est-il pas vrai ?
vu ce qu’il y avait d’humain dans l'Odyssée, ait sacrifié certaines beautés simples et grandes du poème. Dans le délicieux épisode de Nausicaa, cette perle des idylles antiques, l'insuflisance est manifeste. À quoi pensait-il quand il a laissé perdre, par exemple, tous ces traits évocateurs de la fraicheur du monde : Nausicaa reconnaissable au milieu de ses compagnes comme Diane parmi ses nymphes; Ulysse s’élançant de sa cachette comme un lion ; les vœux habiles d'Ulysse à Nausicaa : un époux et la douce concorde ; le vœu naïfet franc de Nausicaa de voir le ciel lui envoyer un mari comme Ulysse; et le repas d'Ulysse affamé ? Il a aussi omis, assez inexplicablement, l'épisode si touchant du chien d'Ulysse. Les faux brillants de Chapman ont sans doute éclipsé à ses yeux cette pure lumière. Il s’est racheté parfois par de véritables trouvailles : comme le mouvement haletant de tel passage où la répétition : et toujours les sirènes chantaient ! est un effet très naturel et très frappant.
Cet ouvrage à peine achevé, il en entreprend un autre. Cette fois c'est pour le compte de Longman qui « doit (1) l'imprimer et en supporter tous les frais et tous les risques... IL est fait d'extraits de vieilles pièces du (British) Museum. et de la collection Dodsley, etc. (c'est-à-dire provenant de bibliothèques particulières) ». C'est les Spécimens des Poètes dramatiques contemporains de Shakespeare. Il donne des scènes entières et parfois des scènes successives, plutôt que de simples passages et des beautés détachées. Chaque extrait est précédé d’un en-tête explicatif. « Le genre d'extrait que j'ai cherché, dit-il dans sa préface, a été, non pas tant des passages d'esprit et d'humour... que des scènes de passion,.., des situations intéressantes, des descriptions sérieuses, ce qui est plus étroitement allié à la poésie qu'à l'esprit, et à la poésie tragique plutôt que comique. Les pièces dont j'ai fait choix ont été, avec de rares exceptions, celles qui traitent de la vie et des mœurs humaines, plutôt que des masques et des pastorales arcadiennes.… Mon dessein directeur a été de montrer ce qu’on peut appeler le sens moral de nos ancètres,... combien brille de Shakespeare dans les grands hommes ses contemporains, et à quel point dans son divin esprit et ses mœurs illes a surpassés eux et toute l'humanité ».
( Letter to Manning. Feb. 26, 1808.
C'est une véritable révélation qu'entreprend Lamb. Shakespeare seul vivait par les représentations de la scène : les autres étaient ignorés, même de nom, du grand public. Shakespeare luimême se présentait au lecteur avec les seuls commentaires (pauvres clartés !) de Johnson et de Malone : l’un grammairien, l’autre puissant raisonneur, mais exemple frappant qu'une grande puissance de raisonnement est plus fatale aux ouvrages d'imagination qu'on ne l'avait jamais soupçonné. Un homme paraissait qui venait communiquer sa sympathie en faisant part de son propre plaisir — critique féconde et toute nouvelle — un homme que rien d'humain ne laissait indifférent, un moraliste fin et pénétrant, un poète.
On ne saurait s'exagérer le rôle d'initiateur qu'a eu Lamb avec cette publication. Tout en éclairant d’un jour nouveau la grande physionomie de Shakespeare, il le montrait entouré d'une pléiade non indigne de lui. Et qu'on remarque que ce volume s’adressait, non au monde savant, mais au grand public, sous les yeux duquel on mettait des pièces originales pourvues de tout l'intérêt humain possible, capables de toucher tout cœur sujet aux humaines passions, et, comme accompagnement à ces pièces, aucun appareil pédantesque, mais quelques observations sans prétention, telles que pourrait en faire, semblerait-il, un homme du monde causant familièrement, sous la dictée d’un sentiment vivement ému.
Aucun plan, aucun appareil didactique. La comparaison fréquente de telle ou telle qualité d’un auteur avec telle ou telle qualité de Shakespeare donne seule à l'ensemble une sorte d'unité. Le morceau cité éveille chez l’auteur telle ou telle émotion, telle ou telle association d'idées, et il la note bonnement, mais non sans originalité. «Je ne lis jamais cette scène, écrira-til d’un passage où des fils reprochent à leur mère sa honte, que les oreilles ne me tintent et que je ne sente une rougeur brûlante envahir mes joues ». Et cette facon de parler, outre qu’elle a le pouvoir de communiquer l'émotion ressentie plus qu'une dissertation impersonnelle, a encore ce mérite de maintenir une harmonie de ton entre la citation et le commentaire. L'un suit l’autre sans qu'il y ait cette chute pénible d’un morceau passionné et éclatant à des réflexions raisonnables et froides.
Le mérite de tous ces jugements, c’est leur conviction ardente,
c’est l'émotion intense qui colore etéchauffe l'expression. Les mots brûlent. La brièveté, la nouveauté des sentences arrête. La forme d'un jugement littéraire importe souvent plus quele jugement luimême ou, tout au moins, selon sa forme, il passera inaperçu dans le flot des mille jugements qui sont prononcés tous les jours ou il éclatera comme une révélation soudaine. Lamb a déjà une maîtrise de la langue comparable à celle qu'avait La Bruyère et comme lui le souci de renouveler, de varier les tours, de présenter une pensée sous son jour le plus frappant, naturellement, sans effort. Mais que seraient cette faculté et cette curiosité si elles n'étaient unies à une faculté également puissante de pénétration, de discrimination. D'ailleurs arrive-t-il qu'un écrivain vête une pensée faible d’une expression forte ? Lamb va à l'essence même des choses avec un flair sûr qui lui fait négliger l'accident. S'il note quelques ressemblances entre les incantations des sorcières de Macbeth et celles des sorcières de Middleton, bien vite il découvre que «les sorcières de Shakespeare se distinguent des sorcières de Middleton par des différences essentielles. Celles-ci sont des créatures à qui homme ou femme, méditant quelque cruel méfait, pourrait avoir recours pour une consultation fortuite. Celles-là font naître des exploits de sang et donnent le branle aux impulsions mauvaises qui entraînent les hommes. Dès que leurs yeux rencontrent ceux de Macbeth, il est sous le coup d’un sortilège. Cette rencontre décide de sa destinée. Il ne pourra jamais rompre cette fascination. Ces sorcières-ci peuvent du mal contre le corps ; celles-là ont pouvoir sur l’âme. Hécate, chez Middleton, a un fils, bouflon bas ; les sorcières de Shakespeare n’ont pas d'enfants à elles et ne semblent non plus descendre d’aucun parent. Elles sont des anomalies hideuses, dont nous ne savons ni d'où elles sortent, ni si elles ont commencement ou fin. Comme elles sont sans passions humaines, de même elles semblent être sans attaches humaines. Elles viennent avec le tonnerre et les éclairs, et s’évanouissent au son d'une musique aérienne. C’est tout ce que nous savons d'elles. Sauf Hécate, elles n’ont pas de nom, ce qui accroît leur mystère. Les noms et certaines attributions que l’autre auteur à donné à ses sorcières, appellent le sourire. Les Sœurs Fatidiques sont choses sérieuses. Leur présence ne saurait coexister avec la gaieté. » [Il rend sa pensée, qui ne perd jamais con-
tact avec la vie, sous des formes saisissantes: «La sorcière d'Edmonton... est justiciable des tribunaux. Il faudrait un intrépide shériff, avec, derrière lui, toute la force armée du comté, pour mettre la main au collet des Sœurs Fatidiques. Elles ressortissent à une autre juridiction. » Ne voilàt-il pas la puissance créatrice de surnaturel que possédait Shakespeare notée d’un trait frappant ? Caractérise-t-il la manière de Fletcher, molle ét languissante, au mouvement circulaire et non progressif, qui laisse voir l'auteur posant vers sur vers, ajoutant image à image si lentement que l’on voit leurs jointures, il la comparera à celle de Shakespeare en termes s1 heureux qu’ils sont réellement définitifs : «Shakespeare mêle tout, fait entrer un vers dans un autre, embarrasse phrases et métaphores ; avant qu’une idée ait brisé sa coquille, une autre éclot et demande à grands cris à sortir. » Il n’est pas sans se laisser parfois tenter par l’ingénieux, témoin cette expression : « Shakespeare la choisit (la nature) sans restriction ; et avec elle il eut, comme douaire, richesse, pouvoir, entendement et longue vie» (1). Cette forme ingénieuse rend la pensée plus vivante. Sa critique cherche l’homme. Il voit Marlowe « pour qui l'histoire de Faust dut être une nourriture délectable, errer dans les champs interdits à la curiosité, s'approcher du gouffre ténébreux. assez près pour y regarder, s'occuper à des spéculations qui sont la partie la plus pourrie du cœur du fruit qui tomba de l'arbre de science. » Il constate que ses héros, Barabbas le Juif et Faust le Sorcier, « parlent tous deux un langage qu'un croyant aurait eu scrupule à mettre dans la bouche d’un personnage. » Mais il distingue entre le plaisir pervers que prennent certains auteurs à traiter un sujet périlleux et l'audace qui permet à certains esprits, sous la protection de la forte armure de leur foi ou de leur vertu, de manier ce qui pour d’autres eût été mortel : témoin Milton qui, par la bouche de Satan, fournirait des arguments aux athées, et Richardson qui, par la bouche de Lovelace, en fournirait aux débauchés. 11 remarque très finement de Dekker que, pour s’appesantir trop, dans sa dénonciation de la débauche, sur les actes et
(x) Certaines de ses expressions heureuses sont malheureusement intraduisibles : par exemple la comparaison entre le chant funèbre dans Viltoria Corombona de Webster, et le couplet d’Ariel dans la Tempête : &as that is of the water, watery ; s0 this is of the earth, earthy.»
les détails les plus minutieux du vice, il est suspect, concluant : «Quand Cervantès, avec la compétence que donne la passion, s'étend sur la bibliothèque du Don, qui ne voit qu'il a été lui-même grand liseur de livres de chevalerie errante ? — que, peut-être, il fut un moment en danger de tomber dans les extravagances mêmes qu'il a ridiculisées si heureusement dans son héros ? » :
L'on voit, en même temps, combien, par ces allusions, ces courtes critiques sont suggestives et évocatrices. D’autres fois c’est le vieux Drayton, si oublié, ou Sir Thomas Browne, dont il fut le véritable révélateur, qu'il désigne, par une appréciation sympathique ou admirative, à la curiosité du lecteur. Car le propre de sa critique souvententhousiaste et qui passe assez fréquemment sur les défauts, parfois grands, des auteurs dont elle s'occupe, est d’attirer vers eux, et c’est en quoi elle est féconde.
C'est par ses Spécimens que Lamb, séduit par les grâces hardies et irrégulières des grands poètes dramatiques, entraîne le mouvement romantique latent depuis le milieu du xvrn° siècle vers l’exubérante éclosion du xrx°. Sa part d'action fut prépondérante. Dès lors on retourne aux auteurs dramatiques élisabéthains. Coleridge fera ses conférences, Hazlitt écrira ses morceaux de critique — mais Lamb avait pris les devants. A lui revient l'honneur d'avoir remonté au delà des plaines arides du xvire siècle vers ces hauteurs aériennes que l’on avait trop longtemps délaissées. La publication des Spécimens en 1808 marque une étape décisive dans la marche du romantisme.
Il était plus foncièrement romantique que Coleridge et Hazlitt. Plus qu'eux il a le culte du passé. Il est curieux de constater comment, à chaque pas de cette critique, il le vante au détriment du présent : paradoxal parfois, non sans agrément, souvent juste, tout au moins en matière de littérature. 11 compare « l'insipide moralité nivelante à laquelle la scène moderne est liée », à cette étude probe et consciencieuse du cœur humain que les anciens auteurs ne craignaient pas d'aborder et qui. étant plus vraie, est réellement plus morale. Il s'élève contre la convention qui veut qu'un pauvre diable, sur la scène, ait toujours les sentiments d’un honnête homme, «notre délicatesse nous défendant de dramatiser la détresse ». Il admire la magnanimité des anciens auteurs dans leur héroïque indiflérence au jugement de la postérité. Il fait
montre d’une idiosyncrasie amusante quand il semble regretter les anciens costumes distinctifs des professions et l’état de persécution où vivait le juif « aujourd'hui le seul être libéral, le seul «€ honnête homme 5 de la chrétienté. »
On voit là percer l'individualité d'EÉlia. Plusieurs théories, en outre, sont comme amorcées, qu'il développera plus tard dans des essais tels que celui sur ce sujet : « que le vrai génie est sain » ou cette théorie que la nature, chez les grands génies, chez Shakespeare, par exemple, c'est la nature en vérité, «avec une différence. »
Certaines remarques enfin peignent son doux génie. Il note d’une scène qu'elle « semble écrite pour rendre le lecteur heureux » et remarque que « peu de nos dramaturges ou romanciers s’en sont assez soucié. Ils nous torturent et nous blessent abondamment. Ils ne sont économes qu'en plaisir. » Il ne suivra pas cet exemple. Et ce jugement marque bien ce qu'il n'est pas : «Si un être d'intelligence pure se mêlait d'exprimer les émotions de nos natures sensibles,... il y aurait là toute connaissance, mais les expressions sympathiques manqueraient. » Il est avant tout humain. Il a cette supériorité sur Coleridge.
On peut remarquer enfin que les terribles réalités qu'il a traversées le poussent vers le sombre drame où il trouve des catastrophes plus sombres encore que celle dont il a souffert, des héroïsmes d'audace et de souffrance, le conflit torturant des passions opposées et la victoire de l'âme sur les calamités et sur la mort. De là, comme le remarque très bien Talfourd, sa prédilection pour Marlowe et surtout Webster, pour Ford et Dekker. De là ces cris que lui arrachaient les scènes terribles de ces poètes. De là sa pénétration du sublime caractère de Lear. Par contre, la fantaisie enjouée de Beaumont et de Fletcher venait le tirer des dures réalités de sa vie et les lui faisait un instant oublier en le transportant dans un monde de douceur et d'idéal heureux.
Les représentations théâtrales restaient une de ses distractions préférées. Sa farce dans son insuccès, avait eu cet heureux résultat de lui ouvrir les portes de Drury Lane. Il était enthousiaste du chanteur Braham. «Le petit juif m'a ensorcelé, dit-il (1), je le suis
(1) Lelter Lo Southey, Aug. 9, 1815.
comme les enfants suivaient Tom le joueur de musette. Il me guérit de la mélancolie comme David en guérissait Saül... J'étais imsensible à la musique avant qu'il m'eût doté d'un nouveau sens... Son chant, quand il est passionné, est plus beau que le jeu de Mrs. Siddons ou de Kemble! Et, quand il n’est pas passionné, c'est comme si l’on entendait parler une personne d'un sens fin ».
Le mariage d’Hazlitt, le 1e" mai 1808, nous révèle un trait du caractère de Lamb. Il faillit, dirat-il plus tard, avec une dose d'exagération appréciable, se faire mettre à la porte plusieurs fois pendant la cérémonie. « Tout ce qui est imposant me fait rire. Je me suis mal tenu une fois à un enterrement. Cependant je puis lire des récits de ces cérémonies avec des sentiments pieux et convenables. Les réalités de la vie n’en semblent que les ridicules images ». Il conçoit une scène grave et solennelle et il voit une comédie. Un autre, dont la nature serait également fine, mais autrement construite, n'éprouverait que tristesse et découragement sous le choc de la déception sur sa sensibilité délicate. La perception du comique, éveilleuse du rire, vient amortir le heurt simultané du désappointement. On voit la distance qui sépare ce rire de l'humoriste sensible du rire des natures vulgaires et grossières, qui naît, lui, de l'inintelligence, de l'incapacité de voir l'aspect sérieux ou noble des choses.
Toujours stimulé par le souci de l'avenir (car il n'a pas de besoins immédiats (1) et il vient de voir ses appointements accrus de vingt livres), Lamb entreprend un nouveau travail. C’est les deux volumes de Poésie pour les enfants auxquels frère et sœur collaborent pendant six mois et qui paraissent en juin 1809 (2). En les renvoyant à Manning, Charles lui laisse le soin de reconnaître les pièces qui sont de lui. « Elles forment le tiers de l'ouvrage et sont les meilleures, bien entendu !» Quand il s’agit de prose, la distinction est facile. La « délicatesse spirituelle » du style du frère, la douce ironie derrière laquelle se cache sa profonde sagesse, les humeurs folâtres, fantaisistes, qui souvent voilent sa sensibilité,
(») Letter to Coleridge June 7, 1809.
(2) Mentionnons, pour mémoire, quelques scènes d’une pantomime parlée écrite pour Tom Sheridan, qui continuait une œuvre inachevée de son père, et des réclames pour des loteries, que James White décide Lamb à écrire.
sont individuelles, uniques. Mais en vers... Les fragments de l'œuvre de Mary qu'il cite dans ses lettres montrent plus de ressemblance avec la sienne. Il est certain seulement que Les trois amies, Le rêve de la reine Oriana, et les vers À une rivière où un enfant S'était noyé, sont de lui. Il est certain aussi que Les deux Jeunes garçons (pièce donnée par Lamb dans ses Pensées détachées sur les livres et la lecture), David dans la Gaverne d’Adullam et La première dent, sont de Mary.
La pièce Le rêve de la reine Oriana est bien de celui qui, dans les Sorcières et autres terreurs nocturnes, s’accuse de manquer d'imagination. Un jeune poète, dans un début pompeux, annonce le royal rêve. Mais dès qu'il s’agit de l'imaginer, il se trouve soudain à court, et se décide sagement à l’omettre. De même Elia, l'esprit échauffé d’une lecture, commence à rêver qu'il assiste, sur les vagues de l'océan, à quelque hymen de divinités marines, mais aussitôt, trahi par son imagination impuissante, ilse trouve piteusement échoué sur. le prosaïque bord de la Tamise. Une autre pièce, À une rivière où un enfant s'était noyé, rappelle la manière de Blake et doit quelque chose à l’inspiration du beau chant funèbre de la Tempête. Le petit poème Les trois amies, dont une Mary est la douce et obligeante héroïne, est sans doute un nouveau tribut d'admiration payé à sa sœur, l’amie toujours prête aux bons offices. Enfin une quatrième pièce, Pensée d'anniversaire, donnée dans l’édition de Fitzgerald comme ayant fait partie de ce recueil, nous montre Lamb content de son modeste sort et en remerciant la Providence. Quoi qu'il produise, on y retrouve toujours sa sincère personnalité (x).
(r) Ajoutons une cinquième pièce, Le choix d’un nom, copiée dans une lettre de Robert Lloyd et donnée par lui avec les initiales C. L., tandis que trois autres, également copiées par lui, portent la signature M. L. (Lucas. Lamb and the Lloyds).