CRITIQUE ET LITTÉRATURE PLAISANTE
Ces courtes pièces furent composées par bonds et par sauts au milieu du désarroi de deux déménagements successifs. On sait si Lamb aimait ces «dislocations du confort », comme il les appelle, lui qui &n’accepterait pas du roi un bénéfice si l’on ne lui accordait la non-résidence... (1) » & Un tel tas de petites saletés, quand vous croyez que tout est chargé sur la voiture : de vieilles caisses aux ordures, des brosses usées, des fioles, des choses qu'il est impossible que la personne la plus nécessiteuse puisse jamais utiliser, mais que les femmes, qui président en ces occasions, ne veulent pas laisser quand le salut de votre âme en dépendrait. Elles retiendraient la voiture dix minutes pour y mettre des pipes trop vieilles et de vieux bouts d’allumettes afin de montrer leur économie. Puis vous ne pouvez plus rien trouver de ce qu'il vous faut longtemps encore après votre emménagement. Il faut vous peigner avec vos doigts, vous laver les mains sans savon, aller en guêtres sales. Si j'étais Diogène, je ne déménagerais pas d'une barrique pour aller dans un muids, quand bien même celle-là n'eût contenu que de la petite bière et que celui-ei sentit le bordeaux. » Il y avait plus de huit ans qu'il était fixé dans Mitre Court Buildings. Rien ne faisait prévoir qu'il dût quitter cet appartement
(:) Letter to Manning. March 28, 1809.
quand le propriétaire le reprit pour l’habiter lui-même (25 février 1809). Ce déplacement se complique d’une installation provisoire au n° 3/4 Southampton Buildings, Chancery Lane, jusqu’à la fin de mai en attendant de pouvoir entrer définitivement au n° 4 Inner Temple Lane.
Alors qu'ils habitaient ce logement provisoire de Southampton Buildings, Robert Lloyd, qui depuis quatre ans n’avait pas donné signe de vie, vint voir Lamb en mars 1809. En février, il avait écrit qu'il devait venir à Londres pour affaires. En mars (x), nous le trouvons soupant chez Lamb avec Godwin. Quelques jours après, nouveau souper. Les lettres de Robert Lloyd (2) nous montrent la simplicité de cet intérieur et de ces réunions. Il écrit: € Mr. Rickman, secrétaire du Speaker de la Chambre des Communes. le capitaine Burney, frère de Miss Burney, la romancière, et Mr. Dyer, le poète, étaient du souper. Nous n’eûmes que du porc froid et un fromage et pas d'autre boisson que du porter. On apporta les pipes. Je ne rentrai chez moi qu’à minuit et demi ». Il passe la plus grande partie du jour de Pâques avec son « vieil ami ». « J’ai passé la journée d'hier avec Lamb et sa sœur, écrit-il le 3 avril. C’est un doux plaisir de la voir. Ils n'étaient pas levés quand j'arrivai. Mary, dès que j'entrai dans la pièce, criant de sa chambre, dit : « Robert, je viens ». Ils paraissent coucher dans des chambres voisines l’une de l’autre. Si l’on peut employer cette expression, leur union d'affection est ce que nous pouvons concevoir du mariage au ciel. Ils sont le monde l’un pour l’autre. Ils sont en train d'écrire ensemble un livre de poésie pour les enfants. Lamb et moi nous nous sommes amusés l’après-midi à lire le manuscrit... Lamb est la créature la plus originale que vous puissiez concevoir. (Suivaient quelques lignes d’un croquis de Lamb, malheureusement déchirées). Où le soleil se lève et où il se couche cela lui est parfaitement indifférent et il ignore de quel côté souffle le vent. » Une lettre du lendemain dit : « J'ai dîné aujourd’hui avec notre frère (Ch. Lloyd) et notre sœur —, nous refusons d'aller à l'Opéra. Je préfère la compagnie de Lamb dont je jouirai ce
() En mars meurt Holcroft, un habitué des mercredis, ami surtout de Godwin.
(2) Lucas. Charles Lamb and the Lloyds.
soir...» Témoignage entre mille de la fascination qu'exerçait Lamb sur la plupart de ceux qui l’approchaient.
De ce logement de passage Lamb va s’installér dans Inner Temple Lane (1) où il « compte bien vivre et mourir (2) ». « Le lieu de notre destination finale, écrit-il à Manning (3) — je ne veux pas dire la tombe, mais le n° 4 Inner Temple Lane, — donne sur une sombre cour à l'aspect de cimetière, où il y a des arbres et une pompe. La connaissez-vous ? Je suis né dans ce voisinage et je buvais à cette pompe quand j'étais un buveur d’eau de six ans.» Sombre lieu, conclut-on: mais qu'on attende un peu. « L’appartement est délicieux, dit une autre lettre (2), et les plus belles pièces donnent, derrière, sur Hare Court, où il y a une pompe qui marche toujours. Pour le moment elle est à sec. Les arbres de Hare Court entrent par la fenêtre, de sorte que c'est comme si l’on vivait dans un jardin ». Que croire ? Eh ! ne voit-on pas justement que l’on touche là du doigt la difficulté qu’il y a toujours à interpréter les dires de Lamb. Le rapprochement de ces deux passages est une excellente lecon pour qui veut comprendre Elia. Comment concilier ces deux impressions si différentes? Vit-il dans un jardin ou dans un sombre cimetière ? Ni dans l'un ni dans l’autre. Entre les deux est la vérité. IL y a ici, commeil y aura toujours dans ses Essais, un mélange de vérité et d’exagération plaisante. Pourquoi, dans le premier passage, parle-t-il de cimetière ? C'est l'expression destination finale, amenant l’idée de tombe, qui a suggéré cette description. Cependant, dans la réalité, il y a quelque chose de correspondant. Il est fort probable que l'aspect de Hare Court est plutôt funèbre. Il est inutile d’insister sur le second passage. La plaisanterie est suflisamment accusée. Cette pompe intarissable, aujourd’hui à sec, et ces arbres entrant par la fenêtre qui donnent l'illusion de vivre dans un jardin, parlent assez d'eux-mêmes. Et c'est dans la tristesse que Lamb écrit ce rire. Non seulement il souffre d’avoir été ainsi déraciné : car il Çessaie en vain de se persuader que cela est beaucoup plus agréable que Mitre Court. — Hélas ! les dieux domestiques sont lents à venir dans une nou-
@) Le loyer annuel est de 30 livres. L'appartement comprend deux pièces au troisième et cinq au-dessus, avec un escalier particulier.
(2) Letter to Coteridge. June 7, 1809.
(3) Letter to Manning. March 28, 1809.
velle demeure. Ils sont dans leur enfance pour lui, il ne les sent pas encore ; le foyer n’a pas encore flambé pour eux... I hait et redoute les lieux nouveaux » — mais il a une plus sérieuse raison de s’attrister : Mary est partie pour l'asile! Deux jours après le déménagement, elle avait une rechute causée par la fatigue. Dépaysée, elle n’avait pu dormir. Et Charles reste seul « avec une servante qui lui est parfaitement étrangère.» Mary n'existe plus pour un mois ou deux. « Quels grands morceaux cela relranche de la vie! — de sa vie à elle, qui commence à vieillir (elle a quarante-quatre ans) ; et ilse peut que nous n’ayons plus beaucoup d'années à vivre ensemble. Je suis plus faible, et j'ai moins de résignation que jamais. » Mary resta absente six semaines. Un séjour dans le Wiltshire, à Winterslow, auprès de Sarah Stoddart, qui avait épousé Hazlitt, acheva de la remettre (r).
Les détails de ce voyage nous renseignent sur la familiarité qui régnait dans ce petit groupe d’intimes et sur leur simplicité. Le 2 juin, immédiatement avant sa rechute, Mary écrit à son amie Sarah Hazlitt, au nom de Martin Burney, cet excellent garçon qui est l'enfant gâté des Lamb : « Vous pouvez écrire à Hazlitt (c'est Martin Burney qui parle) que j'irai certainement à Winterslow, car mon père a consenti à me donner cinq livres pour couvrir mes dépenses, et m'a promis de rester jusqu'à ce que cette somme soit dépensée, laissant assez d'argent pour payer mon voyage le 14 juillet. — Cela c’est Martin qui l'écrit, et c’est là toutes les nouvelles que je puis vous donner, car je ne connais pas encore kes intentions de Philips ; et je ne puis vous dire non plus le moment précis où nous pourrons venir; ni non plus vous dire positivement si même nous viendrons ; car nous avons des scrupules de conscience à l’idée d’être si nombreux. Martin dit que, si vous pouvez emprunter une couverture ou deux, il pourra coucher sur le parquet sans lit ni matelas, ce qui lui économiserait des frais à la cabane; car, si Philips y déjeûne, il faudra que lui en fasse autant, ce qui engloutirait tout son argent. Et lui et moi nous avons calculé que, s'il n’a pas de frais d’auberge, il pourra aussi bien épargner cet argent pour vous le donner afin de payer
(x) Ce voyage, projeté pour le milieu de juin, avait éte remis pour deux
motifs. L’un était la maladie de Mary, lautre fut ia mort de l’enfant nouveau-né de Hazlitt.
une partie de son roastbeef. Nous pouvons, nous aussi, vous donner cinq livres. Il ne faut pas que vous disiez cela à Hazlitt, de peur que sa délicatesse ne prenne l'alarme; mais je vous dis ce que Martin et moi avons projeté pour que, s’il vous arrivait d’avoir la bourse vide à ce moment, vous jugiez aussi bien de lui faire un lit dans la grande cuisine. Je crois très probable que Philips vienne, et s’il ne vous plaît pas de nous voir arriver en si grand nombre, car tous deux parlent de rester un mois entier, dites-le moi, et nous remettrons notre visite à l’été prochain... Je ne puis en écrire davantage, car nous avons une noble vie de Lord Nelson, que nous a prêtée pour peu de temps mon parent pauvre, le relieur, et je veux en lire autant que je pourrai. » Cette lecture attachante devait être interrompue par la maladie. L'excursion retardée eut lieu en automne, au mois d'octobre. Le 30 du même mois, Charles écrit à Coleridge : (1) «Je reviens d’un voyage dans le Wiltshire, où j'ai été avec Mary voir Hazlitt. Ce voyage a rendu à Mary un serviceinfini. Nous n'avons eu que des jours de soleil, et nous avons fait des promenades journalières de huit à vingt milles chaque jour; nous avons vu Wilton, Salisbury, Stonehenge, etc. » Mary, de son côté, écrit à son hôtesse, le 7 novembre. « Le cher, tranquille, paresseux, délicieux mois que nous avons passé chez vous me laisse tant de regrets que je me sens toute mécontente... Je vous assure que je n'ai jamais de ma vie passé un moment aussi agréable à la campagne, soit au logis, soit dehors, à part les querelles de jeu et quelque essoufflement à la suite de vos pas rapides en grimpant les hautes collines, et ces inconvénients ne sont pas sans charmes au souvenir. » Mary continue par une allusion aux deux passions de Charles, contre lesquelles on avait sans doute lutté à Winterslow avec quelque succès : « J’ai le regret d'ajouter que le souper est bien vite suivi de la pipe et de la bouteille de gin. Nous avons fumé le soir même de notre arrivée. »
Rentrés dans leur appartement de Inner Temple Lane, tous deux s’ingénient à l’'embellir. « Mes beaux rideaux verts ont été posés hier, et toutes les portes garnies de lisières vertes... », écrit Mary, et Charles (2): «J'ai mis des rayons. Vous n'avez jamais vu
(1) Letter to Coleridge. Oct. 30, 1809.
(2) Letter to Coleridge. Oct. 30, 1809.
une bibliothèque mieux en harmonie avec son contenu que ce que j'ai cloué dans une pièce, et qui, quoique neuf, a plus de dispositions à vieillir que vous ne verrez souvent — comme l’on trouve souvent au milieu de la vie un ami qui devient un vieil ami en peu de temps. Mes pièces sont luxueuses : une est pour les estampes, une autre pour les livres. » La première est sa salle Hogarth, enrichie de plusieurs acquisitions nouvelles. Ses livres, comme il le donne à entendre ici et comme Forster, qui les vit plus tard, l’a rapporté, formaient un régiment dépenaillé. IL parle de « ses in-folios laids et souillés, de ses in-quartos rapetassés, de ses escadrons d’in-12 minables et crasseux. » Il n’était pas bibliophile. Son cousin le relieur ne dut pas beaucoup travailler pour lui. Il avait plutôt recours au savetier pour consolider le dos de ses volumes fatigués. Pour laids qu'étaient ses vieux amis, ils ne lui en étaient pas moins chers. C’est au milieu d'eux qu'il faut nous le représenter lisant, non les contemporains (il « hait tous ceux qui lisent, car ils ne lisent que revues et livres nouveaux ») (1), mais Walton, dans l'édition que Robert Lloyd vient de lui offrir et dont il a été charmé, ou Quarles, dont il cite deux vers dans une lettre à Manning du 2 janvier 1810, ou le /’hilarète de Wither, œuvre qu'il ne connaissait pas encore et dont son crayon couvre les pages de notes qu'il reprendra un jour pour en faire un de ses meilleurs essais littéraires (2). Sans doute il lui arrive de faire des infidélités à ses vieux auteurs. C’est, par exemple, en faveur de Coleridge, dont il lit les productions dans son nouveau journal, The Friend, et dont il admire la description de Luther dans son cabinet de Wartburg.
La visite à Hazlitt, établi à Winterslow, qui avait été si goûtée des Lamb et qui avait achevé le rétablissement de Mary en octobre 1809, est renouvelée en juillet 1810 avec des conséquences moins heureuses. Pour des gens nerveux les déplacements, pénibles comme ils étaient en ces temps, ne pouvaient être que des ébranlements dangereux. Qu'on en juge. Charles parle dans une lettre (3) d'une nuit passée sur l’impériale de la diligence. II a la tête brisée, ce quin’a rien d'étonnant. Au retour on passe par Oxford (4) et
(n) Letter to Coleridge. Oct. 30, 1809.
(2) Letter to John Matthew Gutch. April 9, 1810. (3) Letter to Basil Montague. July 12, 1810.
(4) Ibid.
Charles visite la galerie des tableaux de Blenheim. Il est malade tout le long du voyage (1) etsonindisposition se prolonge plusieurs jours après son retour. Mary rentre au logis en parfaite santé, mais presque aussitôt elle est reprise de son mal. Triste retour ! Charles s'éerie : « Je crois que je serai fou si je fais encore des voyages après deux expériences malheureuses. » La rechute de Mary fut longue : vers la fin d'octobre elle est « encore très faible et très abattue » (2). Elle a besoin de calme et elle a de graves ennuis. « Nous voilà dans de beaux draps, écrit Charles à Dorothy Wordsworth le 23novembre. Mary, qui prétend se connaître en physionomies, a loué une grosse campagnarde stupide qui avait l’air honnête, à son idée, et qui a fait sa besogne plusieurs jours, mais sans manger.. La voilà maintenant couchée. » Et, donnant à sa mauvaise humeur une issue dans l’exagération plaisante, attitude qu'il prend, dans ses meilleurs moments, vis-à-vis de Mary pour la distraire de la considération d’une situation pénible et l'empêcher de s’y appesantir : (Oh le bureau de bienfaisance, l'hôpital, l’infirmerie, le charnier ! — voilà la véritable place pour de tels hôtes et non notre tranquille demeure, où ne devraient régner que l'abondance et le bien-être littéraire! — Si elle mourait, ce serait toujours cela ; avec joie je paierais le fabricant de cercueils, le sonneur et le médecin des morts! Mais bast, l'oncle de la malade vient de venir et il a l’air plus près qu'elle de la mort! »
C’est le souci de ménager la sensibilité de Mary, disons-nous, qui lui dicte cette attitude plaisante. Le témoignage de Mrs. Balmanno (3) est formel à cet égard. Il plaisantait toujours avec elle. Or, un jour, Mary lui fit des observations. Il demeura sérieux quelque temps. Alors, Mary, chaque fois qu'elle le regardait, fondait en larmes. Elle finit par dire : « Vous êtes changé, Charles ; que vous ai-je fait pour que vous me traitiez de cette cruelle façon ?... Je mourrais ! » (4) Je plaisante pour son bien, disait Charles, en racontant ce trait aux Hood, et il ajoutait, d'un ton de
(2) Letter to Hazlitt. Aug. 9, 1810.
(2) Letter to Wordsworth. Oct. 19, 1810.
(3) Mrs. Balmanno. Pen and Pencil. — Lamb and Hood.
(4) Rapprocher de ce passage de l'essai Mackery End : « nos sympathies sont plutôt sous-entendues qu’exprimées ; et un jour que ma voix affectait des accents plus tendres que d'ordinaire, ma cousine fondit en larmes et se plaignit que je fusse changé. »
parfaite gaminerie : » Ce jour-là, cela lui a sauvé la vie, en tout cas ».
De même, il avait toujours peur qu'elle ne se laissât aller au sentiment. Et si, en sa présence, on racontait quelque incident ou quelque histoire pathétique, il détournait la conversation par un jeu de mots, un calembour quelconque. Elle causait un jour avec une Miss Betham et il était question de lui, dont l’interlocutrice de Mary faisait l'éloge. Mary, emportée par la reconnaissance, dans un geste enthousiaste, mit la main sur l’épaule de sa compagne. Charles s’approcha vivement, s’écriant : « Allons, allons, il ne faut pas que nous parlions sentiment. » Et il se mit aussitôt à causer avec la plus grande gaieté (1). N'est-ce pas cette même préoccupation qui le retient quand, dans une lettre, il fait d'elle un éloge ému ? Il ne peut rien lui cacher et de telles protestations ne seraient pas pour son bien (2).
Il l'entoure de soins. Il a fort à faire. Un rien la surexcite. Dorothy Wordsworth est venue un soir. « Sa venue (3), et cette satanée Mrs. Godwin, qui vint et resta si tard ce soir-là, l'ont tellement bouleversée qu’elle n’a pas fermé l’œil de la nuit, et c’est miracle qu'elle ait échappé à une maladie très grave qui l’attendait absolument. » Elle ne boit que de l’eau et ne sort plus, même pour aller chez le capitaine Burney. Charles vit dans une alerte continuelle. Il prend des mesures énergiques. Il ne peut se résoudre à voir sa sœur en proie à une fièvre constante du fait des soucis que lui causent ses hôtes. Et, pour commencer, il écrit à Hazlitt que sa femme, si elle vient à Londres, ne doit pas coucher sous leur toit. Et néanmoins, il désespère de pouvoir défendre Mary contre ces &«amis qui ne savent ou ne veulent pas voir combien la fatiguent les longues soirées et la société. »
Elle ne sort plus ! Le soir même du jour où il écrivait ces mots, le 28 novembre, elle l’accompagnait chez Godwin ! (4). Invités au dernier moment à venir faire un whist solitaire, ils n’ont sans doute pu résister à la perspective de cette distraction qui les arrache à leur abattement. On sera seuls d’ailleurs. Oui, mais le
(x) Talfourd.
(2) Letter to Dorothy Wordsworth. June 14, 1805. (3) Letter to Hazlitt. Nov. 98, 1810.
(4) Lettre de Mary à Mrs Hazlitt. 30 nov. 18710.
whist est interrompu par l'entrée de Monsieur et de la petite Madame Liston et, après eux, vient Henry Robinson, « qui est présentement installé au foyer de Godwin et en passe de devenir un rival formidable pour Tommy Turner. » On lève la séance à minuit, «Charles et Liston pleins jusqu'au bord de gin à l'eau et de tabac à priser ». Mais ce n’est pas fini. Henry Robinson vint les reconduire et € passa une longue soirée (!) au coin de leur feu, et l’on but encore beaucoup de g'in à l'eau, quoiqu'un seul de la société en prit, et Henry Robinson se déclara très obligé à Charles pour les utiles renseignements qu'il lui avait donnés sur divers sujets de goût et d'imagination, même après que Charles fût incapable de parler distinctement tant il était gris. Mais il ne laissa pas d’avaler la flatterie et l'alcool avec autant de volupté que Robinson son eau froide ». Et le lendemain on recommence, chez le capitaine Burney, cette fois, où l'on débouche d’abord du rhum, puis du champagne, puis deux bouteilles de vin de groseille et où « Charles prit libéralement sa part de tous ces breuvages. »
Contradictions : force et faiblesse, sagesse et folie ! Si l'on considère la teneur de sa vie, on n'aperçoit que sagesse et fixité de dessein dans le dévouement. S'arrête-t-on au détail, on relève trop souvent des imprudences et des inconséquences. C’est cette conscience, dont son esprit introspectif souffre, qui lui arrache dans la Veillée de l'An, ce meû culpä presque tout en astérisques auxquelles on pourrait maintenant substituer les mots, mais avec indulgence en considération de ses remords continuels, de ses grandes souffrances et de son tempérament malheureux.
Pour chasser cette impression pénible, tournons nos yeux vers sa charité toujours agissante, son excellent cœur, plein de bonté attentive et délicate : il vient d'assurer l’existence de la vieille garde-malade qui a soigné les derniers instants de son père. Il l’a fait entrer à l'hôpital de Westminster. Mary a été la voir et l’a trouvée «siégeant en grande pompe entourée de ses sept compagnes incurables. Elles s'appellent Zadies / (1) » La pauvre vieille se croit au Paradis ! Les Lamb ne se bornent pas aux secours pécuniaires : ils savent tout le prix des prévenances aux yeux des malheureux. Cette Mrs. Reynolds, à qui Charles sert pendant des années une
@) Lettre de Mary à Sarah Hazlitt, 7 nov. 1810.
RALENTISSEMENT DANS LA PRODUCTION LEyhT
petite pension parce qu'elle a été sa première maîtresse d'école et qu'elle est dans la détresse, il a pour elle des intentions délicates. Lui qui a raillé la parente pauvre, après l'avoir étudiée sur elle, il l'a souvent chez lui : elle assiste à ses soirées du mercredi et ces bonnes âmes se réjouissent si leurs hôtes ont pour elle des petits égards qui la font remonter elle-même dans sa propre estime. « Philips, écrit Mary, vient assez régulièrememt, à la grande joie de Mrs. Reynolds. De nouveau elle entend les sons aimés de « Comment vous portez-vous. Mrs. Reynolds ? et comment se porte Miss Chambers (1) ? » Ils n'ont pas même tenu rigueur à leur frère John de son impitoyable abandon de la famille, de sa düreté pour Mary. Maintenant que Charles est en vue et reçoit des hommes qui ont un nom dans la littérature, au théâtre et dans les arts, il vient à ses réunions, fier d'y amener de ses collègues du bureau et étonné de la vogue de son frère. Il est heureux de profiter de l'influence de Charles pour recommander un opuscule qu'il vient de composer sur l'humanité envers les animaux (2). Charles qui plus tard raillera doucement, dans l'essai Mes Parents, les tendances humanitaires de John, écrit à son ami H. C. Robinson pour lui demander un article sur cette publication.
Cette année 1810 s'écoule sans que Lamb produise rien. Il a semé de curieuses et originales remarques littéraires dans des lettres écrites au père de Charles et Robert Lloyd, qui lui a soumis sa traduction de l’Iliade. Ce sont des critiques verbales rares, des comparaisons, une entre autres entre Milton et Homère, que malheureusement Lamb ne connaissait guère qu’à travers les traductions, et cette appréciation de l'emploi fait par Cowper du lent et majestueux vers miltonien : « Cowper vous attarde autant à vous promener sur un boulingrin que l’autre à vous faire voyager sur les abruptes hauteurs alpines, où le labeur entre pour une part dans le plaisir. »
(1) Lettre de Mary à Sarah Hazlitt. 30 nov. 1810.
(2) Un exemplaire de cette brochure a été retrouvé dans un volume de plaquettes mis en vente par Dodd, Mead et C'*, de New-York, en 1898-99. Le titre est : À letter to the Right Hon. William Windham, on, his opposition to Lord Erskine’s Bill for the Prevention of Cruelty to Animals. London, 1810, in-8, p. 38.
En 1811 l’activité littéraire de Lamb se réveille. Ecartant bien vite une version en vers de la vieille histoire du prince Dorus (x), le roi au long nez, écrite pour la bibliothèque enfantine de Godwin et qui laisse à peine soupconner l'ombre de l'humour si délicat et si caractéristique d'Elia, sauf peut-être dans un passage où une fée raille le nez de Dorus, nous arrivons à ses contributions au périodique que venait de fonder Leigh Hunt, le Reflector. Il donne d’abord deux morceaux de critique éloquents. Hogarth et Shakespeare sont deux géants, objets de sa vénération. Dans ce sentiment, il écrit sur eux deux articles qui, par leur exagération même et par la contradiction qu'ils appellent, sont plus féconds qu'une critique plus mesurée. Le morceau paradoxal où Lamb prétend que les tragédies de Shakespeare— qui, ne l’oublions pas, fut acteur aussi bien qu'auteur, — sont tout à fait impropres à la représentation — sorte de boutade provoquée par son indignation de voir, dans une inscription tombale, l'acteur Garrick mis sur le même pied que le créateur,— contient d’admirables jugements sur le rôle d'Hamlet, sur Othello, sur les sorcières de Macbeth, sur la Tempête et surtout sur le caractère de Lear, ainsi que des idées très saines et très sages sur la futilité de la mise en scène. Son admiration de Hogarth, le mène trop loin aussi, mais, — et c'est là ce qui fait le prix de sa critique — elle révèle des coins de l'œuvre du peintre qui passaient inaperçus. Si la teneur générale du jugement est outrée, les observations de détail sont vraies et rares. Il admire la vie, l'éloquence de ces petits tableaux. Les estampes sont des satires : nous les lisons. Il n'hésite pas à comparer Hogarth à Shakespeare. Hogarth a l'imagination du génie. L’estampe de Gin Lane est sublime. Le mélange du comique et du tragique assimile les scènes de Hogarth et de Shakespeare au drame de la vie réelle. Les personnages de Hogarth éveillent en nous de longues suites de réflexions comme ceux de Chaucer. De même que les personnages de Shakespeare sont tous plus ou moins poètes, Hogarth
(r) Ce qui mit sur la trace de cette petite œuvre, qui n’a d'importance que pour les dévots superstitieux de Lamb, c’est une note du journal de H. Crabb Robinson, à la date du 15 mai1811 : « Très agréable visite chez Ch. et M. Lamb. Lu sa version de l’histoire du Prince Dorus, le roi au long nez. » (Tuer. Introd. to Prince Dorus, 1890-1). Une expression me frappe comme lambesque : «When, on a day, beyond his hopes, he found... », à rapprocher de: «a simplification beyond Tooke. »
a imprimé sur Les siens un caractère pensant, On lui a reproché de n'avoir pas le sentiment de la beauté. Voyez ce joli visage de femme, cet innocent visage d'enfant qui illumine toute une scène. Enfin, tout parle chez lui, même les escabeaux., Au point de vue moral, il est sain, ‘donnant une conception vraie des réalités de la vie.
Un autre jour ce sont des Spécimens des écrits de Fuller, l'historien ecclésiastique. Les quelques commentaires qui introduisent les extraits sont curieux à ce titre qu’on pourrait presque sans un changement les lui appliquer à lui-même : « Les écrits de Fuller sont généralement désignés sous l’appellation d’ingénieux, et avec assez de raison ; car tel était son penchant naturel pour les pointes, que je ne doute point que, la plupart du temps, c'eût été s’écarter de sa route que de s'exprimer sans elles. Mais son esprit n'est pas toujours une luinen siccum, une sèche faculté de surprendre ; au contraire, ses pointes sont souvent trempées de sentiment humain, de passion humaine. Par dessus tout, sa façon de raconter une histoire, pour sa vivacité ardente, avec le commentaire perpétuel du narrateur heureusement fondu dans la narration est presque inégalée. » N'est-ce pas là en effet la caractéristique de sa meilleure manière, et la lecture de ces spécimens ne revèle-t-elle pas une étroite ressemblance avec les tours et les expressions que l’on est convenu de considérer comme les plus lambesques ?
Le Z?eflector publie encore Le Londonien, morceau écrit depuis longtemps (Lamb l'envoie à Manning dans une lettre du 15 février 1802), Sur les sociétés funéraires et le caractère d’un entrepreneur de pompes funèbres, fantaisie macabre d’un goût douteux, Sur les inconvénients d’être pendu, réflexions autour d’une idée répugnante, qui semble avoir particulièrement souri à Lamb et qu’il reprit plus tard dans la farce La fille du Prêteur sur gages. Ces productions sont sans grand corps : l'humour en est parfois agréable, quoique gàté par un manque de goût trop visible. La tournure générale d’esprit est celle des futurs essais et quelques bonheurs d'expression en donnent une vague indication. La richesse d’'Elia accuse plus vivement encore la pauvreté du collaborateur du Reflector.
Nous avons omis le morceau Guy Faux. C’est là encore un de ces sujets qui le poursuivent comme une obsession. Ille reprendra en 1821. On aura plus tard l’occasion de s’en occuper...
Telles sont les productions de Lamb durant l’année 1811. Les plus remarquables on le voit sont ses morceaux de critique.
Cette mème année, meurt son ami, Robert Lloyd. Un grave et affectueux tribut à sa mémoire est composé par Lamb pour le Gentleman's Magazine.
Le mois de vacances de 1811, au lieu de le consacrer à un voyage, dont, l'expérience l'avait montré, les conséquences étaient si funestes pour la nervosité de Mary, on le passa à la maison. Ce désœuvré est insupportable : Mary s’en plaint à Mrs. Hazlitt : « Charles regarde en ce moment par dessus mon épaule. Il est toujours dans mes jambes, car il a un mois de vacances qu'il passe à la maison. Mais je suis heureuse de dire qu’elles finissent lundi, et alors commencent les miennes, car je vais passer une semaine à Richmond‘avec Mrs. Burney ». Le geste de Lamb flànant par la chambre et regardant par dessus l'épaule de sa sœur, la malice enjouée de Mary écrivant ces griefs plaisamment exagérés, nous admettent pour un instant dans cette douce intimité de deux êtres aimants et restés jeunes. On voit ensuite Charles, prenant à son tour la plume, et, sous les yeux de Mary, rédigeant en souriant, au grand amusement de tous deux, des vœux sériocomiques pour l'avenir du nouveau-né d'Hazlitt, parmi lesquels celui-ci : {qu'il ressemble à son père, avec un caractère un peu meilleur et une tignasse un peu moins embroussaillée.. »
La fin de l'année réservait à Lamb une cruelle blessure. L’auteur d'une édition de Ford, un Mr. Weber, avait cité la remarque de Lamb sur le dénouement du Cœur brisé, où celui-ci, pour exprimer les extrêmes angoisses de l'héroïne, n'avait pas craint de comparer ces souffrances à celles du Christ sur le Calvaire. Le directeur de la Quarterly Review, Gifford, dans l'article qu'il consacre à cette édition, reproche à Weber d’avoir « souillé ses pages des blasphèmes d'un pauvre maniaque, qui, à ce qu'il paraît, a jadis publié des scènes détachées du Cœur brisé. Pour ce malheureux tous les cœurs compatissants trouveront une excuse dans sa iiste situalion... » Etait-ce cruauté vraiment impitoyable et que rien ne saurait excuser, si Gifford était réellement au courant de l'histoire de Lamb, ou était-ce simple rencontre extraordinairement malheureuse, la qualification de maniaque n'étant qu'une de
ces nombreuses aménités prodiguées à cette époque entre adver-
saires politiques et décochées couramment par les organes anti- Jacobins et Torys aux Radicaux et Libres-penseurs ? La deuxième explication ressort d'une lettre que Gifford écrivit le 13 février 1812 à Southey, qui avait présenté des observations au directeur de la revue, Murray ; lettre dans laquelle Gifford affirme ne rien savoir de Lamb ni de sa famille : « La vérité est que j'ai été choqué de le voir comparer la souffrance et la mort d’une personne qui continue tout simplement à danser après qu’on lui a annoncé la mort de son amant (car c’est là tout son mérite) aux angoisses du calvaire ; et, ne voulant pas attribuer cela à la sottise, parce que je réservais ce reproche à Weber, j'ai malheureusement dans le cas actuel attribué cela à la folie, ce que je prie Dieu de me pardonner puisque le coup est tombé lourdement là où je croyais réellement qu'il ne serait pas senti. » Le coup fut dur pour Lamb, qui y fait encore allusion en 1814, avec d’ailleurs une inexactitude étrange, s’il a eu, ce qui est probable, connaissance de la lettre de Gifford à Southey. Il dit, en effet, que Gifford « l’a laissé traiter de fou dans sa revue », comme s’il avait oublié qu il était lui-même l’auteur de l’article. La pièce de vers, Saint-Crépin à Mr. Gifford (Gifford avait commencé par être cordonnier), fut la vengeance de Lamb.
Ce coup, qui lui fut si sensible, il ne l'avait nullement provoqué. Il va maintenant, cédant à sa passion mystificatrice et peutêtre bien, en même temps, au désir d’être utile à ses semblables (s'il peut concilier deux desseins si opposés, son plaisir en sera doublé), fournir pour l'avenir à ses ennemis une arme terrible contre lui.
En janvier 1813, en effet, le g° numéro du Philanthrope, journal fondé en 1811 par le quaker William Allen, publiait, remanié par le directeur, un morceau de Lamb, les fameuses Confessions d'un Ivrogne. L'auteur y trace un sombre tableau des effets désastreux produits sur lui par une passion funeste ! et Le fait de traits si précis, si particularisés et circonstanciés, qu'il ne pouvait manquer de passer pour un aveu sincère et repentant arraché à une victime lamentable. Lamb dut se réjouir intérieurement de fournir, en guise de tract en faveur d'une œuvre de tempérance, cette composition qui, sous couleur d’être une effusion sincère, est avant tout une œuvre d’imagination où quelques données de la réalité sont grossies, noircies pour la circonstance. C'était un bon
tour joué à ces philanthropes de profession qui ont toujours excité sa verve moqueuse. Le jeu, pourtant, était dangereux. Il aura lieu de s’en apercevoir plus tard lorsque, en 1822, la Quarterly Review se fera un malin plaisir de citer l’article avec des commentaires très désobligeants sur son auteur. C'est là l'inconvénient d’un talent qui donne trop de vraisemblance à ses fictions autobiographiques. ,
Cette même année 1813, outre un prologue que Lamb écrit pour la tragédie de Coleridge, Remorse, voit encore paraître son premier article sur Christ's Hospital, publié par le Gentleman's Magazine, son unique contribution à ce périodique. C’est un tribut de reconnaissance à sa vieille école. Une polémique s'était engagée sur un abus commis par les gouverneurs. Ils avaient admis au bénéfice de la fondation le fils d’un clergyman dont le revenu s’élevait à douze cents livres. Dans la discussion que ce fait souleva la charte de l’école dut être mise sur le tapis. Le recrutement des boursiers devait-il se faire dans les classes inférieures ? L'institution avait-elle pour but d'assurer une éducation libérale aux enfants de bonne famille dont les parents n'avaient pas, ou n'avaient plus, les moyens de les faire instruire ? Lamb attribue la tenue morale, la dignité des élèves de Christ's Hospital à une infusion de fils de clergy men. I distingue cette maison, à laquelle on est si fier d’avoir appartenu, des autres établissements charitables. C’est un panégyrique qu'il écrit. Le parti-pris de n’envisager que le bon côté des choses prive le morceau de beaucoup de son intérêt. Cette particularité aura cet avantage de laisser inexploité, pour le temps de sa manière plus achevée, le sujet de ses souvenirs d’écolier. Alors il prendra texte de cet article d’un certain Mr. Lamb pour railler, sous son pseudonyme d’Elia, ce bon condisciple qui est trop décidément optimiste. L’essai, tel qu'il nous est parvenu, a subi quelques remaniements dûs au bon goût de l’auteur lorsqu'il réunit en volume ses productions éparses. Un début d'actualité a été supprimé, ainsi qu'un passage où Lamb, oublieux du principe posé par lui dans plus d'une de ses lettres, qu'il ne faut pas louer une chose au détriment d’une autre, insiste un peu brutalement, avec le souci d'établir un contraste, sur le caractère bas des enfants des écoles de charité ordinaires. Il a ajouté plusieurs pages de souvenirs davantage précisés. Il y oppose
les « hellénistes » aux «élèves de mathématiques », les futurs universitaires aux futurs marins. On y reconnait mieux la note à laquelle Elia nous a accoutumés. Ces pages jurent même un peu, par des critiques qui contiennent le germe du second essai, avec le ton purement élogieux du reste du morceau, qui flaire le prospectus. On est assez étonné de constater ici l'absence de cet humour qui fait le charme suprême des essais d’Elia. La langue, par exemple, a son originalité non méconnaissable.
A quelle production travaillait-il donc en cet hiver de 1813 dans cette pittoresque mansarde qu’une lettre de Mary (x) nous laisse entrevoir ? Tout le passage vaut d’être lu. Il est instructif à plus d'un égard.
« 11 y a à peu près trois ans, agacés par les cris d’un chat qui semblaient venir des mansardes voisines des nôtres et séparées seulement des nôtres par une porte fermée à clef de l’autre côté de la chambre de mon frère, qui était la petite chambre en haut de l’escalier de la cuisine, nous fimes forcer la serrure et sortir le pauvre minet de derrière un panneau du lambris et il vit chez nous depuis lors, car la reconnaissance nous obligeait à le garder, puisqu'il nous avait fait découvrir quatre pièces sans occupant, sans propriétaire, et petit à petit nous avons pris possession de ces appartements vacants, d’abord en y tendant des cordes à sécher le linge, puis en transportant le lit de mon frère dans une de ces chambres plus commode que la sienne ; et, l'hiver dernier, mon frère étant dans l'impossibilité de poursuivre un travail qu’il avait commencé à cause d’aimables interruptions du fait d’amis qui avaient plus de loisirs que lui, je lui persuadai qu’il pourrait écrire sans être dérangé dans une de ces chambres, car iln’y pourrait entendre le bruit du marteau de la porte, ni entendre répondre qu'il n’était pas chez lui, ce qui ne manquait jamais de lui faire crier qu’il était là et de faire prendre la pauvre servante en flagrant délit de mensonge. Là, dis-je, il pourrait être, presque réellement absent de chez lui. Aussi j'installai un vieux foyer, et je lui fis du feu dans la plus grande de ces mansardes, et j’y portai sa table et une chaise, et je lui dis d’écrire daredare et de se considérer comme aussi seul que s’il se trouvait dans un logis au milieu de la plaine de Salisbury ou de tout autre lieu vaste et désert où il pouvait compter que peu de visiteurs viendraient troubler sa solitude. Je le laissai fort enchanté de sa nouvelle acquisition, mais, au bout de quelques heures, il redescendit, la mine affreusement longue. Il ne pouvait rien faire, disait-il, avec la nudité de ces murs blanchis
(x) Lettre de Mary (2 nov. 1714) à Barbara Betham. C'était la sœur de Miss Betham, auteur du Lay of Marie. Elle avait quatorze ans.
devant les veux. Il ne pouvait écrire dans cette triste prison vide de meubles. à
« Le lendemain, avant son retour du bureau, j'avais réuni divers bouts de vieux tapis pour couvrir le plancher; et, pour rompre un peu la monotonie des murs nus, je les tapissai de quelques vieilles estampes qui ornaient la cuisine ; et, après dîner, vantant beaucoup les améliorations que j'avais faites, je menai encore Charles à son nouveau cabinet. Une semaine de grande activité suivit. Mon frère et moi nous couvrimes presque complètement les murs d’estampes, et, dans ce but, il coupa toutes les gravures des livres de sa vieille bibliothèque, venant à tout bout de champ me demander la permission de dépouiller encore un malheureux auteur, ce qu'ilne pouvait, vous le savez (ajoute-t-elle plaisamment à sa jeune correspondante), sans ma permission, Car je suis son aînée. On n’en finissait pas de coller, de tenir conseil sur tel ou tel portrait, et pour savoir où les suites de gravures prises dans Ovide, Milton et Shakespeare, feraient le mieux et dans quels coins obscurs des auteurs d’un rang humble seraient autorisés à conter leur histoire. Tous les livres livrèrent leurs richesses, sauf un, une traduction de l’Arioste, une suite délicieuse de vingt-quatre gravures auxquelles j'avais assigné une place bien en vue; quand voilà que, au moment où les ciseaux allaient faire leur œuvre, nous vimes qu’une partie du poème était imprimée au dos de chaque image! Quel cruel désappointement! Pour finir cette longue histoire à propos de rien la pauvre mansarde méprisée est aujourd’hui appelée la salle des estampes et c’est là que nous nous tenons le plus souvent. »
Vous souriez en surprenant ces deux grands enfants dans leur innocente intimité. La sœur aînée, raisonnable, soucieuse de voir son frère content et surtout appliqué à son travail, y déploie toute son ingéniosité, et lui, avec son penchant à l'indolence, lui qui tout à l'heure, oubliant qu'il venait de pester contre les importuns, les appelait alors qu'on leur refusait sa porte, incapable qu'il était de résister à l'attrait de perdre son temps avec eux, il saute maintenant sur ce nouveau prétexte à reculer le travail intellectuel si ardu, il s'active pendant une semaine entière à coller des images sur ses murs. La bonne semaine de répit! L'œuvre terminée, onse le figure poussant un soupir plus de regret que de contentement. Les plaisanteries avaient roulé à propos de ces fameuses gravures! Il n'aimait pas les éditions illustrées. Que n’a-t-il fait de ces scènes un essai d'Élia avec une classification des divers auteurs de cette originale galerie suivant leurs mérites divers, accompagnée d'aperçus ingénieux comme il en savait trouver ! Quant à l'aspect
artistique de la mansarde ainsi décorée, on se le figure sans trop de peine. Par là on peut juger du reste du logis. Combien ces gens étaient simples !
On excuse son manque d’empressement à s'asseoir à sa table de travail. Sa journée était déjà faite quand il fallait donner un nouvel effort. À certains moments ilest au bureau neuf heures par jour (x). Après avoir peiné à son pupitre jusqu'à près de quatre heures de l'après-midi, il lui faut diner en mettant les bouchées doubles et courir se remettre à la tâche (2). Dans de telles conditions il n’est pas question d'écrire la moindre ligne. Tout ce qu'il peut faire, c'est de lire. Il lit en ce moment l’Excursion de Wordsworth qui vient d’être livrée au public. Il trouve le temps d'écrire à Wordsworth d'assez fréquentes lettres au sujet de sa nouvelle œuvre. Les paysages champêtres, qu’elle lui remet sous les yeux, s’effaçaient presque de son esprit, car cette année-là il n'avait fait que les entrevoir dans une récente promenade à Harrow et une journée passée sur les bords de la Tamise (3). L’antagonisme plaisant entre l'amant de la ville et l'amant de la campagne continue. La lecture des poèmes a inspiré à Mary cette remarque que, d'après le système de Wordsworth, « il était douteux que l’habitant des villes eût une âme à sauver. » Lamb écrira un article sur l'Excursion, mais seulement en octobre, pendant son mois de congé. Et alors la tâche est d'autant plus pénible qu’on en a perdu l'habitude. Il écrit avec beaucoup de difliculté (4) et c’est à peine s’il peut s’astreindre à écrire pendant une heure de suite.
Enfin l’article paraît dans le numéro d’octobre de la Quarterly Review. Lamb avait redouté les remaniements de Gifford, mais il ne s'attendait pas à trouver son morceau dénaturé à ce point. « Je n’ai jamais de la vie été plus dépité que quand je l'ai lu (5). Je ne puis vous donner la moindre idée de ce qu'il en a fait. Il a changé la langue d’un bout à l’autre. Quelque inadéquat au sujet que fût le morceau, c'était, sous le rapport de la composition, le plus joli morceau de prose que j'eusse jamais écrit : et c'est ce que disait
(1) Bien entendu, c’étaient là des heures supplémentaires payées.
(2) Letter to Wordsworth. Sept. 19, 1814.
(3) Letter to Wordsworth. Aug. 14, 1814.
(4) Letter to Wordsworth. 1814. Commençant : Your experience about tailors. Apparemment d’octobre.
(5) Letter to Wordsworth. 1814. Commencçant : I told you my review...
ma sœur. Ce charme, s’il existait, s’en est allé tout entier ; plus d'an tiers de la substance a été retranché, et cela non pas tout en un endroit, mais passiün, de façon à faire de, l’ensemble le dernier des galimatias. Chaque chaude expression a été changée en une autre d’une froideur révoltante »'; et de nouveau ; « Chaque jolie expression (je sais qu’il y en avait beaucoup), chaque chaude expression (il n’y avait pas autre chose), est rendue vulgaire et glacée ». Et en effet, c'est à peine si çà et là nous retrouvons l'originalité de Lamb dans ce morceau de critique au ton placide, à l'allure parfois assez froidement oratoire, aux citations souvent introduites gauchement, alors qu'il « les avait, dit-il, tissées dans le texte. » S'il produit péniblement, il sait qu'il est « fort sur la prose — les vers il les laisse à plus fort:que lui. »
La même année, dans le numéro du 4 décembre du Champion paraissait le morceau intitulé Sur la Mélancolie des Tailleurs et signé « Burton jeune ». Cela affecte d’être une dissertation en forme avec étalage d’érudition. L'auteur y fait sérieusement des suppositions absurdes. Quelques traits d'observation viennent donner à l’ensemble une suflisante plausibilité. Ce qui a surtout tenté Lamb c'est l’occasion d'exploiter quelques équivoques peu neuves d'ailleurs auxquelles prêtent certains termes du métier de tailleur, C’est de l'esprit comme pouvait en faire un journaliste chargé des entrefilets spirituels. Ses lettres badines, moins cherchées, plus de primesaut, sont plus pleines de fantaisie variée et bien plus jolies.
Lamb semble à ce moment avoir souffert d'une dépression profonde. Toute activité lui pèse. Ses plaintes de son métier de commis commencent à éclater et à se répéter fréquemment « Je suis éreinté,.. sans courage. Mes esprits sont abattus » (1). L'idée d'ajouter quelque chose à ses occupations harassantes l’effraie. Mary ne s’est-elle pas avisée d'offrir les services de son frère à Miss Betham ? Ils ont lu ensemble le manuscrit du Lay of Marie (2). Charles examinera ce manuscrit : il a l'œil pour trouver des fautes dans un manuscrit qui a passé par beaucoup de mains judicieuses. Il corrigera les épreuves. Que Miss Betham
@) Letter to Wordsworth. Sept. 19, 1814.
(2) Dans une lettre à Southey, du 16 mai 1815, Lamb déclarera qu'il trouve ce poème « délicatement joli quant au sentiment, etc. »
ne s'inquiète pas à l’idée de trouver en Charles un censeur sévère. € Il est même timide, il balbutie et c'est à peine s’il peut parler par modestie et peur de faire de la peine quand il se trouve placé dans cette sorte d'office. « Mais Charles se révolte (x) : Ma tête, écrit-il à Miss Betham, est dans un tel état à cause de mon incapacité pour les aflaires (c'était son tourment de se croire un mauvais commis) que je sens pour certain qu'il est de mon devoir de ne pas entreprendre la moindre bagatelle en supplément. Je ne sais guère comment je puis y tenir. J'ai essayé d'obtenir quelque allègement en expliquant ma santé, mais sans grand succès. Nul ne saurait dire à quel point je suis malade, parce que cela ne se trahit pas sur l’extéricur de mon visage, mais se tient sous mon crâne, profond et invisible... N’allez pas me croire plus mal que je ne suis, Je suis décidé à ne pas me laisser abattre, maïs à renoncer plutôt à mon métier et à les amener à m'’allouer un rien pour mes services passés. » Jusqu'à quel point Lamb pensait-il ce qu'ildisait là ? N'exagère-t-il pas et son malaise et son dégoût de sa vie de commis et aussi l'imminence de sa retraite anticipée ? Ces plaintes vont désormais revènir si souvent qu'il faut bien croire que la vie à laquelle il était condamné lui était à charge. D'autant plus grand son mérite d'avoir su écouter les conseils de la sagesse, dictés surtout par le souci du bien-être de sa sœur Mary.
Et. quoi qu'il fasse pour elle, toujours ce reproche vient l’assaillir qu'il pourrait faire mieux encore. Mary va de rechute en rechute.
« Je suis forcé de répondre à votre lettre, écrit-il à Miss Hutchin son (2), sœur de M:s. Wordsworth, car Mary est malade et absente du logis depuisil y eut hier cinq semaines. Elle na laissé bien seul et malheureux. Je vais et viens, mais on n'a de repos qu’au coin de son feu, et pour moi il n’y a plus là de repos. J'espère que la plus mauvaise moitié est passée. et je me raidis autant que je peux. Elle a commencé à montrer quelques symptômes favorables. Le retour de son mal à été effroyablement prompt cette fois, avec à peine six mois d'intervalle.
(x) Ce n’est pas qu'il,soit moins obligeant que Mary. Il ne donne pas là une pure excuse. Quand il s’agissait de faire plaisir, jamais il ne marchanda sa peine. N'est-ce pas vers le même temps, pendant le rude hiver de 1814 qu’il fit avec Mary, par les froids les plus rigoureux, un long trajet pour aller voir Leigh Hunt dans sa prison. (Leigh Hunt. Aulobiography.)
(2) Lelter to Miss Hutchinson. Oct. 19, 1815.
J'ai presque peur que ce n'ait été le mauvais sang que je me fais au sujet de l’East India House qui a été en partie la cause de sa maladie, mais on s’en prend toujours à la cause qui vous tombe sous la main ; et bien probablement elle vient de quelque cause où nous ne pouvons rien et que nous ne pouvons conjecturer. Cela prélève de grosses tranches sur le temps, le peu de temps, que nous aurons à vivre ensemble. Je ne sais si la fréquence de ces maladies ne pourra pas m'aider à mieux supporter sa mort que si nous n'avions pas de séparations partielles. Mais je ne veux pas parler de mort. Je veux m'imaginer que nous sommes immortels, ou bien oublier que nous sommes tout autres. Par la grâce de Dieu, dans quelques semaines nous pouvons nous trouver prenant notre repas ensemble ou assis au premier rang du parterre de Drury Lane, ou faisant notre promenade du soir devant les théâtres, pour en regarder l’extérieur au moins, sinon pour être tentés d'y entrer. Alors nous oublions que nous sommes attaquables ; nous sommes pour le moment aussi forts que des rocs. »
— Et, jouant sur le nom de Lamb, qui veut dire agneau, il finit avec un sourire triste : (Aux agneaux tondus Dieu mesure le vent.» Ce mélange de pathétique, d'évocation d’humbles joies et d'esprit, combien plus approchant il est des séductions complexes d’Elia que des morceaux comme {a Mélancolie des Tailleurs que l'on a rencontrés tout à l’heure !