‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 24 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

lu, qu'on ne se contente pas de l’admirer de confiance et de loin. La nature même de son œuvre, qui permet qu’on la prenne et qu’on la laisse à volonté, lui est favorable. Les essais d’Élia sont une joie pour beaucoup, joie toujours renouvelable à l'instant du caprice.

Il ne se peut pas qu’Élia n'ait pas eu d'influence, On rencontre chez Hazlitt des ressemblances avec lui qui seraient difficilement expliquées par des similitudes de goûts. Il serait étonnant de retrouver chez deux hommes si différents par le tempérament tant de points communs : amour du passé et de ses livres, faible pour l’antithèse, le jeu de mots. l’allitération ; à la surface du style, une succession de phrases courtes, brillantes, substantielles, chaudes, colorées ; citations fréquentes (trop fréquentes chez Hazlitt au point de faire ressembler son style à une éblouissante marqueterie), les mêmes parfois chez les deux; un certain égotisme volontiers autobiographique. Les mêmes idées paraissent. Hazlitt(1) écrit : Q Il n’est pas d’antiquité dans l’acception commune que nous donnons à ce mot. Tout ce qui est ou a été, dans le moment qu’il se déroule est nécessairement moderne.» Cette platitude remet en mémoire un ingénieux passage d'Oxford pendant les vacances. C’est ainsi qu'on imite un humoriste quand on n’a pas d'humour. Et l’on comprend pourquoi l'influence directe, immédiate, de Lamb est nécessairement limitée. L'humour ne se transmet pas. Son lyrisme a dû encourager Dickens et peut-être Thackeray. Mais Dickens, lui, est lyrique avec excès. Cela demandait, pour être agréable, la retenue, la discrétion, la modération de Lamb.

On retrouve dans Dickens des échos précis d’Élia, Lorsque, dans David Copperfield, il qualifie l’école du Dr. Strong d'édifice «grave. à l'air savant (2) », il applique aux choses inertes ces épithètes morales que nous avons vu Lamb leur attribuer, Quand David Copperfield, évoquant ses souvenirs, voit &« se dresser l'ombre d’un jeune boucher comme l'apparition d’une tête armée dans Macbeth » (3), il semble bien que ce soit là un souvenir du passage d’Élia où un jeune ramoneur sortant d’une cheminée avec

() Hazlitt. Plain Speaker. — On Antiquity.

(2) David Copperfield. Vol. I, ch. 16. (3) Ibid. Vol. I, ch. 18.

son balai rappelle « la vieille indication scénique de Macbeth, où l'apparition d'un enfant couronné, un arbre à la main, se dresse. » Mais, après tout, ce ne seraient là que de pures imitations prouvant que Dickens possédait son Lamb. Elle avait longuement conversé avec lui, sa grande admiratrice George Eliot, et son esprit et son humour n'ont pu que s’afliner en cette féconde compagnie. Ainsi des nombreux essayistes et chroniqueurs spirituels qu'a vus naître le xix° siècle. Quelle école pour eux de discré-

tion, de sobriété, de netteté, de plénitude !

Élia vivra, car il n’a pas sacrifié à l'actualité et n’a pas de ces parties caduques comme ces systèmes philosophiques qui font vieillir les meilleures œuvres. Comme les vrais moralistes, il a créé des types toujours actuels. Sa langue elle-même ne vieillira pas plus que celle des Élisabéthains.

Vu : Lyon, le 4 juin 1904.

Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Lyon, L. CLÉDAT.

Vu et permis d'imprimer :

- Lyon, le 4 juin 1904.

Le Recteur, GaBriez COMPAYRÉ.

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