‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 23 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

On s’étonnera sans doute de ne pas trouver ici un chapitre sur le poète. Mais, outre que les œuvres poétiques de Lamb ont été considérées dans la biographie au fur et à mesure de leur production, elles sont purement accessoires. Elles sont en effet ou les premiers essais timides d'un jeune homme qui, se sentant quelques velléités littéraires, ne voit pas, comme c’est l'ordinaire, d’autre véhicule à ses effusions que la langue des vers, ou les tentatives plus conscientes d’un écrivain naissant, en quête de sa voie, qui, chaud encore de la lecture des poètes du grand siècle, reproduit, avec un rare bonheur, les accents qui l’ont enthousiasmé, ou enfin les jeux occasionnels d'un esprit dont l'occupation est ailleurs : compositions plutôt artificielles qu'elles ne sont les épanchements d'une pensée jaillissant toute rythmée. Non pas que Lamb n’ait quelques parties de poète. II l’a été en prose. Mais sa prose elle-même témoigne qu'il n'avait pas le don du rythme. S'il n'avait laissé que des vers, il ne serait connu que des curieux. Tout au plus figurerait-il dans les anthologies avec cette saïsissante pièce où sonne un étrange accent de détresse, Les Vieux Visages Familiers, dont le rythme presque boiteux trahit comme un déséquilibre moral, et dont le cri douloureux :

Tous, tous ont disparu, les vieux visages familiers,

semble le martellement d’un obsédant regret cruel sur un cerveau

ébranlé.

L'œuvre de Lamb, qui tiendrait dans un moyen volume de poche (car Élia c'est tout Lamb}), est comme une précieuse

quintessence. Elle n’est frivole que d'apparence. Ce badinage est plein de substance. Placez-le à côté de l’œuvre des meilleurs moralistes, il supporte la comparaison." Sa variété piquante y gagne même du relief. Est-il, de plus, meilleure école de contentement et d’amour du prochain ?

La part que ce livre contient de représentation de la vie, si elle est limitée, est vraie. Les personnages de Lamb ont vécu. Ils lui ont livré leur secret. Il a dit sur eux toute la vérité, car son indulgence, si elle lui a dicté des interprétations favorables de leurs mobiles d'action, n'a pu imposer silence à sa sincérité mi la fausser. Son principal personnage, et c’est lui-même, vit devant nous. Ce n’est pas un pâle fantôme, ni un mannequin affublé de telle ou telle qualité, à l'attitude nécessairement figée, c'est une créature de chair et de sang qui a toute la complexité de la vie. Et ce personnage, curieusement individualisé, est singulièrement attachant, plus attachant, à cause de son,cas pathétique, qu'un Montaigne.

L'humour de Lamb est unique. Attrayant d'arrivée, il ne se révèle pas tout entier dès la première connaissance et ménage des découvertes à la familiarité. Ces sources de nouvelles jouissances, primes à la fidélité, encouragent et retiennent le lecteur d'Élia. Son plaisir est constamment renouvelé. Sans compter qu'il est toujours entretenu dans l'admiration de sa propre perspicacité.

Pour sa forme, on n'en saurait concevoir d'autre propre à vêtir son humour. Constater cette convenance est le plus grand éloge qu'on en puisse faire. On ne saurait la recommander pour un modèle de prose anglaise. Elle est l'expression parfaite d'une individualité. Donne-t-on Shakespeare comme modèle de forme ? Il faut proposer à l'imitation des tempéraments moins marqués : un Addison, par exemple, ou un Tennyson.

Il vient en bon rang dans le riche cortège des humoristes anglais. Son humour n’est pas une arme; il ne l’emploie pas non plus à moraliser. Il est le pur humoriste qui a aimé l’humour pour lui-même. S'il est moins créateur, moins grand que Sterne, il a des côtés plus exquis. Parmi les classiques, où il s’est définitivement installé, s'il n’est peut-être qu'une figure de second plan, il a du moins celte bonne fortune, largement compensatrice, qu’il est

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