‹ Charles Le BrunChapitre 10 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Brun Premier Peintre et tout-puissant.

ISA conquête du roi est la dernière étape du | triomphe de Le Brun. L’artiste la prépaie rait depuis longtemps. Ayant rencontré Mazarin à Vaux, il s’était mis en frais

pour le séduire et y avait réussi. Charmé de tant de souplesse, le ministre lui avait commandé un Triomphe de Maxence qui le mit en parallèle avec Raphaël, et il l’avait présenté à la reine mère. Très vite Le Brun se concilia la sympathie de la souveraine. Il lui fit présent d’abord d’une Prière au Jardin des oliviers, peinte autrefois pour Mme du Plessis-Bellière. Peu de temps après, Anne d’Autriche eut une vision : en prière dans son oratoire, elle aperçut « un Christ élevé à la croix où les anges le viennent adorer ». Chargé de transcrire cette apparition Le Brun s’en acquitta si bien que son œuvre, avec une Ascension et une Assomption, de sa main, orna l’oratoire de la reine au

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Louvre. A Vaux enfin, pendant les fêtes, il conquit la faveur du roi lui-même.

Mais toutes ses qualités, son admirable diplomatie, sa clairvoyance presque divinatrice n’auraient peut-être pas assuré l’heureux développement de sa carrière si un rare concours de circonstances ne l’avait favorisé. Fouquet disparaît au moment précis où il deviendrait un obstacle à sa fortune. Triomphant il eût couvert son peintre de commandes, de pensions et de faveurs, mais il l’eût jalousement gardé, et Mignard peut-être aurait accaparé la faveur du roi. Autre hasard heureux! Deux hommes se rencontrent dans le même temps,, de tempérament semblable, de goûts identiques pour comprendre et pour aimer les magnifiques conceptions de son esprit, et ces deux hommes sont les premiers du royaume.

Le 5 septembre 1 66 1 , quelques jours à peine après la fête incomparable de Vaux, Fouquet est arrêté, et Le Brun passe aussitôt aux gages de Louis XÏV et de Colbert. Hésite-t-il à servir les ennemis acharnés de son maître? Le lendemain même de l’arrestation, pour faire sa cour au nouveau ministre, il envoie à Mme Colbert un dessin de sa main, puis il s’efforce de faire adopter par le roi les travaux inachevés de Maincy. Il est dans la logique de son tempérament; l’orgueil et l’ambition qui le rongent ne s’embarrassent pas de scrupules; il n’a jamais épargné les adversaires de son

Gravure de Saint-André d’après la composition de Le Brun.

Voussure de la p-alerie d’Anollon an

triomphe : est-ce pour commencer à l’instant où, si près du but, une faiblesse suffirait à tout compromettre? S’il accepta les bienfaits de Fouquet, il n’est pas prouvé d’ailleurs qu’il ait jamais aimé le surintendant; il est au contraire l’ami de ses pires ennemis : Séguier et Colbert.

Pour le disculper du reproche d’ingratitude, on rappelle qu’il peignit un portrait d’Ormesson, le courageux défenseur de Fouquet, et que, dans une conversation du 15 novembre 1665, rapportée par l’avocat dans ses Mémoires , il aurait regretté Fouquet et se serait plaint de Colbert et de Louis XIV. Ces manifestations n’ont aucune valeur puisque les faits les contredisent. M. Châtelain a démontré que la lettre de Le Brun à Colbert relative à une réclamation de Doublet ne prouve pas l’attachement du peintre à Fouquet; au contraire. Si Louis XIV et Colbert le chargent de garder les tableaux du surintendant, c’est, a-t-on dit aussi, qu’ils connaissent sa fidélité au ministre déchu. Auraient-ils au contraire confié un dépôt si précieux à un homme dont ils n’auraient pas été tout à fait sûrs? Il faut en prendre son parti : la conduite de Le Brun envers Fouquet est adroite; elle n’est pas belle.

Avant de se consacrer à son service exclusif, Le Brun a déjà travaillé pour Louis XIV. Dès 1660, à Fontainebleau, le roi lui commande une composition tirée de l’histoire d’Alexandre et l’artiste choisit l’entrée d’Alexandre et d’Ephestion dans la tente

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de Darius. C’est le tableau du Louvre : les reines des Perses aux pieds di Alexandre. Véronèse autrefois avait traité cet épisode et Le Brun connaissait bien son œuvre puisqu’il avait dessiné d’après elle une quantité d’études au pastel. Peut-être songe-t-il même à se mesurer avec le Vénitien, en peignant ce sujet. La composition qu’il imagine est d’ailleurs toute nouvelle.

Mais sa toile est médiocre; ce n’est pas même une de ses meilleures peintures. De composition peu dramatique, elle est aussi de couleur et de dessin vulgaires. Chaque figure est assez vivante, mais l’ensemble est sec et froid : l’artifice, l’habileté l’emportent trop sur la sincérité. Le succès n’en fut pas moins considérable. Les qualités brillantes de Le Brun, qui peignait devant la Cour assemblée, la rapidité prodigieuse de son travail, l’intelligence avec laquelle il avait compris la pensée qu’on lui proposait émerveillèrent le roi. Quant aux courtisans, ils furent bien obligés d’identifier Louis XIV avec Alexandre; le tableau dès lors devenait pour eux admirable et sacré. Une adroite publicité força les derniers enthousiasmes. Félibien, qui allait devenir le chantre attitré de Le Brun et de sa gloire, publia en 1663 une Lettre au roi dans laquelle il décrivait l’œuvre et louait à la fois le souverain qui l’avait commandée et l’artiste qui l’avait peinte. Ce n’était pas la première fois que Le Brun employait les écrivains à sa gloire : Félibien, entre autres,.

avait déjà décrit les peintures de Vaux. L’artiste dictait sans doute lui-même ses commentaires au biographe : celui-ci n’eût jamais traduit tout seul tant de symboles accumulés et n’eût pas découvert dans une attitude, dans un geste, tant d’intentions mystérieuses. Précieuses pour les compositions disparues, ses descriptions n’ont pas conservé grand intérêt pour les autres : ce sont des interprétations ingénieuses ou puériles qui nous laissent une assez pauvre idée de la philosophie artistique au dix-septième siècle, en dehors de quelques passages des conférences académiques. Voici, par exemple, tout ce que Le Brun, selon Félibien, prétend mettre dans son Alexandre •

Le peintre ne s’est pas contenté de représenter sur le visage d’Alexandre, sa jeunesse, la douceur de son tempérament, sa valeur et toutes les autres qualités que l’histoire nous apprend de ce grand prince et dont il fait une fidèle image, mais on voit encore dans ses mouvements quatre sortes d’actions différentes. La compassion qu’il a des princesses paraît visiblement et par ses regards et par sa contenance. Sa main ouverte montre sa clémence et exprime parfaitement la grâce qu’il fait à toute cette Cour. Son autre main qu’il appuie sur Ephestion dit assez qu’il est son favori ou plutôt un autre lui-même et sa jambe gauche qu’il retire en arrière est une marque de la civilité qu’il rend à ces princesses. Le peintre ne l’a pas fait incliner davantage parce qu’il le représente dans le moment qu’il aborde ces dames, que ce n’était pas l’usage des Grecs, et de plus qu’il ne pouvait se baisser beaucoup à cause que, dans le dernier combat, il avait été blessé à la cuisse.

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Ce tableau médiocre, les Reines des Perses, est très important dans la carrière de Le Brun. L’artiste lui doit son titre de Premier Peintre, avec un pouvoir absolu qui consolide sa dictature sur l’École, ses lettres de noblesse qui assurent sa situation à la Cour, puisqu’elles confirment par un titre sa supériorité personnelle, la direction de la manufacture des Gobelins enfin, où sa prodigieuse activité va s’employer et son admirable génie décorateur s’épanouir. Toute la série qu’il consacre un peu plus tard à l’histoire d’Alexandre est également née de cette composition. Trop adroit pour négliger l’occasion de mieux identifier encore Alexandre et Louis XIV, il peint, de 1662 à 1668, le Passage du Granique ; la Bataille cC A rb elles; la Défaite de Porus; /’ Entrée d! Alexandre à Babylone . Il commence aussi, mais sans l’achever, un Porus combattant Alexandre dont il ne nous reste que des dessins et des gravures. Avant de s’arrêter à ces sujets il en avait cherché d’autres dans l’histoire d’Alexandre; il les avait dessinés sans doute, mais nous ne les connaîtrions plus sans Nivelon et les autres biographes. Il les abandonna parce qu’il comprit très vite qu’il était inutile de cacher Louis XIV sous le masque d’un roi antique. Dès 1663, Félibien termine sa lettre au roi sur les Reines des Perses par ces mots :

... Un pinceau si sçavant ne doit pas s’arrêter davantage à honorer les princes de la Grèce... Et puisque nous

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