SFACTÏON DONNÉE A LOUIS XIV PAR LE CARDINAL-LÉGAT CHIGI
Dessin pour une des pièces de la tenture de l'Histoire du Roi. — Musée du Louvre.
Phot. A. Giraudon.
sommes dans un siècle où la France fournit des choses si mémorables... il faut qu’il s’occupe à des sujets plus nouveaux et plus étendus. Car comme nous avons le bonheur d’être gouvernés par un monarque qui efface tout ce que les anciens conquérants ont fait de plus signalé, cet excellent peintre peut-il mieux désormais employer ses veilles et faire paraître ses riches talents qu’à représenter les hautes actions de Votre Majesté, et, de tant de vertus qu’elle possède, nous en faire une peinture qui soit à l’avenir le plus délicieux objet de nos regards.
Ces réflexions étaient inspirées par Le Brun lui-même.
Les quatre grandes toiles consacrées à l’histoire d’Alexandre sont, comme les Reines des Perses , au musée du Louvre. Aussi célèbres que les peintures de la Galerie d’Apollon et de la Grande Galerie à Versailles, elles ne les valent pas à beaucoup près. Ce sont des décorations incomplètes ou des tableaux de chevalet démesurés et confus. Dans un ensemble décoratif, tissées en tentures, par exemple, encadrées d’une bordure, elles prennent une valeur assez grande, mais au Louvre, leur ardeur facile et leur fougue ne compensent pas l’ennui qu’elles dégagent. Les contemporains les admiraient surtout pour les allégories à la gloire du roi qu’ils y découvraient; mais nous ne sommes plus sensibles à ces symboles rétrospectifs, et la confusion d’une composition surchargée, la monotonie de figures copiées sur un seul modèle ou peintes de pratique nous apparaissent sans compensation.
LES MAITRES DE L'ART
Dans la ruée confuse de chevaux et d’hommes aux corps tordus, aux gestes crispés ou menaçants, dans l’effroyable et grandiloquente mêlée du Passage du Granique et de la Bataille dJArbelles, Le Brun s’est peut-être souvenu des cartons de Michel- Ange et du Vinci pour le Palais Vieux de Florence, et à coup sûr de la Bataille de Maxence de Raphaël. La conception des sujets ne manque ni de vigueur, ni de grandeur, mais la réalisation en est médiocre. On admire le paysage qui s’étend très loin, le soir tombant, derrière Porus vaincu, dans la Rencontre de Porus et d' Alexandre ; dans toute l’œuvre de Le Brun il n’y en a pas de plus vaste ni de plus expressif; malheureusement on ne peut en faire honneur à Le Brun lui-même. Pour achever ces compositions, au milieu des commandes nouvelles dont Louis XIV le surchargeait, il dut s’entourer de collaborateurs : les chevaux à tête trop petite sont l’œuvre de Van der Meulen; Claude Audran esquissa plusieurs des figures; Genoels peignit les paysages, et il y mit cette vérité singulière dont les Flamands seuls possédaient alors le secret.
L ) Entrée dJ Alexandre à Babylone est la plus décorative des quatre toiles ; c’est aussi la plus remarquable. Les riches architectures des fonds, le trépied où brûlent les parfums au premier plan, le vase magnifiquement sculpté que portent des esclaves, le char du héros, enfin, merveilleusement orné d’ivoire et d’or, laissent prévoir déjà une suite d’œuvres
décoratives somptueuse et innombrable. Moins chargée de personnages, la composition est pourtant plus pleine, mieux équilibrée, plus plaisante que celle des trois autres œuvres. Son coloris paraît moins monotone aussi, quoiqu’il ne soit pas aisé de juger la couleur de tous ces tableaux : les siècles ne lui ont pas été favorables; à plusieurs reprises, des restaurations l’ont modifiée : en 1871, par exemple, il a fallu recoudre et repeindre les toiles, endommagées par les boulets et les balles des Versaillais.
Maître depuis longtemps dans l’art des allégories mythologiques et des grandes compositions religieuses, jamais Le Brun, avant l’histoire d’Alexandre, n’avait essayé de peindre des batailles ; avant les Reines des Perses , il était même novice dans les scènes d’histoire proprement dite. Le voilà sûr de ses forces, au contraire. L’histoire d’Alexandre n’est pas terminée qu’il se consacre à l’histoire de Louis XIV et interprète avec éclat l’épopée magnifique d’un règne encore triomphant.
Le roi, son ministre et son peintre forment, dès lors, un admirable et rare triumvirat. Pour retrouver des esprits qui se comprennent et se complètent à ce point, il faut remonter aux beaux temps de la Renaissance. Un souverain superbe, qui forme le dessein de laisser une mémoire immortelle, qui, comme le pape Jules II, aime les arts « pour l’image sensible qu’ils donnent de la puissance » et, qui
LES MAITRES DE L’ART
sans être sensible à la beauté, est « incapable d’une petitesse de goût1 », un ministre, financier expert, administrateur génial, assez habile pour jeter sans compter des millions aux artistes, assez clairvoyant pour deviner au premier coup d’œil un Le Brun; un peintre, enfin, assez subtil pour comprendre les secrets desseins d’un Colbert et d’un Louis XIV, assez heureux pour les réaliser parfaitement, assez puissant pour soumettre tous ses contemporains à sa domination, voilà le souvenir que laisse à l’histoire de l’art la seconde moitié du dix-septième siècle.
Le Brun maintenant va donner toute sa mesure. Décorateur, peintre d’histoire, portraitiste à la fois, il distribue des dessins aux sculpteurs et des plans aux architectes ; il enseigne, il écrit, il crée tout un mobilier, tout un cycle de tapisseries, toute une orfèvrerie; il est le premier à l’Académie, le premier auprès du ministre, le premier auprès du souverain. L’ordre chronologique n’importe plus dans l’histoire de sa vie. On suivrait mal sa carrière à juxtaposer année par année les fragments des œuvres qu’il exécute, des rouages administratifs ou pédagogiques qu’il crée. Il vaut mieux l’étudier par ensembles. Aussi bien sa manière est irrévocablement formée : il n’y a pas dans son œuvre de tableau meilleur ou de tableau plus médiocre ; la peinture est une fonction qu’il accomplit mécaniquement.
i. Louis Gillet, Raphaël.