ÉTUDE POUR UN PORTRAIT DE LOUIS XIV
Pastel. — Musée du Louvre.
travaille aux salons de la Paix et de la Guerre. Ses ennemis savent bien qu’ils ne l’abattront pas d’un coup; aussi vont-ils s’acharner à lui arracher bribe par bribe cette autorité suprême si laborieusement acquise, et dont il ne sait plus se passer.
Ils essayent d’abord de l’attaquer à l’Académie. Louvois pensait qu’entre un peintre et un ministre tout-puissant les académiciens choisiraient le ministre; tous au contraire se rangent derrière le peintre. Ils ne savent pas encore son crédit menacé. C’est au moment où une députation présidée par Le Brun vient offrir à Louvois le protectorat de la compagnie. Sans refuser le titre, le ministre reçoit froidement les délégués. Le Brun résigne alors ses fonctions de chancelier et de recteur sous prétexte qu’il n’a pas le temps de les remplir; en réalité il connaît l’hostilité qui le menace et veut tirer d’une réélection une autorité nouvelle. Sa manœuvre réussit au point que ses confrères lui imposent par surcroît le titre de directeur 1 . Battu dans cette première escarmouche, Louvois garde une rancune tenace à l’Académie ; il dédaigne de paraître à ses solennités, lui refuse l’argent nécessaire et exerçe un contrôle blessant sur ses admissions.
1 . C’est alors qu’en témoignage de reconnaissance il fait donation à ses confrères de la chapelle Saint-Charles qu’il possédait à Saint-Nicolas du Chardonnet. En réalité, il la destinait depuis longtemps à l’Académie, mais ce n’est qu’à cette époque qu’il rendit public l’acte de donation.
Il trouve facilement d’autres armes contre Le Brun. L’autorité administrative de l’artiste est plus précaire que son autorité académique. Il suffit pour l’ébranler de tromper le roi. On répand le bruit, à la cour, que le stimulant le plus puissant de Le Brun a toujours été cette jalousie tenace qu’il porte à Mignard depuis tant d’années. N’a-t-elle pas inspiré ses meilleures compositions? Que de chefs-d’œuvre n’aurait-on pas, si, au lieu de toujours distraire le maître par des charges, des fonctions et des labeurs, on l’avait laissé travailler en paix? Si Louvois, qui, le plus souvent, critique durement les tableaux de Le Brun, affecte de louer, en 1686, les salons de la Paix et de la Guerre, et retient pour le roi, avec des témoignages d’admiration, une Descente de Croix promise au maréchal de Villeroy, c’est que le plan même de son attaque l’y contraint. Pour écarter le Premier Peintre des honneurs et des fonctions, pour le renvoyer à son atelier, il faut bien exalter ses qualités de peintre au détriment de ses qualités d’administrateur, c’est-à-dire louer en lui le plus médiocre aux dépens du meilleur.
Quand il présente à la cour les Filles de Jéthro et le Crucifix aux anges, Le Brun répond que :
S’il ne s’était appliqué qu’à ses ouvrages il n’aurait pas fait tant d’habiles gens qui s’étaient formés sous lui et il rappela que les deux tableaux qu’on louait n’étaient rien en comparaison des Batailles d) Alexandre, œuvres qu’il
avait exécutées très vite dans le temps qu’il était le plus occupé aux ouvrages du roi.
Les arguments étaient bons, mais que pouvaientils contre une cabale montée par les plus puissants?
A cette époque, d’ailleurs, le maître était déjà découragé. Depuis 1684, il soutenait, sans répit, des attaques. Aux Gobelins, par exemple, Louvois avait déchaîné contre lui M. de La Chapelle, son commis fidèle. Sous prétexte qu’il négligeait la manufacture (il travaillait à la Grande Galerie et ne pouvait s’occuper activement des Gobelins), M. de La Chapelle prit la direction des ateliers. Son premier acte fut d’arrêter la fabrication d’une série de l’ Histoire du roi et de commander, à la place, une tenture d’après Raphaël et Jules Romain. Les cartons de cette tenture étaient fort mauvais; La Chapelle lui-même dut en convenir; mais pour empêcher Le Brun d’intervenir, il laissa à chaque artiste le soin de modifier son modèle. Alors le Premier Peintre, pour le railler, conta l’histoire de ce soldat qui disait d’abord que :
lui, il ne lui fallait pas tant de choses, et qu’avec un caillou, il savait faire de fort bonne soupe, mais demandant insensiblement, dans la suite, tantôt un morceau de bœuf pour mettre avec, un chapon, après du sel et autre chose, il se trouvait qu’il avait autant et faisait autant de dépense que ceux qui demandaient beaucoup.
LES MAITRES DE L’ART
Le soldat, c’était à n’en pas douter La Chapelle, qui après avoir voulu fabriquer des cartons de tapisserie économiques, était bien contraint d’ajouter à ces maquettes informes tous les éléments nécessaires à des cartons. Les modifications n’avaient d’ailleurs pas amélioré grand’chose : la tenture tissée était très médiocre. Louvois lui-même, qui vint la voir, la critiqua. La Chapelle s’efforça alors d’en rejeter toute la responsabilité sur le Premier Peintre. Il le convoqua, sous prétexte de lui demander son avis : il espérait lui faire approuver les modèles dont plusieurs étaient l’œuvre de ses disciples; mais Le Brun se méfia et ne vint pas. La Chapelle, qui n’avait sans doute commencé à le combattre que pour plaire à Louvois, devint dès lors son plus mortel ennemi.
Cette aventure des Gobelins n’est qu’un épisode entre vingt de la lutte menée contre Le Brun. Sans cesse on lui impose des humiliations, on lui tend des embûches. Mais le plus cruel, pour lui, c’est le crédit grandissant de Mignard. La décoration de la Petite Galerie de V ersailles est couverte de louanges par les courtisans. Le roi lui-même est convaincu maintenant qu’un rival est utile à son peintre : il reçoit avec faveur le P orteynent de Croix de Mignard et presse Le Brun d’y répondre par une œuvre plus belle encore; c’est alors que celui-ci peint la Crucifixion. L’année suivante, quand il apporte à Versailles les Filles de Jéthro, le roi le prie d’aller
CROIX (i 685).
Musée du Louvre,
Phot. A. Giraudon,
voir les peintures de la Petite Galerie et de lui en dire son sentiment. Mais Le Brun ne s’y rend pas : « Si j’y vais et que j’en dise du bien, dit-il, j’autoriserais peut-être bien des choses qui sont blâmables; si j’en dis du mal, on l’attribuera encore à la jalousie; et si je n’en dis rien on ne laissera pas de me faire parler, et je serai quitte de toutes ces choses si je n’y vais pas. »
Le roi n’était certainement pas du complot de Louvois, sans quoi il n’eût pas accueilli la Crucifixion avec tant de faveur : il interrompt pour la recevoir une séance du conseil. L’année suivante, quand il reçoit les Filles de Jéthro et le Crucifix aux anges , il dit à la dauphine : « Après la mort de M. Le Brun, voici des tableaux qui seront sans prix. » Continuant à parler de cette catastrophe qui arrive aux peintres dont la mort augmente leurs ouvrages de prix, puis se tournant vers M. Le Brun il lui dit : « Au moins, Monsieur Le Brun, ne vous laissez pas mourir pour faire valoir les vôtres. Je les estime assez, dès à présent, comme cela. » Enfin, il accueille jusqu’au bout avec la même faveur les œuvres du Premier Peintre, auquel il accorde encore en 1687 12000 livres de gratification après l’achèvement des salons de la Paix et de la Guerre.
Est-ce la fatigue d’une carrière trop lourde qui accable ce rude lutteur? En tous cas, son jugement perspicace et son heureuse décision l’aban-
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donnent. Tantôt il se croit encore le plus fort et veut lutter; tantôt il s’humilie : il affecte de croire qu’on a trompé Louvois, et, pour dissiper l’équivoque, il veut rédiger un mémoire; mais il écrit d’abord à un de ses derniers amis de cour, le maréchal de Créqui, cette lettre désespérée et naïve, qui dut tant coûter à son orgueil et où se mesure déjà l’étendue de sa défaite :
Puisque vous me faites la grâce de vous intéresser dans l'inquiétude où je suis, et que vous voulez bien en parler à M*r de Louvois, je prends la liberté de vous faire souvenir de ce que j’ai eu l’honneur de vous dire. Il y a plusieurs années que, selon les ordres que je reçus du roi, j’abandonnai les ouvrages que je faisais et conduisais pour des particuliers et m’attachai uniquement à travailler et à conduire les ouvrages qui se faisaient pour Sa Majesté dans les Gobelins. Je m’étais proposé de continuer les mêmes fonctions avec plus d’application et plus de zèle que jamais sous l’autorité de M»r de Louvois, et il m’avait témoigné d’abord tant de bonté et tant de bienveillance que j’avais osé me flatter qu’il m’honorerait d’une protection particulière. Mais j’ai sujet de craindre que quelque personne qui cherche à s’établir à mon préjudice ne m’ait rendu de mauvais offices auprès de lui et n’ait altéré les bons sentiments qu’il avait pour moi. Ce serait la plus sensible disgrâce qu’il me pourrait arriver que celle de lui déplaire; ce malheur m’ôterait entièrement le courage et me rendrait incapable de rien faire de bien à l’avenir. Je suis accoutumé depuis longtemps à des traitements favorables. C’est ce qui anime et qui soutient les hommes de génie, et si je pouvais être assez heureux pour me rendre agréable à M8r de Louvois par un exact et inviolable
attachement à l’exécution de ses ordres, ce bonheur me donnerait des forces nouvelles, et je le regarderais comme l'accomplissement de mes plus ardents désirs et comme le comble de la plus haute gloire où je puisse prétendre. Voilà, Monseigneur, ce que je pense. Vous l’exprimerez mieux que moi et vous y pouvez ajouter ce que vous jugerez à propos.
Mignard dut exulter à la lecture de cette lettre qui contenait l’aveu de son triomphe. Quant à Louvois, il répondit, que :
si quelques personnes avaient entrepris sur ses fonctions, c’était parce qu’il paraissait les avoir abandonnées et qu’il s’en apercevait même si bien que, s’il n’avait pas eu un mérite singulier, il lui aurait déjà donné des marques de son ressentiment, que, quand M. Le Brun voudrait continuer à faire ses charges, il lui ferait plaisir.
L’ironie était cruelle, mais sa lettre maladroite enlevait à l’artiste jusqu’au droit de la relever.
Ses adversaires ne lui ménagèrent plus dès lors ni les sarcasmes ni les affronts. Quand il porta la Chute des A ?iges à Louvois, espérant encore l’apaiser, le ministre dit sèchement « que le roi serait bien aise de voir ce tableau, qu’il était très bien, et qu’il lui conseillait de le porter au roi » ; en mars 1687, enfin, il accueillit avec des railleries le Mariage de Moïse.
Par une fatalité, les derniers amis de Le Brun à la cour, le prince de Condé et le maréchal de Créqui meurent à quelques semaines d’intervalle. Les
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artistes, enfin, abandonnent leur vieux chef, incapables de résister aux faveurs que leur promet la faveur du ministre tout-puissant : Le Nôtre passe à l’ennemi, et on peut accuser Van der Meulen, le propre neveu et le plus grand obligé du maître, d’avoir soufflé à Louvois ses railleries sur le Mariage de Moïse.
Au milieu de cet isolement cruel, la détresse morale de Le Brun dut être effrayante. Sa prodigieuse activité semble abolie. Sa foi qui jusqu’à cette époque a été accommodante, comme celle de presque tout le siècle, s’exalte dans la solitude et lui inspire ses dernières œuvres : une Vie du Christ *. Retiré à Montmorency, loin de la cour, il peint successivement /’ Entrée à Jérusalem et V Adoration des Bergers . Chaque toile terminée, il la porte au roi, et s’en retourne satisfait quand un mot bienveillant, attrapé au vol, le récompense de son effort. La Crucifixion , /’ Entrée à Jérusalem et /’ Adoration des Bergers sont au Louvre. C’est l’ensemble religieux le plus important qui nous reste de Le Brun, puisque la chapelle de Sceaux a disparu, et que la Chute des Anges rebelles n’a été peinte en grand ni à Versailles ni au Collège des Quatre Nations. Ces tableaux devraient tirer des circonstances au milieu desquelles ils ont été conçus
i. C’est à son mortel ennemi, Mignard, qu’il doit ce projet : la première œuvre de cette série est la Crucifixion qu'il peint en 1684 pour balancer le succès du Portement de Croix de Mignard.
une grandeur et une émotion tragiques ; il sont aussi froids, aussi secs, aussi ennuyeux que les autres. Ce ne sont pas des œuvres séniles : la main n’y tremble pas; le dessin est ferme, la composition trop chargée, mais habile. On pourrait croire à des toiles de la pleine maturité, si les dimensions n’étaient pas si réduites et si un rappel de la manière du Poussin, qui surgit involontairement peut être à cette fin de vie, n’était pas si évident.
Peut-être Le Brun a-t-il conservé un suprême espoir de reconquérir son autorité. L’accueil fait par la cour à /’ Adoration des Bergers ayant été assez chaleureux, il met sur le chantier, en même temps que la Cène, un grand sujet à la gloire du souverain où « il voulait faire connaître... une idée de la réputation du roi et de l’estime qu’il s’était acquise de tous les potentats, et rassembler en un seul sujet ce que les plus remarquables puissances de l’Univers ont envoyé en divers temps à Sa Majesté ». Il oublie que la guerre prochaine et les embarras financiers ne laissent plus à Louis XIV le loisir de songer aux arts ; mais il va mourir avant d’avoir perdu sa dernière illusion.
Languissant depuis longtemps, il tombe gravement malade à Montmorency, au milieu de l’été de 1689. Peut-être apprend-il à cette époque que Louvois va confier à Mignard la décoration des Invalides : cette nouvelle suffirait à l’achever. Mais de suprêmes tristesses lui sont encore réser-
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vées. Au début de l’hiver, on le transporte à son logement des Gobelins. Non seulement la manufacture ne reçoit plus, comme au temps de sa splendeur, la visite des ambassadeurs en mission, mais ce n’est même plus la ruche laborieuse d’autrefois. Les ateliers et les cours sont vides, les maisons d’artisans désertes : il a fallu congédier le personnel qu’on ne peut plus payer. Enfin, comme l’argent manque toujours, le roi fait jeter au creuset ses chefs-d’œuvre d’orfèvrerie. La fonte commençe à la Monnaie le 9 décembre 1689. La plupart des modèles ont été dessinés par Le Brun. C'est le meilleur de son œuvre qui coule en lingots dans les creusets. Peut-être, dans ces mois suprêmes, loin de la bataille, seul avec lui-même, désabusé, le maître comprend-il enfin que ses œuvres les plus parfaites, les plus harmonieuses, sont ces coupes, ces vases, ces buires, ces lampadaires qui ne pourront même pas assurer sa gloire dans l’avenir puisqu’ils disparaissent de son vivant? Il meurt avant l’achèvement de la fonte. Le 12 février 1690, il s’éteint entouré des siens.
Le 4 mars suivant, Mignard, Premier Peintre du roi depuis le Ier mars, est nommé, dans la même séance, agréé, académicien, chancelier, recteur et directeur de l’Académie de peinture et de sculpture, sur l’ordre formel de Louvois.
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