‹ Charles Le BrunChapitre 3 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance et famille de Le Brun. — Sa jeunesse : Fr. Perrier Séguier et Vouet. — Première rencontre de Le Brun et de Mignard. — Le séjour à Rome.

ARLES Le Brun est né à Paris en février 1619. Il n’est pas issu d’une famille w écossaise ayant suivi Marie Stuart en France, comme le croit Nivelon. Son grand-père et son arrière-grand-père habitaient Villeneuve- Saint- Georges et on ne remonte pas plus haut dans sa généalogie. Son père, né à Crouy en Picardie, mourut à Paris. Il était sculpteur, de talent médiocre, si on en croit de Piles : toutes ses œuvres ont disparu. Deux des frères de Le Brun, — - il avait trois frères et quatre sœurs, — furent peintres comme lui. Des alliances l’unirent plus tard aux Butay, à Van der Meulen, à Verdier, aux Caffieri, peintres ou sculpteurs ; cependant la famille d’artistes qui se groupe autour de lui est une des moins nombreuses des dix-septième et dix-huitième siècles.

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Selon les biographes, la précocité de Charles Le Brun fut admirable. Les témoignages de cette précocité ne sont pas également vraisemblables, d’ailleurs. Nous pouvons douter qu’à trois ans l’enfant ait dérobé des charbons éteints pour dessiner dans l’âtre à la lueur du foyer. Par contre, très jeune, il esquissait des têtes colossales sur les carreaux de la maison familiale. A neuf ans il s’exerçait à la sculpture dans l’atelier paternel. A treize ans il travaillait avec François Perrier, dit le Bourguignon, cet élève de Lanfranc, qui, sans balancer la réputation de Simon Vouet fut un des meilleurs artistes de la première moitié du dix-septième siècle, un décorateur adroit qui transmit peut-être à son élève son goût très vif pour les allégories subtiles. Perrier avait longtemps vécu à Rome et il avait rapporté d’Italie de nombreux dessins de statues et de bas-reliefs antiques. Il les donna comme modèles au jeune homme qui, pour la première fois, connut alors l’antiquité. Dans le même moment Le Brun peignait des portraits de son père et de son oncle et dessinait à la plume Louis XIII à cheval. Son père, qui travaillait alors à l’hôtel Séguier, fit présenter cette figure au chancelier par M. de Beauvallon, avocat au Conseil. Séguier, surpris d’une telle précocité, résolut de pourvoir lui-même à l’éducation de l’enfant; il le confia à Simon Vouet, qui décorait sa bibliothèque et qui était le premier peintre de France, puisque

Poussin vivait à Rome. Voilà du moins la version la plus vraisemblable de la rencontre de Le Brun avec Séguier et Vouet. Les circonstances de cette rencontre importent assez peu d’ailieurs au développement ultérieur de Le Brun.

Le maître et l’élève se brouillèrent vite. Vouet prit-il ombrage de l’activité agressive, de l’intelligence conquérante du jeune homme? C’est possible. De caractère inquiet, il souffrait mal la gloire de ses disciples. Mais il semble surtout que Le Brun, dès cet âge, ait été impatient de toute autorité artistique. Il se plaint à Séguier de n’être occupé qu’à de médiocres besognes d’apprenti. Vouet promet au chancelier de lui confier la décoration d’un fragment de sa galerie; mais il oublie de tenir. Furieux, Le Brun abandonne alors son atelier et part pour Fontainebleau où il copie avec acharnement décorations et tableaux : il n’a pas quinze ans.

En somme il travaille fort peu sous Vouet, mais il lui doit plus qu’on ne croit, plus qu’il ne croit luimême. Vouet, avant lui, est un décorateur habile et fécond, un inventeur de symboles compliqués. L’art des architectures italiennes, majestueuses et surchargées, dont le goût s’impose à nos artistes jusqu’à la fin du siècle, lui est familier. Il brosse volontiers des cartons de tapisseries et réussit mal dans le portrait. Maître excellent, il forme de nombreux élèves qu’il occupe à ses commandes

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personnelles, qu’il attelle à sa gloire. Le Brun lui emprunte tout, sauf le meilleur : son coloris inspiré des Vénitiens, de Véronèse surtout, assez souvent vigoureux et varié.

Chez Vouet Le Brun rencontre sans doute pour la première fois Mignard. Tous deux sont dans le même temps élèves du maître ; ils peuvent dès lors se connaître et se mesurer. De ce premier contact date peut-être la haine qui les divisera toute leur vie.

L’ambition ronge déjà Le Brun. Non seulement il supporte mal l’autorité d’un Vouet et la concurrence d’un Mignard, mais la faveur d’un Séguier même ne lui suffit plus. Revenu chez le chancelier après sa fugue de Fontainebleau, il peint une allégorie à la gloire de Richelieu et la fait présenter au Cardinal qui lui commande aussitôt trois tableaux : Y Enlèvement de Proserpine, Hercule faisant dévorer Diomède par ses chevaux et la Mort d' Hercule sur le bûcher . Il n’a pas dix-neuf ans qu’il est nommé peintre du roi. S’il offre à cette époque, en l’honneur de son père sans doute, un Saint Jean-Baptiste à la maîtrise, sa charge auprès du souverain le dispense de s’inscrire sur les registres de la corporation. Jamais il n’appartint à la maîtrise.

Dès sa jeunesse il travaille avec une rapidité prodigieuse. Plusieurs dessins de thèses à la gloire du roi, du Cardinal, du chancelier, du surintendant des finances Bouthelier, un z Annonciation commandée

Phot. A. Giraudon.

SAINTE FAMILLE, DITE <c LE BENEDICITE » (ENTRE 1648 ET 1658).

Musée du Louvre,

par Séguierpour l’église des Petits Pères de Nazareth datent du même temps. Il s’exerce à la gravure aussi. Sans même aller à Rome, sa réputation va s’établir; mais, fidèle disciple de Vouet sur ce point encore, il n’imagine pas sa carrière sans le voyage d’Italie. Depuis longtemps déjà il prépare son pèlerinage par de studieuses lectures des histoires sacrée, profane et poétique. Les artistes ne recevaient qu’une éducation professionnelle, très forte, mais très étroite; il développe lui-même sa culture générale, sans plan, au hasard, heureusement servi par un grand esprit naturel. Dans ses écrits cependant, on notera plus tard une confusion de pensée et de connaissances qui décèle l’autodidacte. En 1642, il part enfin pour Rome, riche d’une pension annuelle de 200 écus que lui sert Séguier, auquel il doit aussi de précieuses lettres de créance.

Depuis Lyon il voyage en compagnie de Poussin que la haine persévérante de médiocres rivaux a définitivement chassé de France. Rencontre non fortuite! Le Brun a connu Poussin à Paris, et il a très vite compris qu’il perdrait son temps à vouloir surpasser Vouet puisque l’arrivée seule de Poussin a éclipsé cette gloire secondaire. D’ailleurs cet accueil magnifique que le maître trouve en France, cette maison toute montée que le roi lui donne aux Tuileries, ces 2000 écus qu’il lui fait parvenir avant tout travail, cette réception somptueuse enfin

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qu’il lui réserve, ont produit sur le jeune homme ambitieux d’honneurs autant que de vraie gloire une impression profonde. Aussi va-t-il s’attacher au maître et scruter son œuvre avec acharnement. Il ne l’admirera publiquement que lorsqu’il se croira certain de l’égaler. Plus tard, à l’Académie, il lui consacre des conférences, il affecte de le préférer à Carrache lui-même; tout n’est pas à rejeter, cependant, dans la tradition qui l’accuse d’avoir voulu, à son retour d’Italie, combattre sa renommée. Il en fut peut-être fortement tenté; mais, intelligent et souple, il comprit qu’il perdrait son temps à ce jeu, et il affecta de dispenser une gloire qu’il ne pouvait abattre.

A Rome, il étudie Raphaël, Carrache, les antiques. Il travaille aux Chambres, au palais Farnèse, et nous avons encore au cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque nationale les copies d’antiques qu’il dessine pour Séguier; mais c’est auprès de Poussin qu’il passe le meilleur de son temps l. Il est assidu aux promenades sur le Pincio ou les matins et les soirs le maître entretient les jeunes gens. Un jour il peint dans le plus

I. On connaît de Le Brun quatre toiles dans la manière de Poussin : Y Hovatius Coclès (galerie de Dulwich College, près de Londres), Mucius Scœvola (Louvre), la Mort de Caton (Louvre), le Tibre; sept compositions disparues, les Œuvres de Miséricorde pour Jean Valdor, volées au peintre lui-même, et A lexandre et Diogène ,

grand secret un tableau, 1’ Horatius Coclès, et l’expose, anonyme, en public. Poussin lui-même, qui vient voir l’œuvre, loue sa beauté et cache mal que l’auteur pourrait être un rival dangereux pour lui. Le Brun dut vivre alors une minute de jouissance suprême : Poussin le redoutait. En réalité Poussin n’avait rien à craindre de Le Brun. Jamais Le Brun ne l’a compris. A l’antiquité, à l’Italie, Poussin n’emprunte que des formes dont il revêt sa pensée. Il ne doit à personne ce rythme intérieur, ce rythme merveilleux qui cadence à la fois sa vie et son œuvre. Il n’a jamais eu de disciples, il ne pouvait pas en avoir. Le Brun, qui croit pénétrer l’essence de son génie, s’arrête aux formes extérieures, et ces formes appartiennent surtout à Carrache.

C’est après l’exposition de Y Horatius Codes peutêtre que Le Brun demande à Séguier l’autorisation de rentrer en France. A l’appui de sa requête il envoie au chancelier une copie de la fresque du Guide : L'Aurore accompagnée du Soleil et des Heures . Il croit égaler Poussin : qu’apprendrait-il de plus à Rome? D’ailleurs il n’a point d’avenir en Italie. La Ville est encombrée de peintres français. Mignard, entre autres, dont la renommée grandit, forme le projet de s’établir définitivement à Rome, barrant la route à son rival, plus jeune et plus obscur. Il faut se souvenir de cela encore pour bien comprendre la longue haine des deux hommes.

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Mais Séguier ordonne à Le Brun de rester encore en Italie, et celui-ci, sans ressources, obéit.

II envoie à son protecteur une Descente de croix , un Christ mort sur les genoux de la Vierge , un Ange Raphaël conduisant le jeune Tobie, la Charité romaine. Il peint aussi un Calvaire pour le grand maître des Chevaliers de Malte. Mais, comme Séguier exige encore d’autres toiles, il se révolte, comme jadis contre Vouet, et il écrit :

Pour exécuter vos ordres avec liberté et peindre les tableaux que votre Grandeur désire de moi pour sa gallerie, je crois qu’il seroit expédient que je feusse à Paris, ou j’ay desseing de retourner s’il plaist à Votre Grandeur de m’en accorder le congé.

Il n’attend pas la réponse, emprunte de l’argent et s’embarque, sans même avoir vu Venise. A Lyon il s’arrête, et dans une lettre humble, adroite, pressante, il s’excuse auprès du chancelier et demande des fonds. En attendant la réponse il travaille, peint les portraits de MM. Pontheau et Blanchet, des tableaux d’églises : un Christ mort , un Martyre de Saint-Barthélemy. A peine a-t-il reçu l’absolution de Séguier et un subside, qu’il gagne Paris. Les années d’apprentissage sont terminées : il aspire maintenant à vivre et à régner. Aussi bien il est complètement formé. Il l’était presque avant son départ pour Rome. Il n’a pas acquis une qualité de peintre en Italie. C’est un des plus graves

reproches qu’on doive lui faire : de vingt à quarante ans, il n’apprend rien. Seul son tempérament de décorateur se développe pendant son voyage. Au contact des Bolonais, des Génois, l’étincelle jaillit. II est prêt maintenant à accomplir toute son œuvre.

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