LE SAC DE DINANT
Pourtant , cette belle armée que le comte avait montrée aux Liégeois avait plus d'apparence que de solidité ; depuis longtemps personne n'y était plus payé. On venait de souIVrir énormément pendant la campagne de i'rance , et chacun avait bâte de rentrer chez soi.
Aussi, la paix signée, le comle de Charolais eruiil devoir ajourner ses projets contre Dinant. il réunit son armée , passa (le rang en rang, remercia chaque capitaine et cliaiiue homme d'armes de leurs bons services, les priant de l'excuser de leur avoir
si mal paye leur solde et promettant qu'avee l'aide (le Dieu une autre fois il serait plus exact.
Il donnait rendez -vous à tout son monde pour le mois de juin, époque à laquelle il avait fixé sa campagne contre Dinant.
Or, pendant ces six mois, les Liégeois, voyant que le comte avait été forcé de licencier son armée, reprirent peu à peu espoir et courage. Le traité n'avait été exécuté en aucun point, sauf celui de l'amende honorable, qui s'était faite à Bruxelles, sur la place de rnôtel de-Ville, le vieux duc étant au balcon.
L'un des envoyés de la ville noire osa dire alors :
— Monseigneur, faites qu'il y ait bonne paix spécialement entre le seigneur Charles et les gens de Dinant.
Le chancelier répondit :
— Monseigneur accepte la soumission de ceux qui se présentent. Contre ceux qui font défaut, il maintiendra son droit.
cmaiu.es le tkmkraire. 277
Mais, pour maintenir ce droit, ii fallait une armée et celle du comte Charles était licenciée.
Il n'en était point ;iinsi de ces bannis, de ces outlaw, de ces enfants de la verie tente enfin, qui, de bannis, s'étaient faits bandits et désolaient et pillaient les domaines du duc.
Quoique le comte eût assigné le rendez-vous an 1*' juin, juillet était arrivé sans que l'armée se réunit. La duchesse , qui avait gardé contre les gens de Dinanlunc rancune de dévole, en était furieuse; elle accusait son fils de ne pas soutenir l'honneur maternel, et trouvait qu'il digérait trop f.icilcment la ({ualification de bâtard.
Klle monta la tète au vieux duc.
In jour qu'il était de mauvais* humeur pour avoir mal diné :
— Mes gens parlent-ils enlin ? demanda IMiili{>nr le iJon aux seigneurs (|ui se trouvaient là.
— Monseign<M>r, répondirent ceux-ci, potilo esl
Tapparcncfi! L*an dernier, ils ont été si mal payés, qu'ils sont à peine vêtus, et que les capitaines ne peuvent se mettre en campagne sans habiller à neuf tout leur monde.
A ces mots, le duc entra dans une colère terrible.
— Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il en poussant la table si violemment, qu'il la renversa. J'ai tiré de mon trésor deux cent mille écus d'or, et mes gens d'armes ne sont pas payés ! Je ne puis donc me fier à personne?
Alors, ses yeux s'égarèrent, ses lèvres se tordirent convulsivement ; il tomba dans une de ces attaques d'apoplexie auxquelles il était sujet, mais si grave cette fois qu'on le crut mort.
Cependant, il en revint, et le comte Charles résolut de ne point différer davantage sa vengeance.
Il est vrai qu'en revenant à lui, le vieux duc avait fait publier que chacun fût prêt dans quinze jours.
SOUS peine de la liarl. Le comte Charles était chargé de surveiller les pendaisons.
Tout le monde vint. On comprenait que cette guerre-là était une ^'ucrre de haine; tjue le duc et son fils avaient une injure personnelle à venger, et «lu'il fallait se garder avant toute chose de se mettre entre leur colère et leur vengeance.
Il y eut trente mille hommes sous les armes.
Personne n'osa hasarder cette ohservation, que l'on allait punir toute une ville pour la faute de quehiues polissons qui s'étaient amusés à faire une uiascarade de mauvais goût.
Il était évident que les maîtres des métiers, les hourgeois, les notables n'étaient pour rien dans la iarcp, jouée, selon toute prohahililé, par des compagnons et des apprentis; peut-être même ces apprentis, ces compagnons n'étaient-ils plus dans la Nille.
Ni le due m le comte ne songèrent à tout cela :
leur armée prête, ils marehèrcnl contre Dinant. Ij' duc, malgré le triste état où il se trouvait encore, avait voulu être de l'expédition. Quant au comte, il était frénétique, et cette frénésie le rendait dur, emporté, brutal ; il frappait de son bâton ceux qui n'obéissaient pas aussitôt à l'ordre donné, menaçait à chaque instant de la peine de mort ceux qui lui déplaisaient, et, dans la revue qui avait précédé le départ, il avait tué de sa main un archer qui n'était pas vêtu selon l'ordonnance.
Mais Dinant, de son côté, était terriblement défendu.
Défendu, d'abord, par ses murailles de neuf pieds d'épaisseur et par ses quatre-vingts tours. Dix-sept fois, Dinant avait été assiégé par des comtes, par des rois et même pardes empereurs; jamais Dinant n'avait été pris.
Puis les Liégeois avaient promis quatre mille hommes à la ville; et tous les bannis (lire tous les
CHARLES I.E TKMKRAIRE. 28!
bandits, du pays, y compris les compaofnons de la verte tente, lui étaient venus oiTrir leurs services.
\e pensant pas qu'ils pussent avoir trop de bras, les Dinantais avaient accepté tout le monde.
Le lundi 18 auùt 1 i(>(», l'attaque commença. Le sire de Ilagenbach dirigeait l'artillerie, et il la dirigea si bien, que, dès le môme jour, la moitié des faubourgs furent abattus.
Les bérauts de Bourgogne vinrent sommer les assiégés de se rendre ; mais eux, plus insolents que jamais :
— Quelle fantaisie, répondirent-ils. a donc prisa votre vieille momie de duc de venir mourir ici? N*at-il donc tant vécu que pour finir de malemort? Kt votre comte Cbarlottet, que fait-il sous nos murailles? nue ne retourne-l-il à Montibéry combattre le noble roi de France, qui nous va venir secourir avec nos amis de I.iégc? Il croit nous prondri*. maître Cbarlotlcl; mais, pour mordre sur Dinant,
il laul au Ire bec et autres grilles que les siens.
Cependant les assiégés comprirent bientôt qu'il lie fallait attendre de secours de personne : le roi de France, comme nous le verrons tout à l'heure, avait bien autre chose à faire que de venir à leur aide, et, pour la seconde fois, Liège, dominée par ses notables, manquait à la parole donnée.
D'ailleurs, le siège marchait avec une diligence inouïe.
Le 18, comme nous l'avons dit, les faubourgs avaient été rasés.
Le 19, les canons battirent les murs presque à bout portant.
Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large brèche, si large, que, le 22 ou le 25, on eût pu tenter l'assaut; mais le vieux, duc, voyant les assiégés si acharnés, voulut allendre : leur exaspération pouvait faire de Tassant une boucherie.
Pendant ce répit que lui laissait le duc, Dînant
écrivit à Liège, criant De prufuiuiis comme le mourant crie à Dieu.
Les Liégeois eurent honte : ils décidèrent que, malgré leurs magistrats, ils se mettraient en route le 2G.
Mais, tandis que le peuple se battait sur les murailles de Dinant, les bourgeois de la ville, dès le 22, demandaient grâce.
Mai accueillis dans leur première démarche, ils renvoyaient, le 24, une seconde ambassade.
Cette fois, le duc lit semblant de prêter l'oreille. On disait que le peuple de Liège tout entier allait sortir de ses murailles et venir au secours de Dinant.
A cette lueur de démence, la bourgeoisie bondit de joie; c'était le lendemain de la Saint-Louis (25 août) : le duc ne pouvait miin(|uerde faire grâce dans un pareil jour.
Un résolut donc de s'en remettre à la miséricorde du bon due.
La nuit venue, Dmant ouvrit ses portes, afin que
^84 CMAUl.ns LR TKMKRAIRK.
tous ceux qui n'avaient point trop grande confiance dans celte miséricorde pussent aller chercher le refuge de la plaine et de la foret.
Le 25 au matin, le duc sut que la ville était à lui et qu'il y pouvait pénétrer quand il voudrait. En conséquence, dès le soir de ce même jour, il la fit occuper par une partie de ses troupes.
Le lendemain, à raidi, le comte de Charolais fit son entrée. Par dérision, sans doute, il était entouré de fous et de baladins jouant, les uns de la flûte, les autres du tambour de basque.
Ordre formel avait été donné aux soldats bourguignons de respecter les propriétés, de ne maltraiter personne, de ne rien prendre à qui que ce fût et de ne recevoir que des vivres. Trois archers qui entraînaient un femme vers un bois, furent pris et pendus au gibet de la ville.
Le duc avait d'abord voulu entrer avec son fils ; mais on lui avait fait observer que, du moment où