CHARLES LE T É M K P. A I U E
prairie, lancée qu'elle était à la poursuite des fuyards.
Le duc, sans regarder à rien, y poussa, toujours suivi du comte de (Iharolais. Tous deux avaient de bons chevaux; ils sautèrent le fosse, enfoncèrent la haie, et se trouvèrent au milieu des Gantois.
Ceux-ci fondirent sur ces deux cavaliers isolés.
Mais lorsque, dans ce chevalier à l'armure blanche, ils eurent reconnu leur duc, le seigneur dont, j)ar serment, ils avaient juré de respecter la vie et les membres; lorsque, dans le chevalier à l'armure dorée (jui l'accompagnait, ils eurent reconnu son lils, ils s'arrêtèrent, tout saisis de respect et de crainte.
Cesein(i minutes d'iiésilation sauvèrent le due el son lils; pendant ces cinq minutes, quelques chevaliers les rejoignirent. Les (ianlois, voyant le due et son fils frapper en criant, l'un : « Notre-Dame
de Bourgogne! » et l'autre : « Saint Georges! »
118 CHARLES Li: TKMKRAIRE.
comprirent qu'eux aussi avaient une vie qui valait la peine d'être défendue. Alors, ils se ruèrent, piques baissées, sur leur seigneur, tout leur seigneur qu'il était; le duc fut entouré et son cheval blessé; le comte de Charolais, quoique blessé à la jambe, faisait meï;veille en défendant son père, et en criant : « A la rescousse! » Enfm, les archers picards arrivèrent, et, encore une fois, sauvèrent les chevaliers bourguignons. Les Gantois furent écrasés, mais pas un ne recula. Chacun se fit tuer là où il combattait; tous furent tués.
Les chevaliers eux-mêmes avouèrent que, parmi ces vilains et ces gens de petit état, dont on ne savait pas même le nom, tel avait assez fait pour illustrer ce nom s'il eut été connu.
Vingt mille hommes périrent dans cette terrible journée, et au nombre des morts se trouvaient deux cents prêtres et moines.
Les magistrats, les femmes et les enfants, — c'é-
ClIAULKS LE T KM K RAI RE. 119
lait à peu près tout ce qui élait resté dans la malheureuse ville de Oand, — surent des nouvelles de la bataille par les premiers cadavres que leur apporta TEscaut.
Puis, peu à peu, les cadavres devinrent plus nombreux.
Enlin, on apcri^ut les fuyards, presses par les gens du duc ; mais, au lieu de les laisser entrer dans ia ville, on leur en ferma les portes, de peur que les nourguignons n'y entrassent avec eux.
Ce fut une scène à briser le cœur, lorsque, le lendemain, sortirent à leur tour trente ou quarante mille femmes, sœurs, mères, épouses, chacune venant reconnaître ceux qui lui avaient appartenu.
Le duc en pleura.
On le félicitait sur sa victoire.
— Hélas! dit-il, à qui profite-t-elle? Vous voyez ce que j'y perds, car, après tout, c'étaient mes sujets.
1*20 CHAKLLS i,r. TKMÉRAIUE. '
[| défendit que personne vînt troubler ces malheureuses femmes dans leur pieuse besogne, ot voulut qu'on les laissât tranquillement enterrer leurs morls.
Il fit son entrée dans la ville sur le même cheval avec lequel il avait combattu et qui avait reçu quatre coups de pique.
A la porte, les échevins et les doyens, pieds nus et en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robes noires, vinrent lui crier merci.
Puis ils attendirent leur grâce.
Leur grâce fut une condamnation.
La ville perdait sa juridiction ; elle devenait une simple commune comme les autres et n'avait plus de sujets.
Deux portes furent murées qui ne devaient jamais être rouvertes.
En outre, la souveraine bannière de Gand, qui portait le lion de Flandre, cl toutes les bannières
CHARLES, LK TKMÉUAIRE. 1*21
des métiers furent déposées aux pieds du cheval du vainqueur.
Le duc fit un si^me : Toison-d'Or, hrraut de Bourgogne, ramassa toutes ces bannières, les mit dans un sac et les emporta.
Ainsi furent faites les premières armes du comte de Charolais, (|ui promit de devenir ce qu'il fut depuis, c'«»st-à-dire Charles le Téméraire.
UN ALTRE HERITIER n U 1 PROMET
r.etlevictoiredeOavrc.quepleuraitlebonduc, metlait le sceau à sa puissance : ( iand était vaincu e(uume liruges, vaincu dans ses murs mêmes ; le duc de Bourgogne était bien décidément comte de Flandre.
Puis ce n'était pas seulement tland qui étail \aincu : c'était la France, dont les Flandres rclc-
122 CHARLKS LE TKMÉRAIHE.
valent comme juridiclion ; c'était l'Empire dont elles relevaient comme hommage.
Qu'allait faire le bon duc de cette grande puissance ?
Les Grecs venaient de succomber; Constanlinople avait été pris par Mahomet, le 29 mai li55, deux mois juste avant la bataille de Gavre. On disait que les Turcs marchaient sur Rome ; que Mahomet avait juré de faire manger Tavoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre ; on rappelait que, lorsque chaque nouveau sultan allait ceindre le sabre à la caserne des janissaires, lorsqu'il avait bu dans leur coupe et qu'après l'avoir reçue pleine d'eau, il la rendait pleine d'or, il disait :
— Au revoir, à la Pomme rouge !
La Pomme rouge, c'était Rome.
Or, avec Constanlinople, le principal obstacle qui barrait le chemin de Rome était renversé, et de même que, trois siècles auparavant, les croisés
CHARLES LR TKMÉRAIUE. 123
avaient passé par ConslaïUinopIe, pour aller à Jérusalem, (le même les Turcs allaient passer par Constanlinople, pour venir à Rome.
Le pape Nicolas V avait grand'pcur; il appelait de ses cris toute la chrétienté, \c grand duc ^Occident surtout. — On se rappelle que c'était ainsi que l'on nommait IMiilippe le Bon.
De son côte, le bonduc faisait un rêve d'or. Pourquoi, élu du seigneur, ne repousscrail-il pas les Turcs? pourquoi ne chasserait-il pas Mahomet de (lonslanlinoplcî pourquoi, comme Baudouin de Flandre, ne serait-il pas empereur d'Orient ?
Le pape était tout prêt à le sacrer, pourvu qu'on le débarrassât des Turcs.
IU,pcn elTel, à qui s'adresser, sinon au duc de Bourgogne ?
.\ Frédéric III, empereur d'Allemagne ? Plaisant rmpercur ! qu'on ai)pelait le I*acilique, pour ne ]»oinl l'appeUr le Fainéant; (jui retournait, par éco-
124 CHARLES LE TÉMÎ.UAIRE.
nomie, ses vieux, habits ; qui fondait l'ordre mélancolique de la Sobriété, dont personne ne voulait, tandis que Philippe le Bon fondait la Toison d'Or, que se disputait tout ce qu'il y avait de nobles gentilshommes en Europe; — Frédéric III, enfin, qui refusait à Mathias Corvin, roi de Hongrie, des secours pour repousser les Turcs, et qui, lorsque son hardi voisin les avait repoussés tout seul, se laissait enlever par lui Vienne et toute la basse Autriche. A Charles VU, roi de France ? Plaisant roi ! qu'on appelait Charles de Gonesse et le roi de Bourges; qui s'était vu, un jour, forcé de rendre le soulier déjà chaussé que lui apportait son cordonnier, parce qu'il n'y avait pas assez d'argent dans la caisse royale pour payer une paire de souliers ; qui montait d'habitude, au lieu de ce beau cheval blessé de quatre coups de pique, sur lequel le bon duc faisait son entrée dans la ville de Gand, un pauvre cheval bas trottier que le bruit du canon eût mis les quatre