‹ Charles le téméraire (volume 2)Chapitre 4 sur 34 · I.K LION DE F LAN D FIE · texte numérisé non relu

I.K LION DE F LAN D FIE

Les causes des luttes entre sujets et princes sont celles que les historiens doivent toujours essayer de melire dans la plus grande lumière.

Cette querelle entre les Gantois et leur seigneur remontait liant. — Philippe le Bon leur gardait ran- <'une |)our l'avoir abandonné au sicge de Calais.

Hruges s'iHait révolté : le duc avait soumis Bruges, et y faisait régner son autorité despolitjuesaiîs Ir moindre souci des franchises et privilèges de la ville. Il avait grande envie de réduire r.and au ménn* étal que Bruges, et d'y exercer sans empéchcnicnl son pouvoir al)s»)In.

Mais le hon duc avait, pour première vertu po-

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Jiliquc, — grande vertu ! — celle de savoir attendre.

Il attendait donc, et, tout en attendant, faisait des essais.

Ainsi, en 1440, il avait par son bon plaisir transporté à Courtrai le conseil de Flandre, qui jusqu'alors avait siégé à G and.

En 1448, il lui plut de décréter un nouvel impôt sur le sel.

Ypres et Bruges obéirent sans remontrance. Gand refusa de payer.

La ville se gouvernait par elle-même; bien souvent elle avait cbangé son mode de gouvernement. C'était son droit.

Elle avait à sa tète vingt-six jurés ; treize d'entre eux étaient chargés, comme conseillers, des affaires de la ville et de la conduite des finances; treize autres, comme échevins, étaient juges et rendaient la justice.

Les habitants étaient divisés en trois catégories :

les bourgeois, les gens de métier el les tisserands.

Les bourgeois élisaient trois conseillers et trois échevins; les gens de métier et les tisserands nommaient chacun cinq conseillers et cinq échevins.

Cette forme de gouvernement remontait au temps où Philippe le Bel avait vaincu les Flamands.

En outre, la ville s'était créé, depuis, un autre ordre de magistrats : c'étaient des doyens.

«ihacun des cinquante -deux métiers avait son doyen. Le doyen des bourgeois était, de droit, chef ot premier bailli de la ville; on l'appelait le grand doyen; c'était à lui que le duc déléguait son autorité. Chaque doyen était garde de la bannière du métier auquel il appartonail, et il avait droit d'assembler tous les hommes de ce métier.

Il suflisait donc qu'un doyen prît sa bannière et l'allât planter sur le marché du Vendredi, pour que tous les gens du métier se n'iuii'îsrnt à l'inslnnt lunne autour de celte bannière.

1*2 CHARLES LE TÉMÉUAIUE.

11 clail bien rare qu'une pareille réunion se fit sans troubles.

Le duc, mécontent du refus de l'impùl du sel, et c'hercbant une occasion de faire pour Gand ce qu'il avait fait pour Bruges, déclara aux Gantois qu'il séparait l'ofGce de grand doyen de celui de bailli: qu'en conséquence, il ne déléguerait plus son autorité au représentant de la ville.

Enfin, au mois de septembre 1449, le bon duc mit de fortes garnisons à Tcrmonde, à Gavrc, à Rupelmonde, fit barrer les canaux, décréta de nouveau la gabelle du sel, et y ajouta une taxe sur le blé et la moulure.

Les Gantois refusèrent plus que jamais de payer.

Le duc retira alors tout pouvoir aux magistrats de la ville, cassa les écbevins et les baillis, et défendit par toutes les Flandres qu'on obéît en rien aux gens de Gand.

Il y avait longtemps déjà que le duc en ( ùt fini

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avec la ville obstinée, s'il n'avait regarde à l'ouest . Les villes flamandes étaient sous la juridiction de la l'rance, et souvent, dans les cas extrêmes, s'adressaient à elle. Or, en 1 i50, la France commençait à se débarrasser des Anglais, et Cbarles VII, le roi de Bourges, redevenait peu à peu le roi de France. Fn 1 'iTm, les Anglais ne possédaient j»lus en France que Calais.

Il est vrai que le duc de Bourgogne avait plus de prise sur le roi de France que le roi de France n\n avait sur lui, et surtout en cas de guerre déclarée. Par Auxerre et Péronne, il tenait Paris de près ; mais, tout autour de f»aris, les cousins de la Toison d'Or tenaient Nemours, Montl'orl, Vendôme. Il \ avait plus : le duc d'Orléans, le prisonnier d'Azincourl, qu'après vingt-cinq ans de captivité, Pl!ilij)ji * venait de racheter pour un»» somme (jiii. de nos jours, équivaudrait à celle de trois millions, le duc d'Orléans auquel il avait passé la Toison d'Or au cou

74 CHARLES LK TKMLllAIRE.

cl fait épouser une de ses parentes, était certainement tout prêt à lui donner passage par la Loire. Il n'y a rien de plus tendre que de vieux ennemis nouvellement réconciliés.

Quant au roi de France, quelle arme avait-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute juridiction sur les provinces françaises , ses influences sur Gand et sur Liège, ces deux cabestans démocratiques qui lui servaient à tirer le duc de Bourgogne en arrière, quand il prenail à celui-ci des velléités de marcher vers la France.

C'était à la fois l'heur et le malheur, la force et la faiblesse du duc Philippe d'avoir ces grandes villes populaires. L'absolutisme était partout ; ces rois d'Angleterre, de France, d'Espagne, cet empereur d'Allemagne, le pape lui-même, tous semblaient commander à des morts; la vie est là où est la liberté. Le duc de Bourgogne seul commandait à des vivants, et il s'en aper-

evait en ce que ces vivants n'obéissaient pas.

Par bonheur pour le duc, on apprit tout à coup (juo les Anglais, conduits par Talbol, venaient de débarquer on Guyenne.

Cela taillait de la besogne au roi Charles VII, qui n'aurait plus le temps de s'occuper des Gantois.

Dès cet instant, la campagne dont nous avons parlé et dans laquelle le jeune comte de Charolais devait l'aire ses premières armes fut résolue.

Les Gantois firent alors une démarche pour désarmer leur seigneur, celui à qui ils faisaient serment de le respecter « dans sa vi<', dans son corps, dans ses membres, dans sa femme et dans ses enfants. »» Le sire de Comincs, — le même qui nous a laissé de si charmants mémoires sur Louis M, — le sire de domines, seigneur de la Cl yte, grand bailli de Flandre, s'interposa.

Le bon duc exigea d'abord qu'on livrât les trois hommes (|ui s'étaient particulièrement opposés à

l'impôt sur le sel. C'étaient Daniel Sersandcr, Liévin Potter ot Liévin Snowt,

Les Gantois refusèrent.

Les trois coupables, — coupables au point de vue du duc, bien entendu, héros au point de vue populaire, — résolurent, eux, de se confier à la bonté de leur seigneur.

Ils allèrent le trouver à Termonde, s'agenouillèrent humblement devant lui et lui demandèrent pardon.

Le duc exila Sersander à vingt lieues de ses Étals pour vingt ans ; Porter à quinze lieues pour quinze ans cl Snowt à dix lieues pour dix ans.

Telle était la grâce que leur faisait le bon duc !

A cette nouvelle, les Gantois s'exaspérèrent. La monstrueuse cloche du bclTroi sonna sa note uniforme ; on rapj)elait Roland de son tintement sinistre, qui semblait crier : Ho-lintd — ro-land — ?*olanrf !

Aussi disait-elle d'elle-mènic, la lerrible alarmiste :

«' Je m'appelle Roland; quand je tinte, il y a incendie; quand je sonne, il y a guerre ! »

Il y avait donc rébellion dans la ville de <iand; — c'était ainsi que le bon duc appelait le soulèvement de ces braves bourgeois, poussés à bout par sa tyrannie. — VA lloland îronnaitî

iNous avons dit (luehjues mots de l'organisation polilicjue des (lantois; nous serions incomplet si nous ne disions pas (juelques mots de leur organisalion sociale.

l'eut-èlre verrons-nous par là si c'étaient d'aussi inécbantes gens iiuc le disaient les historiens de lîourgogîie.

Kappelez-vous ce que, sous i.uuis-riiilippe, les journaux du gouvernement disaient de5 rebellts de Lyon, malheureux caimis, frères des lollards fla- Miands, (|ui incitaient iur les enseiune^ «!•• h^ur n''-

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bellion : « Vivre en travaillant ou mourir en comballant ! »

Si vous voulez savoir d'où vient le mot de lollard : lulla, endormir, en suédois; en vieil allemand, lulleUy chanter tout bas. — Les lollards étaient doncdès martyrs du travail qui chantaient tout bas pour endormir leur misère. On les appelait encore ùofjhards, ce qui veut dire ceux qui prient.

Quant aux femmes, elles, c'étaient des béguines: — allez dans les vieilles villes de Flandre, et vous verrez encore ces béguinages où se rassemblent des femmes non-cloîtrées, religieuses sans vœux ou du moins liées par des vœux très-courts ; — elles pouvaient se marier, et passaient, de leur petite cellule dans la pauvre chambre de l'ouvrier, où elles apportaient la religion et l'amour, ces deux grandes consolations de la vie humaine.

La nature des Flandres est triste :\c'est le Nord pluvieux , le Nord des brouillards, le Nord de la boue;

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le Nord des glaces est un paradis près de celui-là.

Allez un peu plus loin, vous avez la Hollande, pays factice dont la vie ou la mort dépend d'un Irou fait à une di^'ue; là Hollande, où un jour l'Océan se trompa, couvrit de ses vagues soixante villages, et, à la |)lacc où avaient été ces soixante villages, mit la mer de Harlem.

Kh bien, c'est là où la nature est triste, qu'il faut Irouverla gaieté de la maison; c'est là où man(iuent les rayons du soleil , qu'il faut se chauffer à l.i llamme du foyer.

Aussi, voyez les biamands se serrei les uns con- Ire les autres comme pour se réchauffer. Hs donnent, ainsi que tous les hommes, le nom d'amour à l'union de l'homme et de la femme; mais ilstîniuent le nom iVamities à leurs compagnies. On ur disait pas la compagnie de Lille , la compagnie d'Aire : on disait Irtmi/iVr de Lille, l'awi <//<'' d'Aire.

Leur devise était : u Tous pour cliacun, chacun

pour tous ! » leur mot de ralliement (à Courtrai) r mon ami, mon bouclier.

(Juel e,st le carillon de leurs cloches? Le carillon de la Loi; et, quand leur Jacquemart sort avec sa femme Jacqueline, pour frapper l'heure avec son marteau de fer sur le tamtam de bronze, que ch:intcnt-ils en frappant? Le psaume Quam jucundam est, fratres, habitare in iinum (frères, qu'il est j)on d'habiter tous en un seul) !

Les historiens diront tout ce qu'ils voudront, mais cène sont point de méchants hommes , ceuxlà qui ont fait de la fraternité leur devoir.

Ouellc était la vie des Flandres ? L'industrie. Qu'était la Flandre elle-même? Un produit de l'industrie ; la Flandre occidentale est conquise sur l'eau salée; la Flandre orientale est conquise sur les eaux douces.

L'industrie lit comme les conquérants : elle se fit reine du pays conquis.

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De (juel droit le duc iMiilippe venait-il dire à l'industrie : « Je suis comte de Tlandre depuis dix, vingt ou trente ans ! »

L'industrie lui répondait : «< J'étais comtesse de Flandre bien avant toi, et tu n'as pas pu hériter de moi qui suis immortelle. »»

Puis le pauvre ouvrier, qui se glorifiait d'i^tre des messieurs de Gand , payait cher ces honneurs ; ce n'c'tait point pour lui une sinécure comme pour (iharles-Hiiint , (jiii, lui aussi, était bourgeois de (iand. Il fallaits'acquilterenpertes de temps. Times is jHOiiey (le temps, c'est l'argent), disent les Anglais , ces Flamands delà (Jrandc-Hrelagnc; or, dans les époques de calme, la cloche appelait l'arusan aux asscinhiées , aux élections ; dans les jours de danger. Uoland ra|»pelait au\ armes, et, (|iiaiui Kniaiid soniiaiL tiiil (jtii ne rcftnihlit : •« Mo

voilà! ')

i.dT Koland , c'était la grande âme (jui animait

82 CHARLES LK TÉMÉUAIRE.

tout ce peuple de commerçants, irouvriers, d'artisans, âme sonore, grande voix de bronze qui avait parlé .dans toutes les circonstances importantes, dans tous les événements suprêmes de la ville ; lorsqu'elle sonnait, elle sonnait sa propre agonie, et alors, avec ses puissantes vibrations, le vertige se répandait sur la foule, et il n'y avait plus chez personne, ni volonté, ni raison.

Tous coururent aux armes depuis vingt ans jusqu'à soixante ; les prêtres et les moines prirent place dans les rangs.

Quarante-cinq mille hommes sortirent delà ville !

Un ouvrier maçon fut nommé capitaine.

Sans doute un de ces maçons architectes et ingénieurs qui bâtissaient des cathédrales comme Michel-Ange, et, au besoin , comme lui, faisaient des machines de guerre.

Ce furent les Gantois qui commencèrent les hostilités. Ils épièrent le moment où le gouverneur de

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Gand entendait la messe; ils se présentèrent à la (jorte de la citadelle, feignant de conduire des prisonniers ; les sentinelles, sans défiance, les laiss''renl passer. Eux passés, la ville était prise.

«Quelques jours après, les châteaux de Toacqucs et de Scliendeibclke tombaient entre leurs mains.

Cependant un des seigneurs de Lalaing eut le temps de se jeter dans Audenarde avec (jnelques gentilshommes. La ville n'était point approvisionnée; de Lalaing eut recours à une véritable ruse de seigneur ; il engagea les paysans à retirer derrière les murailles leurs troupeaux et leurs vivres; puis, quand il eut sous la main les vivres il los troupeaux , il mit les paysans à la porte.

Il tint du i i au 50 avril ; après quoi, il fut secouru et délivré.

Miïis sa délivrance fut l'occasion d'un ruilc coml)al. Les chevaliers s'étaient imprudemment lancés au milieu des piques des bonnes gens de Gand ; ils

8i CHARLES LE TÉMÉRAIRE.

Y fussent. tous restés sans les archers de Picardie, (|iii prirent les Gantois en liane cl qui les criblèrent (le ilèches.

Les vaincus , tout en faisant retraite, combaltiicnt jusqu'aux portes de Gand. (]eux qui avaient donné particulièrement dans cette journée étaient des bouchers; leur porte-bannière, blessé aux deux jambes, continua de se battre en marchant sur les deux genoux. Toute la corporation prétendait descendre d'un bâtard des comtes de Flandre, et prenait le [lire de prince-kinderen (enfants du prince)! Le porte-bannière se nommait Corneille Sneyssan.

Au nombre des chevaliers qui avaient pénétré le plus avant au milieu des Gantois était le brave Jacques deLalaing, que nous avons vu donner, dans le parc de Bruxelles, sa première leçon d'armes au ji'une comte de Charolais. Un instant, il fut assailli de telle manière, que, quoiqu'il se défendît comme un lion, il allait succomber, lorsque le valet du sire

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(leBouvitj^nies, voyant le péril où se trouvait le bon chevalier, enfonça les éperons dans le ventre de son cheval, et, sans être couvert d'aucune armure, une seule javeline à la main, se précipita à son secours, et lit tant du poitrail de son cheval , qu'il écarta les piques et lit un peu de jouraulourdu chevalier. Jacques de Lalaing en profita pour se dé^aiier; mais, en se retirant, il s'aperçut (jue celui i)ui venait de le secourir ne le suivait pas ; si fort pressé qu'il fût, il se retourna pour voir ce qu'était devenu son sauveur; celui-ci avait reçu sur la Iclc un coup i\c masse à pointes de fer cl était tombé de son cheval.

Jacques de Lalaing revint sur ses pas, s'élança, l'épée au poii)^' , au plus lurt de la mêlée, et, secondé par quehjues chevaliers blesses et meurtris comme lui, tira le pauvre diable d'entre les mains «les bouchers, qui, après lavoir assommé roinmo un bœuf, allaient le dépecer !

Il ne s'agissait point de faire le siège de Gand ; il eût fallu, pour une telle entreprise, un nombre d'hommes et un attirail de machines que le duc n'avait pas. Il mit garnison dans toutes les villes avoisinantes, et lui-même vint à Tcrmonde, où il fit construire un pont de bateaux afin d'être maître des deux rives de l'Escaut, et de pouvoir, en traversant le lleuve, aller faire des courses de l'autre coté de Gand, et au nord de la ville, dans le pays de Waes. Le pays de Waes était, comme il l'est encore aujourd'hui, un pays fort riche, coupé de canaux, de fosses et de haies; autrefois, ses habitants avaient marché sous la bannière de la ville , et les Gantois s'intitulaient seigneurs du pays de Waes, comme le bon duc se disait comte de Flandre.

La diilicullé qu'il y avait à pénétrer dans ce Bocage flamand était cause que, lors des guerres antérieures, ses habilants avaient pou souffert.

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Mais, dès que le pont fut établi, une troupe d'hommes d'armes se chargea d'aller reconnaître le pays; cette troupe était commandée par les sires de Lannoy et de llumières, le hùlard de Uenty et Jacques de Lalaing; elle avait avec elle bon nombre d'archers qui s'avançaient en éclaireurs.

Le détachement surprit ainsi le village de Lokoren. 11 y avait une petite garnison de Gantois (jui se mit en retraite, tandis que les paysans se réfugiaient et se barricadaient dans l'église.

Les chevaliers poursuivirent les Gantois; les archers se mirent à piller; les hommes réfugiés dans l'église sonnèrent le tocsin.

Le tocsin est un oiseau de bronze: il ne s'envole d'un clocher (juc pour se poser sur un autre; bient(>t toutes les églises gémissantes appelèrent au\ armes les habitants du pays.

Ceux-ei se réunirent au nombre «l»' îi*ni< rnil!.^, tilerent derrière les haies, suivirent les digues, tra-

versèrent les canaux, s'emparèrent du pont de Termonde, et fermèrent ainsi le retour aux gens du duc.

lilnmème temps, une grande trombe de llamme et de fumée ai)parut se tordant en l'air. C'était le village de Lokeren qui brûlait ; les liabitants eux-mêmes y avaient mis le feu pour en chasser les archers.

11 fallut combattre à découvert, et les chevaliers, en voyant le nombre d'ennemis auxquels ils avaient affaire, commençaient à se repentir de leur expédition. Mais le sire de Lalaing était là: c'était par excellence l'homme de ces sortes d'expéditions. Il se jeta au milieu des piques, où le bâtard de Renty venait d'être forcé d'abandonner la bannière du duc; les archers, de leur côté, reprirent courage; afin d'atteindre et de ne point être atteints, ils dépouillèrent leur jaque de maille, qui les alourdissait, et, se répandant sur les ailes, criblèrent de flèches les lourds paysans flamands, qui ne pouvaient lutter avec eux à la course.

Mais il fallait sortir de la [«ositirm où l'on était. Le sire de Lalaiii^ donna l'exemple cl poussa .son cheval dans un canal (ju'il traversa à f;ué. Lui était hors dedan^'er; mais là n'était point l'alVaire: il s'agissait de tirer les antres du mauvais pas. Il repassa dix fois le canal pour venir [)orlcr secours à ceux qui étaient sur l'aulic rive et il avait déjà eu cintj chevaux tués sous lui, lorscjue, s'apereevanl (jue soH frère l'hilippe était reste parmi les ennemis, il s'élança pour Ja onzième fois dans le canal, et déga^'ea l'imprudent.

Le due le lit diner entre lui et son lils. alin de riioFiorer comme le j)lus hrave de la journée, et, lorsque le comte de Charolais, avide de faits d'armes, lui demanda (juei était celui des combattants qui l'avait h* mieux secondé:

— Ma foi, monsei^'iieur, n'-pondit «le l.alaing, c'est votre fou, André de la Plume, (jui ne nia point <|iiilté un instant de l.i journée.

90 CHAR m: s LE TÉMÉRAllli:.

Cependant, les avantages des Flamands n'étaient que partiels, et le duc, ne pouvait manquer d'avoir bientôt le dessus.

Le comte d'Étampes, qui tenait Audenarde, s'empara de Nivelles, après un combat acbarné. Deux cents hommes s'étaient retirés et barricadés dans une église où ils sonnaient le tocsin à toute volée ; les Bourguignons mirent le feu à l'église; le clocher s'écroula, la cloche écrasa les sonneurs; tous périrent, pas un ne songea à se rendre.

Puis les Hollandais, convoqués, accoururent avec leur contingent. Entre les Flamands et eux, c'était une guerre à mort dont 1830 n'a probablement pas brûlé la dernière amorce. Ils envahirent ce pays de Waes tout coupé de canaux, et se crurent encore chez eux; dans de pareilles localités, il fallait des Hollandais pour combattre des Flamands.

A ces attaques et à ces menaces, les Gantois répondaient par des ellorts inouïs. Outre les compa-

CHARLES LK TÉmÉRAIUE. 91

gnies des chaperons blancs, une compagnie s'organisa qui se nommait la confrérie ou V amitié de la verte tenttj et avait pour capitaine le bâtard de Blanstroem.

Ce nom de la xcric icnic i^lgniflait qu'une fois sortis de la ville, les confrères ou amis ne coucheraient plus que sous la voûte des arbres. Reconnaissezvous là la vieille vantcrie germanique; celle des Suèves dans leur guerre contre César? A quinze cents ans de distance, sans s'en douter, les enfants faisaient et disaient ce qu'avaient fait et dit les pères.

Une partie de ces volontaires, appartenant au petit peuple, s'étaient choisi pour chef un coutelier. C'était un lioiiune d'un âpre coura^'c, ayant la taille et la force d'un géant; il plaisait tant à cette multitude, qu'elle disait :

— Si nous sommes >ainqueurs, nous le ferons comte de Flandre !

92 CHAULES LE TÉMÉH A IRE.

Guidé par un faux avis, surpris lorsqu'il croyait surprendre, le chef des volontaires vit sa troupe mise en déroute près de Ilulste. Pris avec deux mille dos siens, il fut conduit au duc.

(ielui-ci essaya d'en sauver quelques-uns en offrant la vie à ceux qui demanderaient grâce ; mais pas un n'accepta, chacun disant qu'il aimait mieux mourir ([ue de crier merci.

Tous furent mis à la potence, et, la corde au cou, ils criaient :

— Mon Dieu ! recevez ceux qui meurent pour la bonne cause, car ils meurent martyrs !

Dans l'extrémité, non pas où ils étaient, mais qu'ils entrevoyaient déjà, les .Gantois firent deux choses: ils s'adressèrent aux Brugeois pour demander leur secours et au roi de France pour réclamer sa médiation. La lettre à Charles VIE existe; c'est une belle et noble lettre, dans laquelle les Gantois se bornent à exposer leurs griefs contre le duc de

charlp:s lk téméraire. 93

liourgogneet à se plaindre de la mauvaise administration de ses gens.

L'ambassade aux Rrup:eois a\ait une certaine majesté : c'étaient douze mille hommes en armes.

Ces douze mille hommes arrivèrent jusqu'aux portes de Hruges, qu'ils trouvèrent fermées.

Les magistrats de Bruges, avertis de leur arrivée, les attendaient hors des murs.

— Messieurs de (land, demandèrent-ils, que nous voulez vous?

— Nous venons réclamer l'aide et la protection que l'on se doit entre frères, répondirent les ambassadeurs.

Les magistrats n''pli(iucrciU :

— Nous avons consulté le peuple, cl le peuph* est d'avis de rester neutre.

Les douze mille homme5, (pu (louvaicnl entrer de force dans la mII<\ (Irmandercnl alors qu'on les y

9i CHARLES LE TÉMÉRAIRE.

laissât pénétrer, seulement pour boire et manger on payant.

Mais les Bnigeois répondirent :

— Nos chers amis, sachez que nous ne voulons laisser entrer personne dans notre ville ; mais nous allons vous envoyer du pain et de la bière. Buvez, mangez et allez-vous-en.

Les Gantois mangèrent, burent et s'en allèrent.

A leur retour, les douze mille ambassadeurs racontèrent ce qui s'était passé. On résolut de s'adresser au duc et de demander des conditions.

Mais le duc répondit qu'il ne traiterait point avec des rebelles; que les Gantois eussent donc à se rendre à merci, ou qu'il les passerait tous par les armes.

("iand résolut de combattre seul, avec son droit.

Roland sonna plus lamentablement que jamais, et de nouveaux combattants sortirent de terre. L'audace grandit en présence du danger; les tètes

cHARi. r.s i.K tf^méhaire. 95

furoiil prises du vcrti^'»* du nombre : en voyant trenlc mille comballants réunis dans ses rues, Oand, qui ne pouvait les compter, se crut invincible comme l'Océan, qui, lui non [)lus, ne sait pas le nombre de ses vagues.

IIF

TEL l'KUE, TEK FILS

Les(;antois sortirent de leur ville. Une partie de leur armée, la plus forte, alla camper à Baerselle, près de Hupelmonde, et s'y retrancha; elle traînait avec clic une l)clle artillerie. Chaque corps de métier avait fait faire une cduleuNrine où son nom était ^'ravé.

Le dur résolut d'attaquer cette armée avec toutes ses forces. 11 divisa son monde en trois batailles.

le commandement de l'avanl-parde fut confié au

9(i charlp:s le tkmkhaire.

conile de Saint-Pol, ayant sous ses ordres Corneille, bâtard de Bourgogne, Jacques de Lalaing et le sire de Saveuse.

Le duc commandait Je gros de l'armée; il avait près de lui son fils, le comte de Charolais.

L'arricre-garde avait pour chef le comte d'Étampes et Jean, duc de Clèves; elle se composait presque en entier d'Allemands,

Le duc et le comte, comme c'était la coutume, firent plusieurs chevaliers. Le comte ne se tenait pas de joie d'assister à sa première bataille; c'était une de ces organisations où le sang domine, où les instincts carnassiers remportent sur les instincts sociaux, et où le front déprimé laisse à la région de l'occiput toutes les proéminences cérébrales.

Le plan de la bataille était bien simple, et comme il convenait d'en arrêter un devant de pauvres bourgeois n'ayant aucune idée de la guerre.

Philippe enverrait contre l'armée rebelle une par-

CHARLLS LK TÉMbRAlRK. ^7

lie de son avanl-^'anle; après le premier choc, celle partie se replierail pour engager les Oanlois à sortir de leurs retranchements. Une fois sortis, ils étaient perdus : le duc donnerait avec toute s(mi armée.

On eût dit que c'était chose convenue avec les pauvres gens, tant ils firent exactement ce que le duc avait prévu.

Les Gantois se mirent imprudemment à la poursuite de l'avant-garde hourguignonne, qui se replia sur l'armée.

Kl (juand, tout en désordre de leur poursuite, ils lurent à portée du trait, toutes les trompettes sonnèrent et toutes les couleuvrines tirent feu.

En même temps, les archers commencèrent à tirer

sans relâche en poussant de crands cris : c'étaient

ces archers, dont les h)ngues Mèches les atteignaient

de loin et pervaienl leurs armures de cuir, (jui

étaient les plus redoutable*^ à (ms hraves gens.

Alors, il y eut une lutte outre le comte de Sainti. 0

98 CllARLKS LE TÉMÉRAIRE.

Pol Cl tous CCS jeunes chevaliers que l'on venait de laire, cl qui avaient hâte de se signaler; le comte de Saint-Pol était obligé de les contenir en les appelant par leur nom, et en leur disant qu'ils allaient compromettre la journée, s'ils chargeaient partiellement et sans ordre.

Le plus impatient de tous était Corneille, bâtard de Bourgogne ; il voulait mettre pied à terre pour combattre avec les archers, comme il avait entendu dire que cela s'était fait autrefois aux grandes batailles de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt. Il fut à grand'peine retenu par Guillaume de Saint-Seine, son gouverneur.

Mais, dès que les Gantois commencèrent à se troubler sous la pluie de flèches qui tombait sur eux, il n'y eut plus moyen d'arrêter toute cette jeunesse ; le bâtard de Bourgogne, un des premiers, coucha sa lance en arrêt et se jeta au milieu des fuyards avec les gens d'.' sa maison; un

des premiers aussi il fut puni de sa ténitTit»'.

Il n'avait point de gorperin; sans doute avait-il pensé que ce complément d'arinure était inutile en face de pareils manants.

Un paysan, pressé par lui, se retourna, lui lançi sa pique à la gorge ; l'arme entra sous la màclinirr et pénétra jusqu'au cerveau.

Le jeune homme tomba roide mort.

Il fut bien vengé ! Tout ce que l'on lit de prisonniers—et l'on en lit beaucoup — fut égorgé ou pendu.

Le duc était au désespoir.

— «Juand j'en ferais pendre et égorger cent millt\ s'écriait-il, cela ne compenserait pas la perte que je fais.

Il adorait ce bâtard j)rcs(iirà ('«'gai de son fils légitime.

Le corps fut relevé cl porté solennellement à lijuxellcs. où, par les soins de la duchesse, on lui lit de mai^niliqucs funérailles.

100 CHAULtS LE TKMKIIAIRE.

Un autre fils naturel du duc devint bâtard en litre : c'était le fils d'une noble demoiselle nommée Marie de TiiiefllTies. Il prit le nom de bâtard de Bourgogne, qu'il porta dorénavant.

Mais, de son côté, le jeune comte de Charolais était désespéré : il n'avait rien fait dans cette fameuse journée de Rupclmonde, que d'assister à la bataille, l'avant-garde ayant seule donné.

Pour le consoler, le duc l'envoya dans le pays de Waes reconnaître si l'on pouvait en achever la soumission.

Charles trouva une troupe de Gantois retranchée à Morbecque. Sans doute, avaient-ils quelque ingénieur avec eux , car ils étaient admirablement fortifiés.

Il faisait une effroyable chaleur; plusieurs hommes d'armes s'étaient évanouis dans leurs cuirasses, deux étaient morts sutVoqués.

Le comte de (Iharolais voulait attaquer quand

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môme; on avait beau lui représenter que les liomines étaient accal)Iés de fatigue, écrasés parla chaleur; on avait beau lui montrer ces retranchements faits de main de maître, il déclarait (jii<' peu lui importait le nombre et la force de position de ces manants.

Le Her d'Auxy, son gouverneur, le sire de Ter nant et le siredeCréquy l'entourèrent alors, le rejtrcnaFil tous à la fois pour celte ardeur, eliui disant (jue, par trop de jeunesse, il allait gâter les affaires de son père; mais le i^rinee insistait <rantaiit plus qu'cm le voulait retenir.

Knfin. il céda.

— Mais, au moins, dit-il. couchons ici, en face de ces bandits, pendant (pic l'on ira cIh relier l'ar tilleric et du rcnfi)rt. Le rcnftMl et l'aitillerie airivertint dans la nui!, et, demain, nous attaquerons.

Le conseil ne le voulut pas, cl force fut au jeune

i02 CHARLES LE T KM ÉR AI KE.

prince d'obéir. Il se retira en s'arrachant les cheveux, en pleurant de rage et en criant :

— L'n jour, je serai le maître !

En effet, il le lut, pour son malheur et pour celui de la maison de Bourgogne.

Cependant, en réponse à la lettre des Gantois, le roi de France s'était entremis auprès de leur duc ; mais, nous l'avons dit, le roi de France, attaqué par les Anglais, inquiété par le dauphin, dont nous aurons bientôt à nous entretenir , ne pouvait pas mettre grande insistance dans ses négociations. Après une suspension d'armes de six semaines, les hostilités furent reprises.

Seulement, cette fois, les Gantois étaient renfermés dans leur ville ; il s'agissait de les attirer en pleine campai:ne. On essaya de la ruse ou plutôt de la trahison.

Suivons d'abord le duc dans la reprise des hosti- 'lités. La trahison viendra en son lieu et place.

G H A H L K s LE T É M K II A I H E . 103

Le duc, pour celle nouvelle campagne, parlait <!' Lille, et suivait la roule de Courlrai.

La forteresse de Scliendelbeke se trouvait sur sa route; les Gantois y avaient mis une garnison de deux cents hommes.

En avant de celle forteresse était une petite tour qui en défendait les approches ; vingt hommes s'y étaient enfermés. \

L'armée bourguignonne commen^'a donc par assiéiTr la tour.

Lcoarclicrs se placèrenlde manière à percer de leurs flèches tout homme (|ui se montrerait sur la muraille.

Mais cette muraille étant fort élevée , et les Flamands ne se montrant ({u'avec discrétion, le jeu menaçait de se prolonger outre mesure.

Tout le monde sait le dédain (jue professaient les <li(îvalierspour les manants ; on demanda de foules l'arls des échelles ; on n'en trouva qu'une, on lapporla.

lOi CIIAHI.nS LE TEMEUAIRE.

A peine fut-elle dressée, qu'un chevalier, le sire de Falhirens, y monta.

Malheureusement, tout près de la porte était une petite ouverture, une espèce de meurtrière; un Gantois se tenait à cette ouverture, la pique à la main : quand le chevalier fut à la hauteur voulue, notre homme darda sa pique et lui en porta un si grand coup, qu'il le précipita du haut en bas de l'échelle.

Un parent du sire de Fallarens s'élança à son tour sur les échelons, criant que c'était à lui de venger son cousin , et il mit l'épée à la main pour couper la pique du manant, au moment où elle sortirait de la muraille. Mais le manant prit si bien son temps, que sa pique, rapide comme l'éclair, atteignit le chevalier à la visière, lui perça la joue, et le jeta à demi mort dans le fossé.

Cinq ou six autres se succédèrent et curent le même sort.

Alors, le sire de Montaigu, qui commandait l'as-

CHARLES LE TÉMÉRAIRE. 1 Oo

saut, lit apporter de la paille et des fascines que l'on appliqua eontre la porte et auxquelles on mil le feu.

l'ciidarit ce temps, une autre échelle ayant été apportée, unécuyer, nommé Jean de Flore, y monta, cl, à force d'attaquer la muraille à grands coups do hache, finit par y pratiquer une ouverture.

Au bout de Irois heures de défense, les vingt hommes furent forcés ; il en restait sept de vivants : on les pendit.

C'était au tour de la forteresse. Elle résista cinq jours, puis fut prise. Toute la garnison, y compris le capitaine, qui élail gentilhomme, fut pendue aux arbres qui environnaient la citadelle.

Knsuite, le due marcha contre le château de Poucques.

( (• châl(MU lut bloqué de toutes paris; les approches furent enlevées, les palissades brûlées, les premiers ponts emportés, à l'exceptii^n du grand pont-levis, (jue les assiégés relevèrent avee des

106 CHARLES LE TÉMÉRAIRK.

chaînes et dont ils masquèrent la porte d'entrée. Les Bourguignons, jugeant qu'il était impossible de prendre la forteresse par escalade, firent venir de rarlillerie.

L'artillerie venue, on avisa entre deux tours un endroit de la muraille qu'à l'ouverture des fenêtres on put reconnaître comme n'ayant que quelques pieds d'épaisseur.

Parmi les pièces d'artillerie que l'on venait d'amener, il y avait une magnifique bombarde que l'on appelait la Bergue. Plusieurs des chevaliers étaient venus là pour la voir travailler; une mauvaise chance y conduisit le sire Jacques de Lalaing, qui, tout blessé qu'il était à la jambe, ne voulait point se tenir tranquille au camp.

La batterie que venait de dresser les assiégeants était garantie du canon des Gantois par un rempart de fascines et de tonneaux remplis de terre.

Jacques de Lalaing s'avança pour regarder,

comme les autres, le travail de la lombarde ; seulement, plus imprudent qu'un jeune homme, il dépassa l'cpaulemenl de toute la tète.

l>c leur cùté, les assiégés venaient d'am<'n('r sur la plate-forme un de ces petits can(>ns, nommés veuglaires, que l'on traînait ou transportait à bras, là où l'on avait besoin de leur ollice. Les assiégés le pointèrent sur la batterie, et un enfant y mit le feu.

Au moment où le bruit du coup se faisait entendre, le sire Jacques de Lalaing ruuladans la tranchée.

On essaya de le relever, il était mort; un éclat de bois, mis en mouvement par le boul< (, lui avait enlevé tout le haut du crâne.

Ce fut un grand deuil dans toute l'armée et par liculièrcmcnl clicz le duc. « La seule chose qui apporta (iuchjuc adoucissement à celle douleur universelle, dit le chroniqueur, fut que le bon chevalier, èlaul si sage et si pieux, on le croyoil S'^snré du paradis. »

108 CHAULES LE TKMKRAinE.

Lorsque la fortorcsse fut prise, tout ce qui s'y trouvait fut pendu, à l'exception de deux prêtres, d'un lépreux et de trois jeunes enfants. C'était un de ces enfants qui avait mis le fou à la veuglaire; mais le duc ne le sut que lorsqu'il était déjà loin : il fit courir après lui.

Heureusement, sachant ce qui l'attendait, l'enfant avait joué des jambes et était déjà rentré à Gand.

Poucques réduit, le duc alla mettre le siège devant Gavre. C'était cette forteresse dont les Gantois s'étaient emparés par surprise.

Là commence la trahison.

Au bout de six jours de canonnade, le capitaine Van Speek, sous prétexte que ces six jours de canonnade avaient à peine mordu sur la muraille, fil accroire à ses gens que sans doute pourrait-on obtenir de bonnes conditions du duc.

Il demanda une trêve pour parlementer, et l'obtint.

Alors, il vint au camp et eut un long entretien

CUAKLKS LE TKMÉKAIKE. 4 0^

avec le due et le nouveau l)àlanl dr Bourgogne.

Mais, en rentrant au eliâleaii, il annonça à ses hommes que, lu discussion n'ayant abouti à rien, il fallait se résoudre à mourir, à moins que l'on ne vint de Gand à leur secours. Quant à vaincre, bien entendu, il n'y fallait point penser.

Ce résultat était si conforme aux précédents du duc, que les assié/^és ne lircut pas le moindre doute sur la réalité de la réponse, et que, quand Van Speek proposa d'aller à Gand, ils acceptèrent avec reconnaissance.

Van Speek partit, emmenant son li(Mitenan( J« au Dubois cl (juatre hommes.

Ils trouvèrent un point du blocus mal gardé, lU( rent les senliucllcs et jjassèrcnl.

L'Kscaul se trouvait sur leur chemin; ils le Ir.inchirenl à la nage et arrivèrent à (iand.

I.à. ^out le monde s'assembla autiuir d «iix, demandant des nouvelles.

110 »:iIAULi:S LE TÉMKllAIUE.

Alors, le Iraîlrc raconta aux Gantois que l'armée du duc avait été décimée en partie par une épidémie; que, d'un autre côté, une grande quantité de gens d'armes s'était retirée faute de payement. Bref, le duc, selon lui, restait avec quatre mille hommes seulement, et était à la merci des Gantois, s'il plaisait à ceux-ci de sortir de leurs murailles et de venir le surprendre.

On croit facilement aux bonnes nouvelles ; d'ailleurs, les Gantois n'avaient aucune raison de se défier de cet homme qu'ils avaient fait capitaine et qui les avait bien servis jusque-là.

Une attaque fut résolue; elle devait se combiner avec une sortie de la garnison.

Van Speck repartit pour Gavre; seulement, au lieu de rentrer à Gavre, il se rendit auprès du duc, lui annonçant que les Gantois le suivaient. Il allait donc, enfin, tenir ses ennemis en rase campagne, le bon duc! Comme la bataille promettait d'être

CHARLES LE TKMÉRAIRE. 111

sanglante, et qu'il connaissait le courage presque insensé de son fils, il résolut de l'éloigner.

Personne ne se doutait que la bataille fût proche. Il fit venir le comte, se montra très-inquiel de la santé de la duchesse et le pria d'aller jusqu'à Lille pour avoir de ses nouvelles.

Le jeune prince partit sans défiance'; mais, lorsqu'en arrivant à Lille il apprit que sa mère n'avait pas même été indisposée, il se douta de la ruse.

-— Oh ! dit-il, sans doute il y a bataille et mon j)ère a voulu m'éloigner; mais, puisqu'il y est, j'y veuv être aussi. C'est pour ^'ardcr mon héritage qu'il combal, et il serait lâche à moi de ne m'y point trouver. Je jure Dieu de prendre part à la fétc, si la chose est encore possible.

Et, sans écouter les instances de sa mère, il remonta à cheval, et n'en descendit point qu'il ne fût arrivé au camp.

Il se faisait reconnaître aux gardes avancées le ±2 juillet au matin, un peu avant le jour.

A huit heures du matin, au moment où la plupart tlos chevaliers s'amusaient à voir pendre les prisonniers, et où le duc était à déjeuner avec son fils, (juMl n'avait point le courage de gronder d'un si prompt retour, un homme entra sous la tente de Philippe et lui annonça que les Gantois étaient sortis de leur ville au nombre de quarante-cinq mille.

~ Qu'ils soient les bienvenus, dit le duc; car ils seront les bien combattus. Aussitôt il fit crier l'alarme, revêtit son armure blanche, c'est-à-dire celle des grands jours, et monta à cheval avec le comte de Charolais.

Puis, comme dès la veille il avait disposé son armée, que ses batailles étaient toutes prêtes, que chacun savait, en cas de combat, où prendre son poste, il parcourut le front dos trois corps, disant :

— Kh bien, mes amis, les voilà qxù viennent!

CIIAULKS LE T KM EU A nu:. 113

Allez liardimciit sur ces mauvais bourgeois, et nous serons tous riches ce soir.

IMusieurs genlilshoiiimes demandèrent alors à être faits chevaliers par le duc, et le duc leur accorda cette faveur.

Les Gantois s'avangaient en bon ordre ; ils avaient lait trois haltes pour mieux garder leurs rangs. «Juand ils furent en vue de (i^ivre et du camp, ils se déployèrent dans la campagne, appuyant leur droite à l'Escaut, cl préscnlanl un front composé do leurs meilleurs comhaltanls armés de piques.

Sur les lianes de leur bataille était l'artillerie, a\rc uiie garde loiniidahle d'hommes à pied, armés ue haches, d'épris a (icu\ tranchants et de marteaux garnis de pointes de fer. I.a cavalerie, commandée par le fameux Jean de Nivelles, dont le noni est devenu proverbial, formait les deux ailes.

Kniin, en seconde ligne, étaient les (m>riers, peu accoutumés aux armes, les hommes âgés, les gens

114 CHARLES LE TKMÉRAIKE.

de la carapagne, et surtout ceux qui étaient venus du pays de Wacs.

Les bagages et les chariots se tenaient en arrière.

L'avant-garde de l'armée ducale, conduite par le maréchal de Bourgogne, commença la bataille; mais elle fut rudement repoussée. Elle avait ordre de ne point se risquer. — Le sire de Beauchamp, don t on voyait l'enseigne au milieu des Gantois, reçut commandement de reculer, lui et son enseigne.

Il fit répondre :

— J'y suis, j'y reste !

Il faillit y rester, en effet, et, quoi qu'il en eût, se vit forcé de battre en retraite.

Les Gantois avançaient toujours, pas à pas, mais ils avançaient. — Cette énorme masse se mouvait comme un seul homme.

Le duc fit marcher contre eux son artillerie légère et mille archers sous les ordres de Jacques de Luxembourg.

CHARLES LE TKMÉRAIFIE. M5

Mais artillerie légère et archers perdaicnl leur peine.

Tuut à coup, au milieu de ces rangs pressés et ({uc ni arlilleric, ni cavalerie, ni archers ne pouvaient rompre, éclata un chariot de poudre. Alors, Mathieu Kerkhovcn, chef de rartilleric flamande, craignant que le feu se communiciuàl au\ autres chariots, cria :

— Prenez garde !

Ce cri, répété dans tous les rangs, fit croire que l'on était attaque par derrière; un immense désordre, se développant au centre, lit en quelque sorte craquer les lianes de lu grande machine. La seconde hataille, formée de paysans et de vieillards, voyant ce trouble, croit la première bataille enfoncée, cl se mtt à la débandade. Les fuyards trouvent l'Mscaut devant eux et s'y précipitent ; mais, clTrayés de la largeur du llcuve, se sentant enfoncer sous le poids de leurs armes, n'espérant point atteindre l'autre

416 r.iiARLP:s lk tkméfimue.

bord, ils reviennent à celui d'où ils sont partis.

Mais le rivage était garde par des gens armes de masses qui assommaient ces malheureux au fur et à mesure qu'ils essayaient de reprendre pied. Il avait été ordonné par le bon duc de ne point faire de prisonniers.

Voyant le désordre qui se mettait dans les rangs des Gantois, Philippe jugea que c'était le moment de faire charger son corps d'armée et de charger lui-même.

— Xotre-Dame de Bourgogne! cria-t-il.

Et, aussitôt, il s'élança avec son fils et une centaine de chevaliers, laissant haleter derrière lui les archers de sa bataille, qui ne pouvaient le suivre.

Deux mille Gantois s'étaient retranchés dans une prairie protégée de trois cok's par un détour de l'Escaut et défendue, de l'autre, par un fossé profond en deçà duquel s'élevait une haie.

L'avant-garde bourguignonne avait dépassé celte

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