LE SAC DE DINANT
Pourtant , cette belle armée que le comte avait montrée aux Liégeois avait plus d'apparence que de solidité ; depuis longtemps personne n'y était plus payé. On venait de souffrir énormément pendant la campagne de France , et chacun avait hâte de rentrer chez soi.
Aussi, la paix signée, le comte de Charolais crutil devoir ajourner ses projets conire Dînant. 11 réunit son armée, passa de rang en rang, remercia ^haque capitaine et chaque homme d'armes de leurs bons services, les priant de ''excuser de leur avoir
si mal payé leur solde et promettant qu'avec l'aide de Dieu une autre fois il serait plus ejiact.
Il donnait rendez -vous à tout son inonde pour le mois de juin, époque à laquelle il avait fixé sa campagne contre Dinant.
Or, pendant ces six mois, les Liégeois, voyant que le comte avait été forcé de licencier son armée, reprirent peu à peu espoir et courage. Le traité n'avait été exécuté en aucun point, sauf celui de l'amende honorable, qui s'était faite à Bruxelles, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, le vieux duc étant au balcon.
L'un des envoyés de la ville noire osa dire alors :
— Monseigneur, faites qu'il y ait bonne paix spécialement entre le seigneur Charles et les gens de Dinant.
Le chancelier répondit :
— Monseigneur accepte la soumission de ceux qui se présentent. Contre ceux qui font défaut, il maintiendra son droit.
Mais, pour maintenir ce droit, il fallait une armée et celle du comte Charles était licenciée.
Il n'en était point ainsi de ces bannis, de ces outlaw, de ces enfants de la verte tente enfin, qui, de bannis, s'étaient faits bandits et désolaient et pillaient les domaines du duc.
Quoique le comte eût assigné le rendez-vous au 1" juin, juillet était arrivé sans que l'armée se réunît. La duchesse , qui avait gardé contre les gens de Dinantune rancune de dévote, en était furieuse; elle accusait son fils de ne pas soutenir l'honneur maternel, et trouvait qu'il digérait trop facilement la qualification de bâtard.
Eile monta la tête au vieux duc.
Un jour qu'il était de mauvaise humeur pour avoir mal dîné :
— Mes gens partent-ils enfin ? demanda Philippe îe Bon aux seigneurs qui se trouvaient là.
— Monseigneur, répondirent ceux-ci, petite est
l'apparence! L'an dernier, ils ont été si mal payés, qu'ils sont à peine vêtus, et que les capitaines ne peuvent se mettre en campagne sans habiller à neuf tout leur monde.
A ces mots, le duc entra dans une colère terrible.
— Qu'est-ce à dire ? s'écria-l-il en poussant la table si violemment, qu'il îa renversa. J'ai tiré de mon trésor deux cent n^Ue écus d'or, et mes gens d'armes ne sont pas payés ! Je ne puis donc me fier à personne?
Alors, ses yeux s'égarèrent, ses lèvres se tordirent convulsivement; il tomba dans une de ces attaques d'apoplexie auxquelles il était sujet, mais si grave cetle fois qu'on le crut mort.
Cependant, il en revint, et le comte Charles résolut de ne point différer davantage sa vengeance.
Il est vrai qu'en revenant à lui, le vieux duc avaii fait publier que chacun lui prêt dans quinze jours.
BOUS peine de la hart. Le comte Charles était charge de surveiller les pendaisons.
Tout le monde vint. On comprenait que cette guerre-là était une guerre de haine ; que le duc et son fils avaient une injure personnelle à venger, et qu'il fallait se garder avant toute chose de se metiie entre leur colère et leur vengeance.
Il y eut trente raille hommes sous les armes.
Personne n'osa hasarder cette observation, que l'on allait punir toute une ville pour la faute de quelques polissons qui s'étaient amusés à faire une mascarade de mauvais goût
II était évident que les maîtres des métiers, les bourgeois, les notables n'étaient pour rien dans la farce, jouée, selon toute probabilité, par des compagnons et des apprentis ; peut-être même ces apprentis, ces compagnons n'étaient- ils plus dans la ville.
Ni le duc ni le comte ne songèrent a tout cela :
leur armée prête, ils marchèrent contre Dinant. Le duc, malgré le triste état où il se trouvait encore, avait voulu être de l'expédition. Quant au comte, il était frénétique, et cette frénésie le rendait dur, emporté, brutal ; il frappait de son bâton ceux qui n'obéissaient pas aussitôt à l'ordre donné, menaçait à chaque instant de la peine de mort ceux qui lui déplaisaient, et, dans la revue qui avait précédé le départ, il avait tué de sa main un archer qui n'était pas vêtu selon l'ordonnance.
Mais Dinant, de son côté, était terriblement défendu.
Défendu, d'abord, par ses murailles de neuf pieds d'épaisseur et par ses quatre-vingts tours. Dix-sept fois, Dinant avait été assiégé par des comtes, par des rois et même par des empereurs; jamais Dinant n'avait été pris.
Puis les Liégeois avaient promis quatre mille h^*ames à la ville ; et tous les bannis (lire tous les
bandits) du pays, y compris les compagnons de la verte tente, lui étaient venus offrir leurs services.
Ne pensant pas qu'ils pussent avoir trop de bras, les Dinantais avaient accepté tout le monde.
Le lundi 18 août 1466, l'attaque commença. Le sire de Hagenbach dirigeait l'artillerie, et il la dirigea si bien, que, dès le même jour, la moitié des faubourgs furent abattus.
Les hérauts de Bourgogne vinrent sommer les assiégés de se rendre ; mais eux, plus insolents que jamais :
— Quelle fantaisie, répondirent-ils, a donc pris à votre vieille momie de duc de venir mourir ici? N'at-il donc tant vécu que pour finir de malemort? Et votre comte Charlottet, que fait-il sous nos murailles? Que ne retourne-t-il à Montlhéry combattre le noble roi de France, qui nous va venir secourir avec nos amis de Liège? Il croit nous prendre, maître Charlottet ; mais, pour mordre sur Dînant,
il faut autre bec et autres griffes que les siens.
Cependant les assiégés comprirent bientôt qu'il ne fallait attendre de secours de personne : le roi de France, comme nous le verrons tout à l'heure, avait bien autre chose à faire que de venir à leur aide, et, pour la seconde fois, Liège, dominée par ses notables, manquait à la parole donnée.
D'ailleurs, le siège marchait avec une diligence inouïe.
Le 18, comme »ous l'avons dit les faubourgs avaient été rasés.
Le 19, les canons battirent les murs presque à bout portant.
Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large brèche, si large, que, le 2'i ou le 23, on eût pu tenter l'assaut; mais le vieux duc, voyant les assiégés si acharnés, voulut attendre : leur exaspération pouvait faire de fassaut une boucherie.
Pendant ce répit que lui laissait le duc, Dînant
CHARLES LE TÉMÉIIAIRE. 283
écrivit à Liège, criant Deprofundis comme le mourant crie à Dieu.
Les Liégieois eurent honte : ils décidèrent que, malgré leurs magistrats, ils se mettraient en route le^6.
Mais, tandis que le peuple se battait sur les murailles de Dinant, les bourgeois de îa ville, dès 16 22^ demandaient grâce.
Mal accueillis dans leur première démarche, ils renvoyaient, le 24, une seconde ambassade.
Cette fois, le duc fit semblant de prêter l'oreille. On disait que le peuple de Liège tout entier allait sortir de ses murailles et venir au secours de Dinant.
A cette lueur de clémence, la bourgeoisie bondit de joie; c'était le lendemain de la Saint-Louis (25 août) : le duc ne pouvait manquer de faire grâce dans un pareil jour.
On résolut donc de s'en remettre à la miséricorde du bon duc.
Lu nuit venue, Dinant ouvrit ses portes, afin que
tous ceux qui n'avaient point trop grande confiance dans cette miséricorde pussent aller chercher le refuge de la plaine et de la forêt.
Le 25 au matin, le duc sut que la ville était à lui et qu'il y pouvait pénétrer quand il voudrait. En conséquence, dès le soir de ce même jour, il la fit occuper par une partie de ses troupes.
Le lendemain, à midi, le comte de Charolais fit son entrée. Par dérision, sans doute, il était entouré de fous et de baladins jouant, les uns de la flûte, les autres du tambour de basque.
Ordre formel avait été donné aux soldats bourguignons de respecter les propriétés, de ne maltraiter personne, de ne rien prendre à qui que ce fût et de ne recevoir que des vivres. Trois archers qui entraînaient un femme vers un bois, furent pris et pendus au gibet de la ville.
Le duc avait d'abord voulu entrer avec son fils ; mais on lui avait fait observer que, du moment où
il ne voulait pas user de clémence, il était impossible qu'il se montrât.
Et, cependant, les ordres donnés par le comte laissaient quelque espoir aux vamcus.
Le jour de son entrée, Charles, sous prétexte de les soustraire à la fureur de la soldatesque, avait enjoint que les prêtres, les femmes et les enfants fussent réunis dans les églises.
Le lendemain, une escorte les alla prendre dès le matin, et les conduisit hors de la ville.
C'était un triste corlége et qui fendait le cœur aux Bourguignons eux-mêmes. Quand ces malheureuses femmes et les pauvres enfants surent qu'on les emmenait et qu'ils laissaient à la justice ou plutôt à la vengeance du comte leurs pères et leurs maris, ils poussèrent des sanglots à attendrir les pierres du chemin,^ et, en quittant la ville condamnée, cette mère cju'ils ne devaient plus revoir, ils jetèrent des cris si douloureux, si lamentables, si prolongés, que
tous les cœurs en saignèrent comme d'une blessure.
La ville resta trois jours sans que le vainqueur parût rien décider.
Les yeux tournés du côté de Liège, Charles regardait, comme sœur Anne, s'il ne voyait rien venir: il ne voulait pas que les Liégeois le surprissent au milieu du meurtre et du pillage.
Le mercredi 27, le duc tint conseil à Bouvignes. Le résultat de la délibéi ation fut que Dinant serait anéanti.
Trois jours lui étaient accordés encore.
Le jeudi et le vendredi, il serait pillé; brûlé le samedi; puisses cendres seraient dispersées, jetées au vent.
Le bon duc aurait, en outre, sa justice, c'est-à-dire la faculté de pendreetdenoyerquibonluisembleraito
On pendit et on noya huit cents personnes !
Pendant ce temps, les soldats pillaient la ville, et les capitaines pillaient les soldats.
Le samedi, on n'eut pas besoin de metlre le feu : dès le vendredi 29, à une heure de la nuit, le feu avait pris au logis du comte de Clèves, neveu du duc. L'incendie gagna avec une telle rapidité, que Ton ne put sauver les trésors du clergé ni faire sortir les riches prisonniers enfermés dans les églises. Tout fut brûlé ; quatre tours tenaient encore et ne s'étaient point rendues : elles s'écroulèrent sur ceux qui les défendaient. Le feu couvrit la ville comiiie une inondation de flammes, comme une marée dont la fumée était l'écume; puis, quand tout fut dévoré» qu'il ne resta plus que des ruines, que des débris calcinés, on appela les gens de Bouvignes afin de niveler tout cela. On les payait à tant la journée pour cette besogne, que de grand cœu'' ils eus; ent faite pour rien.
Le chroniqueur de Liège, Adrien de Vieux-Bois, vint voir cette destruction ; et, de ce qui avait et'' une des villes les plus florissantes du pays wallon,
il ne retrouva d'entier qu'un autel de Saint-Laurent, et qu'une très-belle image de Notre-Dame, restée seule au portail de son église.
Et les pauvres femmes que l'on avait fait sortir de la ville avec les enfants, que devinrent-elles lorsque leurs pères et leurs maris furent pendus ou noyés, leurs maisons brûlées et émiettées ?
Jean de Troyes va nous le dire avec sa naïveté terrible :
'i Et, à cause de cette destruction, les pauvres habitants furent réduits à mendier, et aucunes jeunes femmes et filles abandonnées à tous vices et à tout péché pour gagner et soutenir leur vie. »
Ah! bon duct ahl bonne duchesse de Bourgogne ! en supposant que Dieu ne vous ait pas demandé compte des morts, j'ai bien peine à croire qu'il ne vous ait point demandé compte des vivants!
Quant au comte de Charolais, on ne l'a jamais appelé le bon duc : les contemporains l'appelaient
le remise; la postérité l'appelle le Téméraire; l'histoire, un jour, l'appellera V Idiot.
ou LA BONNE NOTRE DAME EXAUCE LE ROI LOUIS Xt
Revenons au bon roi Louis XI.
Nous l'avons laissé allant en pèlerinage à Notre- Dame de Cléry et disant au duc de Bourbon : « Je vois bien qu'il me faudra reprendre à mon frère le duché de Normandie, qui est une ca use de brouille entre lui et le duc de Bretagne. »
Et, en effet, il était urgent de reprendre ce duché.
Cependant, l'investiture s'était faite dans toutes les formes.
L'épée était tenue par le comte de Tancarville, connétable hérédital de Normandie ; l'étendard était porté par le comte d'Harcourt, maréchal iiérédita
290 CHAULES LE ÏEiUÉHAIRE.
de la même province; enfin, l'anneau ducal qui fiançait le prince avec îa Normandie lui avait été passé au doigt par Thomas Bazin, évêque de Lisieux.
Mais le roi avait dit en apprenant cette dernière cérémonie :
— Bon! mon frère Charles n'est que fiancé: peut-être arriverons-nous avant la consommation du mariage.
Louis XI était comme tous les gens d'esprit : il ne pouvait s'em pêcher de faire des mots, et souvent un bon mot le consolait d'une mauvaise affaire.
Voici d'où étaient venus ces premiers dissentiments enlre le duc de Bretagne et le duc de Normandie, dissentiments dont nous avons vu le roi toucher un mot au duc de Bourbon.
Le duc de Bretagne avait voulu conduire à Rouen le duc de Normandie; Tannegui du Châtel s'y opposait, et il avait bien raison : au moment d'entrer à Rouen, Bretons et Normands étaient en querelle.
Le duc de Bretagne se flattait de tenir son cousin en tutelle; celui-ci, qui recevait hommage du duc de Bretagne, voulait, au contraire, lui commander comme un souverain.
Puis, de même que les maîtres se disputaient la prééminence, les serviteurs se disputaient les charges.
Les deux princes, ne pouvant s'entendre sur l'entrée à Rouen, restèrent à Sainte-Catherine.
Bientôt le bruit se répandit que le duc de Normandie, une fois arrivé à Rouen, devait faire arrêter le duc de Bretagne et le livrer au roi.
Même chose était dite par les Normands à l'endroit de leur duc.
Le sire d'Harcourt, qu'il crût ou non à ce bruit, s'en alla dire à l'hôtel de ville de Rouen que monseigneur Charles n'était point en sûreté avec les Bretons.
Toute ia ville courut aux armes ; les bourgeois,
conduits par le sire d'Harcourt, s'élancèrent hors des murs et ne s'arrêtèrent qu'à Sainte-Catherine. On s'empara de force du nouveau duc; on le hissa, vêtu de sa robe noire, sur un cheval sans housse, et on lui fit faire ainsi son entrée dans la ville.
Le duc de Bretagne, furieux, se retira chez lui avec ses gens, et, tout en se retirant, pilla tant soit peu les villes par lesquelles il passait.
Qui était cause de tous ces troubles? qui suscitait tous ces malentendus ?
Faut-il faire à nos lecteurs cette injure de croire qu'ils ne l'ont pas deviné?
Le roi s'avançait toujours pour faire son pèlerinage.
A Caen, il rencontra le duc de Bretagne, qui s'en retournait tout mal content; il lui fit de grandes amitiés, donna cent fois tort à son frère, s'engagea à défendre monsieur de Bretagne envers et contre tous, fit des tendresses sans nombre à Dunois, ausire
de Lohéac, au comte de Damraartin, à tous les falailiers du duc de Bretagne, promettant de ne jamais pardonner aux d'Harcourt, aux de Bueil, enfin aux créatures du duc de Normandie.
Mais, comme, malgré ses belles paroles, le duc de Bretagne paraissait douter, le roi lui acheta sa neutralité.
Combien?
Cent vingt mille écus d'or, rien que cela ; mais qu'étaient cent vingt mille écus d'or près de la Normandie?
D'un autre côté, le duc de Bourbon, qui avait fait le duc de Normandie, eut, pour le défaire, la lieutenance de tout le Midi ; en raison de quoi, Louis XI le mit àla tête de ses troupes, l'emmena a?eclui et le chargea de se faire rendre les clefs des villes qu'il lui avait enlevées.
Le duc de Bourbon, ayant toujours le roi derrière lui, prit successivement Éyreux, Vernon, Louviers,
tandis que le comte de Melun, q ;i comprenait la nécessité de faire sa paix avec le roi, reprenait Gisors et Gournay.
Le pauvre duc de Normandie n'avait plus que Rouen. Il écrivait lettres sur lettres au comte de Charolais ; mais le comte de Charolais étant occupé à brûler Dinant, et ne lui répondant pas, il futobligé de quitter Rouen, et se réfugia à Honfleur. Là, il voulut s'embarquer furtivement pour la Flandre; mais le malheureux prince avait tout contre lui, même le vent : il fut rejeté à la côte, et, ne craignant rien tant que son bon frère Louis, il alla se mettre à la merci du duc de Bretagne, qui lui donna pour résidence son château de l'Hermine, près de Vannes
Pendant ce temps, le roi entrait àRouen. Ceux qui avaient tant pressé son frère d'y entrer venaient le trouver à son tour, lui demandant indulgence.
Mais lui :
— Vous n'en avez pas besoin, disait-il. Obéir à mon frère, c'était m'obéir à moi-même, puisque je l'avais nommé votre duc. Mais la charge était trop forte pour un si faible esprit. La faute commise est donc mienne et non point vôtre.
Toutefois, dès cette époque, Louis XI était déjà suivi, dans ses voyages, de son grand prévôt Tristan, homme très-intelligent, auquel le roi n'avait qu'un signe à faire, et qui comprenait à l'instant mêaie. La nuit venue, la personne désignée par ce signe était prise sans bruit, bâillonnée, mise dans un sac et jetée à la rivière. Le lendemain cette personne manquait; elle avait disparu, elle nereparaissailpoint,voilàtout.
La Normandie coûtait cher : elle coûtait une lâcheté, l'abandon de Dinant
La Normandie prise, le comte de Charolais s'effraya; ïe roi courtisait Saint-Pol: c'était comme si le roi eût dit : « Prenez-garde, mon cousin ! après la Normandie, la Picardie 1 n
Cependant, le comte avait toute confiance en Saint- Pol, qui venait de lui donner un rude coup de main îontre Dinant.
Saint-Pol, en effet, était bien connétable du roi de France; mais rien de plus. Il était l'ami d'enfance, l'ami d'armes du comte de Charolais; il avait tout son bien en Bourgogne, et un fils d'un premier mariage qui vivait à la cour du duc.
Par où prendre un pareil homme?
Saint-Pol était amoureux ! amoureux de cœur, où plutôt d'ambition, de la belle-sœur du duc de Bourgogne, de la sœur du duc de Bourbon ; il était amoureux de !a haute alliance, de la royale parenté; il s'adressait au comte de Charolais, qui lui faisait remarquer que la dame n'avait que vingt ans, tandis que lui, Saint-Pol, en avait soixante.
Celui-ci répondait:
— Vous êtes bien fiancé, à trente et un ans, à la fille du roi de France, qui n'en a que trois!
Le roi profita du moment; il fit un signe àSaint-Pol.
— Vous voulez vous marier? vous voulez une haute alliance? lui dit-il. J'ai tout cela à votre disposition, non-seulement pour vous, mais encore pour votre fils, non -seulement pour votre fils, mais encore pour votre fille. Je vous donne, à vous et à votre fils, mes deux nièces de Savoie, et votre fille épousera leur frère. De cette façon, vous et votre fils serez mes neveux, cotre fille ma nièce. Ce n'est point assez : vous aurez la succession de mon oncle le comte d'Eu Encore: vous aurez Guise, ^-ncore : vous serez gouverneur de Rouen.
Du coup, Samt-Pol ciùa..
Saint-Pol acquis, il fallait acquérir le dufc «t le bâtard de Bourbon.
Le roi donna ; — il savait si bien reprendre !
Il fit le bâtard amiral de France et lui donna une de ses filles naturelles. Un bâtard ne pouvait pas demander davantage.
Ces Bourbons étaient fort remuants, mais sans comparaison avec leurs descendants, qui eurent depuis dans les veines le sang des d'Albret, des Foix et des Gonzague ; ils ne portaient point encore dans leurs armes cette fameuse épée en pal du connétable, avec l'ambitieuse devise Penetrabit ! Il est vrai qu'il y avait déjà le mot de Louis II faisant bâtir sa fameuse tour de Bourbon l'Archambault : <i Qui qu'en grogne, c'est mon plaisir! »
En somme, Jean de Bourbon n'avait point d'enfants à l'avenir desquels il dût songer ; s'il en avait, on aviserait
D ailleurs, la puissance du duc de Bourbon était faite de pièces et de morceaux ; son duché était faufilé, pas même cousu : Berry, Auvergne, Beaujolais, Forez, Sologne, Orléanais, Velay, Vivarais, Limousin, Périgord, Quercy, Rouergue. Le roi lui donna le tiers du royaume, mais il n'y avait aucun lien entre toutes ces pk-ovinces ; une seule, comme h
Bretagne ou la Normandie, était bien autrement à craindre : c'était non-seulement une province, mais une race! Tandis qu'au contraire, le duchéBr-u eod bon, tel que le faisait le roi, n'avait aucune cohésion; on pouvait faire battre Berry contre Bourbonnais, Sologne contre Auvergne, Limousin contre Forez.
Seulement, le roi n'était plus assez riche pour acheter les maisons d'Orléans et d'Anjou.
Il les brouilla, — en mariant le fils de Dunois à une troisième nièce, et faisant du vieux bâtard le président de la fameuse commission des trente-six.
Quant à Jean de Calabre, il avait en ce moment des visées en Espagne: les Catalans lui offraient le trône d'Aragon.
Louis XI lui envoya vingt mille écus, et lui en fit offrir cent mille pour aller réclamer du duc de Bretagne son frère le duc de Berry.
Il y avait bien encore la Bastille qui tracassait le roi ; il ne voulait pas se brouiller avec Charles de
Melun tant que son père tiendrait la Bastille ; mais il arriva qu'un jour, vers ia fin de mai 1466, maître Jehan le Prévôt, notaire et secrétaire du roi, « entra dedans la Bastille Saint- Antoine par moî/ews subtils, et mit dehors le gouverneur. »
Ces moyens subtils, quels étaient-ils? Le chroniqueur ne le dit pas.
Mais le roi put se brouiller avec Charles de Melun, lui ôter ses offices et le mettre en prison.
Ah ! le roi commençait à respirer.
Il avait SaintPol pour connétable, il avait le duc de Bourbon pour lieutenant, il avait le duc de Bretagne pour geôlier, il avait Dunois pour président de sa commission des trente-six, et le duc de Calabre pour sergent royal. Avec cela, il pouvait se moquer du comte de Charolais et le mettre au défi de recommencer la guerre du Bien public.
Le comte de Charolais apprit toutes ces nouvelles coup sur coup: il en devint comme enragé. Nous
avons vu sur qui tomba cette rage: sur la pauvre ville de Dinant.
Alors, il établit à Bruges une espèce de congrès pour aviser aux moyens de faire la guerre au roi de France.
Des ambassadeurs du duc de Bretagne, du duc de Berry, du duc de Calabre, du duc de Bourbon et du connétable s'y trouvèrent.
Ces trois derniers venaient-ils pour représenter leur maître ou pour espionner le comte ?
On espérait prendre Louis par la Savoie. Le vieux iuc était mort; son filsAmé IX régnait. Il avait épousé madame Yolande de France, sœur du roi ; celle-ci haïssait son frère ets'était faite Savoyarde : entre les deux alliances, Bourgogne et France, elle conseillait à son mari celle de Bourgogne.
On en était là, lorsque Philippe le Bon fut tout à coup saisi d'une nouvelle et violente attaque d'apoplexie.
M. deCharolaisétait à Gand. Mandéaussitôtparun courrier, il arriva à Bruges vers midi, leiSjuin 1466.
Il ne fit que sauter à bas de son cheval et courir à la chambre du duc.
Le moribond était sans mouvement, presque sans connaissance.
Le comte se jeta à genoux près de son lit , sanglotant et criant :
— Donnez-moi votre bénédiction, mon père, et si je vous ai offensé , pardonnez-moi !
Le confesseur du duc était à son chevet.
— Monseigneur, dit-il, s'il vous reste quelque connaissance , si vous entendez la prière de votre fils, témoignez-en par quelques signes.
Alors le mourant fit un eflbrt , tourna l'œil vers le comte et sembla lui serrer faiblement la main. Ce fut tout ce que le comte en put tirer.
Le soir, entre neuf et dix heures, Philippe le Bon rendit le dernier soupir.
De cette mort, toute prévue qu'elle était, le comte sembla devenir fou. Cet homme aux passions indomptées semblait vouloir tout vaincre , même la mort! Use précipita sur le lit, se tordant les mains, hurlant de désespoir. Rien ne le put calmer que sa douleur même, qui s'épuisait par son excès. Durant plusieurs jours, il ne pouvait, sans fondre en larmes, rencontrer un serviteur ayant appartenu à son père.
Les obsèques eurent lieu le dimanche 21 juin. Elles furent splendides.
Philippe le Bon laissait à son fils des trésors immenses et auxquels celui-ci était bien loin de s'attendre.
Le vieux duc avait soixante et douze ans; il avait régné juste un demi-siècle. Trois fois il avait été marié : la première fois, à madame Michelle, fille du roi Charles VI; la seconde, à Bonne d'Artois, fille du comte d'Eu; la troisième, à Isabelle de Portugal , dont il avait eu trois enfants : Jodoc
et Antoine, qui moururent en bas âge, et le dus Charles, qui lui succédait et dans la personne duquel devait s'éteindre la descendance mâle de la seconde maison de Bourgogne.
XIÏI
LA CUEILLOTTE
A cette mort du vieux duc , son successeur acquérait non-seulement, comme nous l'avons dit, des richesses immenses, mais encore ce qu'il attendait avec une bien autre impatience que tous les trésors de la terre, l'exercice libre et entier de sa volonté.
Il est vrai que, depuis un an ou deux, Philippe le Bon n'était plus qu'un fantôme ; pourtant arrivait-il parfois que le fantôme se plaçait entre son fils et le but que poursuivait le jeune prince.
Charles le Terrible allait donc désormais allier ces deux mots : vouloir et pouvoir.
Son grand ennemi, son ennemi réel, le seul qu'il eût véritablement à craindre, était le roi de France, Louis le Rusé.
Celui-ci, par malheur pour Charles, était le mieux nommé des deux.
En effet, quels exploits avait jusqu'alors accomplis Charles le Terrible pour mériter ce surnom ? Enfant, il avait assisté à la bataille de Gavre contre les Gantois ; plus tard , il avait commandé à l'escarmouche de Montlhéry ; — le combat de Montlhéry n'avait guère été autre chose qu'une escarmouche. — Enfin, il avait organisé le sac de Binant... Ah ! quant à cela, on ne pouvait pas le contester : c'était un sac dans toutes les formes; rien n'y avait manqué, ni incendie , ni pillage, ni massacre, et les morts, du haut de leurs gibets, avaient pu voir égorger les vivants.
Après tout, à cette époque, où la langue française en était encore à sa genèse, Charles le Terrible
ne voulait peut-être pas dire Charles le Courageux: cela signifiait peut-être Charles le Cruel
Sous ce rapport, le nouveau duc méritait son surnom.
Mais, avant de touiner sérieusement les yeux du côté du roi de France, le duc Charles avait une espèce de devoir seigneurial à accomplir : c'était de faire son entrée dans sa bonne ville de Gand.
Il existe dans je ne sais quelle bibliothèque de Flandre une histoire des cent vingt révoltes de la très-fidèle ville de Gand.
La ville de Gand était bonne comme elle était fidèle.
Et pourquoi eût-elle été bonne et fidèle envers ceux qui étaient cruels et parjures pour elle!
Le nouveau duc se croyait, lui, fort aimé des Gantois. Un jour qu'il se vantait de cet amour devant son père, celui-ci secoua la tête.
— Les Gantois aiment toujours le fils de leur seigneur, dit-il ; mais leur seigneur, jamais !
Le conseil du jeune duc, ces hommes prudents dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion d'enregistrer les noms, ne permirent donc pas que le nouveau souverain fît son entrée dans sa bonne ville sans s'être assuré des dispositions des habitants.
Ils crurent arriver à ce but en interrogeant les députés que les Gantois envoyaient pour féliciter le duc Charles.
Mais, dès cette époque, les hommes politiques faisaient déjà cette même faute qui a perdu, depuis, tant d'hommes politiques : c'est d'interroger laclasse riche sur les dispositions du peuple.
Les riches, étant contents, croient toujours que les pauvres le sont.
Les députés que Gand avai t envoyés étaient choisis parmi les notables ; ceux-là vivaient dans les bonnes grâces des autorités bourguignonnes; placés au sommet de l'échelle sociale, ils ignoraient ce qui se passait aux derniers degrés. Ils assurèrent donc au conseil
duducque monseigneur Charles combleraitlesvœux de sa bonne ville en venant faire visite à ses habitants.
Mais surtout ils recommandèrent, ces bons riches, ces chers notables, que l'on n'eût, sous aucun prétexte, à abolir l'impôt de la cueillotte si l'on ne voulait pas relever l'orgueil des Gantois.
Qu'était-ce que cet impôt de la cueillotte qu'il fallait bien se garder d'abolir?
Nous allons vous expliquer cela, chers lecteurs.
Il y eut une année en Sicile où des nuées de sauterelles, apportées des côtes d'Afrique sur les ailes du simoun, vinrent s'abattre sur l'île en telle quantité, que le roi Ferdinand créa un impôt intitulé l'impôt des sauterelles.
Cet impôt était destinée payer des hommes chargés de la destruction de ces insectes
On ne paya point les hommes : les sauterelles moururent de leur belle mort. Jamais il n'en revint; mais l'impôt existe toujours.
li en était à peu près de même de l'impôt de la cueillotte.
L'impôt de la cueillotte avait été créé pour payer l'amende à laquelle Gand avait été condamné; l'amende était acquittée depuis longtemps, si exorbitante qu'elle fût, et l'impôt existait toujours.
Il estvrai que l'impôtenrichissaitles magistrats, les gouverneurs et les conseillers du bon duc Philippe.
Le duc Charles partit donc pour Gand plein de confiance.
A moitié chemin, il fallut s'arrêter pour deux raisons : la première, afin de donner aux Gantois le tempsde terminer leurs préparatifs ; la seconde, pour écouter la supplique des bannis.
Les bannis comptaient bien, en vertu du nouvel avènement, rentrer chez eux ; mais, si c'était chose facile de sortir d'une ville, c'était chose difficile d'y rentrer.
Le bannissement ne se faisait pas sans confisca-
tion; or, les confiscations profilaient aux ennemis des bannis, et, quand les bannis rentraient, ils se retrouvaient face à face avec ceux qui occupaient leurs maisons ou qui détenaient leurs biens.
De là les haines, et, dans les émeutes et les révoltes, les représailles et les massacres.
« A Rome, dit Tive-Live, jamais la terreurn'était si grandequelorsqu'onparlait du retour des bannis.»
Il y eut quelque chose de pareil en France au retour des émigrés, en 1814; et les propriétaires de biens nationaux ne furent véritablement rassurés qu'après le vote du milliard d'indemnité.
Ce retour des bannis était donc une grave question à examiner.
Le duc Charles la posa à son conseil ; toute uce journée se passa à la discuter, et nulle réponse ne fut donnée ce jour-là.
Les proscrits étaient près de trois mille; ils campèrent dans une prairie aux portes de la ville.
Le lendemain, ceux à qui la grâce était accordée reçurent l'autorisation de rentrer avec le duc.
On fit dire à ceux dont le nom ne se trouvait pas sur la liste d'amnistie que le prince aviserait sur leur requête.
Mais il arriva une chose queles conseillers de Charles n'avaient pas prévue : c'est que l'entrée du nouveau duccoïncidaitaveclagrandefêtedesaintLiévin.
Liévin était le saint du pays ; il fut martyrisé en 633, au village de Holtheim, à trois lieues de Gand.
Voyez, quand vous irez à Bruxelles, chers lecteurs, un des plus beaux tableaux de Rubens représentant ce martyre : un bourreau donne à un chien la langue du saint évêque; vous le reconnaîtrez à ce détail.
Or, la fête de saint Liévin avait été autrefois la fête de toute la ville; riches et pauvres y prenaient part; mais, peu à peu, les riches, les notables, Iss magistrats s'étaient retirés de cette fête, qu'ilis trouvaient trop bruyante pour des gens comme il faut.
Elle était donc restée une fête pour le menu peuple seulement. Plus elle était descendue, au reste plus elle était devenue joyeuse, et, en général, on ne l'appelait plus que la fête des fous de saint Liévin.
Tous ces hommes, à moitié ivres, prenaient , à Saint-Bavon, la châsse sur leurs épaules, la transportaient au lieu du martyre du saint; là, ils passaient la nuit, continuant de s'enivrer, et , le lendemain, la foule rapportait la châsse en criant, hurlant, vociférant , renversant tout ; c'était aux gens qui se trouvaient sur la route du saint à se déranger; le saint ne se dérangeait pas, lui.
La chose était si bien connue^ que, de peur que la fête ne dégénérât en émeute, il était , depuis la paix de Gavre, défendu de paraître en armes à la procession de saint Liévin , et de s'y couvrir d'un haubergeon de fer.
Cette fois, la foire de Holtheim avait été encore plus bruyante et plus arrosée de bière que d'habi-
tude. Toutes les confréries des maçons, des charpentiers, des forgerons, des cordonniers, des tisserands, des foulons, des brasseurs, plus, les apprentis de ces différents métiers s'y étaient portés en masse. Il y avait, parmi tous ces ouvriers, une efifroyable exaspération contre les percepteurs , les notables, les magistrats.
— On entendra parler de nous, criaient-ils; nous allons leur brasser un potage qui sera d'un goût amer et qui coiitera cher à ceux qui le mangeront !
Puis, comme il était évident que ceux auxquels on servirait ce potage ne le mangeraient point sans se défendre, et qu'il était défendu de porter des haubergeons de fer, les plus décidés entre ces fous achetaient des lames de plomb qu'ils faisaient percer et coudre sur leurs épaules , afin d'en faire une espèce de cuirasse ; et à ceux qui leur demandaient : « Que faites vous? » ils répondaient :
— Qu'y a-t-il à dire? Ne sommes-nous pas selon
314 CHARLES L£ TÉMÉRÂIIIE.
l'ordonnance? Nous ne portons point de haubergeon de fer. Le fer est défendu, mais pas le plomb
Puis , s'excitant de plus en plus : — Au reste, ajoutaient-ils , tel qui rit aujourd'hui aura mauvaise nuit. Allons, allons, revenons à Gand ; délivrons la ville de ces larrons maudits qui nous rongent les entrailles et s'engraissent de notre bien sous le nom du prince. Il n'en sait rien, lui ; mais nous l'en instruirons, et nous allons lui en porter la nouvelle.
Vers cinq heures du matin, après une nuit d'orgie, toute cette foule se mit en route pour Gand. Le voyage, coupé de stations faites près de tonneaux de bière défoncés, ne fit que porter l'excitation jusqu'à la folie.
Sombre folie que celle des buveurs de bière !
Leduc avait fait son entrée la veille, et, sans doute poussé au sommeil par les harangues qu'il avait entendues, il dormait tranquillement lorsque toute cette multitude arriva sur la place du Vendredi.
Là, par malheur, se trouvait la baraque du percepteur de la cueillette.
C'éfait particulièrement à cette baraque qu'on en voulait, comme si le bureau où l'on percevait l'impôt eût été l'impôt lui-même : pour les gens du peuple, l'objet matériel personnifie presque toujours la chose politique.
— Saint Liévin ne se dérange pas ! crièrent d'une seule voix et les hommes qui portaient la châsse et ceux qui la suivaient.
Et, en un tour de main, en une seconde, comme si le vent du ciel eût soufflé dessus , la baraque fut anéantie.
Puis, à l'instant même , à la place où avait été la baraque, flotta la bannière de la ville.
Et la bannière de la ville n'eût pas plutôt apparu, que de tous côtés surgirent , comme sortant déterre, les bannières des métiers, évidemment faites pour cette occasion, car elles étaient toutes neuves
Puis, autour des bannières des métiers, les mô« tiers en armes.
Les choses ne se font pas plus rapidement au théâtre, quand le machiniste donne son coup de sifflet et que la décoration change.
Tout ce bruit réveilla le duc ; il demanda ce qui se passait, on n'osait le lui dire. Il avait, par mal heur, amené avec lui sa fille, orpheline déjà, quoique à peine âgée de quatre ans, ^ celle qui fut plus tard Marie de Bourgogne. — Il s'émut, non pour lui, mais pour cette enfant, et, vêtu d'une simple robe noire, ayant un bâton pour toute arme, il descendit.
— Par saint Georges! ils me verront de près, s'écria-t-il, et il faudra bien que tous ces manants me disent ce qu'ils demandent.
Le sire de la Gruthuse l'arrêta un instant; mais quand le duc eut vu que ses gentilshommes accouraient des différents quartiers de la ville , que les archers de la garde étaient parvenus à se réunir
devant son hôtel , il ne voulut pas attendre plus longtemps. Lui, qui, le vieux duc mort, se trouvait seigneur souverain, lui qui avait eu un instant l'espoir de faire plier sous lui tous les princes de la chrétienté, il commencerait par hésiter devant quelques ir.anants révoltés ? Cela n'était pas possible.
Le duc se présenta donc tout à coup devant ce peuple agité et tumultueux comme les flots de la mer du Nord. Il n'était, nous l'avons dit, vêtu que d'une robe, et n'avait à la main qu'un bâton; mais derrière lui étaient ses hommes d'armes , couverts de leurs armures, et ses archers , l'arc tout bandé.
Puis il était facile, à ses sourcils froncés, à son œil flamboyant , à sa physionomie courroucée, de deviner ce qui se passait en lui.
A sa vue, les ouvriers crièrent?
— A vos rangs, amis ! à vos rangs !
Et chacun se rangea sous sa bannière, et l'on entendit le manche ferré des piques qui retom-
bait sur le pavé. Le duc alla droit aux révoltés.
— Eh bien, méchantes gens, demanda-t-il, que voulez -vous?
Et, comme un homme qui se trouvait sur son chemin ne se rangeait pas assez vite, il le frappa de son bâton.
Cet homme avait une pique.
— Ah ! par Notre Seigneur, dit-il, vous m'avez frappé. . . tout duc que vous êtes, j'en aurai vengeance !
Et il porta au duc un coup de pique.
Mais le sire de Gruthuse se jeta entre cet homme et le duc ; puis, entraînant ce dernier et le forçant de rentrer dans les rangs de ses gens d'armes :
— Quoi ! monseigneur, lui dit-il d'une voix sévère, voulez -vous donc vous faire tuer par ces enragés et nous faire tuer avec vous? Belle mort, par ma foi, pour un prince et des gentilshommes ! Allons, allons, il faut agir d'autre sorte, les apaiser par un doux langage, sauver votre honneur et votre vie. Votre courage
n'est point de venir ici ; tandis qu'un mot de vous calmera ce pauvre peuple, et, de tous ces loups, fera des brebis Montez au balcon, parlez, et tout finira bien.
En effet, la situation était grave. Ces gens n'avaient qu'à se serrer pour étouffer le duc et tous ceux qui l'accompagnaient.
Par bonheur, les métiers les plus rapprochés du prince étaient les métiers riches, les bouchers, les poissonniers ; ceux-là, étant riches, étaient modérés.
Ils entourèrent le duc
— Monseigneur, dit un de leurs chefs, vous êtes en sûreté parmi nous comme l'enfant dans le ventre de sa mère, et, s'il le faut, nous mourrons pour vous défendre. Mais, au nom de Dieu, ayez patience, ne vous emportez point ; qu'aucun de vos serviteurs surtout ne s'avise de lever la main : nous pouvons bien endurer que vous nous frappiez, vous; mais tout autre en serait puni sur-le-champ.
Le duc comprit qu'il n'y avait rien de mieux à
faire que de monter au balcon, comme le sire de Gruthuse lui en avait donné le conseil, et, faisant signe <^u'il voulait parler :
— Mes enfants, dit-il en flamand, Dieu vous garde! Je suis votre prince et légitime seigneur; je viens vous visiter, vous réjouir de ma présence; je veux vous faire vivre en paix eten prospérité. Je vous prie donc devons comporter doucement. Tout ce que je pourrai faire pour vous, sa\îf mon honneur, je le ferai etvous accorderai tout ce qui me sera possible.
Ce langage toucha fort la multitude qui se mit à crier à tue tête : — Heer wel gekoomen ! (Soyez le bienvenu, monseigneur!)
Leduc ne savait point assez de flamand pour faire à toute cette foule un plus long discours ; aussi le sire de Gruthuse reprit la parole afin d'expliquer en détail les bonnes intentions du duc.
Lorsque le sire de Gruthuse eut fini, quelques bourgeois s'approchèrent du balcon, et, remerciant
le duc de sa bonté, lui demandèrent audience pour lui exposer leurs griefs.
Charles, content d'en être quitte à si bon marché, allait leur accorder leur audience; moyennant quoi, il y avait cent à parier contre un que tout allait s'arranger en famille, quand un grand et rude vilain^ dit le chroniqueur, entré au palais on ne sait par où, arrivé jusqu'au balcon on ne sait comment, parut tout à coup près du psince, et, levant une main énorme armée d'un gantelet de fer noir, frappa sur le balcon pour demander silence.
De grands cris avaient salué son apparition ; mais, en voyant qu'il voulait parler, chacun se tut.
Si courageux que fût le duc, il recula en apercevant cette espèce de géant, qui faisait une entrée si inattendue et venait compliquer le drame au moment oii il paraissait près de se dénouer.
Mais l'homme au gantelet, sans paraître autrement s'inquiéter du duc;
— Mes frères qui êtes là-bas, dit-il en s'adressant aux gens des petits métiers, vous êtes venus pour faire vos doléances à notre prince ici présent, n'estce pas? — Oui, répondirent ceux auxquels il s'adressait ; nous sommes venus pour cela, et nous en avons de grandes causes.
— D'abord, reprit le géant, vous voulez que ceux qui gouvernent la ville, que ceux qui désolent le prince et vous soient punis ; n'est-ce pas, que vous le voulez? — Oui, oui, cria la foule.
— Vous voulez que la cueillotte soit abolie? — Nous le voulons.
— Vous voulez que vos portes condamnées soient rouvertes. — Oui»
— Vous voulez que vos bannières vous soient rendues? — Oui.
— Vous voulez ravoir vos chatellenies, vos chaperons blancs, vos anciennes franchises, n'est-il pas vrai? — Oui, cria»t-on avec une énergie croissante.
— Monseigneur, continua le géant s la main de /er, voiià pourquoi ces gens-là sont assemblés; et ce qu'ils demandent de vous. Maintenant, vous le savez : tâchez d'y pouvoir. J'ai parlé pour le bien, pardonnez-moi.
Le duc et le sire de Gruthuse se regardaient piteusement; jamais de telles paroles n'avaient été adressées au prince; s'il eût été seul, il eût sauté sur le géant, et, s'il n'eût point eu d'armes, il eût essayé de l'étouffer entre ses bras. Mais on était en face d'une multitude armée, ivre de sa folle nuit, protégée par sa châsse de saint Liévin, qu'elle ne voulait point reporter à Saint-Bavon qu'elle n'eût obtenu ce qu'elle désirait. Le duc était furieux, aussi bien contre les bourgeois que contre le menu peuple ; il croyait qu'on l'avait fait tomber dans un piège, et que notables et gens des métiers s'étaient entendus pour le conduire où il était.
Un instant, il eut l'idée de mettre sa tille et son
argentdansun chariot, de faire entourer la voiture pas ses hommes d'armes, de lancer les archers en avant et de forcer le passage; mais on lui fit comprendre qu'il n'arriverait pas vivant jusqu'à la porte.
Frémissant de rage, il se décida à suivre l'avis de ses prudents serviteurs.
D'un commun accord, quelques bourgeois furent choisis pour s'entendre avec le conseil du duc, et le surlendemain Charles le Terrible lUt forcé d'apposer sa signature au bas d'un traité qui rendait aux Gantois leurs anciennes franchises.
Moyennant quoi, le peuple quitta les armes et reporta à Saint-Bavon la châsse de saint Liévin.
Le 1" juillet, enfin, le duc sortit de Gand, après avoir bu le calice jusqu a la lie, mais en jurant qu'il aurait sa revanche