DEVOTIONS A NOTRE-DAME DE CLERY
Pendant que le comte perdait ainsi son temps, le roi utilisait le sien, reprenant son Paris, maison à maison, rue à rue, place à place; ayant d'abord deux cents lances > puis quatre cents, puis mille.
Alors, il nomma le comte d'Eu à la place de Charles de Melun, tout en cajolant fort celui-ci, l'appelant son cher ami, et lui donnant de l'argent qu'il prenait on ne sait où.
Louis XI, au reste, s'était conduit bien sagement à ce retour. On avait cru voir rentrer Marius ou Sylla; point : c'était Auguste. L'évêque de Paris vint lui faire des remontrances; non-seulement le roi les écouta avec une patience admirable, mais encore.
quand le prélat eut fini , il lui demandasa bénédiction. Il réduisit plusieurs taxes ; entre autres, celle qui frappait le vin au détail, et rendit le droit d'en vendre, avec toute immunité, aux ecclésiastiques, aux membres de l'Université, aux officiers royaux. Il allait partout à pied par la ville, suivi du peuple qui criait : « Noël ! » Dans une de ces courses, il rencontra un élève du Châtelet qui, le jour où les Bourguignons s'étaient présentés à la porte Saint-Denis, avait couru par les rues en criant : <( Paris est pris ! Vivent les Bourguignons ! » Ce clerc, par une mansuétude toute particulière des juges, n'avait été condamné qu'à un mois de prison, au pain et à l'eau, et à être battu de verges ; on le promenait à travers la ville dans un tombereau d'ordures. Le roi s'informa quel était cet homme et quel crime il avait commis. On s'attendait qu'il allait le faire pendre, surtout lorsqu'on le vit appeler le bourreau et lui parler bas; mais il se contenta de dire à celui-ci :
— Frappe fort et n'épargne pas ce paillard; car m'est avis qu'il l'a bien mérité.
Le roi avait fait venir des francs archers de Normandie; seulement, la noblesse normande, convoquée par lui, ne venait pas. Il jeta les yeux autour de Paris ; il vit que les princes s'étaient réunis à Étampes, mais que cette réunion n'avait eu d'autre résultat que de leur montrer l'impossibilité matérielle et politique d'une ligue comme la leur.
Matériellement, le pays ne pouvait pas nourrir cinquante mille hommes qu'ils étaient, dont dix mille de cavalerie; ils furent donc obligés de s'éparpiller de Montlhéry à Sens.
Chaque armée était un peuple ennemi des autres peuples; chaque chef était un prince ennemi des autres princes: d'abord. Armagnacs et Bourguignons, ces vieux athlètes qui avaient si longtemps lutté dans Paris, croix rouge et croix blanche; puis Allemands et Italiens, Gibelins et Guelfes, Bretons
et Provençaux, Est et Ouest; un duc de Berry, malingre, souffreteux, faisant le dégoûté à la vue du champ de bataille de Montlhéry, tandis que l'Alexandre, le César de cette journée, le comte de Charolais, faisait la roue, daignant à peine parler, ne riant plus que pour se moquer de ceux qui arrivaient quand tout était fini.
— Il paraît qu'il y a eu beaucoup de blessés, disait le duc de Berry ; c'est grande pitié 1 J'aimerais mieux que les choses ne fussent point commencées que d'être la cause du malheur de tant de gens, et vous-même avez une blessure, mon cousin de Charolais?
— Que voulez- vous, mon cousin de Berry 1 répondait le comte en se rengorgeant, cela prouve que j'étais arrivé à temps pour livrer bataille, moi.
Puis, se retournant vers les Bourguignons :
— Entendez-vous, disait-il, comment parle ce cher patent? Il est ébahi par sept ou huit cents
hommes qu'il voit blessés et se traînant par la ville, gens qui ne lui sont rien, qu'il ne connaît pas. Il s'ébahirait bien autrement si la chose le touchait ; il serait homme à faire facilement son marché et à nous laisser dans la crotte. Le souvenir des anciennes guerres de son père, le roi Charles, et du duc de Bourgogne, mon père, pourraient lui revenir en mémoire, et Français et Bretons se tourner contre nous.
Tandis que les princes se disputaient, le roi, qui n'avait pas comme eux trois ou quatre volontés à mettre d'accord, partait sans rien dire, pour aller diilgenter la noblesse de Normandie. C'était assez hardi de quitter Paris dans un pareil moment; mais assez facilement le roi risquait ces sortes de coups de tête qu'il appuyait sur certains calculs. Leur réussite le mettait dans une suprême joie et dans une incroyable satisfaction de lui-même.
D'ailleurs, Louis XI avait confiance dans son nou-
veau lieutenant le comte d'Eu, et plus encore dans le petit peuple de Paris.
Quant aux bourgeois, ils n'aimaient pas fort le roi : il s le trouvaient trop semblable à eux, trop bourgeois lui-même.
Aussi les princes furent-ils avertis par quelquesuns de ces derniers du départ du roi pour la Normandie, et, sur cette nouvelle, se rapprochèrent-ils jusqu'à Lagny.
Lorsque les gens du Parlement et les notables bourgeois virent les princes à cinq ou six lieues seulement des portes de Paris, ils allèrent trouver le comte d'Eu, le priant d'envoyer des ambassadeurs à Leurs Altesses pour s'accorder sur une bonne paix.
Le comte d'Eu répondit que c'était bien son intention et que, la première occasion s'en présentant, il ne la laisserait point échapper.
L'occasion ne se fit pas attendre : le duc de Berry dépêcha quatre hérauts avec quatre lettres; l'une de
ces lettres était adressée aux bourgeois, l'autre au Parlement, l'autre à l'Église, l'autre à l'Université.
Les princes demandaient qu'on leur envoyât six notables pour discuter les conditions de la paix.
La ville leur en envoya douze.
Guillaume Chartier, évêque et idiot; Thomas Courcelles, un des juges de Jeanne d'Arc ; l'Olive, prédicateur; les trois Thuillier: l'un théologien, l'autre avocat, le troisième changeur; six chanoines sur douze.
La députation trouva les princes au château de Beauté. Le duc de Berry les reçut assis. Le héros de Montlhéry était près du prince, debout et armé de toutes pièces. Ainsi se tenait aussi Dunois, malgré ses soixante-six ans et sa goutte.
Le duc de Berry ne dit rien ; le comte de Charolais laissa échapper quelques menaces, tout en disant deux mots de Montlhéry ; mais Dunois signifia aux députés que, si Paris n'avait pas ouvert ses
portes avant dimanche, lundi on donnerait un assaut général.
On était au vendredi, les députés n'avaient pas de temps à perdre.
Le samedi, grand conseil à Paris, et, comme on le pense bien, grand émoi.
Sous les fenêtres de l'hôtel de ville étaient les arbalétriers et les archers de la ville, pour assurer aux délibérants toute liberté d'opinion.
Mais, à deux cents pas de là, sur les quais, le comte d'Eu passait la revue de trois mille cavaliers, de quinze cents piétons, d'archers à cheval et d'archers normands à pied.
Cela voulait dire : « Messieurs les bourgeois, prenez bien garde à ce que vous allez faire. »
Cependant, les bourgeois délibéraient. Quelquesuns disaient que ce serait par trop mailtonnête de refuser la porte aux princes, et qu'on devait les laisser entrer, chacun aveq sa garde de quaue
CHAULES LE TÉMÉRAIRE S39
cents hommes; seize cents hommes en tout.
Cet avis, qui avait l'avantage d'ofifrir un de ces termes moyens qui sourient à la bourgeoisie parce qu'ils ne l'engagent point dans un parti définitif, allait peut-être passer, lorsqu'on entendit des cris dans la rue, et ce bruit d'orage lointain que fait la multitude.
C'était le petit peuple de Paris, lequel cherchait, pour les pendre et leur couper la gorge, ces brigands de députés qui voulaient introduire les pillards dans la ville.
La démonstration était positive, les démonstrateurs étaient nombreux.
Le comte d'Eu laissa le peuple s'égosiller sous les fenêtres de l'hôtel de ville, à la grande terreur des bourgeois; puis il entra dans la salle des séances, invitant les députés à aller rendre compte à MM. les princes du résultat de leur délibération
Les députés prirent l'avis de la majorité des notables et partirent.
C'était le dimanche.
La réponse était qu'on ne pouvait s'engager à rien avant de connaître le bon plaisir du roi.
— Alors, dit Danois de sa plus grosse voix, à demain l'assaut !
— Comme il vous plaira, monseigneur, répliquèrent les bourgeois.
Le lendemain se passa sans que l'on vît arriver personne : au contraire, ce furent les gens du roi qui sortirent et qui ramenèrent soixante chevaux.
Le 28 août, le roi rentra dans Paris avec une armée de douze mille hommes, cinquante chariots de poudre et sept cents nuids de farine. Louis XI connaissait les Parisiens, fidèles tant qu'ils ne manquent de rien : il tenait à les faire vivre en abondance; et, en effet, Paris regorgeait de pain et de vin. Les princes tenaient le haut de la Seine ; mais le
roî tenait le bas. Les vivres, au lieu de descendre, remontaient.
Le roi fit remonter jusqu'à des pâtés d'anguilles de Mantes, qu'il fit vendre à moitié prix à la criée du Châtelet.
Pendant ce temps, les assiégeants crevaient de faim ; c'était tout le contraire de ce qui se passait dans les sièges ordinaires.
Le duc du Maine eut pitié de son neveu, le duc de Berry : il lui envoya une charge de pommes, de choux et de raves.
C'était la seconde fois que les bourgeois voyaient rentrer le roi en force, après avoir essayé de le trahir; c'était la seconde fois qu'ils craignaient sa vengeance. Le roi se vengea, mais doucement; il se contenta de mettre hors de la ville les trois ou quatre députés qui avaient parlé de recevoir les princes; quant à l'évêque Guillaume Chartier, la
seule vengeance que le roi en tira fut de ne lui paru 14
1er de sa vie et de lui faire son épitaphe après sa mort.
Avec tout ce monde, il fallait bien cependant que le roi eût l'air de vouloir combattre. Il annonça qu'il allait marcher à l'ennemi ; en conséquence, il s'en alla prendre l'oriflamme des mains de l'abbé de Saint-Denis; mais, de peur qu'il n'arrivât malheur au saml drapeau, il l'enferma soigneusement dans son palais des Tournelles.
Il comptait sur la faim et sur les négociations.
Pour savoir où en était, comme appétit, l'armée des princes, il permit aux Parisiens d'aller vendre des vivres à ces pauvres diables d'affamés.
Les Parisiens profitèrent de la permission.
Jean de Troyes va nous dire comment les assiégés trouvèrent les assiégeants.
« Les joues velues, pendantes de malheureuse té, sans chausses ni souliers, pleins de pous et d'ordures, ils avoienl telle rage de faim aux dents, qu'ils
prenoient les fromages sans les racler et mordojeaj, à même. »
Les marchands rapportèrent ce qu'ils avaient vu. C'était tout ce que le roi voulait savoir. Il fit ferme les portes de la ville et coupa court à l'exportation des vivres.
Les assiégeants ea furent réduits aux raisins verts.
Entre temps, Louis XI négociait; la diplomatie, c'était sa grande force.
Les premiers qui vinrent à lui furent les Armagnacs. Le roi, peu rancunier, traita avec eux; — il est vrai qu'il devait leur revaloir cela plus tard.
Puis le comte de Saint-Pol arriva ensuite : ii voulait être connétable. Il causa longtemps avec Louis XI, et sans doute, celte fois, eut-il le fourreau, s'il n'eut pas encore l'épée.
On entra en pourparlers avec Jean de Calabre, — le môme auquel Antoine de la Salle dédia son ro-
man du Petit Jehan de Saintré et de la Dame des belles cousines; — mais avec lui la chose échoua.
Peut-être était-il trop exigeant ou n'avait-on plus besoin de lui.
Le roi, en effet, regardait par -dessus la tête de tous ces gens-là.
Le 26 août, il avait envoyé de l'argent aux Liégeois.
Le 30, les Liégeois se révoltèrent et défièrent le duc de Bourgogne à feu et à sang.
Le 4 septembre, les princes demandèrent une trêve ; elle fut accordée.
Cette trêve était établie de part et d'autre pour traiter de la paix.
A quelles conditions ?
Louis XI en rit la première fois qu'on les lui proposa.
Au duc deBerry, la Normandie et la Guyenne; au comte de Charolais, la Picardie; au duc de Bretagne,
la Saintonge : — il est vrai que c'était pour les Écossais ; — au duc de Lorraine, la garde des évêchés de Toul et de Verdun, et cent mille écus d'or comptant pour l'aider à conquérir Naples et Metz.
Le roi fit traîner les négociations en longueur.
Ce qui devait le sauver le perdit.
Il avait pour lui le bas peuple, mais contre lui le clergé, les seigneurs et les bourgeois.
Chaque ville avait sa garnison de soldats, mais chaque ville avait aussi son seigneur et ées notables.
Ces seigneurs et ces notables donnèrent bien du mal au pauvre Louis XI pendant tout son règne! Sa vie fut un long jeu, un éternel manche à manche ! Il est vrai qu'avant de mourir, il gagna la belle; mais il lui fallut pour cela faire poignarder d'Armagnac et couper le cou à Saint-Pol et à Nemours.
Au moment où il croyait tout tenir dans sa main, tout lui manque.
ri-
C'est d'abord le duc du Maine qui, à tout hasard, se fait assurer ses charges par le duc de Berry.
C'est ensuite le contrôleur général des finances Doriole qui, trouvant sans doute les finances du roi en mauvais état, va soigner celles de son frère.
C'est le commandant de Pontoise qui écrit au maréchal de Rouault qu'il le prie de l'excuser près du roi, attendu qu'à son grand regret, il vient de livrer la place aux princes.
C'est madame de Brezé, la veuve du Brezé tué à Montlhéry, qui, sans doute bien renseignée sur la mort de son mari, livre Rouen , de complicité avec l'évoque de Bayeux.
C'est le comte de Nevers, enfermé dans Péronne, qui ne livre pas la ville, mais se fait surprendre et emmener prisonnier. Le roi vit qu'il était en dé' veine, comme disent les joueurs ; s'il ne traitait; pas un jour ou l'autre , quelque Perrinet Leclerc allait livrer Paris et lui-même.
Un matin, on trouva la Bastille toute grande ouverte et ses canons encloués ; mais aussi faut-il dire que le gouverneur était le père de l'ancien lieutenant de Paris Charles de Melun.
Le roi traita : c'était l'homme des grands sacrifices ; chirurgien sans pitié, nul ne savait mieux que lui se couper les membres,
Il est vrai que, comme aux écrevisses, les membres coupés lui repoussaient, et que, presque toujours , de son bras manchot , il empoignait, pour ne plus la lâcher, quelque nouvelle province.
Le roi alla trouver le comte de Charolais.
— La paix est faite, lui dit-il. Les Normands veulent un duc, eh bien, ils l'auront!
Le roi avait dû passer une mauvaise nuit , celle qui précéda le jour ou il avait pris cette décision
La Normandie ! céder la Normandie, la province qui payait , à elle seule , le tiers des impôts du royaume, la bonne vache nourricière qui allaitait la
France ! faire un duc de Normandie, c'est-à-dire remettre à un traître — un duc de Normandie , quel qu'il le fût, le devenait forcément, — remettre à un traître les clefs de la France ! ouvrir aux Anglais la Seine, cette grande route qui va du Havre à Paris !
Céder la Saintonge aux Ecossais ! reconnaître ce vieux don de Charles VII, qui, dans un moment de détresse, avait payé une armée d'une province, c'était neutraliser la Rochelle , qui aurait l'ennemi à dos I
Céder la marche de Champagne au duc de Lorraine! Trahir Toul et Verdun, des alliés de plusieurs siècles, et cela, sans même que le duc de Lorraine rendît hommage !
Il fallut passer par là; le principal était de débarrasser Paris et ses environs de tous ces grugeurs de profince. Quand il n'y aurait plus que des traités, bon ! Ses traités se font sur papier ! Scripta
msinent! Oui, les écrits restent, c'est vrai, mais tant qu'on ne les brûle ni ne les déchire.
Le roi croyait être délivré de tout ce monde-là. Le 3 novembre, il s'en va tendrement dire adieu au comte de Charolais à Villiers-le-Bel.
Alors, celui-ci lui annonce une nouvelle bien inattendue : il lui annonce qu'il épouse la princesse Jeanne, fille de France !
— Mais, mon cousin, dit le roi, vous avez trente an, et ma fille en a deux !
— J'attendrai treize ans, repartit le comtede Charolais. Ce n'est pas trop payer l'alliance avec la fille de mon seigneur suzerain, surtout lorsque cette fille m'apporte la Champagne.
—Ah ! ditLouis, elle vous apporte la Champagne?
— Gomment donc ! dit le comte, avec tout ce qui s'y rattache : Langres et Sens, Laon et le Vermandois.
— Plus elle vous apportera , reprit Louis , plus vous aurez de peine à attendre, beau cousin.
-— Non ; car, en attendant, vous me donnerez le Ponthieu,
— Allons, va pour le mariage et la Champagne., dans treize ans.
— Et le Ponthieu tout de suite.
— Ma foi, oui, le Ponthieu tout de suite. Et le roi signa.
Le comte de Charolais partit enfin,
— Pâque-Dieu ! dit le roi, je crois que j'ai bien fait, sinon, il allait me demander l'Ile-de-France pour son fils, et Paris, en attendant, pour lui-même l
Puis, se mettant à genoux •
— Bonne Notre-Dame de Cléry, dit-il, je jure de îô faire faire , par notre orfèvre André Mangot, un Louis XI d'argent représentant notre personne, si tu permets que je reprenne, même petit à petit, tout ce que mon cher frère et mes bons cousins viennent de me prendre d'un seul coup.
Le 25 novembre suivant, le roi allait en pcleri-
nage à Notre-Dame de Cléry pour renouveler son vœu.
En route, il reçut une lettre du duc de Berry, qui lui annonçait qu'il était en querelle avec le duc de Bretagne à propos de son duché de Normandie.
Louis XI montra la lettre au duc de Bourbon.
— Voyez , dit-il , mon frère ne peut s'entendre avec mon cousin de Bretagne. Je ne veux pas que deux si bons amis se brouillent; je reprendrais plutôt à mon frère le duché de Normandie.
Et, en effet, ce fut par laque commençaLouisXI.
Mais n'oublions pas que c'est la vie de Charles le Téméraire que nous essayons d'écrire, et suivons ce digne prince sous les ramparts de Liège et de Dinant.
LES COiUPËRES DE LIEGE
Lorsque vous suivez les bords ravissants de la Meuse, vous vous apercevez qu'à Sedan et à Mézières, elle fait un long détour comme pour s'éloigner du Luxembourg et rester française, dût-elle revenir sur ses pas; mais il lui faut suivre la pente tracée par la main du puissant ouvrier qui modela la terre, couler aux Pays-Bas et se mêler aux eaux allemandes; là encore, elle redevient française un mstant , en caressant d'une dernière étreinte les murailles de la riche et populeuse ville de Liège.
Liège, c'est la France des Pays-Bas , c'est une provmce oubliée , une sentinelle perdue ; le sang que l'on verse à Liège coule , en réalité , de veines françaises.
On avait beau dire à Liège qu'elle était allemande, qu'elle faisait partie du cercle de Westphalie, que ses intérêts étaient au Nord et à l'Est, elle n'en voulait rien croire ; elle s'obstinait à sympathiser, à commercer, à faire cause commune avec l'Ouest et le Midi.
Près de Liège s'élevait Dinant,
Le commerce de Dinant, célèbre au moyen âge, s'appelait dinanderie. Le dinanderie, c'étaient les chaudrons, les casseroles, les pots et les chandeliers de cuivre.
Pourquoi ce commerce de Dinant était-il si célè- Dre? Michelet vous le dira, lui qui voit tout, et qui devine avec le cœur ce qu'il ne voit pas avec les yeux.
Quand la France passa des guerres civiles aux guerres étrangères; quand le serf, esclave au travail comme à la guerre, eut jeté, en devenant libre, le hoyau de la glèbe et la pique de la guerre; quand, sur un morceau de terrain acheté à la sueur de son
corps, il se hasarda de bâtir une chaumière, il indiqua dans cette chaumière un endroit sacré, —le foyer
C'était là que se rassemblait la famiile ; c'était là que l'on fêtait l'hôte.
Le centre du foyer, c'était la crémaillère
La crémaillère, c'était la représentation de la maison même; le chat ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a frotté les pattes à la crémaillère; la maison ne vit et n'existe, en réalité, que lorsqu'on a pendu la crémaillère.
Mais ce n'est point le tout que de pendre la crémaillère; il faut qu'à la crémaillère pendue, pende quelque chose : la marmite.
Or, cette marmite, ce chaudron, ce pot, comme on l'appelait,— dénomination adoptée par nous qui disons encore le pot-au-feu, — ce pot, que faisaient les dinandiers, c'était le dieu du foyer, les pénales delà maison moderne. Ceux-là sont réputés parents qui viveiit à un pain et à un pot.
La France sentait si bien que tous ces gens de Liège et de Dînant étaient Français, que c'était toujours à Dînant et à Liège que se sauvaient les proscrits de nos guerres civiles.
C'est au bruit des forges, des marteaux retentissant sur l'enclume, des limes grinçant sur le fer, que Grétry naît à Liège et Méhul à Givet.
Le servage avait disparu de bonne heure dans certaine partie des Ardennes, et particulièrement dans le duché de Bouillon. La coutume de Beaumont accordait aux habitants le libre usage des eaux et des bois, et la faculté de se choisir des magistrats.
Rappelez -vous la révolte de Gand que nous avons racontée, et qui éclate parce que le duc de Bourgogne ne veut point reconnaître ce droit aux Gantois.
Pour les Liégeois, de temps immémorial, servage adouci, vastes libertés de pâture, immenses biens communaux, — dont les communes ne purent sou-
vent représenter les titres, tant cette propriété remonte à une fabuleuse antiquité.
L'Église, en ses beaux jours, fut non-seulement la conservatrice, mais encore la fondatrice des libertés de Liège. Plus tard, les évêques lui conteS' tèrent et lui reprirent ces libertés ; mais les évêques, ce n'est point l'Église.
Douze abbés devenus chanoines fondèrent un asile à Saint-Lambert de Liège, et établirent un tribunal pour le maintien de la paix de Dieu. L'évêque de ce chapitre eut le titre de grand juge de Marche. La juridiction de l'anneau était célèbre au moyen âge. Celui qui demandait justice se rendait à l'une des portes du palais de l'évêque, appelée la porte Rouge; il soulevait un anneau qui s'y trouvait fixé, il le faisait fortement retentir à trois reprises différentes, et l'évêque devait venir l'écouter sur-lechamp. L'évêque rendait son jugement au perron.
Ce perron était une colonne surmontée d'une
croix, surmontée elle-même d'une pomme de pin, symbole de l'association.
Le plus fier chevalier, cité au perron de la ville noire, obéissait.
La ville de Liège, avec ses libertés sur la terre et sous la terre, les privilèges accordés à ses forgerons et à ses mineurs, était donc la représentation de la liberté.
il est vrai que cette liberté, contestée, enlevée, reconquise, fut pleine d'agitation; mais qui dit liberté dit vie, et qui dit vie, dit orage. Il n'y a que les morts qui se trouvent complètement à l'aise et qui ne remuent plus. Est-ce parce qu'ils sont à l'aise réellement, ou parce qu'ils sont morts ?
Liège, après l'extermination de ses nobles, après la guerre des Awans et des Waroux, avait déclaré qu'elle ne prendrait plus ses magistrats que dans les métiers, et que, pour être consul, il faudrait être forgeron, charron ou mineur.
C'était comme à Rome, où le tribun du peuple ne pouvait être ni chevalier ni patricien.
Mais qu'arriva-t-il à Rome? C'est que les nobles se firent adopter par les familles plébéiennes et devinrent consuls.
Il en fut ainsi pour Liège : les nobles, — comme Mirabeau, qui se fit marchand de drap, •— se firent drapiers, tailleurs, marchands de vin, houillers.
Mais Liège ne fut pas dupe. En 1384, la noblesse est si peu influente dans la ville, la bourgeoisie si affaiblie, que noblesse et bourgeoisie abdiquent. Alors les petits métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres, les apprentis comme les ouvriers.
Seulement, Liège est entourée de hauteurs; sur ces hauteurs les seigneurs ont leurs châteaux et leurs tours, c'est comme s'ils avaient les clefs de la ville : ils ouvrent ou ferment le passage des vivres.
Oui ; mais Liège possédait une arme terrible.
Liège avait-elle à se plaindre d'un de ces puissants seigneurs, les métiers chômaient, c'est-à-dire déclaraient qu'ils ne voulaient plus travailler. Un ma tin, tout semblait éteint dans la ville, feu et fumée; vingt mille ouvriers s'armaient, marchaient contre le château, et, d'un revers de main, mettaient ses murailles au niveau de l'herbe.
Un chevalier nommé Ramus va en voyage avec l'évêque : à son retour, arrivé à un endroit d'où il est certain qu'on peut apercevoir son château, il le cherche des yeux, mais inutilement.
— Par ma foi, sire évêque, s'écria-t-il, je ne sais si je dors ou si je veille ; mais j'ai accoutumance de voir d'ici ma maison sylvestre, et je ne l'aperçois point aujourd'hui.
— Oh ! mon bon Ramus, reprit doucement l'évêque, qui n'était point étranger à la démolition du féodal manoir, ne vous courroucez point : des pierres de votre château, j'ai fait
faire iun :.ouvent; mais vous n'y perdrez rien.
En attendant, le bon Ramus, comme l'appelait l'évêque, avait perdu son château.
Liège n'avait qu'un malheur : elle était terre d'Église, et, comme telle, donnée par une bulle au premier venu qui pour cela n'avait pas le moins du monde besoin d'être évêque : — il en portait le titre, voilà tout.
N'est-ce pomt à ce privilège que font allusion les armes de Stavelot : un loup portant une crosse à la patte?
Or, l'évêché donnait à l'évêque droit sur la ville ; là, comme à Gand, l'élection des magistrats n'était valable qu'approuvée par l'évêque.
L'évêque se fâchait- il, il se retirait à Huy ou à Maestricht, qui était sous la juridiction indivise de l'évêque et du duc de Brabant, et fermait églises et tribunaux. La pauvre ville excommuniée se trouvait sans culte et sans justice,
En dix ans, Philippe le Bon s'était trouvé maître du Brabant, du Limbourg et de Namur. Ces deux provinces et cette ville faisaient le même commerce que Liège, — forges et chaudronneries ; — de là inimitié contre Liège.
Pendant un demi-siècle la maison ducale travailla a faire dépérir la ville épiscopale.
Trente années durant, un serviteur, un parasite, une âme damnée de Philippe le Bon, fut évêque de Liège; il se nommait Jean deHainsberg.
Maître de l'évêque, le duc se crut maître de la ville.
Liège se révolta.
L'évêque réclama l'arbitrage de son archevêque.
L'archevêque rendit la sentence au profit du duc de Bourgogne et condamna Liège à deux cent mille florins d'amende.
Liège demanda et obtint des termes ; non-seulement cette sentence était ruineuse pour elle, mais, en même temps, elle enrichissait son ennemi.
203 CHAULES LE TEMERAIRE.
Cependant, le duc de Bourgogne, trouvant saBS doute qu'il n'avait pas encore assez la main sur Liège, força l'évêque de résigner en faisant élire à sa place le jeune Louis de Bourbon.
Pour que l'élection fût légale, elle eût dû être faite par le chapitre, qui était prince avant que la maison de Bourgogne fût fondée ; mais le chapitre eût refusé - 1© eue s'adressa au pape.
Le pape lança une bulle qui nommait Louis de Bourbon évêque de Liège.
Le nouvel évêque, dont Walter Scott, dans Queniin Durward, a fait un vénérable vieillard, avait dix huit ans ; c'était un écolier de Louvain. II fit son entrée à cheval, ayant une veste d'écarlate, et portant son petit chapeau sur l'oreille. Indutus veste rnbrâ., hahens nnum parvum pileum. Il était suivi de deux cents gentilshommes, et avait un Bourguignon à sa droite et un Bourguignon à sa gauche.
L'entrée fut triste. Mécontent du peu d'enthou-
siasme qu'on lui montrait, Louis de Bourbon se retira à Huy.
C'est là qu'il fallait lui envoyer son argent.
Liège, prenant un pareil évêque pour une plaisanterie, non-seulement ne lui envoya point s jn argent, mais encore se chargea de percevoir Ijs droits que "évêque touchait sur la bière.
L'évêque ferma les tribunaux.
Ce fut en ce moment que Louis Xïeut besoin d'opérer une diversion. Jamais peuple opprimé, rançonné, ruiné, ne fut mieux disposé à la révolte.
Vers le même temps, un homme de noblesse certaine, mais de bravoure douteuse, se fit inscrire au métier de forgerons : c'était le métier roi.
Les forgerons furent enchantés, surtout au moment où l'on allait sans doute donner et rendre quelques bons coups, d'avoir à leur tête un noble s'armant des trois fleurs de lis de France.
Raës réunit et gagna quelques prêtres et obtint
d'eux qu'ils diraient la messe en plein vent : les églises, nous l'avons dit, étaient fermées.
On avait la messe ; il s'agissait d'avoir la justice.
Un matin les forgerons chôment.
— Pourquoi chômez-vous ? leur demandent les échevins.
— Nous chômons et nous chômerons, répondirent les forgerons, tant que les échevins n'auront point rétabli les tribunaux.
— Que les métiers nous garantissent l'impunité, dirent les échevins, et nous rétablirons la justice.
Sur trente-deux métiers, trente garantirent l'impunité.
Raës proposa alors le séquestre des biens de l'évêque.
Le roi de France donnait l'exemple : c'était juste en 1465, Louis XI mettait la main sur les biens du clergé.
Le 4 août, il mande à ses bons amis de Liège que,
grâce à Dieu, il a complètement battu le comte de Charolais à Montlhéry.
La nouvelle était apportée par le chevalier Renard, fait chevalier pour porter la nouvelle, et par maître Petrus Judii, professeur en droit civil.
Ce fut un enthousiasme universel, au point que les Liégeois sortirent en armes et s'en allèrent brûler un village du Limbourg.
Puis, se croyant invincibles, puisque le roi était vainqueur, ils envoient défier leur vieux duc à Bruxelles.
Le défi portait à feu et à sang.
— Merci, braves gens, dirent les messagers de Louis XI; nous retournons près du roi, et allons lui dire que vous êtes de ceux qui promettent peu, mais qui font beaucoup.
Louis XI en était venu à ses fins : les Liégeois s'étaient révoltés ; seulement, c'était dans un moment où il ne pouvait les secourir.
Dinant, d'habitude, suivait Liège; celte fois-ci, il le précéda.
Dinant avait une ennemie de l'autre côté de la Meuse; les deux villes rivales se regarduient avec des yeux furibonds, comme Belgradeet Semlin des deux côtés du Danube.
La ville ennemie, c'était Bouvignes, ville bourguignonne s'il en fut, contrefaisant le commerce de Dinant, c'est-à-dire faisant pour la chaudronnerie ce que les libraires belges firent si longtemps pour notre littérature.
En 1521 , Bouvignes, curieuse de voir ce qui se passait chez sa voisine, bâtit sa tour de Crève-Cœur.
Dinant ne voulut point être en reste, et dressa sa tourdeMontorgueil.
Bouvignes, voyant Dinant qui se révoltait, se mit à planter des pieux dans la Meuse pour faciliter le passage au comte de Charolais quand il en serait là.
Dinant, apprenant que Louis XI venait de battre
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e comte de Charolais à Montlliâry, — la nouvelle, on s'en souvient, avait été apportée ainsi, — sortit, ayant à sa tête un de ces loustics comme il y en a toujours dans les villes de travail ; cet homme, qui se nommait Conard h Chanteur, traînait un mannequin aux armes du comte de Charolais, et l'alla pendre à une croix de saint André, la croix de Bourgogne ; puis tirant une clochette de vache qu'il avait attachée au cou du mannequin, il se mit à crier :
— Eh ! larrons, n'entendez-vous pas votre comte de Charolais qui vous appellet Venez! venez! le roi îe fera pendre, comme vous voyez. Il est vrai que cela doit vous être égal, attendu qu'il n'est point votre duc, mais un mauvais bâtard, fils de notre évêque d'Hainsberg.
De leur côté, ceux de Bouvignes mirent un mannequin de Louis XI dans une grosse bombarde et l'envoyèrent dans Dinant avec la corde au cou.
Mais, sur ces entrefaites, la vérité se fait jour
touchant la bataille de Montlhéry; on apprend que personne ne l'a gagnée, que le roi est dans Paris et que le comte assiège cette ville avec les princes.
Grande terreur à Liège et à Dinant ! tout le monde y crie la paix; les deux villes envoient des députés à Bruxelles pour la demander au duc.
Le 13 novembre, Dinant est instruit que le comte de Charolais embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre la Meuse. Alors, Dinant appelle Liège à son secours.
De dures paroles avaient été prononcées : on avait appelé le comte bâtard et fils de prêtre; ces paroles rejaillissaient au visage de sa mère; la prude Portugaise, qui avait du sang de Lancastre dans les veines, fit serment que, dût-il lui en coûter tout ce qu'elle possédait, elle ferait ruiner la ville insolente. — Le comte n'était point bâtard; mais il était petitfils de bâtard; le comte, fils du fondateur de la Toison d'Or et devant en être grand maître lui-
même, n'eût pas pu être simple chevalier de Malte.
Le vieux Philippe, de son côté, tout échauffé par la duchesse, écrivait à Charles de revenir de France, le menaçant de l'indignation paternelle s'il n'accourait pas au plus vite.
Mais le mot de bâtard avait été loin : sous les murs de Paris, le comte en avait été atteint au cœur, et il revenait assez courroucé pour n'avoir pas besoin d'être excité ni par son père ni par sa mère.
Le jeune prince voulait s'abattre droit sur Dinant ; ses conseillers, — il en avait encore, et, tant que vécut son père, il les écouta — ses conseillers lui firent comprendre qu'il fallait d'abord en finir avec Liège. Liège pris, réduit ou pacifié, on s'en donnerait avec Dinant, comme le chat avec la souris.
Déjà, on négociait avec Liège; mais une chose empêchait les négociations d'aboutir: Liège ne voulait point abandonner Dinant, tandis qu'au contraire,
le comte serait coulant avec Liège si on voulait mettre Dinant à sa merci.
Le 29 novembre, au bruit des pas de l'armée bourguignonne, Liège promettait encore secours à Dinant.
Quant à Dinant, elle avait le vertige de la terreur ; elle attendait ce secours de Liège, le secours ne venait pas.
C'est que le haut commerce de Liège avait cela de commun avec le haut commerce de tous les pays, qu'il voulait la paix coûte que coûte, même au prix de l'honneur.
Les notables obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte.
On leur recommanda Dinant.
— Soyez tranquilles ! rèpondirent-ils.
Sans doute les conseillers du comte, les Raulin, les Humbercourt, les Hugonnet, les Carondelet avaient- ils bien prêché et admonesté Charles le Ter-
rible; car les députés, qui tremblaient fort au moment d'être introduits en sa présence, le trouvèrent calme, presque doux.
nies fit dîner; puis, pour leur dessert, il les mena voir son armée : vingt-huit mille cavaliers couverts d'or, d'argent, de fer, sans compter les piétons.
Les députés se regardaient pâlissant, et étaient près de tomber à genoux et de se rendre à merci.
Le duc sourit.
- J'ai toujours eu bon cœur pour les Liégeois, dit il; la paix faite, je l'aurai encore; seulement, vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués en France : j'ai voulu vous en montrer les restes.
Après cette revue, les députés n'avaient plus qu'à signer la paix: c'est ce qu'ils firent. La piteuse paix de Liège, tel fut le nom donné au traité, et il méritait bien ce nom.
Liège faisait amende honorable.
Liège bâtissait une chapelle en mémoire perpé-
tuelle de son repentir et de sa soumission ; — - Liège reconnaissait à tout jamais le duc et ses hoirs comme avoués de la ville, c'est-à-dire qu'elle leur donnait l'épée seigneuriale; — Liège renonçait à avoir la haute juridiction sur ses voisins, et la cour del'évêché, elle, n'avait plus ni anneau, ni perron; — Liège s'obligeait à payer au duc trois cent quatrevingt-dix mille florins, au comte cent quatre-vingt-dix mille ; — Liège renonçait à l'alliance du roi Louis XI, et livrait ses lettres et traités ; il renonçait à fortifier le Liégeois, surtout du côté du Hainaul : le duc passerait et repasserait la Meuse quand il voudrait ; à chaque aller et retour, on lui devrait des vivres.
Moyennant quoi, il y aurait paix entre le duc et tout le Liégeois, excepté Dinant; entre le comte et tout le Liégeois, excepté Dinant.
Cette exception promettait à Dinant un triste avenir.
Le traité fut signé à ces conditions ; mais restait le plus difficile : le faire accepter des Liégeois.
Au nombre des notables qui l'avaient signé, était un bon bourgeois fort aimé du peuple, nommé Gilles de Mes; c'était un vieil ami du roi Charles VII, fait chevalier par Louis XI, et qui, le premier, avait donné le signal du mouvement contre l'évéque. Ce fut lui qui se chargea d'annoncer la nouvelle à ses concitoyens.
Il avait arrangé son petit discours d'avance.
— - La paix est faite, dit-il. Nous ne livrons personne ; seulement quelques-uns s'absenteront pour un peu de temps ; je pars avec eux , et que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent !
— Et Dinant ? et Dinant ? crièrent toutes les voix.
— Dinant pourrait avoir la paix , répondit Gilles de Mes ; c'est lui qui n'en veut pas.
Le mensonge était flagrant; aussi n'y eut-il qu'un cri :
— Ah! traître!... ah l vendeur de sang chrétien!...
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On se jeta sur Gilles de Mes, et on le livra à l'avoué de la ville, encore en fonctions.
Celui-ci, devant la colère du peuple, ne put faire autrement que de condamner à mort.
Gilles de Mes ne s'était pas attendu à cette récompense.
— Bonnes gens , dit-il en se tournant vers les assistants, ne me tuez pas! Laissez-moi vivre, soi» dans un couvent, soit dans une prison. Je donnerai cent florins du Rhin pour chaque métier.
L'avoué lui-même , qui l'avait condamné , pria pour lui.
— Bonnes gens, continua Gilles de Mes, laissezmoi vivre, je vous en supplie , et je referai à mes dépens leo canons que vous avez perdus.
Mais un des bourgmestres cria durement :
— Allons, qu'on en finisse avec cet homme, qui a vendu les franchises de la cité !
Le coupable eut beau prier, supplier, le bourreau
le décolla de trois coups de hache, car la main lui tremblait.
Puis Liège baissa la tête et accepta la piteuse paix.
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