Charles Mandel
L'histoire de Pierre et de Marguerite n'est point une fiction, et leurs aventures sont restées une des traditions du pays qui les a vus naître. L'intérêt qui peut s'attacher à eux prend sa source dans la simplicité même de
leur liisloire. —Je la redirai' telle qu'elle m'a été contée.
Au temps des Gaulois, cent cinquante ans avant Jésus-Christ, il existait un peuple connu sous le nom de Cambolectris. 11 possédait toute la partie du Bas-Poitou, appelée aujourd'hui Yendée. La chasse , la pêche et la guerre étaient ses seules occupations ; il habitait des huttes peintes qu'il transportait à "volonté , comme l'Arabe du désert transporte latente sous laquelle il dort. Ces huttes formaient des villages que l'on n'était jamais sûr de retrouver le soir à la même place où on les avait vues le matin. Les Cambolectris avaient un caractère sauvage et farouche ; ils se teignaient les cheveux d'un rouge éclatant, se peignaient le corps d'une foule de dessins bizarres, et rendaient à la pluie un culte plus empreint de crainte que d'amour, car ils la
regardaient comme la divinité la plus dangereuse qu'ils eussent à implorer ; et, dans le fait, la pluie était pour eux un fléau presque égal à celui de la peste. Leurs seuls moyens d'existence consistaient dans le poisson et dans le gibier ; la pluie retenait les poissons au fond de l'eau, où ils restaient alors cachés dans le plus grand calme ; la pluie faisait fuir les oiseaux dans les creux des roches, et rendait la chasse impraticable.
Lorsque les Romains commencèrent, dans les premiers temps, à civiliser ce peuple, on vit les huttes disparaître les unes après les autres , et la terre se couvrir de moissons ; une grande route traversa bientôt des campagnes jusqu'alors presque impossibles à parcourir, et quelques maisons s'élevèrent çà et là, non plus en roseaux et en terre glaise , mais en belles pierres de taille et en char-
pente de chêne. Les Romains entourèrent d'une ligne de forteresses les forêts du Bas- Poitou , ils y établirent des garnisons ; et peu à peu les forêls devinrent les petites villes de Mortagne , Géligné , Légé , Clisson, etc. Une de de ces légions, composée presque entièrement de Scythes ou Goths, s'empara de toute la rive gauche de la Sèvre nantaise; elle y fondaplusieurs villes, dont Tiffanges devint la capitale. A Tifîanges, on ne voit plus à présent que les ruines d'un magnifique château qui appartenait à Gilles de Retz, que, tout enfans, nous connaissions déjà sous le nom de Barbe-Bleue. — Alors on tremblait à son effrayante histoire; — on tremble encore en lisant la vie historique de Gilles de Retz. Quoi qu'il en soit, ce château a dû être fort beau. On croit qu'il fut bâti au temps de caint Louis , dans le XUr siècle.
Lorsque les Goihs se furent alliés à une grande partie des Cambolectris, ils songèrent, dans le "VI« siècle, à se débarrasser de ceux des Cambolectris, qui menaient encore, au milieu d'eux, la \ie errante de leurs pères ; ils les chassèrent d'une partie de la Vendée appelée aujourd'hui le Bocage, les forcèrent à se replier dans les marais qui bordent l'Océan , et les emprisonnèrent ainsi entre la terre et les flots. Les malheureux Cambolectris comprirent alors qu'il n'y avait plus pour eux d'autre liberté, d'autre asile, d'autre patrie, que la mer et ses vagues , moins redoutables à ces hommes non civilisés que la vie d'esclavage qu'ils laissaient derrière eux.
On donna à ces pauvres exilés le nom de Colliberts, qui signifie tête libre ; et, après les avoir chassés de leurs forêts, on leur laissa la liberté d'errer au bord des côtes et dans les
marais. Il n'y avait là aucun gibier qui pût les aider à vivre ; quelques oiseaux de mer venaient seuls s'abattre sur les côtes, et leur chair était dure et mauvaise au goût j la pêche devint leur unique moyen d'existence : ils faisaient sécher le poisson au soleil et s'en nourrissaient lorsque la pluie les empêchait de s'en procurer d'autres. Ils avaient bâti de nouvelles huttes, mais moins belles et moins commodes que celles qu'on les avait forcés d'abandonner. Repoussés de tous , même de leurs compatriotes , leur caractère déjà sauvage devint presque féroce. Ils n'avaient pas notre douce et sublime religion pour leur inspirer le pardon des injures. Pour leur apprendre à rendre le bien pour le mal. Ils vécurent donc longtemps , farouches et solitaires, se léguant de génération en génération la haine, la misère et le désir de la vengeance ! Deux siècles s'écoulèrent ainsi.
Lorsque les Normands firent leur invasion en France, ils remontèrent la Loire, la Sèvre nantaise et la Sèvre niortaise : cette dernière rivière s'étend jusqu'aux marais qui la séparent de l'Océan , et ces marais servaient d'asile aux Coliibertsj ils furent prese tous massacrés impitoyablement. On était rs au IX® siècle. Les débris de cette heureuse peuplade ne purent se trouver " /«Bl sûreté qu'au fond des retraites les plus
bordables et dans le creux des rochers. Le ^/
>^ésespoir aigrit encore leur caractère sauvage, et ne donna que plus de force à leur farouche indépendance.
Ils vivaient bien misérablement lorsque, plusieurs siècles après, des missionnaires formèrent le projetde pénétrer au milieu de cette colonie errante et dépeuplée. Mal accueillis d'abord, ils appelèrent à leur aide la patience
et la charité.... Repoussés, menacés sans cesse, ils revinrent toujours, ils prièrent et se dévouèrent au péril de leur vie à la tâche sublime qu'ils s'étaient imposée. On s'accoutuma à les voir, on partagea avec eux et les creux de rochers, et le poisson que l'on prenait presque en tremblant, car les flots, au^ lieu de garantir les pauvres CoUiberts, avaient apporté vers eux leurs bourreaux. Ces mission^ naires gagnèrent peu à peu leur confiance, et lorsqu'ils prêchèrent la parole de Dieu, leur voix trouva le chemin de ces cœurs ulcérés, et la foi s'y glissa comme la rosée dans le calice d'une fleur à demi flétrie. Idolâtres, ils s'étaient révoltés ; chrétiens, ils se soumirent. A dater de ce moment, ils vécurent sinon parfaitement heureux, du moins paisibles, errant toujours auprès des rivages paternels et ne devant qu'à eux-mêmes le soutien d'une existence tout-à-fait inconnue aux
peuples civilisés... On les oublia: ils s'établirent où bon leur plut ; ils perdirent peu à peu la crainte qu'ils avaient des hommes; les missionnaires, en leur enseignant la religion catholique, leur avaient enseigné les avantages réels du commerce, la nécessité de se créer une existence moins sauvage et moins misérable, ils leur avait procuré quelques outils ; l'intelligence des CoUiberts s'était développée à mesure que leurs âmes s'étaient élevées vers Dieu. Us construisirent des bateaux plus grands et mieux faits que ceux qui avaient été détruits par les Normands et se mirent à approvisionner de poissons les couvens environnans, puis, à mesure que la mer se retira, et laissa quelques terres à découvert, ils s'en emparèrent et y bâtirent des huttes semblables à celles de leurs ancêtres.
La terre fui ensemencée ; des bourgs, des
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villages de huttes se levèrent Les Colliberts formèrent de nouveau un petit peuple à part ; mais il ne se teignaient plus les cheveux, ils ne se peignaient plus le corps j de bons vêtemens filés par leurs femmes et leurs filles couvraient leur nudité, et ils étaient devenus confians et hospitaliers. Quelques-uns d'entr'eux, préférant leurs bateaux aux huttes, et la mer à la terre ferme, ne voulurent pas d'autre asile, et se vouèrent uniquement à la pêche et à leur vie primitive sans cesser de visiter les habiians des huttes et de vivre avec eux en bonne intelligence.