‹ Charles MandelChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

L'orage.

Le bravo Emériau était propriétaire d'un de CCS bateaux ; il faisait partie de celte peuplade amphi!)ie qui traînait avec elle sur rOcéan sa cabane, sa famille et tout ce qu'elle possédait. Ce fut dans la case étroite élevée

à l'extrémilé de la barque d'Émeriau que Pierre vint au monde; lorsqu'il put marcher, il s'aventura de la case au bateau et le parcourut dans toute sa longueur. C'était à la fois sa maison, sa promenade, son univers; il n'imaginait rien au-delà de la mer ; le ciel et les nuages étaient constamment l'objet de sa curieuse admiration; il se couchait dans la barque, et là, le nez au vent, les yeux attachés sur les nuages aux mille palais fan lastiques, il s'amusait à les voir éourir poussés par le vent, à se former, à s'évanouir, à se revêtir des couleurs les plus belles et les plus variées,

Pierre avait trois ans alors; et toujours obéissant aux recommandations de son père, il ne se penchait jamais sur les bords ^u bateau et jouait tranquillement avec les fdeis.

L'enfant avait cinq ans lorsque pour la

première fois sa mère le conduisit chez un habitant des huttes du marais ; c'était son oncle — sa femme berçait dans ses bras une joh'e petite fille de deux ans ; on allait la baptiser et Pierre avait été amené dans la hutte pour y être baptisé en même temps.

Les deux enfans reçurent les noms de Pierre et de Marguerite; un repas moins frugal que de coutume succéda i celte touchante cérémonie, et quand vint le soir les deux familles se séparèrent en se promettant de se revoir. La hutte, faite de murailles de terre glaise et de mottes d'herbe séchées au soleil, était pour le petit Pierre un continuel sujet de surprise et d'admiration, et durant tout le chemin il accabla ses parens de questions. Mais lorsqu'il revint au bateau et que son père Ini présenta une petite rame en disant:

— Tu as cinq ans, Pierre, el te voilà un homme puisque tu viens de recevoir le baptême; il te faut commencer à travailler, mon fils.

L'enfant répondit :

— Oui, père.

Soulevant alors péniblement sa petite rame, il la plongea dans la mer avec un air de triomphe ; son père et sa mère applaudirent à ses efforts, et il oublia tout-à-fait ia belle hutte de son oncle pour se livrer à celte nouvelle occupation. Lorsque son père l'emmenait dans son batelet, il ne manquait jamais de faire avec sa rame les mêmes mouvemens qu'il voyait faire à son père, et il s'écriait joyeux et fier :

— Le bateau marche, père, je fais marcher le bateau.

Ce qui n'était qu'un jeu devint avec les années une réalité. Pierre n'avait que huit ans et déjà il connaissait l'heure delà marée, la direction du vent, savait faire manœuvrer le batelet aitaché au bateau de son père, et pouvait indiquer chaque place où se trouvait un écueil. Intrépide, leste et adroit, il aidait son père chaque jour davantage. On était en hiver, l'enfant avait dix ans, la mer se soulevait orageuse et^^blanchâtre, le vent grondait au loin, les nuages s'abaissaient et les oiseaux rasaient les vagues; ils étendaient sur la mer en furie leurs ailes légères comme pour jouer avec les flocons mousseux qui s'élançaient autour d'eux. La mer était déserte, et l'on ne voyait sur les côtes que les bateaux des Colliberts. Tout faisait pressentir une affreuse tempête , et le tonnerre grondait avec fracas.

Le bateau d'Emeriau était à l'abri du >ent du nord. On avait étendu la voile de* vanl la porte pour empêcher le froid de parvenir à l'intérieur; il était quatre heures dv soir, Emeriau fumait tranquillement assi» auprès d'un bon (eu de molies) sa l'einme préparait le souper, et Pierre faisait du filet eachaniant à mi-voix une ciianson du Poitou.

« Silence, enfant ! » s'écria tout à coup le j}ère j et jetant brusquement sa pipe, il s'élançu hors de la cabane j un coup de vent venait de faire craquer et pencher le baieau... J^a mère et l'enfant élaienl immobiles d'effroi...

— Pierre ! Pierre 1 à moi, mon garçon; vite! vite !. .

Le son de la voix du père fil trcbsaîllir

l'enfant; il courut sur l'avant du bat^eau.

— A l'eau! vile, à l'eau! répétait le pêcheur en élendaiit les bras. Vois-tu làbas ce batelet renversé qui flotte sur le flanc droit, du côté du rivage? Nage vers lui, pousse-le à terre , et que Dieu nous soit en aide! Achevant d'ôter sa veste, il s'élance à ces mots ; Pierre saute après lui, repousse de la faible force de ses petits bras les vastes lames d'eau qui viennent de moment en moment se briser sur son corps frêle, mais souple et plein de celte agilité qui ne redoute rien, et se fait presqu'un jeu de lutter contre le danger. Il vient d'atteindre la nacelle; il la pousse devant lui , et bientôt il sent la terre sous ses pieds ; alors il se dresse de toute sa hauteur, retourne le petit bateau, monte dedans, et touche au rivage au moment où son père y arrive traînant après lui l'homme que

le venl venait de renverser do i'esrjuif dans les flols.

— Courage, enfant! cria Emeriau à son fils ; amarre le batelet et viens m'aider à

porter ce monsieur car c'est un monsieur;

il a de beaux habits ; çâ ne l'eût pas empêché de mourir, ajoutait il en tordant les manches de sa grosse chemise de toile, dont l'eau s'échappait par torrens un riche! ça se noie

et ça meurt aussi vite qu'un pauvre, et souvent plus vite. Allons, mon garçon, prends ce monsieur par les pieds, car il est sans connaissance.

Ils le portèrent dans le batelet , ramèrent longtemps, tantôt avec force, tantôt avec adresse, et arrivèrent enfin au bateau d'Emeriau. On alluma un grand feu , et on parvint à force de soins à ranimer l'étranger,

qui, après avoir quille ses vêlcmenls mouillés pour se revêlir d'un habillement qu'Emeriau ne mettait qu'aux jours de fêle , prit place à la table de ses hôles en leur exprimant sa vive reconnaissance.

Le calme el la joie avaient remplacé l'eft'roî et le bruit de la tempêle j et comme le repas frugal, composé de poissons secs, de lard et de fromage, s'achevait, et qu'il était déjà lard, l'étranger se leva , prit la main d'Emeriau, celle du petit Pierre, el les pressant sur son cœur, il s'exprima ainsi :

— Je retourne à la ville voisine; je n'ai sur moi (ju'un peu d'or : prenez-le, et demain je reviendrai. Je vous dois tout; je ne l'oublierai jamais!

Enieriuu repoussa l'or d'une main, tandis

que de l'autre il reprit froidement sa pipe et s'apprêta à fumer.

— Gardez voire or, dit-il: qu'en fcrais-je?,. GroyeZ'Vous que c'est pour inique j'ai risqué ma vie, celle dé mon enfant? Non , n'est-ce pas?.. Eh bien, c'est dit; gardez -le, n'en parlez jamais et revenez nous revoir quand bon vous plaira.

L'étranger pressa plus fortement la main d'Emeriau; une larme s'échappa de ses yeux; il prit le petit Pierre dans ses bras et l'embrassa; l'enfant, quelque craintif qu'il fût, lui sourit, il se sentait heureux et fier; et lorsque le monsieur l'eût remis à terre, il promena autour de lui un regard plein de joie et de triomphe.

L'étranger n'avait qu'un très petit bras d'eau à traverser pour arriver à la ville voi-

sine. La famille du pêcheur l'accompagna jusqu'à son bateiet , et lorsqu'il fendit les flots, devenus calmes et unis comme l'onde du ruisseau le plus limpide, ils le suivirent des yeux jusqu'à l'autre rive , le cœur plein de ce profond intérêt qui s'attache toujours à l'être que l'on vient de sauver.

— Pierre ! cria l'étranger en descendant à terre et repoussant son petit canot vers le bateau du pêcheur, garde-le, tu me feras plaisir; il est à toi.

Pierre sauta de joie. Le courant entraînait de son côté le petit bateiet ; il acheva de l'attirer à lui, puis il alla se coucher. « J'ai aidé à sauver un homme, pensait-il en s'endormant; j'ai fait une bonne action , je ne suis plus un être inutile, ne sachant que jouer ou que pleurer, et j'ai un bateau) ».

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