CHAPITRE DIXIÈME
La petite Jeanne.
Lorsque la pauvre famille fui installée , que la bonne humeur de Madelaine fut revenue, et que le respectable curé se fut un peu reposé, on se mit à table, et Madelaine servit le dîner. 11 consistait en une bonne
soupe grasse, le bœuf et un plat de choux. Le curé vivait très sobrement ; il aimait mieux se priver de beaucoup de bonnes choses, et venir au secours de ses paroissiens qui n'avaient souvent que du pain à manger et de l'eau à boire.
« Ce sont des hommes comme moi, avaitil coutume de dire ; pourquoi ne me priverais-] e pas pour leur procurer de temps en temps un bon morceau? »
Quand le repas fut fini, Pierre se rendit à la hutte de son oncle j sa tante et Marguerite étaient seules occupées à fder : l'oncle était aux champs.
Pierre se mit à raconter la promenade qu'il avait faite avec le curé; il parla de ['hospitalité du bon fermier , des beaux
meubles qu'il avait vus chez lui ; puis il lui fit une peinture touchante «le l'arrivée de la pauvre famille incendiée ; il parla de la grâce, de la gentillesse de la petite Jeanne, et avant qu'il fût arrivé à dire que le curé s'était charge de la mère, il avait tellement ému sa tante et Marguerite , que toutes deux pleuraient.
— Pauvre petite ! répélaitMargueriteV^oilà son frère bien placé , mais elle , il faudra qu'elle recommence à courir pour demander son pain : pauvre enfant, si petite! les forces lui manqueront !
— Hélas! oui, dit Pierre, elle est délicate, et ses petits pieds sont tout écorchés.
— Ah ! mon Dieu î,
Ce fut au tour de la mère à s'attendrir sur le sort de la pauvre enfant :
— Quel dommage que la hutte soit si petite ! Et l'excellente femme^ promenait ses autour d'elle.
— 0 maman ! s'écria Marguerite qui devinait sa pensée, ne t'inquiète pas; la nuit je lui donnerai la moitié de mon lit, et pendant le jour, je la mettrai tout près de moi j elle ne tiendra pas du tout de place, je le le promets, maman.
— Et qui fera ses vêtemens? dit la mère en souriant.
— Ce sera moi, maman, s'écrie Marguerite. Au lieu de filer le soir une quenouillée , j'en filerai deux , au lieu de me lever après le soleil, je me lèverai au point du jour, et je tricoterai des jupes, des bas. Tu verras, maman, tu verras !
Pierre se jeta au cou de Marguerite et de sa tante, en répétant :
— Ah! quel bonlieur! vous prendrez Jeanne! vous aurez soin de Jeanne!
— Reste à savoir si ton oncle le voudra , dit la mère de Marguerite en prenant un air plus sérieux ; il est le maître ici.
— Ah! mon Dieu, s'il n'allait pas vouloir ! s'écrièrent les deux enfansj puis, presqu'au même instant ils ajoutèrent en sautant : — » Oh! il le voudra bien!
L'oncle revint : on lui conta l'histoire de
la petite Jeanne, et on tacha de l'amener à
deviner ce qu'on attendait et qu'on désirait
de lui. L'oncle avait un excellent cœur, mais
il aimait ses aises , une grande tranquillité , ii« 10
et il s'efifraya à l'idée d'avoir une enfant si jeune autour de lui.
. — Viens ici, lui dit sa femme, ils sortirent et causèrent bas tous les deux ; cependant Pierre entendit ces mots :
— Lorsqu'elle fera sa première communion et ce sera bientôt.... — Tu as rai-
son Eh bien! puisqu'il y aura place
— Cependant , prendre une enfant sans l'avoir seulement vue!
— Ah ! cher oncle, s'écria Pierre en s'élançant de la huite au cou de son oncle , si ce n'est que cela , je vais vous l'aller chercher tout de suite.
— Qu'est-ce que lu dis? est ce qu'elle eist
ici? li n'était, ma foi, pas besoin alors de me demander permission. Il me semble, mon garçon, que tu as agi bien légèrement.
— Je ne mérite point de reproches, cher oncle. Quand vous saurez la fin de Thistoire, vous verrez qu'il y a grand besoin de votre, permission, et que, grâce au ciel, Jeanne est à l'abri, si le malheur veut que vous ne vouliez pas d'elle.
Il raconta alors comment le respectable curé s'était chargé de la pauvre aveugle , et avait déclaré qu'il ^garderait aussi la petite Jeanne si l'oncle de son élève ne pouvait pas s'en charger.
-— Eh ! que ne disais-tu donc cela tout de suite, mon garçon? Allons, allons, n'en parlons plus, c'est une affaire arrangée : la pe-
tite viendra quand elle voudra. Certes , nous ne démenlirons pas la bonne opinion quO M. le curé a eue de nous en pensant que nous nous chargerions de cette enfant... Là, là, ne m'étouffe pas! Ne dirait-on pas que vous aviez peur d'être refusés par moi? Je suis à mon aise, grâce à Dieu , à mes bras et à ma bonne ménagère. Allons, femme , voilà un surcroit de besogne qui vous tombe -, i* faudra tirer l'aiguille plus vite et plus longtemps; il faudra mettre plus de pain au four et vous serrer davantage l'hiver au coin du feu ; quand je dis Thiver, je veux parler de
celui-ci, car pour ce qui est de l'autre
Allons, allons, d'ici là il y aura, comme dit mon frè#e , bien du poisson de séché au soleil.
Pierre quitta son oncle, ^sa tante et Marguerite., le cœur bien joyeux ; il ne lit qu'une
course de la hutte au presbytère : le bonbcur rend si léger!
— On prendra Jeanne chez mon oncle, s'écria-t-il en se jetant dans les bras du curé; on la prendra î J'en étais bien sûr, et demain je partirai a\ec François. Le bon Dieu me sera encore propice.
La pauvre aveugle fut placée avec sa fille dans un bon lit, au lieu d'être encore couchée
dans une grange , sur un peu de paille ; et l'on coucha son fds près d'elle, sur la longue bergère où le bon curé faisait sa sieste tous les jours avant son dîner. La mère et les enfans s'endormirent, après avoir remercié Dieu, et les anges du ci^l étendirent leurs ailes sur eux, et leur envoyèrent de doux songes.
Le lendemain, Marguerite et son père vin-
rent eux-mêmes au presbytère; ils Irouvèrent la petite Jeanne ce qu'elle était, une fort jolie enfant, et ils l'emmenèrent à la hutte. Jeanne pleura bien un peu en quittant sa mère, mais elle allait si près d'elle, et Marguerite était si caressante, si gracieuse, que le sourire remplaça bien vite les pleurs. Elles n'étaient pas encore arrivées à la hutte, que déjà la petite Jeanne avait fait une ample connaissance avec Marguerite et l'appelait sa bonne amie.
Pendant ce temps , Pierre rappropriait François de son mieux ; il avait acheté une veste et un pantalon; [ses petites épargnes y avaient toutes passées , mais il était plus joyeux que s'il les avait toutes employées à se procurer de beaux vêtemens pour luimême. La joie de. François fut bien grande quand il se vit si bien paré; il promena les mains de sa mère sur ses nouveaux habits ,
et la pauvre femme fat si ravie de savoir que son fils n'était plus en guenilles, qu'elle supporta avec patience celte nouvelle séparation.
— Va, cher enfant, lui dit-elle, va avec ce brave petit monsieur; aime-le, et respectele bien.
François pleura beaucoup en quittant sa mère; il était fort en peine de savoir qui la conduirait pur la main lorsqu'elle sortirait.
— Ce sera ma petite Bianca, s'écria Pierre; je vais la lui laisser : elle est douce comme un mouton, et, en lui attachant un ruban au cou, elle conduira ta mère à la hutte où est la petite Jeanne.
Lorsque François fut rassuré sur ce point,
qui Toccupait plus que tout le reste, il prit enfin son parti, et durant le petit voyage il fut gai et plein de prévenances pour son jeune bienfaiteur. Lorsqu'ils arrivèrent au bateau d'Emeriau, Pierre sentit son cœur battre bien fort, de joie d'aborfJ, puis d'embarras. Enfin, prenant son parti, il dit à François de rester tranquille dans le canot, et il sauta dans le bateau paternel. Son père et sa mère soupaient dans la cabane. Après les premiers momens de joie passés, Pierre raconta l'histoire du vieillard et de la pauvre aveugle à peu près de la même manière qu'il Pavait racontée à sa tante et à son oncle ; et son père et sa mère s'attendrirent aussi et bénirent le fermier et le bon curé. Mais quand Pierre arriva à l'instant où la pauvre famille se sépare, et où l'on s'aperçoit que l'on a oublié le petit François et que personne ne paraît vouloir ie recueillir, le père d'Emeriau ôla
vivement de sa bouche sa pipe, qu'il venait d'allumer, et s'écria :
— Morbleu! mon enfant, si tu avais bien pensé tu m'aurais amené ce gamin-là; pauvre petit ! il eût été fort bien avec nous. Ton lit est encore là, et il y a bien ici de (|uoi l'occuper, le nourrir et l'amuser.
Hélas I oui, reprit la mère, et le bateau est bien triste depuis que nous ne t'avons plus
Pierre venait de sauter de la cabane dans le bateau, du bateau dans le canot; il avait pris François dans ses bras, et avant que son père eût eu le temps de lui crier : Où vastu? il lui avait jeté le petit François sur les genoux, en répétant trois ou quatre fois : Le voilà, père; le voilà! C'est le petit Fran-
çois! le voilà! Je savais bien que vous le recevriez , que vous lui apprendriez votre état.
— Tu ne perds pas de temps, mon garçon, s'écria Emeriau en riant , et tu mènes les affaires rondement. Il est gentil , ton petit François : n'est-ce pas, ma femme? Tu étais tout comme cela à cet âge, mon fils. La vue de cet enfant me réjouit. Tu seras bon travailleur, François, n'est-ce pas?
L'enfant fit signe de la tête que oui.
On le fit mettre à table, et toute la famille prolongea le souper jusqu'au moment d'aller se coucher. Pierre resta plusieurs jours avec ses parens, et, lorsqu'il les quitta, le petit François commençait déjà à savoir étendre les filets et à mettre les poissons dans la case du
bateau; tout le monde était content de lui , et il en était si joyeux qu'excepté le regret de ne pas voir sa mère, il se trouvait fort heureux.