LA REINE HORTENSE
Je n'ai jamais connu la reine Hortense; mais elleai/iiait les arts, leslellres, la France! ce fut un lien enlre nous;
J'écris ces lignes avec un sentiment pro-
fond (le legret et de reconnaissance pour l'intérêt qu'elle avait bien voulu me montrer, — c'est un dernier hommage que je rends à sa mémoire.
Pendant la longue maladie de la reine Hortense, son courage et sa patience ne se sont pas démentis un seul instant. Ses soufi'rances avaient amaigri son corps, mais elle était éiégante et gracieuse comme dans SCS beaux jours. Son goût pour la toilette semblait s'accroître à mesure qu'elle sentait la vie prêle à lui échapper. Toujours en blanc , couverte de dentelles et de rubans, elle recevait ses amis comme si la mort avait été loin d'elle. Dans les derniers temps, il y avait des jours où elle faisait des projets pour Télé prochain , et d'autres où elle laissait, dans quelques mots sans suite, deviner qu'elle comprenait tout le danger de sa position.
La reine Hortensc aiaiail avec passion le lils d'une jeune dame de ses amies; cet enfant avait q.uati e ans , il passait des heures entières aux pieds de la malade ou dans ses bras; il jouait avec ses rubans, ses cheveux; il collait ses joues roses sur les joues pâles de la reine, et il riait! Sa mère cherchait un jour à rempècher de'.re bruyant et familier :
— Oh ! laissez-le, répondit elle, croyez-vous (|iic' les caresses de cel enfant ne sont pas plus douces à recevoir que toutes les caresses do la forlune cl du monde; celles-ci ne me tK^nperonl pas.
Quelqnesniomens avantd'expirer,elle voulut tendre la main à chacun des gens de sa maison; ils étaient tous en larmes, elle était
calme et résignée ; elle avait à ses genoux et 11. 19
au pied de sOii lil son flls et \6 ûddeiiv BdU. néii'Uj aliaché depuis longtemps â Sa personne, et doiltles soins blil prolongé sa vie et adouci ses souflPrances.
Un grand silence régnait dans cette chambre où la mort allait passer. La duchesse se tourna lentement vers son fils et vèfs lé docleur, puis j d'une voix éteinte, elle leur dit :
— Mes enfans, vous êtes bien malheureux! Adieu, adieu! Louis! Louis!
Son fils se jeta dans ses bras, elle le serra sur son cœur avec une force surnaturelle, et s'écria avec une véhémence effrayante :
— Adieu, adieu, adieu !
Retombant alord épuisée, sa noble figure
reprit %m éêî oiiilé àir^'eii'q\i*ô él SeS pâlj|)iôt'èS s'é rëferhiêréhl.
Elle ù\h\ 3 la niain linépelUe palmé rro'r, et sur sa poitrine un crucifix d'argent qu'felré pressait à chaque instant; ce léger mouvement el sa faîLle respiration àhnonçaient seuls (ju'ellc vivait encore. Son fils se pencha vers elle, ei, d'une voix qu'il essayait ea vain de rendre calme, il lui dit :
— Mu ilière! me reconnaissez-vous^...
C'est voire ïils... votre Louis! ma mère!...
tlle fit un efîort prodigieux pour parlel" et pour ouvrir les yteux , mais ses lèvi'es déjà ïroidés et ses paupières paralysées ne pureiit réponcire à ce cri déchirant aûe par un hiolivement irn perceptible. Sa tendresse ma'tèirnelle si vraie , ei exaltée, àVàh apporté â lôh
ame déjà à moitié exlialé(3 la voix de son fils. Un faible frémissement de In main qu'il tenait le lui apprit, et presque au même instant le dernier soupir de sa mère retentit de son cœur.
Les sanglots éclatèrent alors! Le prince Louis resta seul dans une grande immobilité à genoux devant sa mère, la tête appuyée sur sa main.
Le docteur Bouneau a voulu que l'embaumement de la reine Hortcnse fut retardé le plus longtemps possible, et lorqu'il a eu lieu, les gens de l'an ont été profondément étonnés que la mort n'eût pas été plus prompte. L'état intérieur du cadavre était effrayant, et tel que les médecins eux-mêmes ont avoué qu'ils étaient loin de soupçonner l'étendue des ra- \ages que le mal avait faits.
Le prince Louis a \eillé près du corps de sa mère : sa douleur était muette et sans larmes; il a assisté à toutes les messes qui ont été dites pour elle.
Le corps de la reine , après avoir été embaumé, a été placé dans un cercueil de chêne entièrement rempli de fleurs desséchées; il était fixé par des rubans de satin retenus par des clous à tête d'or; la reine était revêtue d'une robe de velours noir, d'un bonnet de dentelle blanche, et sa physionomie, malgré les outrages du scalpel, avait conservé une douce expression. Le premier cercueil a été renfermé dans un cercueil de plomb, recouvert d'un drap de satin blanc, et ce second cercueil a été lui-même renfermé dans un troisième cercueil en bois d'acajou, recouvert de velours noir. Un coussin posé près de sa . lêie, supporta une couronne , et une grande
evoh esi tlessini^e sur lo velours par {les galons el des clous à lèle d'or. Ce triple cercueil, |jlaeé sur une eslrade, a éié exposé dans la chapelle d'Arenenberg jusqu'au r»omonl où ie corps a élé enlevé pour êlre trnnspor(.é à Rueil. Celle chapelle, que la reine Horlense .s'éiail plu à enibiilli)', esl resléo durant ce lemjiS enlièremenl tendue de noir.
on admirait au salon, il y a trois ans, un très beau poplrail de !a duchesse do Saint- LeiJ, peint pai» M. Coitreau, si connu dans le monde élégant par la beauté de sa voix el de sa ligure; M. Oollreau , ami de la duchesse depuis de longues années, avait pour elle un do ces allaohemens qui honorent cciik ({ui les éprouvent comme ceux qui les Inspirent : Fidèle au malheur, il visitait Arenenberg tous les ans, el, depuis plusieurs, il no I aviiit pas quitté.
La reine Hortense est morleau milieu de ceux qu'elle aimait le plus et dont elle était le plus ainiëe.
Son âme aimante n'a eu jusqu'à ses derniers momens qu'une pensée: laisser à tous ceux qui lui avaient donné quelques marques d'intérêt un souvenir, quelque chose qui pût parler d'elle, après elle. C'est ainsi qu'une grande partie de sos bijoux a passé de ses mains dans celles de ses amis. Les legs qu elle a faits sont nombreux , elle n'a oublié personne; elle avait l'art de faire beaucoup de bien avec peu de chose; sa fortune était médiocre; elle ne s'élevait pas à cent mille francs par an, et cependant elle avait un état de maison, beaucoup de vieux serviteurs pensionnés par elle, et plusieurs personnes qui, pour avoir rendu autrefois des services à sa famille, recevaient des pcn-
sions de six et huit cents francs, prélevées sur ses revenus. Ce qu'elle faisait de bien aux pauvres et aux malades des environs d'Areneniberg, leurs larmes et leur douleur l'ont seules appris.
Le peuple a fait à ses funérailles une de ces pompes que les grands obtiennent rarement, et le souvenir de cette imposante cérémonie vivra longlems dans le canton de Turgovie.
Il y a trois ans que la duchesse de Sainl- Leu, sans cesse occupée de la France, témoigna le désir de mettre en musique des paroles faites par moi 5 je lui envoyai plusieurs romances , et elle m'en remercia par une lettre si touchante, si expressive, que je conçus dés lors pour elle un respect plein d'aUaçbement. Je reçus en échange de mon volume
de poésie une mosaïque d'une grande beauté; elle était montée en épingles.
« Voici, m'écrivait la duchesse, un faible
» souvenir de mes sympathies pour vous et
/» vos ouvrages : la mosaïque est un débris des
» richesses de I Empire, mais la monture
» est la monture de l'exil ; je n'ai rien pu
» avoir de mieux ici ; je suis presque hon-
» teuse de vous l'envoyer. »
La monture de l'exil était en efïet bfen peu digne de la mosaïque , mais je l'ai gardée ; ei à présent, moins que jamais, je ne la ferais remplacer par une autre.
Les lettres que j'ai de la reine Horlense respirent un si pur amour pour la France, un désir si profond; de la revoir et d'y vivre : « Fut-ce , m'écrivail-elh; , dans le coin le
plus obscur, >» que je composai pour elfe une romance intitulée la France, Celte romance est la dernière qu'elle ait mise en musique ; elle me la renvoya, il y a deux ans , en me priant de Iq faire graver à Paris au profit des pauvres. Je la vendis a. M. Frey, éditeur; il la ûi graver avec une lithographie faite d'après un dessin de Girodet; elle représentait la duehesse de 6aint-Leu assise à un baloon, cherchant à respirer un peu de l'air que avait passé sur la France.
Je p'ai jan^ais pu comprendre cq qiii avajt erapêcl)é la publication de cette romance ; mais celle dernière consolation a manqué à la duchesse de Saint-Leu. J'ai reçu \ingt e^eippl^ire^ , je |es ai partagés avec elle : ils
soni,, \q crois, les §§mI§ qy» m^n\i §ppfi§ 4m magp^in de l'éditeur.
Sans ambition pour l'avenir et sans regret
pour le passé, la reine Horlense ne désirait qu'une chose, la France! Tout était là pour elle; elle esl nr>orte en la regrettant, en demandant d'y obtenir un dernier asile.
Ses * vœux seront exaucés : la mort lui a donné une lombe dans sa terre natale ; elle esl venue prendre place près de sa raère , et leurs nomsconfondus ensemble vivront long» temps dans les cœurs; on dira d'elles :
« Elles ont fait du bien! »
«• De tous les souvenirs qui survivent à la
vie, celui là est le plus lent à s'elFacer.