CHAPITRE PREMIER
Départ de la Belle-JVenuy.
l'avais une amie d'enfance qui se nommait Marie Leuvai ; elle était aussi jolie qu'elle était pauvre et fière : elle avait dix-neuf ans. Sa gracieuse figwe et son esprit charmant attiraient autour d'elle bien des amoureux; mais
les nmoureux deviennent rarement des maris lorsque les/ jolies fdies n'ont point de dot.
Marie le savait , et elle tenait à distance tons ces beaux diseurs, aux paroles trompeuses et aux dangereux regards.
Orpheline depuis trois ans , sa mère l'avait léguée à ma mère; elle n'avait fait que changer de famille.
J'étais plus jeune de quatre ans que mon amie ; je ne songeais ni à l'amour ni au mariage , je fus donc fort étonnée lorsqu'un matin ma mère laissa éclater une grandojoieen lisant une lettre dans laquelle on lui demandait Marie en mariage.
Je fis vingt questions à ma mère , et j'appris que M. Georges Derbin , capitaine de
vaisseau uinrcitaiitl , avait vu M.nitî pci de lemps avanl de pariii* pour les Indes , où il avait un chargement à prendre, et qu'absent depuis un an on n'espérait plus recevoir de ses nouvelles.
Je me rappelai alors que Marie m'avait souvent paru rèvi.use, et!|ue j'avais surpris des larmes dans ses yeux lorsqu'à l'époque des orages et des tempêtes on parlait des dangers que les pauvres marins couraient.
Ce jeune capitaines , car il était jeune , venait de débarquer au Havre; et, bien qu'il sût que Marie était pauvre, ou peut-être môme à cause de cela, l'excellent boni me se hâtait delà demander en uiariage.
Ma mère fit publier les bans, et le mariage l'ut fixé au surlendemain de l'arrivée de
Georges. Je grondai doucement Marie de son peu de confiance en moi; je l'assurai que j'aurais été aussi discrète que si j'avais eu vingt ans, et je m'occupai activement des préparatifs de sa toilette.
L'arrivée de Georges était un véritable événement pour moi , j'étais presque jalouse de lui; Marie partageait l'amour profond et vrai qu'il avait pour elle j et je ne venais plus en premier dans son cœur.
Enfin Georges arriva, et la joie qu'il éprouva en revoyant Marie m'émut au point que , loin d'en vouloir encore à mon amie de l'aimer plus que moi , je me sentis toute disposée à le traiter comme un frère.
Georges était d'une taille au-dessus de la moyenne, et remplie d'élégance; ses traits
irreguliers avricnt de l'harmonie entre eux, et ses yeux bleug, une douceur infinie : ce n'était ni un bel homme, ni un joli homme, mais il plaisait, il attirail à lui.
Georges avait une de ces âmes d'élite comme le ciel en laisse peu sur la terre ; ardent, dévoué, généreux jusqu'à l'oubli de lui-mêmêmo, on citait de lui d'admirables traits de bravoure. Un seul défaut faisait tache sur tant de vertus , sa tête était aussi mauvaise que SOI) rœur était bon ; et la vivacité de son sang, brûlé par la violence des sensations, le rendait sujet à des accès de colère qui lui avaient attiré un grand nombre de duels. li se battait avec la même ardeur qu'il mettait à sauver un iiomme prêt à se noyer ow à périr dans un incendie.
Il avait beaucoup voyagé , beaucoup ob-
serve, bo.»U(OU|t ihIoiiu, une sorte de poésifi sanvnge colorait ses (iescriplions et donnait à son \isa^;e, l'un des plus intelligens que l'on pût voir, une de ces expressions charmantes et variées qui laissent l'ame se réfléchir dans un regard , dans un sourire. On l'aimait en i'écoulonl, et je n'ai connu aucun homme dont les nobles qualités eussent un charme plus attia< tif.f
Son mariage devait cire célébré à minuit dans l'église de Saint Barthélemi , la cathédrale de la Rochelle. Peu de personnes avaient éîé invitées ; Georges et Marie avaient prié ma mère de n'avoir ni repas, ni soirée.
La nuit était froide, pas une étoile ne brillait au ciel, c'était une triste nuit d'hiver; Marie, velue d'une robe de laine blan-
che, et belle comme un ange , monta en voilure avec ma mère et moi,;
Lorsque nous entrâmes dans l'église je sentis la main de Marie trembler dans ma main. Je ne puis dire aujourd'hui ce qui se passait en moi en face de celte émotion et de la solennité qui allait s'accomplir; mais c'est à dater de cet instant que je n'ai jamais pu assister au mariage d'une personne aimée saus y verser des larmes, et me sentir saisie d'une vague tristesse.
Cependant l'émolion que j'éprouvai en entrant dans l'iglise de Saint -Bartliélem}/ Ht bientôt place à un sen liment réel de terreur.
L'église était sombre; quelques cierges, placés au fond de l'autel, jetaient sur le pavé
de grandes ombres Un froid glacial tombait des hautes voûtes, et on eulendait, dans une chapelle éloignée, des voix monotones qui psalmodiaient lu chant des morts, Toutes les personnes qui accompagnaient le$ mariés s'arrêtèrent ; involontairement je levai les yeux ei regardai autour de moi : l'église entière (^Hait tendue de noir; les draperies, lamées d'argent, tombaient à larges pans jusqu'à terre» anveloppant les piliers de leurs plis funèbres. Tout était préparé pour la mort, cl nous arrivions pour céléiirer un mariage ! ^
C'était la veille du vjngt-el-un janvier. Nous l'avions tous oublié. Marie (aisaii de vains efforts pour réprimer le tremblement nerveux qui agitait ses mains devenues froides et blanches comme les miins d'une morle^ Georges échangeait quelques mois à
voix basse avec ma mère: peut-être allion^noqs rétrograder; tout à coup le son aigu d'une sonnette retentit , le prêtre montait à l'aqtel. Par un mouvement spontané , et çoiiime s'ils rougissaient de leur faiblesse, les hommes firent un pas en avant. Marie saisit d'une étreinte fiévreuse la maiq de Georges, qui se trouvait près d'elle, et nous reprimes notre marche sans songer à rétablir l'ordre parmi nos rangs.
Pendant tout le temps que dura la messe et le discours d'usage, je pleurai, la tête dans mes mains; on pouvait croire que je priajs. Marie eut plus de courage que moi , elle contint ses larmes; m^h, de loin en loin, je la voyais tressaillir. Les pressentiment et les superstitions ressemblent quelquefois à des révélations d'en haut : on dirait que les âmes les plus faibles et les plus tendres sont appe-
lées à s'iniiier aux mystères de l'avenir, et à pressentir la douleur avant de l'éprouver.
Au moment de sortir de cette église, qui ressemblait à un vaste cercueil, et pendant qu'on faisait avancer les voitures, Marie se trouva mal. Georges la porta. plutôt qu'il ne l'aida à dr^ • cendre les marches de l'église; tout le monde se sépara sans échanger ces serremens de mains, ces mots afleclueiix qui sont, après un mariage , l'expression du bonheur que l'on croit être le partage des nouveaux époux , bonheur auquel on aime à s'associer.
Personne, pas même les témoins, ne songea à faire entendre les paroles de félicilation.
Bien des jours s'écoulèrent sans que Marie
piU se laisser aller au bonheur d'être heureuse, et nous-mêmes nous étions plus ou moins frappés du souvenir de cette nuit de fête changée en une nuit de deuil. Nous n'ailions plus entendre la messe à Saint-Barthélémy ; et, sans nous communiquer nos pensées , nous évitions toujours de laisser apercevoir le malaise de nos âmes.
Mais peu à peu ce triste souvenir perdit de son amertume , et Georges fut le premier à retrouver le calme et la gaîlé. Il lui arriva même dé plaisanter Marie sur ses superstitions, et de chercher à les combattre en citant un grand nombre d'exemples qui tous avaient pour but de démontrer la fausseté des pressentimens, et le ridicide des superstitions. Mais Marie opposait, aux calculs de la raison, toutes les tendresses de son ame, et souvent , à lu fin de ces entretiens, Georges,
au lieu d'avoir vaincu, subissait la douce influence de sa femme; il restait pensif et presque prêt à partager les faiblesses qu'il blâmait.
îl y avait quatre mois que Georges était marié, le jouroîi il devait quitter la Rochelle semblait s'approcher avec cette rapidité qui nous pousse toujours vers les évènemens pénibles; il allait faire un voyage de long cours. La Belle-Jmnij devait mettre à la voile pour Saint-Domingue le 15 juin : on était au 10.
Georges et Marie allaient se séparer pour cinq ou six mois, peul'êlro plus: car Georges avait à traiter d'affaires de commerce fort importantes pour son armateur. La veillq de son départ il profita d'un instant où sa femme était occupée à faire ses malles pour s'approcher de moi.
— Pelite sœur, me (lit"»il avec une voix remplie de trielosse, je vous recommande Marie pendant mon absence ; gardez-là près de vons, aimez la toujours, aimez aussi noire enfant, et si je ne suis pas de relour dans cinq mois, priez noire bonne mère de soutenir le courage de ma femme. Hélas! quand on part, sait-on jamais le jour où on revient.
Ce fui ainsi que j'appris la grossesse de Marie. Je promis à Georges avec elfiision tout ce qu'il me demandait, et je le conjurai de veiller sur lui-même ei de supporter plutôt l'injure que de so laisser emporter au désir de la venger.
Il souril, tandis que les larmes brillaient dans ses yeux, et il m'assura que sa vie était désormais trop utile à sa femme et à l'enfant
qu'il espérait, pour qu*il cédât comiuc autrefois a la fougue de son caractère.
Rassurée sur ce point, je voulus le quitter pour aller aider Marie, mais il me retinl ei me parla de son affection pour moi et de sa reconnaissance pour ma mère avec tant de franchise et de tendresse, que je me mis à pleurer, enfant que j'étais encore, incapable de cacher mes émotions. Marie entra dans ce moment, et me dit assez bas pour que George ne l'entendît pas :
— Est ce que tu as aussi des pressenlimens?
— Moi, repris-je, et quels pressentimens puis-je avoir?
— Mais lu pleures.
— Je pleure }»arco ([u'il va partie et que lu vas avoir un grand chagrin.
Marie me serra la main et ajouta bien bas.
— Tu ne songes donc plus à* cette églisetendue de noir?
— Non, pourquoi ?
— Oh! pour rirn, reprit-elle en souriant avec amertume, ot se tournant vers Georges, qui causait avec ma mère, elle lui demanda s'il ne voulait pas qu'elle l'accompagnai jusqu'à son vaisseau.
Après quelques hésitiitions de la part de Georges qui craignait de manquer de courage au moment du départ et de montrer ses
Ifirmcs i\ l'cquipago qu'il rommandait, il fut décidé que nous visiterions la Belle-Jenny le soir, et que nous n'irions pas le lendemain sur le pont à l'heure où elle lèverait l'ancre.
La BeUc-Jenmj avait été construite avec le plus grand soin ; elle allait faire son premier voyage sous les ordres de M. Derbin.
Nous fûmes frappées de l'altitude de Georges au milieu de son équipage. On aurait dit, à le voir sur les planches de son trois-mâts, qu'il était né pour commander.
Lorsque nous quittâmes le vaisseau, Marie emportait une plus grande idée de Georges et la ferme résolution d'avoir du courage. — Cependant elle pleura tout le soir, et je n'oublierai jamais la tristesse de ces dernières
heures passées en famille, car ma mère et moi nous aimions Georges et Marie : elle, comme s'ils avaient été ses enfans , moi , comme si j'avais été leur sœur;
Le lendemain, à nos yeux rouges, à nos joues pâles et fatiguées, il était facile de voir que nous avions tous pleuré au lieu de dormir.
Georges, malgré ses instances, ne put obtenir que sa femme ne l'accompagnât pas le soir sur le port. U y a des promesses et des résolutions inexécutables, il y a des heures dont les moindres inslans sont sans prix, des douleurs que l'on veut subir dans toute leur étendue , Georges céda. Lui-môme s'était arraché des bras de sa femme pour s'y rejeter sans force ni courage .
Nous partîmes enlacés les uns aux autres
mornes et sitoncioux. Le |>ort élait couvert des femmes, dos mères, des enfans, des amis do ceux qui s'éloignaient ; nolr<^ douleur fut mêlée à tant de douleurs , que nos larmes ne furent pas même remarquées. On n'entendait que le mot adieu au milieu des sanglots étouffés.
Enfin^ et ce fut là le moment affreux, deorges s'élan(;a des bras de sa femme vers )0 canoi qui Tatlendait. Il était fou, hors do lui; il nous envoya des baisers jusqu'au motiicnt où il aborda la Belle-Jennj^ et ses dernières paroles mon enfant! reteniirent lonjtrmps de mon oreille à mon cœur.
Marie nvait les yeux fixés invari;iblemonl sur un seul point. Toute son âme, loule sa vie était dans ses yeux. Elle ne pleurait pas. Moi, j'étais presque aveuglée par mes lar-
mes. Je no voyais plus la BelleJenn/qu'h
travers un nuage.
Nous qnillâmes le porl lorsque la nuit commençait à tomber et le vaisseau à disparaître dans la ligne noire formée à l'horizon.
CUÀPiriŒ DEUXIEME.
Retour de la Belle-J^ennyj
Huit mois s'élaient écoulés, Georges était encore à Saint-Domingue, retenu par des affaires tellement embrouillées qu'il ne pouvait fixer le jour de son retour. Cependant il espérait arriver en France au mois de mars ; nous étions alors à la fin de janvier.
Marie avait un fils beau cominc elle, un fils qu'elle adorail. Le petit Georges avai t près de trois mois 5 les bras de sa mère et les miens lui servaient de berceau ; il nous souriait à toutes deux, et je croyais fermement que je l'aimais auUnt que sa mère l'aimait. Les jours passaient doux et sans 'nuages catftm U^aÏQur* 4e j^viw.lQWs. Marie avait oublié l'église tendue de noir, le bonheur s'élail assis au coin de son foyer, elle avait repris sa gnîté; ses joyeuses ciiansons berçaient son fils chacjue soir à l'heure où les oiseaux et les enCans s'endorment, les uns la tète sous leurs ailes, les autres la bouche sur le sein de leurs mères.
Le petit Georges se portait à a^erveille, à part une légère toux qui était survenue et annonçait un rhume. J[e n'y faisais paa attention, mais Mario me dit :
~ Je suis inquiète de mon fils.
Je regardai l'enfant ; il était aussi rose, aussi charmant que la veille. Je plaisantai Marie sur ses inquiétudes; elle eut Pair de me croire : mais, le soir elle n'endormit pas l'enfant au bruit de ses chansons et je l'entendis soupirer.
La tristesse de Marie me gagna malgré moi; j& dormis mal, et la nuit me surprit auprès du berceau de Georges; j'y trouvai sa mère, elle me serra la main et m'attira vers son fils. Je me penchai sur lui et j'écoutai sa respiration; elle était rare -et pressée. J'approchai la bougieet je vis qu'il était pâle.
Sa mère l'avait vu avant moi.
— Éhbien? me dit-elle.
— Ce ne sera rien, répondis-je; il est im^
possible qu'un enfiint s'élève sans avoir quelque indisposition.
Marie, sans paraître faire attention à celte banale réflexion, regarda la pendule et me dit : dans deux heures, j'enverrai cherciierle médecin.
Nous veillâmes le petit Georges en attendant le jour, il était cinq heures du matin. Je ne voulais pas croire que l'enfant fût malade et je me tourmentais plus de l'inquiétude de Marie que de mes craintes pour lui. Lorsque le médecin arriva, ma mère était avec nous. Le petit Georges s'était éveillé, sa [jâleur avait fait place à une vive rougeur.
— Cet enfant, dit le médecin après un long examen, a une pleurésie 5 il a eu chaud et froid.
Nous nous regardâmes toutes les trois avec un tel désespoir, que le médecin reprit :
— Je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas de remède ; cependant, ajouta-t-il , l'enfant est bien jeune , et le mat a déjà fait des progrès.
Je me rappelai alors la petite toux de la veille, et je songeai que la chambre de Marie était chauffée par une cheminée et la mienne par un poêle. Georges s'était endormi dans ma chambre sur les genoux de sa mère , et en le portant dans son berceau nous avions senti le froid nous saisir 5 mais cela avait lôté si rapide, que le danger dont l'enfant était menacé nous rendit seul le souvenir de cett*^ sensation.
Je ne peindrai point ici les soins, les an-
-goisses, l'agonie de nos cœurs; le médecin cherchait à rassurer Marie, mais à moi il disait la vérité. Il n'espérait plus rien que d'une crise , et cette crise ne pouvait avoir lieu que le neuvième jour.
Toutes les pauvres mères qui ont attendu d'une heure, d'un instant, la vie ou la mort de leur enfant, comprendront les tortures sans nom auxquelles Marie était en proie. Elles ont eu les mêmes larmes brûlantes, les -mêmes prières ardentes , les mêmes désespoirs, les mêmes lueurs d'espérance I Lueurs fatales qui rendent la douleur plus épouvantable encore : le soir vint , le soir du neuvième jour.
— Consolez-la , me dit le médecin en se retirant, cet enfant est si jeune, que c'est à peine s'il est né.
— âG7 -
— Ali! monsieur, n>'ccriai-je en fondant en larmes, n'y a-t-il danc plus d'espoir?
- Non.
El il sortit.
Je demeurai altérée, anéantie, mes larmes se séchèrent toul-à-coup. A ma douleur s'était mêlée rindignalion; il nous laissait là, cet homme^ qui trouvait que le petit Georges était trop jeune pour être pleuré.
Plus tard , (juand j'ai vu mourir d'adorables enl'ans à l'âge où la vie est dans tout son éclat, ]'ai compris que l'argument de ce médecin, quelque cruel qu'il fût, était basé sur une chose vraie. Mais la mère qui voit mourir son premier né, n'accepte aucune consolation
Je rentrai dans la chambre où j'avais laissé Maiie; elle tenait son fils dans ses bras. Je n'osais pas la regarder ; je me mis à ses genoux , et mon âme désolée se tourna vers Dieu!
— Vois-tu, me dit Marie d'une voix saccadée, Georges ne verra pas son fils... H va mourir, mon fils!
— Non, non, balbuliai-je en retrouvant un peu de courage dans l'ardeur de la prière quejo venais de Taire.
— Te rappelles-tu l'église tendue de noir ?
Je regardai Marie, tant l'expression de sa voix me fit peur, et je cachai mes larmes dans les plis de sa robe.
Le plus profond silence régna alors entre
nous. Ma nu-rc se tenait debout derrière Ma-. rie;6lle épiait l'issue de cette lutte suprême qui s'établit chez tous les êtres vivans, forts ou faibles, jeunes ou vieux, entre la vie et la mort. Pauvre mère , elle souffrait horriblement de notre douleur, et nous, nous ne nous apercevions même pas de sa présence.
Tout-à-coup un grand cri retentit, et ma mère enleva l'enfant dans ses bras. Marie, renversée en arrière, pâle, les yeux fermés, paraissait avoir cessé de vivre. Je me précipitai sur un flacon et je courus à elle.
— Non, non, me dit ma mère, laisse-la, elle a le temps de souffrir.
— Son fds ! m'écriai-je.
— 11 est mort!
Je me rappelle encore l'alfreuse douleur qui me saisit au cœur, et je demandai à Dieu de prendre pitié de Marie.
Où irouvai-je le courage de placer cet enfant tant aimé dans son berceau , dt m'ageiiouiller auprès de lui, el de crayon"hcr, à la lueur de deux bougies qui étaient devenues deux cierges funéraires, les traits de ce petit ange si beau , si riant, il y avait dix jours à peine? Je n'en sais rien. A l'âge que j'avais, la mort n'apparaît point encore ce qu'elle est réellement, affreuse, inexorable!
Georges semblait endormi, ses petites lèvres pâles et faiblement entr'ouvertes, avaient gardé comme un sourire. Je pleurais en reproduisant sur le papier ce doux visage que j'avais si souvent couvert de ces bons et purs baisers qu'on ne donne qu'aux enfans. Je
pleurais, mais j'écoutais une voix divine qui me disait :
« Il est avec les anges. »
Le lendemain de celle veille funèbre fut peut-êlre encore plus affreux que la nuit même.
Marie, revenue à elle, demandait son fils; elle l'avait vu mourir, et elle ne voulait pas croire à sa mort ! Je passai bien des jours et deç nuits au chevet de son lit, car elle était en proie à une fièvre violente dont sa jeunesse seule triompha
Un mois s'était écoulé depuis la mort du petit Georges; Marie avait fait encadrer l'es* puisse bien imparfaite, mais ressemblante,
que j'avais tracée, de son fils; elle passait des licures entières à la regarder. Et lorsque, pour sécher sesJarmes, je lui disais en pleurant noioi-môme :
— Console-toi, une voix divine m'a dit le jour de sa mort :
« 11 est avec les anges. »
Elle se détournait de moi et pleurait davantage.
— Ah ! me répondit-elle un jour, tu l'ainiais bien , mais tu n'étais pas sa mère ! Le ciel est peuplé d'anges, moi je n'avais que mon fils !
Une lettre de Georges vint redoubler sa
douleur. Georges parhul de son fils avec cette exaltation passionnée qui attirait à lui tous les êtres qu'il aima-il. Ses projets au retour, ses espérances dans l'avenir, tout ce qui aurait fait la joie de Marie six semaines auparavant, jetait un crêpe plus funèbre sur cette maison où il allait trouver la mort et le désespoir, lors(iu'il y venait chercher la vie et le bonheur !...
Marie n'avait plus le temps de lui écrire, et elle calcuiait ({uc sa dernière lettre arriverait à Snint-Doniingue après le départ de son mari, qu'elle attendait à la fin du mois, c'est-à-dire dans trois semaines.
Peu à j.eu k> pensée de le revoir calma
l'amertume de sa douleur, et elle commença
à se rattacher à la vie, sinon avec l'espérance,
du moins avec la résignation.
li, 18
Les trois semaines passèrent , Georges n'arriva pas; mais, comme on avait eu de vagues nouvelles de la Belle-Jenny^ et qu'elle avait été signalée tenant fa mer du côté des Açores, Marie prit patience et bénit presque ce retard, qui lui permettait de se préparer avec courage à la douleur qui allait frapper son mari.
Si le vent soufflait avec furie, elle|se mettait à genoux et priait Dieu ; ses jours et ses nuits étaient remplis de crainte et d'effroi. Son amour , entièrement concentré sur son mari, avait laissé] bien en arrière ma tranquille amitié.
; Tous les jours nous passions quelques ■ heures sur le port , interrogeant du regard la mer et l'horizon au bruit de la voix des matelots insoucians qui chantaient ou fumaient.
La Belle 'Jemnj (îcvail débarquer sa cargaison à La Rochelle j on ne comprenait rien au retard apporté dans son arrivée: mais on Fallendail tous les jours, el l'armateur était sans inquiétude.
Lorsque Mario lui faisait part de ses terreurs, il asait toujours un sourire sur les lèvres pour la rassurer, cl il ne manquait jamais do la congédier en lui disant :
— Le capitaine Derbin connaît la mer mieux que nos plus vieux marins.
C'était un dimanche, il faisait une do ces belles journées du mois d'avril qui réjouissent les yeux et le cœur; midi venait de sonner; nous allions ouvrir la porte de la maison pour nous rendre sur le port, lorsqu'on la poussa brusquement. Un homme entra ,
nous 1 1; le reconnûmes pas d'abord ; il était dans un (el dés rdrc, etjnous avions l'esprit si préoccupé d'une seule pensée, que nous n'eûmes qu'un cri :
— Georges !
i\iais ce n'élait pas lui, et Marie s'appuya sur moi pour ne pas tomber.
Cet homme , nous venions de le reconnaître, était parti avec Georges comme limonnier. Georges venait donc d'arriver.
— Où l'avez-vous laissé? demandai-je, car Marie était incapable de parler.
— Au Port-au-Prince^ répondit cet homme, qui tâchait de se donner une contenance en chercliant différens objets placés dans sa
large ceinture, et qu'il nous présenta un à un.
Je reconnus le portrait de Marie , et un médaillon renfermant une boucle de ses cheveux noirs enlacés à une mèche de cheveux blonds.
Ni Marie ni moi , nous n'avancions la main ; nous tremblions tellement , que le pauvre marin, incapable d'un plus long courage, éclata en sanglots.
Alors, et comme si elle avait été soulevée par une commotion électrique, Marie s'élança vers lui, et saisissant les fortes mains de cet homme dans ses faibles mains, elle le secoua avec une telle violence, que le portrait et le médaillon roulèrent à terre.
-" Parlez , parlez ! s'écria-l-eile , — mon
— ti78 —
mari , Georges — mon ! Mon , n'esl-ce pas ? 0!i! diles-le donc, diies-Ie pour que je meure aussi.
— La balle l'a frappé au cœur, balbutia le marin, ei il est tombé en criant : — Ma femme I mon fils !
—• Il s'est battu I m'écriai-je en serrant Marie dans mes bras , — battu malgré ses promesses. — 0 mon Dieu I
— El il est mort, n'est-ce pas? ré})éta Marie d'une voix qui me glaça d'elîroi.
— Ah! madame, ce n'était pas un duelj c'était un assassinat! Il ne voulait pas se
battre On l'y a forcé; il avait comme le
pressentiment qu'il serait tué, mais il était trop brave pour reculer... Ah ! madame , la Belle Jenny est revenue ^ans lui !
Les paroles de cet homme étaient entrecoupées de sanglots; il parlait encore, que le son de sa voix seul arrivait à mes oreilles. Georges clait mort, que me faisait le reste?...
Je regardai Marie qui était beaucoup plus calme que moi , mais dont la pâleur était effrayante; elle avait ramassé le portrait et le médaillon. Ses lèvres blanches et serrées exhalaient de moment en moment des mots confus, inintelligibles et de sourds gémissemens.
— Mort! répéta-t-elle enfin, en faisant un pas vers la porte. Mort!.,, ouvrez celte porte, ouvrez-la donc que j'aille le rejoindre, l'église est encore tendue de noir... Il m'attend, je le vois, il est près de l'autel, et son (ils, mon enfant, mon petit Georges, est près de lui...
Je la retenais dans mes bras , car la porle qu'elle nous disait d'ouvrir n'avait pas été refermée, et je la voyais prêle à s'élancer dans la rue... mais je tremblais, j'étais sans forces, et les siennes semblaient doublées par le désespoir ; elle se dégagea de ma faible étreinte, et, plus prompte que moi, elle s'enfuit, traversa la ville, arriva en face de Saint- Barlhélemy, en monta les degrés sans s'arrêter , et tomba inanimée au pied du grand autel
C'était là qu'on l'avait mariée, là que les cierges avaient éclairé le deuil de cette église où le délire de sa douleur la ramenait instinctivement. Mais, par un de ces jeux du hasard ou de la Providence dont les mystères sont adorables jusques dans leurs plus cruelles phases, l'église était parée de fleurs et les
pures ei enivrantes exhalaisons de l'encens achevaient- de lui donner un air de fête.
C'était le jour de Pâques ; la grand' messe venait de finir, lu foule s'était écoulée, les dernières vibrations de l'orgue mouraient dans l'espace sous les doigts distraits de l'organiste, qui achevait d'exécuter un chant religieux de Béthowen.
Quelques femmes agenouillées priaient encore dans les chapelles , deux enfans de chœur enlevaient la sainte nappe, et le soleil dorait de ses rayons le saint-sacrement et les cierges bénis.
Lorsque j'arrivai, je vis Marie entourée de toutes les personnes qui se trouvaient dans l'église Ses yeux ne s'étaient pas r'ouverts : elle était raide et pâle comme une statue de
marbre , sa tête reposait sur les imarches de l'autel. L'effroi et la surprise qu'elle venait de causer n'étaient pas encore dissipés. J'écartai celte foule stupide et curieuse, je soulevai Marie dans mes bras, je saisis un flacon que l'on me présentait et je lui fis respirer de Téther.
Marie ouvrit les yeux, elle les tourna vers moi , puis vers l'autel, murmura le nom de Georges, serra faiblement ma main et sa tête retomba.
— De l'air! m'écriai-je , emportons- la d'ici... sauvons-la, elle n'est qu'évanouie.
— Elle est morte! reprit un jeune prêtre, celui qui m'avait tendu le flacon d'éther.
^ Je ne sais plus ce qui se passa dans l'église.
Lorsque je revins à moi , j'étais près de ma mère. Marie, ctundue sur mon lit, semblait dormir.
Elle souriait.
Ma mère pleurait.
L'amede Marie était allée rejoinare l'ame de Georges.