‹ Charles MandelChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Marguerite pleure.

Il fallut se quitter, les fêtes étaient finies. Emeriau se rembarqua et longea la côte des Sables-d'Olonne avec sa femme et son fils-, Ils firent une pêche abondante, et entrèrent dans Olonne. Pierre n'avait jamais vu de

\ille, mais il passa bientôt de l'admiration à la compassion :

— Que je plains les habitans ! disait-il à son père; ils ne peuvent transporter ces lourdes maisons nulle part avec eux; il faut, ou qu'ils y restent toujours, ou qu'ils laissent derrière eux leurs amis, leurs païens : comme ils doivent souffrir de l'absence ! Je ne donnerais pas la hutte de mon oncle ou la cabane de notre bateau pour la plus belle de ce* maisons.

Emeriau serra fortement la main de son fils j^un sourire plein de joie et d'orgueil anima son rude visage, et il jeta sur Pierre un'regard qui semblait dire :

— Tu es digne d'être mon fils!

Lorsque le poisson fut vendu et que le ba-

teau, mobile et seule piatrie du Collibert, eût mouillé dans ses parages accoutumés, Pierre, au lieu de se livrer à la paresse, sentit qu'il devait réparer le temps perdu, et, à la grande satisfaction de son père, il recommença à s'occuper de la chasse et de la pêche avec plus d'ardeur que jamais. Quelquefois il lui arrivait de tressaillir en voyant tomber un oiseau dont les ailes en s'agitant venaient lui rappeler le goéland qu'il avait tué en se promenant avec Marguerite , et ce souvenir mouillait toujours ses yeux de larmes j ce n'était pas qu'il fût sensible à la mort d'un oiseau ou d'un poisson; il n'était pas cruel, il ne jouait jamais avec leurs douleurs, mais il était habitué depuis sa plus jeune enfance à tuer ces animaux pour en faire sa nourriture et celle de ses parens.

11 s'attendrissait donc en se rappelant les II. 4

îarmes de sa cousine et les jours heureux qu'il avait passes prés d'elle; puis il se demandait si de son côté Marguerite pensait à lui.

Trois années s'écoulèrent ainsi; chacune d'elles ramena aux fêles de Pâques un nouveau présent; et le mystérieux papier l'accompagnait. Lorsque les deux enfans étaient réunis, au grand étonnement de Pierre, il découvrait que Marguerite recevait comme lui un présent sur lequel un papier était attaché ; on y lisait toujours ces mots : Dieu veille sur les petits CollibertsI

— C'est la même écriture ! s'écriait Pierre en les comparant; ô, Marguerite, notre prière a été exaucée, Dieu veille sur nous!

Pierre avait quatorze ans, Marguerite en

avait onzej tous deux savaient lire, maïs leur science n'allait pas plus loin.

Une nuit, on était en septembre, la pêche venait d'être abondante, et Pierre, assis à l'extrémité du bateau, se laissait aller à une de ces douces rêveries où le- passé, le présent et l'avenir se confondent en de vagues pensées; son regard fixe et contemplatif suivait au ciel les milliers d'étoiles qui apparaissaient pâles et presque imperceptibles j un vent tiède ridait l'eau et soulevait les longs cheveux noirs du jeune pêcheur. Fa-' ligués du travail de la journée, son père et sa mère dormaient, le plus profond silence régnait autour de lui.

— Que le ciel est beau ! murraura-t-il en croisant ses bras; que l'on doit être heureux derrière ces nuages d'or , et que Dieu est

bon de nous garder ic ciel pour nous empêcher de regretter toutes les belles choses qui lious entourent. Oh ! oui, Dieu est toute bonté; ma mère et Marguerite ont bien raison de me le répéter sans cesse.

Le bruit que fit alors une barque glissant tout près de lui, attira son attention.

Bianca s'était levée; elle aboyait? La nuit trop noire empêchait de distinguer autre chose que le ciel et la mer. Le bruit cessa.

Pierre allait se retirer dans la cabane, lorsque le vent qui s'élevait lui apporta ces mots comme venant de l'autre côté du rivage : Marguerite pleure ! et soit que la même voix répétât les mêmes mots , soit fque l'esprit frappé de Pierre crût les entendre encore, il lui sembla que tout ce qui l'entourait prenait

une voix pour lui crier : Marguerite pleure!

Réveillant aussitôt ses parens, il leur raconte ce qu'il vient d'entendre, les conjure de lui permettre de se rendre à la hutte de son oncle , et leur promet d'être de retour le lendemain. 11 obtient enfin la permission de partir ; il saisit son fusil, appelle Bianca, s'élance dans sa petite barque , détache les rames et s'assied. Bianca se couche aux pieds de son jeune maître, et la tète sur les deux pattes elle s'endort. Tout à coup, la lune laisse tomber un de ses rayons sur le canot que Pierre fait avancer à force de rames ; il aperçoit auprès de lui sur la banquette un gros sac; il veut s'en saisir, le sac échappe presque à sa main, et un bruit argentin se fait entendre. Qu'onjugedela surprise de Pierre, il ouvre le sac et des pièces d'argent s'offrent à ses regards. Remerciant le qiel , et animé

d'un nouveau courage, il continue sa roule. Quatre lieues lui restent à faire ; le froid de la nuit perce ses \êtemens et engourdit ses njains; mais il rame, il rame toujours; le désir de secourir son oncle et sa cousine lui donne des forces et ces mois Marguerite pleure! retentissent sans cesse à ses oreilles.

Le jour commençait à peine, lorsque la barque touche le rivage; il saule à terre et se dirige en courant du côté de la hutte. Tout était silensieux; Pierre s'assit et fit signe à Bianca de se coucher à ses pieds. Bianca obéit en silence et en remuant la queue pour exprimer la joie qu'elle éprouvait à revoir la hutte hospitalière où il y avait toujours pour elle de bons os et de douces caresses.

Pierre, excédé de fatigue et le cœur plein d'inquiétude, laissa tomber sa tête dans ses mains.

— lis dorment, pensait-il , pourquoi les éveiller? attendons un moment. On dit que l'argent console de bien des peines; j'ai là plus d'argent que mon oncle n'en a peutêtre jamais \u.

Celle réflexion rendit à Pierre tout son courage, ci il se hiissa aller à l'espoir le plus doux qui puisse se glisser dans un bon cœur; celui d'être utile ii ses semblables et de placer son bonheur dans le bonheur des autres.

A mesure que Pierre se disait : « Je vais sécher leurs larmes s'ils ont du chagrin, » Pierre trouvait que l'on lardait bien à ouvrir. . . et que le soleil était plus lent que de coutume à se lever. Il hésitait s'il frapperait a la porte de la hutte, et, dans son impatience, il,' ne cherchait plus à maîtriser celle de Bianca qui

s'exprimait par des bonds et des cabrioles.

Enfin , le soleil parut avec son cortège de rayons si brillans, que l'œil n'en pouvait supporter la vue. Pierre se leva , et comme il allait frapper à la porte, Marguerite l'ouvrit ; tous deux firent un cri de joie et de surprise.

— Oh ! Marguerite , lu as pleuré! s'écria Pieire en remarquant les yeux rouges de sa petite cousine, et tu pleures encore, ajoulal-il en lui voyant essuyer ses yeux avec le coin de son tablier.

— Je suis pourtant bien contente de te voir, mon cousin, reprit -elle en souriant; mais j'ai du chagrin, j'ai pleuré toute la nuit avec mon père et ma mère , et je ne me suis endormie que bien lard, voilà pourquoi lu n'as pas trouvé la hutte

ouverte; mon père et ma mère ne font que

de s'éveiller Mais qu'est-ce que tu tiens

de si lourd à la main?

Et Marguerite voulut soulever le sac.

— 0 ciel! s'écria-t-elle, on dirait que c'est de l'argent !

~ Eh ! oui , Marguerite, c'est de l'argent, et beaucoup d'argent , répéta Pierre, se redressant avec orgueil. . . Il est tout pour ton père, ajoula-t-ii en se baissant vers elle et l'embrassant ; c'est à la Providence que nous le devons, c'est elle qui m'a appris que tu pleurais et qui m'a donné cet argent; je puis bien t'assurer que celui-là nous tombe du ciel.

— Oh ! mon père ! ma mère I venez vite I

cria Marguerite en rentrant dans la hutte , nous sommes sauvés, voilà mon cousin Pierre, il apporte de quoi tout payer !

— Qu'est-ce que lu dis donc là, ma pauvre enfant? répondit le père en venant à elle les joues pâles ei le front abattu.. . Eh! oui , c'est Pierre! Eh ! bonjour, mon garçon; qui t'amène ici ? Par quel hasard viens-tu nous trouver à l'époque de l'année où ton père ne te laisse jamais t'absenter?

— Ce n'est pas le hasard, mon oncle.

Et Pierre posa le sac d'argent sur les bras flu pauvre laboureur.

La joie fut si grande dans la hutte , qu'on ne s'entendait plus; les pleurs se mêlaient aux rires et aux actions de grâces , et ce ne

lut que longtemps après que Pierre put apprendre le malheur dont le père de Marguerite était menacé.

La récolte avait été submergée; la grêle venait de ravager le peu qui restait, et le père de Marguerite se trouvait dans l'impossibilité de rien vendre pour payer le maître de la ferme. Cet homme , dur et avare , s'était refusé à tout arrangement, et il avait envoyé un huissier saisir l'humble mobilier de la hutle; il allait être vendu. Plus la douleur de celte pauvre famille avait été grande, plus sa joie devint vive. Mais, lorsque le premier moment de bonheur fut passé, et que Pierre eut raconté comment ce secours lui était tombé du ciel, le père de Marguerite hocha la lôte et dit :

— U y a là-dessous quelque mystère...

Allons, consulter M. le curé; je ne puis me servir de cet argent avant de savoir s'il ne sera pas un jour re'clamé.

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