CHAPITRE TROISIÈME
Vn bienfait n'est jamais perda.
Le lendemain de ce jour, le premier qui marqua dans sa vie, Pierre se jeta dans son batelet et se mit à l'examiner de tous les côtés. Mais que l'on juge de sa surprise , lorsqu'on soulevant une natte de paille il aperçut
un jtrtit baiil d»^ poudre, une belle carnassière, un sac de plomb et un charmant petit fusil de chasse , auquel un papier était attaché ! Pierre ne savait pas lire ; il appela son père , qui , avec bien de la peine , parvint à épeler ces mots : La Providence envoie ceci a Pierre j parce qui! a fait hier une bonne action.
Emoriau croisa les bras, ses sourcils noirs se froncèrent, mais il ne dit rien , et Pierre courut tout joyeux raconter à sa mère que le ciel venait de lui faire don d'un beau fusil et d'une carnassière encore plus jolie (jue loiiles celles qu'il avait vues jusqu'alors. Il chargea sonfusil et passa la journéeà conduire son petit canot, et à tirer les oiseaux de mer qu'il voyait voler à peu de distance. Il sfyla une petite chienne, nommée Bianca,à lui rapporter le gibier qui tombait sur le rivage ou dans
la mer, près du bateau , et il devint bientôt aussi habile à la chasse qu'à la pêche.
Un an après Pierre aperçut, en sautant un matin dans son canot, un paquet assez volumineux : « Oh ! c'est pour moi, s'écria-t-il et saisissant un papier où il cpela celte fois-ci : La Proifidence veille sur Pierre. Le paquet contenait un habillement complet de matelot. Pierre courut au bateau ; sa mère l'aida à s'habiller, et le trouva si beau qu'elle pria en grâce son mari d'aller passer les fêtes de Pâques chez le père de Marguerite.
Le bateau d'Emeriau était alors mouillé près des marais , il y consentit. Peut-être partageait-il aussi l'orgueil de sa femme, et élait-il bien aise de montrer à son frère la force et la grâce de son fds. a On nous croit des sauvages sans tournure et sans manières,
pcnsau-ii^ on verra si les flots, le travail et la solitude ont fait de Pierre une brute ! »
Les fêtes de Pâques arrivèrent : Eraeriau , suivi de sa famille , fit prendre au bateau le chemin qui conduisait aux marais , et , au bout de quelques heures, il fut à la porte de son frère. Une petite fille de huit à neuf ans était assise sur le seuil ; elle filait : c'était Marguerite. La joie fut grande dans la hutte, et le festin du soir, riche de poissons et de gibier, se passa au milieu de cette gaîté franche et compiunicative que le travail et le contentement de soi-même savent seuls donner.
Les deux enfans s'examinaient de la tête aux pieds : timides et muets d'abord, ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre , avaient échangé un regard bienveillant , et lorsque vint l'heure de se livrer au sommeil , leurs
pelitos inaîns s'élaienl jointes ; ils causaient I Pierre et Marguerite s'embrassèrent et se promirent pour le lendemain une journée de plaisir.
Marguerite possédait cette grâce enfantine que la nature donne et que l'art ôte presque toujours; elle ne s'occupait qu'à aider sa mère dans les soins du ménage , et n'avait jamais songé à la différence qu'il y a entre la laideur et la bea uté. Sa toilette était toujours propre, et lorsqu'elle mettait sa coiffe bien blanche, elle s'inquiétait fort peu si elle cachait ainsi ses beaux cheveux blonds. Il régnai dans toute sa personne un air d'ordre et de douce gaîté qui faisait que chacun 'aimait, et que toutes les mères l'offraient pour exemple à leurs filles.
— As-tu vu comme Marguerite est gentille ?
disait Pierre le lendemain à sa mère , occupée à lui nouer autour de la taille une large ceinture rouge ; son joli costume ressemble par les couleurs au plumage si varié des beaux oiseaux que j'abats sur la côte. Sa mère sourit, lui donna une lape sur la joue, et, le regardant avec un orgueilleux amour, elle dit :
—Et toi aussi, mon garçon , tues gentil, et tu as de beaux habits comme Marguerite.
—Allons, allons ! interrompit le père qui fumait dans un coin , ce sont là de ces choses qu'on ne dit pas à un homme, quelque enfant qu'il soit encore. Qu'est-ce que c'est que d'être beau ? à quoi cela mène-t-il ? Je fais moins de cas de ça, que de la fumée qui sort de ma pipe. Marguerite est une poupée que sa mère adonise de son mieux ; je n'y trouve pas à redire; l'enfant est laborieuse, propre, obéissante; et puis c'est une fille ! Mais, morbleu ! qu'on
me laisse mon garçon ce qu'il est , et qu'on ne s'occupe pas de sa toilette ni de son visage, comme si, de retour au bateau, il allait pouvoir s'asseoir à mes côtés et me regarder travailler les bras croisés! »
Pierre fit un saut vers son père, et, jetant ses bras autour de son cou, il lui dit : « Sois tranquille ; je fumerai et je travaillerai tout comme loi, car je veux être un homme 5 mais cela n'empêchera pas que j'aime les beaux habits et que je trouve Marguerite gentille. »
A son tour le père sourit , et entre deux grosses bouffées de tabac il laissa échapper ces mots : « Il en sera ce que Dieu voudra. » Pierre regarda sa mère ; il ne comprenait pas pourquoi Dieu voudrait ou ne voudrait pas qu'il aimât ses beaux habits. Pierre ne pen* sait guère à l'avenir ; l'avenir était pour lui le
soir de la journée, ou le malin du lendemain ; sa pensée n'allait pas au-delà. Il courut trouver Marguerite et l'emporta suspendue à son cou. Marguerite était aussi petite et aussi délicate que Pierre était grand et fort. II se rendit avec elle dans son joli petit batelet, et promena longtemps la jeune enfant sur les canaux qui coupaient alors les marais nouvel leraent formés par la retraite des eaux de la mer. Marguerite riait et babillait de tout ce qu'elle voyait 5 sa jolie pelite figure rose et éveillée faisait ressortir les beaux traits mâles et graves de son jeune cousin. Tout à coup Pierre saisit son fusil : il a vu un goéland raser la mer; il l'ajuste, il suit ses m<>uve-
mens Son fusil s'élève et se baisse deux
fois en une minute ; Bianca est à ses côtés , l'oreille dressée, le nez au vent. Le coup part; elle tressaille au bruit de l'explosion , et , prompte comme l'éclair, elle s'élance à la nage.
— Oh! pauvre petit animal ! dit Marguerite en voyant sauter Bianca dans le bateau, et laisser tomber aux pieds de son maître le goéland ensanglanté , mais dont les ailes s'agitaient encore dans une douloureuse agonie ; oh î comme il souffre! comme il s'agite ! Et Mar guérite se mit à pleurer. Alors Pierre, le cœur gros, cacha vite l'oiseau au fond de sa carnassière, et, se rapprochant de sa cousine qu'il aimait comme une sœur et q u'il appelait ainsi, il lui demanda pardon du chagrin qu'il venait de lui causer.
—Chère Marguerite, lui dit-il, il est mort à présent, il ne souffre plus j tiens, regarde, ajouta-t-il.
Marguerite leva ses yeux pleins de larmes, et ne voyant plus le goéland , elle essuya ses pleurs et sourit à Pierre.
Le bateau voguait lentement. Bianca s'était couchée haletante aux pieds des deux enfans; le soleil écartait loin de ses beaux rayons d'or les nuages grisâtres qui s'amoncellent presque toujours sur le ciel de la Bretagne ; la soirée était calme et majestueuse; des oiseaux chantaient dans les touffes d'arbres épars au bord des marais ; l'onde n'avait pas une ride; la barque glissait moelleuse et silencieuse , et l'âme des deux enfans s'élevait vers le Créateur : leur prière, muette, solitaire, ignorée d'eux-mêmes , faisait battre leur cœur d'un saint enthousiasme. Pierre songeait aux cadeaux qu'il avait reçus, la joie la plus pure brillait dans ses yeux.
—Dieu veille sur moi, Marguerite! s'écriat»il. Tu vois ce bateau, mes armes et mes vêlemens ; eh bien ! Dieu m'a envoyé tout cela; prions-le de veiller aussi sur toi, Marguerite!»
Les deux enfans s'agenouillèrent, et, joignant leurs petites mains avec une ferveur qui leur avait été inconnue jusqu'alors, ils demandèrent à Dieu de prendre soin des petits Colliberts, et de ne jamais les séparer. Puis , le sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux, ils sautèrent sur le rivage, où le bateau venait de toucher, et en peu de momens ils furent de retour à la liutte.
Plusieurs jours s'écoulèrent : jours de paix et de bonheur, qui laissèrent dans le cœur de Pierre et de Marguerite une trace ineffaçable. Ce que l'un voulaitjil était bien rare que l'autre ne le voulût pas j jamais de mots aigres, jamais de bouderies entre eux. Marguerite était douce et prévenante ; Pierre, qui n'avait d'autre défaut que celui d'être emporté, réprimait la vivacité de son caractère et était toujours prêt à sacrifier ses goûts à ceux de
Marguerite. Il lui demandait chaque matin : — Que veux -tu faire aujourd'hui, petite sœur.? — El il ne la contredisait jamais.— C'est une enfant, disait-il souvent a son père; elle est bien plus jeune que moi ; je dois donc la proléger et la rendre heureuse dans tout ce qu'elle désire. — Si je te laissais ici longtemps, disait alors son père , tu deviendrais aussi doux, aussi poli que les messieurs des villes j ce n'est pas cela qu'il me faut dans notre bateau : j'ai besoin d'un bon travailleur, et j'ai peur que lu prennes ici l'habitude de la fainéantise.
Pierre sentait au fond du cœur que son père avait raison , et qu'il aurait peut-être de la peine à se remettre au travail et à se trouver parfaitement heureux dans son bateau solitaire.
-^ Nos enfans seront le soutien de notre
vieillesse, disait l'oncle en regardant Pierre et Marguerite marcher l'un prés del'aulie, se tenant par la main.
— Il en sera ce que Dieu voudra , répétait Emeriau en lapant sur l'épaule de son frère; mais nous avons du temps devant nous, et il y aura bien du poisson de séché au soleil, d'ici là.