CHAPITRE SIXIÈME
Pierre qniUc le bateau.
Peu à peu la voix d'Emeriau s'éleva et laissa ichapper le nom de Pierre ; l'enfant saisit dif« érentes phrases sans suite dont le vent lui pportait des mois brisés.
— On parle de moi , pensait-il en prêtant
l'oreille; puis il s'éloignait, car il savait qu'il est mal d'écouter ; et, pour se distraire, il essayait de jeter ses filets j mais, malgré lui, il revenait vers la cabane , où les voix se faisaient entendre de plus en plus.
Enfin, la porte s'ouvrit. Emeriau en sortit; il alla droit à son fils , et lui secouant fortement la main , il dit :
—Il faut que tu nous quittes, mon enfant.
Une larme brilla dans les yeux du père^ la deuxième que Pierre eût encore aperçue.
Pierre tressaillit, et le regarda.
— Nous allons nous séparer, mon fils !
Ces paroles tombèrent comme du plomb sur le cœur du jeune homme, qui répéta ma* chinaleraent ;
— Nous séparer, mon père !
— Oui, reprit Emeriau ; Dieu et les hommes le veulent ainsi. Je dois l'élever pour eux plus encore que pour moi. L'amour d'un père se compose de sacrifices : j'accomplirai celui-ci. Tu vas partir, mon ami ; tu vas connaître le monde et ses plaisirs futiles ; tu vas apprendre l'art difficile de l'y bien gouverner. C'est une autre manœuvre que celle de notre bateau, mais Dieu te sera en aide et l'empêchera de te briser aux écueils. Tu verras les hommes, la société, lu apprendras les sciences. On dit que cela vaut une fortune, et que la fortune rend heureux : je ne désire qu'une chose, mon garçon; c'est ton bonheur
Et comme Pierre pleurait , son père ajouta :
— 11 y a plus de quatorze ans que It vis heureux avec nous ; notre bateau
a vu les premiers pas, a entendu tes premiers motsj tous tes souvenirs sont ici; ton cœur est pur et confiant, tu aimes Dieu et tes parens ; le monde sera sans danger pour toi , tu n'y oublieras jamais letoît paternel ! Si Dieu l'appelle à être autre chose qu'un simple pêcheur, que sa volonté soit faite ! Mais si tu préférais notre humble pauvreté aux richesses que l'on ya chercher dans les villes , reviens , oh ! reviens dans nos bras! Tes filets et ton fusil sont de vieux amis qui ne te feront jamais faute... J'ai eu de la peine à décider ta mère,mais ton oncle l'a emporté ; il lui a prouvé que nous étions coupables de te laisser dans l'ignorance , et que l'étude , au lieu d'être la source des vices, l'était de toutes les vertus. Et d'ailleurs, mon ami , ajouta-t-il en lui donnant une douce tape sur la joue, tu ne seras pas loin de nousj ton oncle t*emmène aux marais , et tu habiteras chez ce bon curé qu'il alla consulter
avec toi au sujet du sac d'argent. Ce vénérable vieillard se charge de l'instruire : tu t'y attacheras.
La mobile physionomie de Pierre s'éclaircit tout à coup : son regard humide brilla d'un vif éclat, et une grande partie du chagrin qu'il éprouvait en songeant qu'il allait quitter ses parens se perdit dans la joie de ne pas être envoyé dans une de ces grandes villes qui lui avaient toujours semblé de véritables prisons. L'idée de revoir Marguerite et sa bonne tante, qui lui était une seconde mère , adoucit les regrets qu'il donnait au bateau paternel. Il s'assit à l'avant du bateau, essuya de nouveau son fusil, réunit autour de lui son sac de plomb, sapoudrière, les mit en bon état, puis il fit avec soin un paquet de ses vêtemens* Mais lorsque sa mère vint y glisser une petite bourse de cuir jaune , contenant toutes
-^Roses épargnes , il jeta ses bras autour du cou de celte bonne mère, et, le cœur gros d'émotion, il mêla ses larmes aux siennes
Qu'elle eût dit un mot alors , et il serait resté, sans que le souvenir de Marguerite fût venu attrister la joie qu'il aurait éprouvée à ramener le sourire sur la douce et respectable figure de la digne femme qui l'avait nourri de son lait, et l'avait veillé tant de nuits lorsqu'elle n'avait, pour apaiser ses cris, que des baisers et des chansons.
—Oh ! pensait Pierre, rien n'est bon comtne une mère, rien ne nous aime comme une mère !
Et il serrait la sienne sur son cœur, et il pleurait sans pouvoir s'en empêcher. Mais la pauvre femme avait promis de se rési-
-«signer ; elle chercha à le consoler, essuya ses larmes et les siennes , puis elle l'engagea à partir avant que la journée fût trop avancée.
— Tout est-il prêt, mon enfant ? dit l'oncle en venant à eux.
Emeriau le suivait, il avait repris courage, et lorsqu'il embrassa son fils , sa voix no trembla plus en lui disant adieu. La pauvre mère, au contraire, sentit toutes ses forces s'évanouir, et elle ne sut que fondre en larmes en appelant sur son enfant les bénédictions du ciel.
Le bateau de l'oncle s'éloigna lentement
du bateau d'Emeriau. Il est vrai que Pierre
était sans forces : les larmes de sî mère, en
tombant sur son cœur, l'avaient amolli de
telle sorte que la rame restait entre ses Il 6
mains, sans qu'il songeât à la faire mouvoir. Ses yeux se tournèrent vers le bateau de son père, tant qu'il put en distinguer la moindre partie j et ce ne fut que lorsque le mouchoir que sa mère agitait ne parut plus même comme un petit point blanc, qu'il imprima aux rames un mouvement plus rapide ; alors son oncle lui frappa sur l'épaule et lui dit :
— Tu es un brave garçon, mon ami j je n'ai pas voulu te distraire de tes regrets j mais, morbleu! il est tard, et nous sommes loin : allons, de l'avant, autrement ma femme et Marguerite seraient inquiètes , et nous ne trouverions même plus la fumée du souper.
Il était neuf heures du soir lorsque le bateau toucha le rivage ; Bianca sauta, joyeuse et folle, sur la grève ; et, k queue en Iromp«ttej les oreilles au vent, elle se dirigea en
toute hâte du côté de la hutte. Pierre aurait bien voulu la suivre; mais son oncle, qui avait pris son bras, retardait sa marche.
La nuit était noire; on ne voyait aucune lumière briller dans le petit village ; les habilans des huiles étaient couchés pour la plupart, et ceux qui veillaient avaient fermé leurs portes ; il faisait froid. L'arrivée de Bianca a la hulte de l'oncle de Pierre lira Marguerite et sa mère d'une grande inquiétude ; car elles avaient fini par croire que les parens de Pierre, au moment de le quitter, n'avaient plus eu la force de s'en séparer, el que son oncle reviendrait sans lui, au grand chagrin de M. le curé, qui désirait rendre Pierre aussi savant que lui-môme.
Marguerite alluma vile une lanterne , et , précédée de Bianca, elle courut au-devani de son père et de son cousin.
rien e entendit sn voix avant de la voir, et ce ne fut qu'au détour d'un sentier qu'il la vit accourir, caressant et repoussant tout à la foisBianca, dont la pétulante joie l'empêchait d'avancer, et menaçait à tout instant de faire éteindre le fanal.
— Bonsoir, mon père; bonsoir, cousin j — bonsoir, petite sœur.
Et les deux enfans, prenant l'oncle parle bras, l'entraînèrent vers la hutte.
— Le voilà ! femme , cria-l-il en entrant chez lui ; le voilà ! mais ce n'est pas sans peine. Allons, embrasse-le et ne lui parle de rien, car son cœur est tendre comme celui d'une fille. Le souper est prêt , je suppose; nous lui avons donné le temps de cuire , et même de brûler, ajouta-t-il en riant. Voyons, femme, à table; sers-nous tout ce qu'il y a de meilleur dans la maison, j'ai une faim de loup!
On se mit à table : le repas fut gai, quoique mêlé de regrets. On parla du bon curé, de loiit ce qu'il savait, de tout ce qu'il apprendrait à Pierre; des fêtes, du dimanche, du plaisir qu'il y aurait à se réunir le soir. Pierre écoulait en souriant, puis il soupirait; et Marguerite, ayant vu qu'au souvenir de sa mère et des soirées passées en famille, une larme brillait encore dans les yeux de son cousin, Marguerite se leva doucement de table, passa derrière lui, et, d'une main caressante, essuya celle larme avec le coin de son tablier.
— Chère sœur, dit Pierre en se retournant, que tu es bonne et que je l'aime!
— Tu ne pleureras donc plus ?
— Non, je ne pleurerai plus.... Mais, pense donc, Marguerite, ce que c'est que de s'éloi-
gner de sa mère pour si longtemps, d'être des jours, des mois sans la voir , lorsqu'on était habitué à jouir de ce bonheur à tout instant, lorsqu'on ne l'avait jamais quittée !
— 0 maman I.... chère maman !.... s'écria Marguerite en se jetant au cou de sa mère, je ne le pourrais pas, j'en mourrais de chagrin; et pourtant j'aime bien mon oncle, matante... et Pierre !
Pierre sentit en ce moment son cœur battre plus fort, et une douce rougeur lui monter au front. Il ne savait rien de l'amour, mais qu'est-il besoin d'en avoir entendu parler? N'est-il pas au fond de notre cœur ? ne vit-il pas en nous à notre insu ? N'est-ce pas lui qui élève notre âme vers Dieu et nos pensées vers un bonheur sans nom, rêve de nos jeunes années, réalité à l'âge où ce bonheur s'appelle amour ?
Marguerite rougit aussi , et sa petite main trembla dans la main de Pierre ; puis , sans savoir pourquoi y elle se détourna pour cacher une larme qui glissait sur sa joue ronde et rose..
—Rassure-toi, mon enfant, lui dit sa mère en l'embrassant ; ne pleure pas. Grâces au ciel, rien ne l'oblige a nous quitter. Les hommes sont forcés à apprendre une foule de choses inutiles aux femmes.
Marguerite sourit à Pierre. — Tous deux commençaient à comprendre vaguement qu'ils avaient pour s'entendre une langue qui n'était connue que d'eux.
ClUPirnE SEPTIEME.
L'homme an mAotean brun.
Le lendemain, Pierre reveiitses plus beaux habits et suivit son oncle chez le bon curé , où il allait s'installer pour quelques années.
Au moment où ils ouvraient la porte du Jardin , le curé reconduisait un homme do
grande et noble taille : cet homme détourna la tête , rabattit avec soin son large chapeau de feutre noir, s'enveloppa dans son manteau de drap brun, salua en silence et s'éloigna.
Pierre crut remarquer que le regard de cet étranger s'était arrêté sur lui , à la dérobée, au moment où il avait salué. Un souvenir vague , indécis , passa entre ses yeux et son cœur ; il tourna la tète vers la porte , mais elle venait de se refermer, et, à la voix du curé qui l'appelait, il oublia l'étranger et s'inclina devant l'homme respectable qui voulait bien se charger de son instruction.
Le bon curé chez lequel il venait d'arriver était profondément instruit, modeste comme l'est toujours le vrai mérite, et mettant audessus de la science les qualités du cœur. Sa belle figure, sillonnée de rides , appelait le
rospecl et l'affection. Pierre sentit dès le premier abord qu'il l'aimerait , et , lorsque son oncle prit congé de lui, il l'embrassa et lui dit tout bas :
— Je crois que je serai heureux ici.
La chambre que l'on donna à Pierre ne ressemblait en rien à la cabane de son bateau, ni à la hutte de son oncle : elle était grande et commode. Les murs, blanchis à la chaux, étaient unis comme une glace, les solives du plafond étaient peintes en gris ; les carreaux formant le plancher étaient propres et réguliers ; une grande el large fenêtre ouvrait sur un jardin, et les meubles consistaient en un lit doux et bon, six chaises de paille, une belle commode de noyer et une petite table de cerisier. Pierre fit plusieurs fois le tour de cette chambre : elle lui semblait un véritable palais.
Les premières leçons que notre jeune pê-
cheur reçut lui parurent bien arides, et le découragèrent ; il ne pouvait se plier à apprendre la grammaire et à faire des lettres ; il éprouvait cependant le désir de savoir écrire, et ce désir lui donna de la patience. Il étudiait bien des heures par jour, il barbouillait bien des feuilles de papier, faisait des bâtons bien tordus , des 0 plus carrés qu'ils n'étaient ronds , et semait tout cela de grosses taches d'encre. Il fut longtemps , bien longtemps avant de parvenir à écrire toutes ses lettres et à les réunir en mots. Il était cependant rempli de bonne volonté et d'intelligence , mais il est bien plus facile d'apprendre à lire et à écrire lorsqu'on est enfant : la mémoire est meilleure, plus souple, plus facile, et l'intelligence n'étant pas distraite par une foule de choses , se concentre sur un seul point j ce qu'on apprend étant enfant, on l'apprend beaucoup plus vite, et on ne l'oublie jamais.
Six mois s'écoulèrent avant que Pierre pût écrire en moyen d'une manière propre et lisible ; mais quelle fut sa joie lorsqu'il put faire une lettre à son père, puis une à sa mère, puis une autre à Marguerite ! 11 aurait voulu écrire des lettres toute la journée. Pierre apprenait la grammaire et le latin encore plus difficilement que le reste, et cette étude ne l'amusait nullement 5 il lui fallait un grand courage pour rester des heures entières les yeux fixés sur des livres qui lui paraissaient contenir de l'hébreu , tant il les trouvait incompréhensibles.
Le printemps finissait ; Pierre avait déjà visité plus d'une fois sa bonne mère et son père : celui-ci lui demandait toujours s'il chassait et péchait encore.
— Hélas! répondait Pierre, je n'ai que Lien peu de temps pour cela.
Et son père soupirait el lui disait :
— Tu viendras ici aux vacances , el nous chasserons, et nous pécherons encore ensemble.
Cependant, plus le temps s'écoulait et plus Pierre s'attachait au bon curé et à l'étude. 11 avait reçu une grande quantité de livres ; la caisse portait ces mots : La Providence veille sur Pierre. 11 lisait beaucoup. L'histoire l'intéressait plus que toute autre chose; c'était un monde nouveau ouvert devant lui ; il avait été si longtemps persuadé que l'Univers se bornait aux côtes de l'Océan ! il lut surtout attentivement les historiens du Poitou , et parvint à se former une juste idée de l'origine de ses compatriotes, de leurs mœurs et de leur première patrie.
11 finit par trouver tant de charmes au travail, qu'il le plaça sur la même ligne que la
pê«he et la chasse, ce qui était beaucoup pour lui. Il ne se passait pas de jours qu'il n'allât le soir chez son oncle : s'il pleuvait, il tressait avec Marguerite des paniers en osier; s'il faisait beau, il courait avec elle dans les prairies voisines, s'arrêtait pour cueillir une fleur, pour attraper un papillon ou chercher des nids d'oiseaux ; et lorsqu'il voyait Marguerite, heureuse et folâtre, s'amuser du brin d'herbe qu'elle cueillait, de l'insecte qui rasait son fi ont en bourdonnant, il était heureux et oubliait , en la regardant, Cicéron, Horace, et les pensums qui étaient son partage lorsqu'il rentrait trop tard.
— Car, disait le curé , tu passes plus de
temps à jouer qu'il ne convient à ton âge ; tu
ne peux rester plus de deux ou trois aus en -
core chez moi , et il faut que ton éducation
soit faite alors.
- os -
Pierre sentait que son maître avait raison; iS redoublait d'attention, tâchait de ne plus s'oublier dans la hutte de son oncle, ou dans les prairies environnantes.
Le bon curé disait sa messe à cinq heures du matin tous les jours, et il avait coutume, lorsqu'elle était finie, de faire une longue promenade avec son élève qu'ilaimait tendrera ent. Ils faisaient quelquefois une lieue en s'avançant dans les terres, et Pierre prenait un grand intérêt à tout ce qu'il voyait. Il est vrai que son digne instituteur lui expliquait, chemin faisant, une foule d'usages qui excitaient sa curiosité et son étonnement.
Il lui racontait les chroniques du pays, ses superstitions, son ignorance ; et il lui faisait sentir combien on doit attacher de prix à s'instruire, quel que soit l'état que l'on veuille embrasser.
Il le conduisait souvent chez de riches fermiers , dont la chaumière hospitalière était constamment ouverte aux pauvres et aux voyageurs.