CHAPITRE HUITIEME
JLsk famille IncendUe.
Pierre et le bon curé entrèrent un jour dans une de ces chaumières; il pouvait être huit heures du matin ; toute la famille et les serviteurs étaient assis autour d'une longue table entourée de bancs. C'était le déjeûner : il
consislait en une énorme soupe aux choux qu'on achevait de verser dans une large terrine verte, en un plat de betteraves, et en un plat de lard entouré de choux ; deux pots pleins de vin blanc étaient k chaque bout de la tabl« , et , outre le pain déjà entamé , un autre pain tout entier était sur la table. C'est un usage fort ancien : il exprime l'abondance, et veut dire qu'il y a toujours un pain consacré aux pauvres qui peuvent, pendant le repas, s'avancer jusqu'à la porte.
Il y a fort peu de peuples aussi hospitaliers que les habitans delà Vendée et de la Bretagne ; il est bien rare qu'un étranger entre chez eux sans (ju'ils offrent à boire un coup, à manger un morceau ; et le pauvre qui demande du pain ou du grain n'a jamais un refus à essuyer. La charité est chez ce peuple une vertu sans ostentation f elle leur semble toute
simple, et ils sont telleixient habitués a l'exercer, qu'ils ne comprendraient pas qu'on pût leur en faire un me'riie.
— Dieu, disenl-ils, nous a donné du pain pour que nous le partagions avec celui qui n^en a pas.
A la vue du curé, toute la famille fut debout en un instant \ les femmes faisant la révérence, les hommes ôtant leurs bonnets de coton brun ou leurs larges chapeaux :
— Asseyez-vous, mes enfans, asseyez- vous, dit le bon vieillard ; je neveux déranger personne, achevez votre repas, vous l'avez gagné à la sueur de votre front ; que la bénédiction du ciel soit avec vous !
Tout le monde s'assit. Le curé et Pierre burent chacun un verre de vin. La conversa-
tion roula bientôt sur ia moisson , sur les foins; et Pierre apprit une foule de choses qu'il ignorait encore.
On achevait de déjeûner, lorsque toute une famille en guenilles se présenta à la porte : c'était un vieillard à barbe et à cheveux blancs; il portait sur son épaule un petit havresac de toile jeté en travers sur un long bâton ; sa voix chevrotante demandait du pain j derrière lui était une femme encore jeune , mais elle était aveugle; de grandes cicatrices se voyaient sur sa figure ; et trois petits enfans — dont le plus grand la tenait par la main — étaient groupés autour d'elle. Le vieillard présentait un papier sale et déchiré ; personne ne savait lire dans la ferme, et le curé prit le papier, où il eut de la peine à déchiffrer les lignes suivantes :
« — Jean Racineux; vigneron de^ son état,
a eu sa chaumière incendiée , ses meubles brûlés}- il est resté sans autres vêtemens que ceux qu'il avait sur son corps ; son gendre a eu la cuisse cassée, il est mort pendant l'opération, et sa femme a manqué périr en sauvant le plus jeune de leurs enfans : une solive est tombée sur sa tête, le feu a pris à ses cheveux, lui a brûlé toute la figure et l'a laissée aveugle. Nous recommandons à la charité publique cette pauvre famille, réduite à la dernière des misères! »
Venaient ensuite les signatures du curé et des autorités du petit village où ce malheur était arrivé. Ce village était situé à plus de douze lieues de l'endroit où ces infortunés venaient implorer des secours.
Chacun des habitans de la chaumière où se trouvait le curé avait écouté la lecture de
ce grand malheur en donnant tous les signes de la plus vive compassion.
— Jésus, mon Dieu! disaient les femmes, que vont-ils faire, les pauvres gens?
— Dieu en prendra soin , reprit le curé ; Dieu inspirera aux hommes qui n'ont pas subi de tels malheurs le désir de venir au secours de leur misère; ils penseront que nul d'entre eux n'est à l'abri d'une semblable calamité , et qu'il faut qu'ils fassent pour ces malheureux ce qu'ils voudraient qu'on fît pour eux en pareille circonstance.
— Entrez, entrez ; ne restez pas à la porte, ' crièrent aussitôt le père et la mère de la nombreuse famille qui habitait cette chaumièrej
il y a place pour vous au feu et à la table.
Le vieillard passa le premier, inclinant sa belle tête blanche et bénissant ses hôtes j la
pauvre aveugle suivit , et les trois enfans se cachèrent à demi sous son tablier, tant ils étaient honteux de se trouver tout à coup en face d'un si grand nombre d'étrangers. Les deux petits garçons surtout paraissaient ne savoir où se mettre, lorsque leur mère fut assise. Us pouvaient avoir de huit à dix ans : on voyait que leurs parens s'étaient privés de tout pour eux, car ils étaient gras et frais. La petite fille n'avait que cinq ans ; elle paraissait bien fatiguée , et avala avec une grande joie une jaite de lait qu'un des enfans de la chaumière lui présenta : c'était le meilleur moyen de la mettre à son aise. On l'employa aussi avec ses frères, qui finirent peu à peu par regarder tout ce qui les entourait. Pierre avait pris la petite 'fille sur ses genoux ; il cherchait à la faire causer, mais il ne pouvait en tirer une seule parole. Les enfans des campagnes sont si sauvages , lorsqu'ils se
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trouvent avec des personnes mieux mises qu'eux, que les petits malheureux resteraient plutôt sans manger que d'ouvrir la bouche pour parler. Il faut bien du temps pour vaincre cette extrême timidité.
— Jeanne, dit le vieillard, parle donc à ce jeune monsieur ; il ne te fera pas de mal j va !
L'enfant baissa sa jolie petite tète ronde , et chercha à descendre des genoux du jeune monsieur. Pierre la laissa aller; elle se réfugia dans les bras de sa mère, qui, étendant sa main sur elle, la caressa en tâchant de lui sourire ; mais, au lieu d'un sourire, ce furent deux larmes qui tombèrent de ses yeux fermés : la pauvre mère ne pouvait s'habituer à ne plus voir ses enfans.
Lorsqu'ils eurent bien mangé, et qu'ils se
furent reposés plus d'une heure, ils se levèrent pour partir.
— Et où allez-vous aller ? leur dit le curé.
— Où Dieu nous conduira , répondit le \ieillard.
— Hélas! mes pauvres enfans, reprit le curé, la terre est bien grande, et vos jambes ne sauraient aller loin.
— Il n'est que trop vrai , dit le vieillard en branlant la tête; mais que faire? Nous n'avons plus que la terre pour plancher, le ciel pour toit , et la pitié des hommes pour nous vêtir et nous nourrir. S'il plaît à Dieu, il me retirera bientôt à lui, ainsi que ma pauvre fille ; mais voilà trois innocens qui seront abandonnés alors , et il faut que nous désirions de vivre pour eux.
Durant ce discours, qui avait été entrecoupé de bien des soupirs , le fermier et sa femme échangeaient de fréquens regards, et semblaient se consulter entre eux.
— Bonhomme, dit enfin le fermier en arrêtant le vieillard prêt à passer le seuil de la porle, il est plus facile de trouver la nourriture de quatre personnes que de cinq. Voicî ma femme qui dit qu'elle a besoin d'un petit garçon pour conduire les moutons au pâturage | laissez-nous un de vos garçons, nous en aurons soin comme s'il était à nous.
— Dieu de bonté ! — et le vieillard élevait ses mains vers le ciel : — vous feriez cela ?
Cependant, comme il n'y a pas de joie sans peine, il s'éleva un triste débat entre les deux enfans • c'était à qui ne resterait pas. On avait beau leur dire :
— Tu auras de bonne soupe chaude deux Ibis par jour; lu mangeras quand lu auras faim, el lu te chaufferas quand lu auras froid , ils pleuraient , se cramponnaient aux vieux vêtemens de leurs pauvres |(xirens, et ne voulaient pas s'en séparer.
Pierre voyant ce débal, songea tout à coup à la douleur qu'il avait éprouvée en quillant sa mère, el ce souvenir faisant jaillir des larmes de ses yeux , il se jretira dans un coin pour qu'on ne le remarquât pas.
— Oh ! que ne suis-je riche , se disait-il tout bas ; je ne séparerais pas ces pauvres enfans de leur mère! Je prendrais toute la (àmille chez moi! Je comprends à présent combien il y a de bonheur à être riche.
Pendant que Pierre se creusait inutilement n. 8
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la tête pour savoir ce quMl pourrait faire , lé bon curé avait pris par la main l'aîné des garçons, et était sorti de la chaumière avec lui. L'enfant, habitué tout petite respecter les ministres de Dieu et à écouter leurs paroles, s'était laissé conduire sans résistance.
— Aimes-tu la mère, mon garçon ?
— Oui , répondit-il ; car le respect élait plus fort que la timidité, et la crainte de mal faire lui déliait !a langue.
— Eh bien ! si tu l'aimes, il faut te montrer plusraisonnablequelon frère. Quel âgeas-tu?
— Dix ans.
— A dix ans, mon enfant, il faut s'occuper à autre chose qu'à demander l'aumône. Tu
peux ètreuîile à la mère en restant ici ; tu le feras aimer, tu grandiras , on te donnera des gages , et tu pourras procurer avec Ion travail un peu d'argent à lanière. Croistu que cela ne sera pas mieux lui prouver ton attachement , que de t'obstiner à rester à sa charge et à ne rien faire pour la retirer de la misère ?
L'enfant pleurait et ne répondait rien.
— Dieu te bénira, mon garçon, si lu as du courage, reprit le bon curé en se baissant vers lui pour l'embrasser.
— Je ferai ce que ma mère voudra, dit alors l'enfant en sangloltant.
— Mais il ne faut pas qu'elle voie que tu as pleuré, cela lui ferait de la peine.
— Hélas ! reprit l'enfant , elle ne le verra pas : elle est aveugle.
— Elle le verra, mon enfant. Le cœur d'une mère a une seconde vue intérieure qui ne la trompe jamais ; elle saura au son de ta voix si tu as pleuré; et si elle t'embrasse, et qu'elle sente sous ses lèvres tes petites joues mouillées de larmes, elle souffrira beaucoup et n'aura pas la force de se séparer de toi ; elle préférera se priver encore de pain pour l'en laisser.
— Je ne vais plus pleurer, monsieur, dit l'enfant en essuyant ses yeux à la vieille manche de sa chemise ; je veux que ma mère mange son content ; je préfère [rester à travailler ici pour ne plus lui être à charge.
— Tu es un bon fils, mon cher enfant, dit
le curé en l'embrassant avec émotion; Dieu te bénira et aura soin de ta mère ; tu porteras bonheur à ta famille. Comment t'appeliestu?
— Je m'appelle Jean , du nom de mon grand-père , qui m'a tenu sur les fonts de baptême.
— Allons , Jean , retournons près de ta mère, et aie bon courage.
— Oh ! oui, monsieur, j'en aurai.
Et Jean , qui sentait au fond de son âme un grand contentement de soi-même, releva la tête et suivit le curé sans qu'un seul soupir s'échappât de sa petite poitrine, qui était cependant bien oppressée.
— Voilà Jean qui accepte votre proposition^