ROSE
Que j'en ai vu mourir, non pas mille, mais cent Mille, mais deux cent mille, avec Villemessant, De ces ténors ! Mais seul, Monselet a l'ut dièze...
ROSETTE
Qui mieux que lui, ma sœur, chante un petit couplet ?
Monsieur de Cupidon, roué qui nous défie, C'était là de la bonne autobiographie ; C'est l'auteur qui, jetant sa tunique de lin, Exécute ce rôle eu babil zinzolin !
Lorsque l'Amour, perçanl les cœurs par ribambelles, Bal les forêts de Cypre el fail la chasse aux belles, C'est Lui qui, sur son cor, vient sonner l'hallali.
Mars 1862.
11 faut retenir encore ces vers d'Albert Glatigny, le merveilleux poète :
. . . Le \ rai Monselel aux curieux se mure, El, dans son cabinel solitaire, où murmure
leste chanson, l'âme 'les vieux bouquins, Oubliant les ennuis et les soucis mesquins, Il se transforme, il dit à la Muse éternelle :
Sans craindre de ternir la blancheur de ton aile, 0 Muse ! reprenons nos calmes entretiens, Car je t'aime, et tu sais que je suis un des tiens !
0 Charles ! dous avons, pour que la galerie Indifférente, aux yeux ennuyés, dous sourie, Tour à tour sur nos traits mis nu masque imposteur. Qui pourrait te blâmer, dur athlète, lutteur Énergique, d'avoir pour cacher les blessures Que nous font les destins aux flèches toujours sûres, Placé sur ton visage, un printemps, à Meudon, Le masque rose et clair de monsieur Cupidon .'
Albert Glatigny.
Le Masque. — Numéro du II avril 1867.)
A son tour, Prosper Blanchemain —ce bibliophile distingué, éditeur de Ronsard, a rimé le rondeau suivant :
Connu chez la brune et la blonde, Monselet a la panse ronde.
Gourmand comme trois sénateurs, C'est le Cupidon des auteurs :
Toujours il mange, il aime, il fronde, Quoiqu'il soit plus trompeur que l'onde, Qu'il soit le fléau des traiteurs.
Il fuit Hoirs dans tout le monde Connu.
Car son esprit toujours abonde, Et, quand il décoche à la ronde Ces mots piquants et séducteurs, Qui font pâmer ses auditeurs.
Il ne crainl pas qu'on lui réponde :
« Connu ! »
Léon Supersac, clans la Galerie contemporaine, a tracé en vers la biographie de Charles Monselet :
Car c'est le maître fantaisiste
Avec sa pleine liberté,
Riant au nez du monde triste
Dans sa forte et franche gaité.
De bonne humeur, content de vivre,
Epanoui comme un œillet,
Paris l'amuse ainsi qu'un livre
Où chacun écril son feuillet.
A présent, calme comme un sage Grave et correct, de près rasé, Il a tout l'air, à son passage, D'un prélat frais et reposé ; Au doigt on cherche l'améthyste Et l'on croit voir sur le mollet, Sous le pantalon noir et triste, Les mailles du bas violet.
Les journaux, à présent, dont la collection est assez importante, et qui rendent tous justice au consciencieux écrivain :
«... Notre collaborateur de tant d'années, notre ami Charles Monselet, vient de succomber après une longue et cruelle agonie.
... Nous lui garderons au cœur un sincère souvenir; et, pour los Lettrés, pour le public aussi, la plupart, de ses œuvres resteront.
Ce uom de Monselet donnait aux Parisiens une souriante mpression ; c'étail la gaîté, la bonne humeur de notre littérature légère. C'étail aussi l'érudition aimable, aisée, point pédante, qui mêlai! un parfum discret, subtil, délicat, à sa modernité de style, aussi hardie qu'aucune autre. En même temps nul mieux que lui ne savait, poétiser la matière. Ce qu'il faut connaître de la vie de Monselet. c'est le travail assidu et si actif sous une forme calme, tempérée, en ses ravissantes élégances. 11 avait le goût, au suprême degré ; et cette qualité, précieuse entre toutes, lui permettait de tout écrire délicieusement. Son œuvre fera dire que c'est déjà du goût que de lire Monselet.
» Rien de fade jamais dans ses charmantes études... » Un choix sera fait dans ces divers ouvrages, dont une bonne part survivra certainement à l'écrivain raffiné que nous venons de perdre. »
» L.-P. Laforêt. »
[Événement, '21 mai 1888.)
« La Muse libertine du xvme siècle vient de perdre le dernier de ses amants. Le bon Monselet, replet et rose, qui n'était qu'un galant et spirituel abbé de cour déguisé sous le frac moderne, est mort, comme on l'a annoncé lundi matin. 11 était né vers 1825, à Nantes, dans la boutique de son père, au milieu des livres ; il en vendit d'abord, puis en fit, mais il les aima, et c'est surtout ce qui lui sera compté. 11 fureta dans le fonds inexploré de l'autre siècle et n'y trouva point de chef-d'œuvre ; car le chef-d'œuvre ignoré est une légende colportée à L'intention des envieux inconnus...
» Aux oubliés et aux dédaignés , il donna la main et les présenta avec une bonne grâce adorable à un siècle qui se sent
SA VIE, So\ OEUVRE 269
attiré vers ces résurrections. On fit à ses protégés an fort bon accueil. On les vengea d'un trop long oubli et d'un trop injuste dédain, on les habilla, à nouveau, dans de coquettes rééditions qui ne les dépaysaient pas trop ; on feignit de prendre pour un soupçon de poudre le doigt de poussière qui les couvrait. Ils firent les délices des lettrés pour tout de bon, qui les traitèrent avec une hautaine bienveillance, et des lettrés de Panurge, qui font la fortune des éditions qu'il est de bon goût de relier sans relire. Lorsque l'on voudra connaître, en leur élégance surannée et dans toute l'ampleur de leur petit esprit vieillot, les charmeurs qui amusèrent l'agoDie de la vieille France, il faudra s'adresser à Charles Monselet.
» Personne mieux que lui ne pouvait s'atteler à cette tâche. Un historien se fût perdu dans des considérations trop sévères ; un pédant eût surchargé de notes les livrets qui devaient toute leur grâce à leur légèreté, tous défauts dont il se garda. Puis Charles Monselet se sentait attiré vers eux, comme vers ses aînés, ses modèles : n'étaient-ce point des diseurs de rien, en petits vers faciles, coulants ? Épicuriens sans fiel, le ventre à table, le dos au lit, n'avaient-ils point eux et lui, la même très douce philosophie nonchalante, se hâtant de rire de tout, quoique bien certains de ne jamais pleurer de rien ?
» Il voulaitsi bien leur ressembler en tout ce qu'ils avaient de sensuel qu'il leur emprunta jusqu'à leur culte de la gastronomie et qu'il se fit gloire d'être, après Grimod de La Reynière et Brillât-Savarin, le premier gourmet de France.
» Garibert. b
[Paris, n° du 21 mai 1888.)
«... Monselet est un des premiers hommes de lettres que j'aie connus à mon arrivée à Paris. C'était en 1858 ; je venais d'entrer au Figaro et j'y apportais la figure hétéroclite d'un
provincial qui oe savait rien des choses parisiennes et qui se trouvait tout à coup jeté eo plein parisianisme, dans le tourbillon du Figaro.
Parmi ceux dont j'allais devenir le collaborateur, deux hommes me séduisirent toul de suite, Villemol, et Monselet, et je nie pris pour eux d'une sorte de passion mêlée de res-
pect. Le mol de respecl fera sourire sans doute, s'appliquant à Monselel : mais c'est la vérité qu'en ce temps-là j'avais comme une admiration craintive des hommes qui s'étaienl l'ait un nom dans le Figaro, où j'allais écrire. Je leur trouvais tant d'esprit et je m'en sentais si dénué!
>- Villemol était élonrdissanl de gaieté; jamais je n'ai vu chez personne jaillissement plus spontané d'anecdotes plaisamment coûtées, de mots bon enfant et drolatiques. Je préférais « le beaucoup Monselet, qui avait l'esprit plus Un et qui écrivait une excellente langue, la meilleure langue du wui' siècle. C'est un mérite auquel j'ai toujours été très sensible. On m'avait accueilli au Figaro comme un chieu dans un jeu de quilles, ou plutôt comme un chien qui vient manger sa part du gâteau, et comme j'avais l'air d'un ahuri, on en avait profité pour me blaguer dans les grands prix.
» Villemol et .Monselet furent les seuls qui me firent bonne mine. J'étais plus à mon aise avec Monselet, parce qu'il savait, à fond le vviu" siècle et qu'il l'adorait; je me trouvais sur ce poinl en communion d'idées avec lui.
» Et puis, je lui trouvais tant de talent! Il avait le visage d'un abbé du wur siècle; il en avait aussi les allures, les goûts el le tour d'esprit. Il était fait pour écrire à tête reposée, quand le cœur lui en disait, quelques jolies bagatelles, d'un style achevé, que les salons se seraient disputées. Il eût brillé dans ces mêmes salons par la bonue grâce et le piquant de sa conversation, et fût entré à son tour à l'Académie, où il se fût as>is entre un duc et pair et un évèque. Il leur aurait
conté à l'oreille des gaudrioles, et il eût vécu honoré, souriant, heureux.
» Francisque Sarcey. »
(XIXe Siècle, 2i mai 1888.)
« . . Il débuta très jeune, à Bordeaux, comme poète naturellement et aussi un peu comme chroniqueur. Il était à peine majeur quand il prit, à ce qu'il prétend, pour la capitale un passeport de paresseux. C'est un titre qu'il se donnait volontiers, non sans une ironie voilée, et qui a fait le thème d'une des plus jolies pièces de vers qu'il laisse. Ce paresseux a, quarante-six ans de suite, produit sans relâche et avec une fécondité extraordinaire, si l'on tient compte du souci de la forme, dont il n'a jamais pu se départir. Il écrit en vers et, s'il n'a jamais donné les grands coups d'ailes des lyriques, s'il n'a pas eu l'envolée, comme on dit aujourd'hui et comme il n'aurait pas dit volontiers, il retrouvait, dans des sujets tout contemporains et en obéissant aux exigences de la technique moderne, l'art galant et leste des anacréontiques du
siècle passé...
» Gustave Isambert. »
{Le Temps, 21 mai 1888.)
« ... Monselet laisse des volumes qui, plus tard, seront recherchés, quelques-uns du moins. Il en est plusieurs qui sont épuisés, et où se trouvent le plus clair de son esprit et la plus Une essence de son observation.
» ... Sans la moindre aigreur, on ne saurait trop le dire, contre l'injustice du sort et contrel'injustice des hommes, il fut, jusqu'au bout, une sorte de sage, à sa manière, qui regardait tout cela sans irritation, même sans envie ; malgré la conscience de sa valeur, de marque trop délicate pour être appréciée par le gros du public, celui qui fait la fortune des écrivains et, sans doute, hélas ! leur réputation. Que de livres de renommée bruyante, cependant, seront ensevelis, pour jamais,
dans les ténèbres de l'oubli, Lorsque des Lettrés des jours futurs savoureronl des pages de l'artiste el du poète qui vient de mourir. et qui, à défaut de grande fortune littéraire, eut énormément de talentet toul autant d'esprit.
• Charles Canivet. »
Soleil, 23 mai 1888.)
s il ne fallait redouter le ton solennel pour parler de l'homme le moins solennel qui lût jamais, je dirais que les lettres viennent de faire une perte cruelle.
» Charles Monselet a excellé dans tous les genres qu'il a successivement abordés. Poète, critique, historien, humoriste, romancier, il a été tout cela et toujours avec un art exquis.
» Il restera parmi ce qu'on pourrait appeler les petitsmaîtres...
» ... C'est une bien curieuse et bien intéressante figure qui disparait.
« Je crois revoir encore ce fin visage d'abbé galant, d'épicurien malicieux, non méchant. Il avait soigné sa réputation de gourmand et n'était point fâché de passer pour l'héritier direct de M. Grimod de La Reynière; mais c'était surtout un lettré très soucieux du respect des lettres.
« Pourquoi il n'était point de l'Académie? Un académicien eu donnait simplement la raison, l'autre jour, eu cherchant à justifier l'exclusion de Théophile Gautier, à qui la docte compagnie reprochait de manquer de tenue. A Gautier on préféra Joseph Autran, dont la muse avait du linge !
» Charles Monselet aura manqué à l'Académie : elle ne lui manquait pas. 11 aura honoré le quarante et unième fauteuil.
» Le titre d'académicien ne pouvait rien ajouter à l'estime des l:«-ii^ de gOÛt pour cet écrivain accompli, en qui s'alliaient
les grâces légères du xvur siècle et le spirituel scepticisme de uotre temps.
» Il faudra jeter des roses sur cette tombe.
» H. Magrn. »
{Voltaire, 21 mai 1888.)
«... Monselet meurt à soixaute-trois aus, et c'est à vingt aus qu'il a écrit son premier article. Il avait donc derrière lui plus de quarante années de ce métier si attrayant et si décevant, mais toujours si absorbant, des lettres, quarante années de dépense intellectuelle, de ce journalisme qui parait à tant de gens la terre promise et qui est la terre, en tout cas, où l'on ne se repose jamais.
« Les biographes auront quelque peine, je le crois, à retrouver tous les journaux où il a écrit. Il n'en est pas un, de 1860 à 1870, qui n'ait donné quelque chronique de lui.
» Emmanuel Arène. »
(République française, 20 mai 1888.)
«... J'aimais en lui un type de lettré, que les petits défauts qu'il pouvait avoir rapprochaient, pour ainsi dire, des lettrés du xviti0 siècle, qu'il connaissait si bien et que nous aimions tous les deux...
» Je comprends combien on a raison d'avoir vu en lui un homme de lettres du siècle dernier et même un abbé d'autre fois, égaré dans notre temps. Je ne dis pas qu'il n'ait parfois mis un peu de coquetterie à entrer dans la peau du personnage qu'on le disait être : même les plus simples se laissent aller volontiers à jouer leur bout de rôle sur la scène de Paris, quand ils ont l'attention et le sourire encourageant de la galerie. Mais le fonds y était. C'est très sincèrement que Monselet aimait la galanterie un peu libertine plus que la passion, les petits vers, l'érudition, les dîners joyeux, fussent-
ris conquis sur les Philistins, la belle langue et les mots d'esprit, valanl des volumes.
» ... Pour que la vie d'un tel homme ail été heureuse, il eût fallu pouvoir lui taire retrouver le milieu disparu pour lequel il étail fait. Il lui a manqué d'être le boute-en-train, à la fois, el le savant, le commensal el l<' bibliothécaire d'une de ces cours qu'avaienl les grands seigneurs, et où certains lettrés de second plan vivaienl délicieusement, payanl largement leur pension avec des bons mots, se faisant célèbres avec quelques jolies fantaisies rimées et, pour peu qu'ils aient eu quelque érudition, en passe d'entrer à l'Académie par un chemin tout aplani.
» Henri Fouqujeb. »
Gil Blas, 23 mai 1888.)
.. . D'aucuns ont enfermé le délicat mérite de Charles Monselel dans de parfaites œuvres de courte haleine : sonnets, chroniques, ballades, fantaisies mignonnes, articles ciselés comme une pièce d'orfèvrerie d'un artiste de Venise ou de Florence. Le fait est que Monselet excellait dans ces « chefsd'œuvre de Lilliput » où l'on peut donner toute la grâce et toute la mesure d'un grand talent. La valeur de la toile ne saurait se toiser à l'exiguïté du cadre. Mais cette spécialité de gourmet littéraire, dans laquelle se complaisait Monselet, était loin de le contenir tout entier ; il débordait parfois, par son esprit caustique, sa vive imagination et son grand savoir, de ce vase étroit et charmant qu'on pourrait comparer à ces gobelets mignons en porcelaine de Sèvres.
h' h n jugement très sûr et d'un tact très subtil, Monselet était un critique de théâtre fort remarquable. Est-ce que pendant vingt ans il n'a pas écrit la chronique dramatique avec un réel succès dans le Monde illustré! Dalloz disait un jour : Si je perds .Monselet, il aura un successeur, mais je ne le « remplacerai jamais. »
SA VIE, SON ŒUVRE -l~r,
« Comme érudit , Monselet laisse de curieuses et très exactes études sur le xvui0 siècle. Dans ce genre, où il est l'égal des de Concourt, les Oubliés cl Dédaignés sont un véritable chef-d'œuvre de couleur locale et de style vraiment français.
» Henri Girard. »
{La France, 21 mai 1888.)
«... C'est une grande douleur pour ses amis, une grande perte pour le public, car c'est plus qu'un homme de lettres, c'est un honnête homme qui s'en va, un homme pur, un homme simple, un homme de beaucoup de talent.
« Un mot le peindra mieux que tous nos regrets. Sur la brèche, pendant quarante années, Charles .Monselet a traversé la rédaction de tous les journaux. Il n'y a blessé personne. Il n'y sera oublié d'aucun.
» Albert Dubrujeaud. »
{Écho de Paris, 23 mai 1888.)
« Cet écrivain, homme d'esprit, pouvait d'autant plus passer pour un épicurien qu'il l'était en réalité, mais dans le bon sens seulement, en athénien et en raffiné... Comme raffiné, il tenait du xvin0 siècle. Il gardait la ressemblance, physique et morale, des heureux esprits de ce temps-là; il en avait la bonne humeur, le tour facile, le caractère badin et en même temps l'estomac, car il faut se souvenir que nos pères, au xvmc siècle , étaient des fourchettes hors ligne.
« ... Imbu du xvme siècle comme il l'était, Monselet avait mis l'esprit au-dessus de toutes les formules. Bien qu'il se soit accommodé, autant que qui que ce soit, de sou époque, il faisait un peu l'effet, au physique comme au moral, d'un de ces abbés de l'ancien régime qui étaient devenus les colporteurs de bons mots de salon à salon, de ruelle à ruelle. Seulement, les abbés en question colportaient les mots des autres, taudis que Monselet pouvait très bien se contenter de son
propre fonds. El ce qu'il y a de singulier dans un homme remontant aussi haul pour ses affinités, c'est qu'il est resté tonte sa vie aussi jeune que les pins jeunes d'entre nous.