OE VlLLEMESSANT
Cinquante lianes de gratification! Eh bien, de Villemessanl faisait très bien les choses.
N'oublions pas que le Constitutionnel ne payait encore à cette époque que quatre sous la ligne à ses feuilletonistes, et l'on comprendra peut-être alors pourquoi Monselet déserta les grands journaux pour aller chercher fortune dans les petits.
Fortune! quelle dérision.
Le Monde illustré avait engagé mon père également à raison de trente-cinq centimes la ligue, mais un jour l'Illustration ayant essayé à prix d'or d'enlever le critique dramatique de sod concurrent, Paul Dallozpaya cinquante centimes la ligue de copie à son rédacteur qui resta sans hésiter.
Les événements malheureux de 1870 reportèrent, malheureusement aussi, le taux de la Ligne à trente-cinq centimes.
Tout cela pour prouver que Moriselet, au meilleur temps de sa vogue, gagnai! des appointements relativemenl dotes.
Quant à ce que lui rapportèrent ses livres, parlons-en : J'ai entre les mains presque tous les traités échangés entre mon père et ses éditeurs. Son premier volume, Statues et Statuettes, fut publié aux conditions suivantes : « ... Pour prix de la propriété de la première édition, à mille exemplaires, nous vous donnerons cent francs après la vente des cinq cents premiers exemplaires et cent francs après la vente du mille... » Or, eu tout, il ne s'en est jamais vendu six cents exemplaires, et je crois même que c'est par politesse qu'on paya cinq louis à l'auteur. Il est vrai qu'aujourd'hui les Statues cl Statuettes content couramment dix francs.
Il en a été presque de même pour tous les ouvrages de Charles Mouselet : Lévy, Dentu, Tresse... etc., ont acheté chacun des livres de l'auteur pour une somme variant de trois cents à cinq cents francs.
Il ne faut donc reprocher à Charles Monselet ni sa gêne finale, — dont il faudrait faire un reproche semblable à bien d'autres de la même époque qui ont donné au journalisme le plus clair de leur talent, ni son indépendance de plume, ni surtout l'indépendance de son esprit qui lui faisait considérer son métier — a dit Sainte-Beuve — comme un but, non comme un moyen.
La vie de Mouselet est, au contraire, un exemple de travail.
« Il naquit pauvre, il vécut pauvre tout en gagnant beaucoup d'argent et il est mort pauvre, a pu dire avec raison un de ses biographes. La faute en est à la réalité de l'existence et à la brutalité de la profession, non à l'homme.
» ... Il n'en est pas moins fâcheux que l'État n'ait pas pu lui confier, pour y passer en paix ses derniers jours, quelqu'une de ces modestes retraites, tout justement faites, semble-t-il,
i si CHARLES MONSELET
pources vieux travailleurs de la pensée, blanchis sous le harnais et qui ont bien droit à une vieillesse tranquille pour Ions les efforts, pour le labeur incessant de leur jeunesse et de leur âge mûr. Croit-on que Monselet n'aurait pas été aussi bon bibliothécaire qu'un autre?— Hélas! il se produisait bien, de temps à autre, des vacances, mais chaque l'ois il y avail quelque danseur à caser. » (Emmanuel Arène, la République française, u" du 20 mai 1888.)
Voici encore une digression — nécessaire cependant — à laquelle je me suis laissé entraîner el qui m'a éloigné une fois de plus de mon modèle : j'y reviens eu hâte.
L'imprimerie Vallée, située 15, rue Bréda, où s'imprimait, entre antres journaux, le Monde illustré, avait, à l'époque, donné quelque mouvement à ce quartier, qui possédait déjà une physionomie toute particulière empruntée aux artistes et à la jeunesse qui l'habitaient.
La brasserie des Martyrs, le café de La Rochefoucauld, le café Jeau Goujon étaient autant de rendez-vous du Tout- Paris littéraire ; j'entends par là une génération nouvelle de jeunes talents. Le café avait gardé de son influence : les aînés y allaient par habitude et les jeunes par religion.
De cette époque date aussi la célébrité de Dinochau. Ce cabaretier, fameux pour avoir traité dans une salle de six piedscarrés tout ce que la littérature, le pinceau ou le théâtre comptait alors de pratiquants, — déployait son enseigne au coin de la rue de Navarin et de la rue Bréda, — vis-à-vis l'imprimerie. Monselet y était entré un jour après avoir corrigé les épreuves d'un de ses articles, à la suite de Nadar et de Mùrger : on les suivit, ou y revint, bientôt on y accourut. Notre écrivain — en passe de célébrité — semblait tout désigné pour devenir l'idole de ce nouveau temple-/"// : sa divinité trouva en effet, dans cet Olympe du mouillage, une
SA VIE, SON ŒUVRE 18!j
apothéose facile à laquelle ne le prédisposait que trop déjà sa renommée naissante de gastronome autant que sa physionomie de Silène réjoui.
M. de Cupidon faillit perdre toutefois un peu de son prestige à laisser ainsi tremper le bout de ses ailes dans un demi-setier.
Dans le Petit Journal du \ mars 1872, Charles Monselet a fixé la physionomie de Dinochau :
« C'est à Venise, dans les premiers jours du mois de décembre dernier — écrit-il — que j'appris par un journal la mort de Dinochau.
» Dinochau — au nom prédestiné— était ce marchand de vin traiteur, connu de la moitié de Paris, et dont la boutique s'ouvrait sur le mont Bréda, à l'angle de la rue de Navarin.
» Une joyeuse boutique, achalandée principalement par les gens de lettres et les artistes du quartier, — et môme de tous les quartiers, — qui venaient s'asseoir à sa table d'hôte.
»> Qui est-ce qui n'a pas passé plus ou moins par la table d'hote de Dinochau ? J'y ai vu Pierre Dupont et Emile de La Bédollière, Jules Noriac et Chanipfleury, Villemessant et Gustave Bourdin, Arsène Houssaye et Courbet, Edmond About et Charles Hugo, les frères de Goncourt et les frères Lionuet, cent autres, plus encore.
» La fondation en remontait à Nadar et à Miirger.
» Dinochau était un excellent homme, aux yeux à fleur de tète, actif, d'une brusquerie cordiale, attrapant l'esprit à la volée. Il avait reçu un commencement d'instruction au prytanée de Ménars, ce qui lui permettait de se mêler à la conversation de ses clients, — permission dont il usait largement.
» Mais son goût dominant, sa prétention la plus haute, c'était le violou. — Il avait acheté je ne sais où un Guarnerius dont
il raclail avec dos dispositions réelles. Dans ses jouis de bonne humeur, lorsque les vins lins avaient circulé à sa satisfaction, il allait chercher dans une armoire la boîte où reposait le mystérieux Instrument.
» — Allons, bon ! murmuraient quelques-uns d'entre nous; voilà l'heure du I inaigrius '
Et, pendanl des heures entières, Dinochau régalait les oreilles de ses habilites, ou, pour mieux dire, c'était luimême qu'il régalait . car il s'enivrait, littéralement de sa musique.
«Tel élait l'homme dont j'apprenais tout à coup la mort en voyage. Comment Dinochau était-il mort? pourquoi était-il mort ? de quel droit ?
• Le jour où cette nouvelle vint me surprendre et m'abasourdir, je suis resté tout l'après-midi sur la place Saint-Mare, ne pensant absolument qu'à la place Bréda.
• Ni les bruits de la foule allant et venant, ni les accords de la musique militaire, ni les splendeurs du soleil baignant et dorant le coin du palais des Doges, n'ont pu m'arracher à eette préoccupation.
» Et malgré les ponts de Venise, les campaniles de Venise, les merveilles de Venise, je me suis surpris à m'écrier : « Ah ! je suis toujours un enfant de Paris, un écrivain de • Paris, un llàneur de Paris ! »
» Est-ce un bien ? Est-ce un mal ?
» Dois-je regretter, bon cabaretier, les soirées souvent prolongées que j'ai passées à ta table d'hôte ?
» Sans doute, j'aurais pu avoir des habitudes plus nobles, j'aurais pu donner un peu plus de mon temps aux salons, me créer ce qu'on appelle « de belles relations » et me préparer de la sorte un avenir mieux équilibré.
» Goethe s'est chargé de me justifier, il y a longtemps déjà, dans ses Épigrammes vénitien/nés, écrites eu 1790. V'oici ce qu'il y dit en s'apostrophant lui-même :
> N'as-tu doue pas vu la bonne société? Tes livres ne • nous montrent que du peuple et des baladins, et pis encore. » — J'ai vu la bonne société, c'est celle qui ne donne pas » matière au plus petil poème. ■
» Et après avoir laissé tomber cette phrase solennelle, ce grand Goethe était retourné sur le quai des Esclavons, pour y admirer les bonds d'une petite danseuse de corde nommée Bettina.
» C'est ce qui fait que je m'excuse d'avoir laissé prendre un peu trop de ma vie au cabaret de Dinocbau.
» Ainsi s'en allait ma pensée, place Saint-Marc, un jour de décembre.
» Et toute la nuit qui suivit ce jour, pendant mon sommeil, j'ai entendu le violon de Dinocbau !... Ce violon endiablé nie rapportait ma jeunesse, mes amitiés, mes gaietés iuoiïensives, mes chansons intéressantes, mes espérances couleur de rose, tout ce temps perdu qui constitue le bon temps !
» Le violon ne s'est tu qu'au matin... »
... Tandis que les grands journaux, tenus sous la férule d'une censure tyrannique, risquaient de sombrer corps et biens, les petites feuilles satiriques, humoristiques, croissaient et multipliaient à l'envi : — c'était le triomphe de la caricature et du mot de la fin. Monselet, sollicité de part et d'autre, écrit partout à la fois. Pour toute feuille nouvelle son nom semble une garantie de succès : il est le Lambert de la littérature qu'on s'arrache à tous les festins. Aussi retrouve-t-on principalement sa signature dans le premier numéro — ce premier numéro toujours si vivant, si coloré, si riche : Premier numéro du Boulevard, d'Etienne Carjat (1er décembre 1861) et aussi du Nain jaune, d'Aurélien Scboll (16 mai 1863). Parfois l'existence de ces feuilles est tellement éphémère que l'article Monselet reste à l'état de mythe, comme dans la Silhouette, de Jules Noriac, qui n'a
que quelques numéros (Il décembre 1859-5 février 1860). Bref, c'esl un èparpillemenl de nouvelles et de fantaisies jetées à tous les vents de la petite presse.
Charles Monselet traverse encore un inslanl les bureaux • In Journal de Paris, de Jules Manias (octobre 1859), collabore à cette publication d'Arsène Houssaye : Pans qui s'en va et Paris qui ment (1859-1860) et reparait enfin à Y Artiste qui renaîl de ses cendres (1860).
Les almanachs sonl à la mode, Monselet écrit aussi dans les almanachs {Almanach du Monde Parisien pour 1862, de Fernand Desnoyers). Afin de justifier davantage un des titres de sa réputation, il ressuscite même à son tour VAlmanach des Gourmands (Paris, 1862), de Grimod de La Reynière, avec le concours de Léon Gozlan, Fernand Desnoyers, Antoine Gandon, Armand Barthet, Edouard Fournies Bernard Lopez, Pierre Véron, Amedée Rolland, Jules de Concourt, Achille Arnaud, Charles Jobey, Charles Coligny, Jules de Dax, etc.
o ... VAlmanach des Gourmands — écrit l'auteur, dans un avant-propos — est une de ces publications impérissables en France; elles peuvent avoir des temps d'arrêt, motivés par les bouleversements politiques, mais elles reparaissent toujours à la surface des époques calmées. On m'a engagé à reprendre un titre et à continuer un ouvrage désormais célèbre ; sans l'appui de mes confrères les plus accrédités auprès du lecteur, j'aurais décliné une responsabilité si haute. .Mais du moment que leur collaboration m'était assurée, il ne m'appartenait plus de priver le public de leurs savantes ou charmantes élucubrations. »
L' ilmanach des Gourmands réussit du moins à faire adopter Charles Monselet comme un gourmet, ses différentes tentatives culinaires l'ayant singularisé aux yeux de la génération nouvelle, car Monselet compte déjà parmi les aînés : Membre du comité de la Société des gens de lettres, son nom
SA VIE, SiiN OEin RE 189
a furet'' l'attention et lui ;i gagné la sympathie ; l'homme de lettres arrivé a remplacé le débutant.
Vingt ans oui déjà passé en elïet depuis les débuts de notre écrivain, el voici qu'une autre génération si; lève, que des noms nouveaux se produisent, que le réalisme triomphe. Paris lui-même, le Paris si brillant du second empire, ne ressemble en rien avec ses élargissements et ses embellissements au vieux Paris dont Monselel a décrit les ruines. Quelques années ont suffi pour cette métamorphose : il semble qu'un siècle se soit écoulé.
« ... Monselet a vu la fin d'une génération et eut part au retentissement de l'autre, a écrit M. Paul de Molènes (la Liberté, n" du 22 mai 1888), — sans que son talent en ait été influencé. — Bien plus, son style, docilement, s'est toujours maintenu dans le courant le plus moderne, sans rien perdre pour cela du caractère spécial qui le rapprochait des écrivains d'un autre âge... Il avait fréquenté avec Alfred de Musset, noctambule avec Gérard de Nerval et je crois bien que ses admirations les plus sincères le reportaient vers ce temps-là; mais Monselet, il faut bien le dire, ne prit jamais part à aucun mouvement d'école, et la note qu'il a donnée dans les lettres a toujours été exclusivement personnelle... »
De l'hôtel de Bretagne, rue Croix-des-Petits-Cliamps, où nous avons laissé notre écrivain en 1854, quel chemin parcouru ! Charles Monselet a déserté son cher Carrousel, bouleversé de fond en comble, transformé, méconnaissable, pour venir, après bien des détours, demeurer bourgeoisement rue du Faubourg-Poissonnière, 145. Marié à une femme simple et bonne dout l'existence aura été un long dévouement, bientôt père de famille et d'une nombreuse famille, l'homme prend rang dans la société et finit par se plier au rôle qui lui incombe. A son tour, M. Monselet, père de l'écrivain, retiré des affaires, est venu s'installer à Paris, dans le quartier des
Ternes : le frère de Charles, marié également, consulte avec intérêl les cours de la Bourse.
Il oe nous reste plus qu'à suivre le littérateur pas à pas —
à travers livres et journaux — dans celle dernière partie de sa carrière : petit voyage au pays du succès où il ne pleut, que d<s bravos, où l'on ne récolte que des lauriers.
Sur ces entrefaites parait, à la Librairie Nouvelle de Michel Lévy, les Galanteries du xvme siècle.
» ... Nul plus que Monselel n'a fouillé les arcanes secrets de ce bizarre, terrible et voluptueux xvnï siècle : — il a assisté ;hi petit lever de la Pompadour ; il a pirouetté dans l'antichambre de la Dubarry; il a secoué le plus négligemment du monde le tabac d'Espagne sur son jabot en point d'Augleterre; — c'est un roué — fort heureusement innocent, comme l'agneau pascal, des chatoyantes obscénités dont il se tait l'historien... » Charles Bataille, Diogène (n° du ±2 février 18S7).
Monselet emprunte à ce siècle de roses et de poudre à la maréchale ses petits romans licencieux et ses almauachs grivois — bibliothèque galante dont il dresse un minutieux catalogue détaillé et annoté.
« ... L'époque que nous avons choisie, écrit-il, est la fin du xvnr3 siècle, d'abord parce que c'est celle que nous avons le plu- étudiée, ensuite parce que c'est celle qui offre l'amas le plu- considérable de livres bizarres et presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné aux romans, genre de production voué fatalement à tous les caprices de la mode; el surtout aux romans anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions, — souvent aussi des bienséances, — décèlent, plu- que tous les autres, les courants d'idée d'un siècle. Toute (elle période enragée de volupté et d'esprit, comprise entre Angola, histoire indienne et Aline et Valcour, roman
écrit à la Bastille, nous avons tâché de la l'aire revivre dans la plupart de ses œuvres satiriquesetclandestines,mais possibles. » Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un homme, quelle qu'elle soit, se perde entièrement... Ce n'est que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans notre bibliothèque. »
Mais voilà, d'autre part, qu'au moment où chacun va s'écriant : la Presse se meurt, la Presse est morte ! le banquier Moïse Millaud crée un nouveau type de journal quotidien à cinq centimes : le Petit Journal, qui obtient du premier coup un succès prodigieux ; — ceci en 1863.
Dès lors, toute la France se réveille chaque matin en lisant, la Chronique de Timothée Trimm : c'est cet infatigable Léo Lespès qui exécute ce tour de force d'une causerie par jour — et cela pendant six ans — de 1863 à 1869.
« ... Ce Timothée Trimm — a écrit Monselet (Mes Souvenirs littéraires, Paris, 1888), est un des hommes de notre temps, qui ont bu le plus immodérément à la coupe de la popularité. Il n'a pas été célèbre, il a été fameux, — mais il l'a été autant que qui que ce soit au monde, fameux autant que Robinson Crusoë, autant que Polichinelle, autant que Marlborough, aillant que Voltaire. Il a eu son heure d'éclat et de bruit qui a duré huit ou dix ans... Timothée Trimm, les cheveux ébouriffés, court, trapu, les jambes d'un basset dissimulées dans un vaste pantalon à la houzarde, vêtu d'un paletot-sac, chaussé de bottes pointues accusant la prétention au petit pied, avec quelque chose dans la physionomie d'un Balzac inférieur; eu résumé, l'élégance d'un marchand de contremarques...
» ... Un article par jour! Dans l'origine, cela parut insensé, énorme, monstrueux. On n'avait jamais assisté à un tel tour de force... Et pendant quelques années le peuple ne jura que par Timothée Trimm ; ce fut un engouement, un fanatisme ; on s'empressa sur les pas de Timothée Trimm, autant pour le voir
que pour le lire, car. ainsi que je l'ai dit, à Ions scs mérites, il joignait le physique cl le costume (Tue Fontanarose. Un article par jour : cela supposai! pour le peuple un phénomène d'imagination, un puits de science, un colosse d'esprit, un foudre d'éloquence. Un article par jour! cela résumait aux yeux éblouis <\r> fruitiers el des cochers de fiacre Homère, Chateaubriand el Eugène de Pradel. Aussi la renommée de Timothée Trimm ne connut-elle plus de bornes; il n'y a pas en d'acteur plus applaudi dans un théâtre, de gymnaste plus acclamé dan- un cirque. C'était bien là l'idée que le peuple se faisail d'un nomme de lettres chez qui il aime a retrouver quelque chose de l'écrivain public... »
La vogue du Petit Journal, qui ne l'ut jamais dépassée, balança bientôt la vogue des plus grands journaux : son tirage
atteint rapide ni le chiffre de 200 000 exemplaires, considéré
jusque la comme fantastique.
C'étaient les théories d'Emile de Girardin mises en pratique, et l'on s'étonne de ne pas trouver tout d'abord à la tête de cette opération ce fameux financier de lettres.
Mai- quelle révolution causée dans la presse par ce petit carré de papier : Les prix payés aux rédacteurs de cette feuille sontaussi fabuleux que h- chiffre de tirage : on parle de vingtquatre mille franc- par an a Léo Lespès pour son article quotidien; M. de Villemessanl se trouvait bien distancé, mais l'annonce et la réclame commençaient aussi à se faire jour à travers les lignes, jusqu'en première page.
Le romancier Ponson du Terrail survint par là-dessus avec l'histoire de Rocambole, inaugurant un nouveau içenre de roman feuilleton qui, continué plus tard par (iaboriau, de Montépin, du Boisgobey, Richebourg, et antres, assoit la triomphante fortune de ce petit journal.
D'autres chroniqueurs entrèrenl an Petit Joumalà la suite de Léo Lespès, entre autres Alfred Assollant, Pierre Veron,
Victor Cochinat.. , etc. Charles Mouselet ne fat pas des derniers appelés : dès le mois de janvier 1864, on le voit franchir le seuil de cette petite maison de Frascati, qui fut le premier hôtel du Petit Journal : il devient bientôt un des collaborateurs assidus de la nouvelle feuille en même temps qu'il est un des favoris de Millaud.
La même année 1864 voit naître le Journal illustré, tenu sur les fonts baptismaux par le Petit Journal et le Journal de Paris : c'est le premier journal hebdomadaire illustré à bon marché (dix centimes le numéro), dont la vogue dure encore et à laquelle notre journaliste a contribué pour sa part, au début1. Mais cette vogue fut un instant balancée par la création du Nouvel Illustré (24 avril 1866), quotidien illustré à cinq centimes. Mouselet y entreprend la causerie quotidienne, causerie faite surtout de broutilles, d'auas et de nouvelles à la main, qu'il poursuit durant un an sans être pour cela à court d'haleine.
Tout cela n'empêche pas Charles Mouselet de produire coup sur coup deux volumes où se retrouvent le meilleur de son talent, le plusclair de son esprit : — d'abord Fréron ou l'Illustre critique; Sa vie, ses écrits, sa correspondance, etc. (Paris, 1864), qui rattache une fois encore l'auteur à ce xvnr3 siècle auquel il revient sans cesse par goût et par plaisir autant que par admiration et qui répand à son tour sur son historiographe un peu de cette poudre d'or, de ce vernis régence qui sied à merveille à M. de Cupidon; — ensuite les Femmes qui font des scènes, livre plein de modernités, fait d'études et d'observations, physionomies prises sur le vif et rendues avec éclat. Autant dans Fréron Monselet fait preuve de sérieuse érudi-
1 Entre-temps, Monselet se trouve sollicité par un aimable confrère, M. Adrien Marx, pour écrire la préface d'un charmant petit volume, illustré par Gustave Doré (!) Histoires d'une minute (Paris, 1864, Dentu). A ces histoires d'une minute, Ch Monselet accorde une minute. ..de préface. A. M.
l'.'i CHARLES MONSELET
tion, autanl dans les Femmes qui font des scènes montre-t-il degaitéel de finesse, s'abandonnanl libremenl à la fantaisie et à la ma lice. En paraissant à la même époque, ces deux livres dédoublent, mieux que la plume ne pourrait le faire, le caractère de Leur auteur qui cache un Littérateur de race sous Les apparences d'un amuseur de qualité.
Voici comment débute Charles Monselel à propos de Fréron :
Je me trouvais à Quimper au mois de mai dernier; c'est la que Le souvenir de Fréron vint me frapper tout à coup. Fréron est néà Quimper, en effet : cela ae doit pas surprendre : il m- fallait rien moins qu'un Breton pour la lâche de résistance que représente l'Année littéraire. Depuis longtemps, je m'étais proposé d'étudier cet boni me. autour de qui s'est tait tant de bruit et se sont agitées taut de passions; ce projet me revint naturellement à l'esprit. Le deuxième jour de mou arrivée, je me rendis à la bibliothèque de Quimper et j'y demandai, sans croire beaucoup au succès de ma demande, les œuvres d'Élie-Catherine Fréron. Je savais l'indifférence de certaines villes de province pour leurs enfants. Eb bien, à ma surprise et à ma satisfaction, l'aide-bibliothécaire me conduisit devant une dizaine de rayons où s'étalait, en très convenable état et à hauteur de main, la collection complète des trois cents volumes environ de /' \tui<:r lillrraiir.
» Une fois à ce râtelier, j'y pris goût. J'étais comme bien des gens, je n'avais lu de Fréron que quelques numéros isolés. L'ensemble de son recueil, difficile à rencontrer, et la commodité où je me voyais de le consulter, gagnèrent pendant huit jours un habitué de plus à la bibliothèque de Quimper, qui dut m'en être reconnaissante. J'aime ces bibliothèques de province, calmes et propres comme des dortoirs de couvent, toutes parfumées de La bonne odeur des boiseries et des reliures, à peine hantées par quatre ou cinq lecteurs silen-
deux. Chaque matin, je m'installais dans celle-ci, par un clair soleil, seul à une table longue, à côté d'une écritoire en liège, ayant devant moi plusieurs tomes de mon auteur. D'abord un peu distrait, je m'enfonçais insensiblement dans les cercles de son enfer, m'arrètant devant chaque damné, touchant du doigt et réveillant des rancunes seulement assoupies. Je n'avais eu jusqu'alors qu'une pitié instinctive, presque secrète, pour Fréron, pour ce vaincu du xvin0 siècle. En feuilletant son immense répertoire, j'arrivai peu à peu à la sympathie. Qu'on ne se s'étonne donc pas si ces pages, commencées en Bretagne et finies à Paris, ont parfois les allures d'un plaidoyer. Jamais homme n'eut tant besoin d'être défendu. Jamais écrivain ne mérita mieux de l'être. »
La presse fit un grand éloge de Fréron, qui cependant ne trouva pas grâce aux yeux de la critique tout entière, mais sur qui rejaillit toutefois une certaine faveur.
On cria aussi au paradoxe. Plus récemment, M. Henri Fouquier a écrit, sous le pseudonyme de Nestor, les ligues suivantes à ce sujet [Gil Blns, n° du 23 mai 1888) :
« ... La grande thèse d'érudition de Monselet, peut-on dire, fut son Fréron... Une fois lancé à défendre Fréron, Monselet ne manque pas d'aller jusqu'à attaquer vivement le « roi » Voltaire. Ceci fut l'occasion de polémiques assez chaudes. Monselet n'avait cependant pas tout à fait tort. Sou compatriote Fréron, qui rédigea pendant sept ans V Année littéraire, quelque chose comme la Reçue des Deux Mondes de ce temps-là, n'était pas l'idiot et le misérable que disait Voltaire. Celui-ci, dans sa lutte contre Fréron, où il eut, d'ailleurs, des traits exquis, dépassa la mesure au moins autant que son adversaire, le mettant à la scène dans une comédie plus violente qu'agréable à lire. Incontestablement Fréron était courageux et indépendant... L'apologie de Monselet a donc quelque raison d'être, et elle n'est pas, comme on le disait,
quand elle parut, un simple paradoxe. Mais que aous importe, d'ailleurs! Voltaire, envers chacun de ses adversaires, — et
on sait s'ils lurent nombreux. — eut tort, ou du moins eut des loris. Il avait vraiment mauvais caractère, irritable, agressif... .Mais Voltaire, d'une façon générale, avait raison contre ses ennemis et a eu raison d'eux. On peut donc aborder sans trop de passion des débats rétrospectifs comme celui auquel Monselel donna beaucoup de soin et on peut même y être un peu partial en laveur de l'oublié ei du dédaigné dont il prit la mémoire en tutelle sans être accusé pour cela de faire œuvre de parti et de manquer de respect à Voltaire... »
Quant aux Femmes qui font des scènes, c'est un des volumes les plus répandus de Charles .Monselel et aussi des plus reproduits.
citer la i:<>s, hi'. la Bague, Mu femme m'ennuie, les Inventeurs, Us Vétéransde Cythère, h- Turcet le Grenadier, le Dîner du lancier, les Réputations de cinq minutes, le Chicard, l'Épître au roi de Prusse, /'• Répertoire d'un farceur... etc., c'est citer le volume en entier et rappeler les plus francs succès de l'auteur dans h h genre où il a marqué et qu'il a en quelque sorte créé.
A quelque temps de là paraît sous ce titre : le Plaisir et /" imaur — une nouvelle édition des poésies de Charles Monselet (Paris. 1865), augmentée des nombreuses pièces ou piécettes que le poète a composées depuis son premier recueil : les Vignes du Seigneur.
Je passe sous silence une parodie des Chansons des mes et des bois, de Victor Hugo, publiée vers le môme temps, sans nom d'auteur, — insignifiante, c'est-à-dire inofïensive — pour en arriver a ce feuilleton retentissant que Sainte-Beuve a consacré à Monselel dans ses Nouveaux Lundis [Constitutiannel,%4 avril 1865) et dont ce volume de poésies était le prétexte.
l'n feuilleton tout entier de Sainte-Beuve sur Charles
Monselet! Eh oui. Pour eu comprendre en eiïet l'importance, il faut se reporter, — a écrit plus tard notre chroniqueur — à l'époque où les Nota-eaux Lundis paraissaient périodiquement clans le Constitutionnel, et se rappeler le retentissement exceptionnel de ces morceaux de haute critique.
« Avoir un article de Sainte-Beuve était un des plus grands triomphes qu'un littérateur pût rêver. C'était pour quelquesuns d'entre nous comme la récompense de toute une carrière ; on recherchait d'autant plus ses articles qu'il ne les prodiguait pas à tout venant. J'ai connu des gens(Mmc Louise Colet entre autres) qui étaient venus habiter dans son voisinage, exprès pour être plus à portée de le guetter et de surprendre sa bienveillance. Mais personne moins que Sainte-Beuve ne cédait à l'importunité ou à la séduction... »
Il est impossible néanmoins de reproduire ici ce feuilleton clans toute sa longueur — je n'en retiens que les grandes lignes, reportant le lecteur pour le surplus au tome X des Nouveaux Lan dis (p. 70).
Edmond Texier a fait un joli portrait, F Homme répandu : Charles Monselet est pour moi la figure vivante du littérateur qui se disperse, je ne lui en fais pas un reproche. Combien de fois ouvrant un petit journal, le lisant d'abord machinalement, je me suis laissé intéresser à la page où glissait mon œil ! J'ai continué, l'intérêt a redoublé, j'ai regardé la signature : le piquant article, vers ou prose, scène de mœurs, esquisse populaire, réalité prise sur le fait, gaieté légère où brille une larme, était signé Charles Monselet. Je m'y suis accoutumé et j'ai depuis longtemps écrit le nom de l'auteur sur mes tablettes (dût le mot le faire rire), je l'ai noté pour un sujet futur, un jour où je serai las du sérieux, où je relèverai de quelque gros ou grave article, au lendemain de considérations sur les destinées du monde ou d'une dissertation sur Y Iliade. Je viens m'exécuter sans trop d'effort et payer ma dette envers celui qui m'a donné souvent du plaisir.
Après avoir ainsi portraituré son modèle :
« Personnage d'une quarantaine d'années, portant lunettes,
p.is CHAH LKs MONSELET
bonne mine, mâle encolure, tête posée avec aplomb, menton ras ci double, lèvre fine, ferme, prompte à la malice... » Sainte- Beuve Loue la veine poétique de Charles Monselet, sou émoli(»n contenue — puis poursuit de la sorte :
... Je ne saurais me flatter de le suivre partout, de l'étudier avec méthode el de l'embrasser, comme on «lit, tout entier. Ce ne serait pas chose aisée. Je ne ferai donc pas le tour de l'auteur: jirai à travers ses trente ou quarante petits et moyens volumes (il n'en a guère moins) comme à travers champs...
Érudil et bibliographe, chassant sur la piste de Charles Nodier, il s'èsl de bonne heure attaché à de certains noms secondaires, à des écrivains plus cites que connus; en ce genre, le rare, le clandestin, l'amusent, le tentent...
Il faut bien aussi que jetasse mon métier de critique grave, d'écrivain de grand journal, et que je ne donne pas raison en tout, que je oe paraisse pas rendre les armes à mon auteur d'aujourd'hui, à ce premier d'entre les petits journalistes, ainsi que je l'ai entendu qualifier. M. Monselet a donc voulu réhabiliter Fréron; il n'est pas le premier qui l'ait tenté; je me rappelle, il y a bien des années, avoir entendu là-dessus, à l'Athénée, une leçon de notre ami Jules Janin, qui lit précisément la même tentative. Je résistai alors, je résiste encore...
Je dirai à M. Monselet que son plaidoyer m'a intéressé, m'a instruit, mais ne m'a point convaincu...
Pardon ! mais pour tous les autres oubliés et dédaignés, je suis d'accord avec M. Monselet...
Grimod de La Reynière, le gourmand rubicond, généreux, l'amphitryon prodigue des gens de lettres, avant 80, et qui n'est mort qu'en 18 18, M. Monselet l'a traité avec amour, j'allais dire avec appétit, en bomme qui aurait voulu être de ces fameux soupers de 1783, dans cette maison du coin des Champs-Elysées (aujourd'hui le cercle Impérial . avec les Trudaine, André Chénier, Fontanes, et même le délicat M. Joubert... On ne le saurait pas d'ailleurs, on devinerait vite, à la manière dont M. Monselet parle de Grimod, qu'il est lui-même de la confrérie des amateurs de la table et de la fine chère... Il faut voir comme il en parle. Je ne ferai pas la petite bouche, je ne dirai pas que c'est chez lui un faible, — c'est un de ses talents.
Il y aurait maintenanj à envisager M. Monselet parmi autre aspect (car il a cinq ou six aspects et plus, bien des faces ou facettes), à
le montrer auteur de saynètes, de figurines, de statuettes, de petits tableautins, de croquis « pas plus grands que l'ongle », de parodies et de malices de toutes sortes, dans les petits journaux où il écrit depuis quinze ans et où il s'est disséminé. Un jour, les Monselet futurs y feront leur choix. Ces tableaux de genre à la Lantara, à la Saint-Aubin gagnent à vieillir. C'est plus prosaïque que Baudelaire, c'est moins cherché aussi...
Arrêtons-nous nous-même, de peur d'être bien long sur un auteur court et de paraître pesant à propos d'un esprit léger. Monselet a une qualité précieuse : il est dans la veine française, mot dont on abuse et qui est vrai pour lui. Il a du bon esprit d'autrefois, de ce qu'avait Colnet, celui qui a fait une si jolie scène de la Harpe à table, dévot et gourmand. Piquant et naturel avec grâce, il a la gaieté de bon aloi ; sa façon d'écrire est nette, vive et claire. Il n'a jamais été dupe, dans sa vie, ni de la couleur ni de l'emphase... Il jette au vent d'heureux dons, de l'imagination, de la fantaisie, de l'esprit sans jargon, de la malice souvent fort leste, mais sans fiel; il y joint du sens, un fonds de raison, un avis à lui et bien ferme. Il a une vertu du moins, il aime son métier, et il le considère comme un but, non comme un moyen . . .
Ces lignes tombées de haut consacrèrent définitivement le talent de Charles Monselet et mirent le sceau à sa réputation ; — c'est cet article de Sainte-Beuve qui décida en partie de la décoration de l'homme de lettres, objet d'éloges aussi flatteurs. Pourtant le 14 août 1865 on lui préféra Xavier Aubryet. son ami. Mais, l'année suivante, le ruban de la Légion d'honneur vint enfin récompenser l'écrivain de ses longs efforts et de ses nombreux travaux : Monselet se trouvait décoré en la brillante compagnie de Taine, Gustave Flaubert et Paul Mantz.
Mil
11 est un Monselet dont nous n'avons pas encore dit le moindre mol : e'esl le Monselel qui s'est avisé de chausser les souliers de Sterne pour aller de Montmartre à Séville, et rayonner en tous sens, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Espagne et aussi par toute la France, de Paris à Paris : — c'est ce voyageur, sinon en pantoufles, du moins en souliers à boucles d'argenl ; — tel M. dr Cupidon en vacances.
El ce sérail (h unmage de passer sous silence ce côté heureux de l'écrivain, car c'est dans ses voyages que perce surtout sa bonne humeur, que son esprit se donne libre cours.
Monselet, voyageant, ne l'ait qu'appliquer après tout la théorie développée par lui dans sa préface sur Stendhal :
« Un homme de lettres doit toujours être préoccupé du désir de renouveler ses idées et son vocabulaire. Pour cela il faut qu'il change souvent d'air et de milieu, il faut qu'il voie la province, l'étranger, qu'il change ses habitudes, qu'il contrarie ses instincts, qu'il soit quelquefois brutal envers lui-même, téméraire, et qu'il ne fuie pas l'imprévu... »
Ainsi i"ai-aii Balzac, ainsi Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Théophile Gautier, etc.
Ne vous attendez pas, par exemple, à des descriptions :
«On m'a parfois reproché de manquer de paysage, — écrit-il à ce sujet, el d'être, à de certains égards, une nature trop exclusivement citadine. J'avoue que, malgré moi. la civilisa-
tion me poursuit saus cesse et partout. En outre, j'ai une manière de voir aussi absolue que naïve. Pour M. Jourdain, tout ce qui n'était pas des vers était de la prose, et tout ce qui n'était pas de la prose était des vers ; pour moi, tout ce qui n'est pas la campagne est la ville, et tout ce qui n'est pas la ville est la campagne.
» Ensuite, tout se ressemble à mes yeux. C'est-à-dire que, selon moi, il n'y a au inonde qu'une forêt, qu'une prairie, qu'un fleuve, qu'une grande route, qu'une chaumière, qu'un buisson. Appelez cela Fontainebleau, Compiègne, les Ardennes. Cela est toujours la même chose. Qui me dira si c'est la Seine ou la Saône, ce cours d'eau qui baigne tant de coquettes maisons, tant d'iles toulïues ? J'ai beau me déplacer, toujours le môme ruban de queue se déroule devant moi, avec les mêmes buissons blancs de poussière, et les mêmes moutons conduits par le même chien. »
Simple paradoxe : Monselet est un observateur des plus attentifs et des plus scrupuleux ; jugez-en plutôt.
i ... J'aime la diligence; je la préfère au chemin de fer, parce qu'elle me met en communication plus intime avec le paysage, parce qu'elle me fait vivre un instant de la vie de ceux qui passent, et enfin parce qu'elle va plus vite.
» Plus vite, oui, vraiment; c'est du moins ce qu'il me semble, à moi qui n'ai qu'une idée confuse des distances et qui crois avoir fait beaucoup de chemin quand les chevaux ont bien piaiïé, les roues bien sonné, les vitres bien tremblé, le postillon bien juré.
» Bien juré, postillon ! — Bien rugi, lion ! — Je l'entends encore, sur la route de Dinan à Saint-Brieuc, faisant claquer son fouet, dont la corde capricieuse et agile menaçait mon œil à chaque instant, car j'étais sur la banquette.
» Voici la chanson du postillon, telle que je l'ai notée pendant les relais : « Hue !... ktt, ktt, ktt, ktt..., hue, Péchard !...
209 CHAULES MONSELET
haï donc!.. Oôôô... Hé! toi, vas-tu te ranger là-bas!...
ire vingl dieux!... Hue, Jean-Marie ! tchok, tchok, tchok. Là, là. là... hue, carcan !... Que qu'il a donc aujourd'hui?... ■ Hue! hue! Caporal de bon Dieu ! ktt, ktt, ktt, ktt... Y aura
de l'eau, ben sur..., hue ! -> Une fois j'ai essayé de nie jeter en travers de ce monologue, el je n'ai pas été récompensé de ma tentative. — • Serons-nous arrivés dans une heure à Lamballe? » lui ai-je demandé.
» Il ne m'a pas répondu et il a frappé plus fort ses bêtes : mais au bout de cinq minutes il a grommelé : « — Ah ! heu » oui, dans une heure! Vous avez ben le temps encore de » gratter vos puces! »
C'est surtout en voyage que Monselet applique ses procédés ordinaires de résurrection; il va droit aux humbles et aux oubliés, il demande à la pierre son passé, dédaigne les voies larges et neuves et s'enfonce dans les faubourgs, s'arrête aux vieilles enseignes, s'enquiert de tout mystère et reconstruit par bribes une époque disparue où il retrouve tout un monde de connaissance ; — ainsi, nous l'avons vu passer huit jours à la bibliothèque de Quimper et en sortir triomphalement armé de pied en cap pour défendre Fréron.
A Lyon, il écrit l'histoire de Jérôme Coton, dernier chapitre d'une histoire oubliée et qui n'a jamais été faite : l'histoire du mélodrame; ou bien encore il retrace la physionomie de .Mourguet, l'inventeur de Guignol.
« Un de mes étonnements, en arrivant à Paris, écrit Monselet, fut de voir dans les Champs-Elysées la plupart des baraques de Polichinelle décorées du nom de Guignol. Je n'avais pas été préparé à cette confusion ou à cette transformation de type, et j'en conçus beaucoup d'inquiétude. Machinalement, je prenais la route de l'Arsenal pour me renseigner auprès de Nodier, lorsque je me rappelai que Nodier était mort.
» Il s'écoula donc quelque temps avant que je susse ce que c'était que Guignol...
» Enfin un hasard, je ne sais plus lequel, m'amena à cette découverte : que Guignol était une marionnette originaire de Lyon, moderne, ne ressemblant à aucune autre, ni par le langage ni parle costume, — l'incarnation grotesque de l'ouvrier en soieries appelé canut.
* L'homme qui, dans un temps aussi troublé que le nôtre et aussi dévoré de soucis industriels, a la puissance de créer une marionnette et de l'imposer à son époque, cet homme-là me paraît aussi fort que Prométhée. Songez-y donc : une marionnette, une marionnette nouvelle ! au xixc siècle...
» ... Cet homme s'est trouvé cependaut... Il s'appelait Mourguet; il était enfant du peuple, colporteur, marchand de chansons.... »
En passant, Charles Monselet venge Landerneau, Quimper- Corentin ou Carpentras de leur renom comique.
« Des villes comiques comme cela!... — secrie-t-il, — donnez-m'en beaucoup!... »
Il a écrit encore sur Bordeaux la valeur d'un volume et refait l'historique le plus fidèle de son Grand-Théâtre.
Le hasard — ou tout autre guide — le conduisant à Lille, il ressuscite son poète populaire François Cottignies, ditBrûle- Majon : à Boulogne-sur-Mer, c'est Frédéric Sauvage, l'inventeur de l'hélice ; à Sens, le sculpteur Jean Cousin ; à Rouen, le cordonnier Adrien Pasquier, qu'il met tour à tour en lumière, — cet Adrien Pasquier qui a consacré toute sa vie à écrire un Dictionnaire historique et critique des hommes illustres de la Normandie.
Traversant Strasbourg enfin, Charles Monselet a chanté Gambriuus, le roi de la bière.
C'est un flâneur incomparable, curieux, attentif aux moindres choses, mais sans cesse tourmenté, inquiet, l'esprit hanté
d'une vague paresse, préoccupé malheureusement delà copie .1 taire, de l'article à terminer.
je ne voyage pas disait-il ud jour - je vais travailler ailleurs, voilà tout !... »
Mais quelle joie lorsque sa Qânerie naturelle, l'entraînant tout à coup loin des flèches et des dômes, le pousse instiuctivemenl el l'amène dans quelque ruelle étroite où se tieuucnt d'ordinaire les libraires, les bouquinistes, les étalagistes ! Quelles délices lorsque, furetant et fouillant, il découvre, comme dan- la rue Gourmande, à Toulouse — sous uu lot de \ ieilles grammaires?... « une perle, uu bijou, une rareté entre les raretés » — l'Imitation, de l'édition Caziu , avec la figure de Marillier, c'est-à-dire un petit livre pour lequel les amateurs donnent habituellement carte blanche aux libraires-commissionnaires! »
C'esl principalement à Bruxelles et à Londres que Charles Monselel retrouve ses chers bouquins — et ses amis les bouquinistes: à Londres, où, dans une petite rue, parallèle au SI i and. étroite el obscure, se tiennent les librairies équivoques, les marchands d'estampes coloriées ; — à Bruxelles, qui nous envoie à pleins tombereaux des volumes de galanteries pour lesquels il n'y a plus de frontières.
t ... C'esl me' vieille tradition dans la Belgique, et par extension dans tous les Pays-Bas, qu'on y peut Imprimer tout ce qui n'esl pas autorisé en France. Les presses du wm" siècle en font foi. Pays de liberté illimitée, même de licence...
» ... Ud des premiers promoteurs de ce mouvement galant a été l'éditeur Poulet-Malassis, qui, vers 1863, alla planter sa tente à Bruxelles el Inaugura une série de productions clandestines qui avaient pour excuse une typographie irréprochable, el des notes explicatives très malicieuses et surtout tu- littéraires. C'esl de •■Hic époque que date la publication
du Parnasse satirique du \w siècle et du Théâtre de la rue de la Santé (Erotikon Theatron)... »
L'Italie a également attiré notre écrivain ; il y revient tant et plus, décrivant ses propres aventures, ses dîners, ses rencontres : il semble entendre alors l'abbé Galiani contant ses voyages à la marquise d'Épinay.
Voici une jolie page — qui peut être considérée comme une préface — où l'auteur a résumé sa manière de voyager et expliqué les raisons qui le poussent à rendre compte de ses moindres pas :
« ... Allons au hasard ; c'est la meilleure manière de voir et de s'instruire ; errons à travers l'inconnu ; que tout devienne pour moi conquête et révélation. Sterne et Henri Heine n'ont jamais voyagé autrement ; ils s'arrêtaient sur les ponts, sous les auvents des boutiques ; ils restaient bouche béante devant une enseigne, une cage, une fenêtre, une robe enflée par le vent. Ils oubliaient l'histoire, qui ne les oubliera pas, eux. Ils étaient personnels, rien que personnels, tantôt avec un abandon réel et une grâce ignorante d'elle-même, d'autres fois avec un ardent vouloir d'esprit ; et par là ils ont bieu effrayé les innocents flâneurs à leur suite, les naïfs chasseurs d'imprévu. Pour ma part, leur souvenir m'arrête court toutes les fois qu'oubliant le lecteur, invisible et solennelle pluralité! je me sens prêt à laisser flotter les rênes sur les pacifiques coursiers de ma rêverie. Personnel ! et de quel droit ? par quel titre ? Essayez donc de causer avec un sansonnet ou de vous attendrir sur un marchand de tartelettes, avant d'avoir écrit le Voyage sentimental! Osez parler de la couleur de vos pantoufles et de vos souffrances d'amour sans avoir signé YIntermezzo et les Aveux d'un poète!
» Ah ! j'ai fréquemment et bien méchamment regretté, je m'en accuse, que ces deux charmants esprits (à qui il a manqué si peu de chose pour être de tendres âmes) fussent
venus au monde avant moi. Combien ils me gênent dans le peu que j'ai à dire! Combien ils me semblent se railler j l'avance de ce que je vais tracer dans ma bonne loi et mon désir «h1 bien penser! Ils hochent la tête tous les deux, en « ayant l'air de s'écrier : « Ce n'est pas neuf! nous avons écrit > la même chose il y a dix ans, il y a vingt ans, il va cent ans ! »
> Eh bien ! tant pis, à la fin ! Sterne et Henri Heine ne m'empêcheront pas de me promener et d'écrire à la française, - lont Anglais cl tout Allemand qu'ils soient ? Qu'est-ce que je fais, après tout? .le suis sur mon domaine, tandis que ces deux étrangers ne doivent peut-être qu'à leur transplantation en France l'agréable et vif parfum de leur génie. Qui ne sait (pic le- orgueilleuses vignes du Johann isberg proviennent des vt'\\< de notre Bourgogne?
» Et puis, tout bien considéré, je ne peux pas être autre ebose que personnel. De quelle façon m'y prendrais-je pour être autrement? Un pays, une ville veulent être habités au moins quelques mois durant, avant de livrer le secret de leurs habitudes, de leurs mœurs, de leur physionomie sociale. Volney réside trois ans en Egypte et en Syrie, avant d'écrire les Ruines. Moi, je passe, je regarde et je m'en vais. — Il est impossible assurément que ce procédé soit le meilleur, mais est-ce à dire pour cela que je doive me taire absolument? Tant de braves gens voyagent de la sorte, avec la même rapidité et le même manque de loisir? Pourquoi ne trouveraientils pas dans le livre d'un littérateur aussi pressé qu'eux l'écho de leurs impressions fugitives? »
L'Espagne enfin, — où Monselet, a marqué ses pas à la manière d'un révérend échappé de quelque couvent de l'Estramadure, — l'Espagne a provoqué aussi toute son admiration.
Ah! l'admirable lettre datée du pays de Figaro et adressée a M. (]c Villemessant . Par-ci, par-là, l'aimable touriste mêle au récit de quelque joyeuse aventure un court ci tou-
chant souvenir, — lignes ensoleillées où circule l'ombre d'un sentiment, — larme qui brille à travers les cils.
« ... J'ai toujours eu un tendre pour les vins d'Espagne — écrit-il. — Est-ce parce que la littérature romantique les a célébrés à lyre que veux-tu ? Peut-être bieu. Je me souviens, à ce sujet, qu'il y a douze ans environ, Henri Mûrger et moi, la tête pleine des poèmes amoureux et insolents d'Alfred de Musset, nous achetâmes un soir, chez un épicier, une bouteille de xérès, que nous allâmes boire triomphalement tous deux dans une chambre d'hôtel garni, rue Mazarine. M. Pierre Joseph Proudhon, à cette époque, occupait, dans le menu1 hôtel, une chambre au-dessus de celle de Mùrger. Ce fut d'une façon toute tapageuse que nous décoiffâmes notre flacon. Mùrger m'appelait don Paëz et je l'appelais don Etur.
» Les réminiscences cavalières nous arrivaient en foule ; nous portâmes la santé de Juana d'Orvedo, en invoquant tous les saints de la Castille. Peu s'en fallut qu'à propos de cette dame nous n'en vinssions aux mains; il cherchait un poignard, et moi je voulais renverser la bougie d'un coup de poing. Sur notre tète, on entendait les pas réguliers de M. Proudhon, comme une moralité vivante. Nous fîmes mutuellement de vains efforts pour rouler sous la table. Le xérès, qui avait coûté deux francs cinquante centimes, était atroce. Nous en fûmes très incommodés.
» Hélas ! l'heure du vrai xérès — du xérès de la Fonterra — devait sonner pour moi seul ! et aussi l'heure du vaillepenas, de Vamontillado, de Yabocadol Vins éclatant, vins de pourpre et d'or, philtres oubliés par les enchanteurs d'Orient, j'ai demandé à vos arômes quelques-uns de ces châteaux dont l'Espagne a le monopole ! »
Et de Séville comme de Rome, Monselet est revenu à son point de départ, à Montmartre, — Montmartre, c'est-à-dire Paris, qu'il avoue naïvement et sincèrement aimer : Paris,
auquel il a consacré plus d'une heure de délicieuse flânerie entre deux chapitres de roman : Paris, qu'il a décril dans ses coins les plus pittoresques, — feuillets légers arrachés à l'histoire de la grande ville pour prendre place en marge des grands mémoires de notre temps.
Les récits de voyage de cet agréable et spirituel conteur sont tout entiers contenus en deux volumes : De Montmartre à Séville ei les Promenades d'un homme de lettres.
Ainsi voyageant, ainsi écrivant, Charles Monselet continue
à produire sans interruption; M. Pierre Véron a tenu à rendre cette justice à l'un de ses confrères [Petite Presse illustrer, n .lu 23 février 1886) :
« ... La destinée de .Monselet a été une perpétuelle antithèse.
» La nature l'avait fait passionnément, paresseux. Sa profession l'a condamné à un labeur ininterrompu.
» C'est effrayant ce qu'a produit celui dont le rêve était de flâner toujours et partout, l'hiver sous le soleil de Nice, l'été sur les (juais de Paris eu compagnie de ses chers bouquins.
» Car Mouselet est aussi uu bibliophile de premier ordre, dénicheur d'éditions rarissimes et de pièces curieuses.
» Aussi s'est-il toujours réjoui de sa collaboration au Moniteur el an Monde illustré, qui lui fournit de fréquents prétextes pour venir passer sa petite revue des parapets.
» Il a déniché des merveilles dans cesexploratious hebdomadaires. »
Charles Monselet a publié à la librairie de Michel Lévy un livredont le titre — les Armées de gaîté— reflète singulièrement •••■tt.. époque qui précède 1870, — années de gaîté, eu effet, et m- un d'ivresse pour la France, tout à la joie et qui s'endort au milieu (\<-< plaisirs sans songer que le réveil sera terrible; années de succès pour l'auteur en particulier qui boit avec délices ;• cette coupe enchantée qu'on appelle la vogue.
De 1866 à 1870 paraît VAlmanach des rues et des bois pour 1866 et 1867 — publication anonyme, mais due à la collaborai ion de Charles Monselet et Richard Lesclide, — puis, régulièrement, chaque année, VAlmanach Gourmand — collection curieuse, aujourd'hui recherchée, de nouvelles plaisantes; toutes, cela va sans dire, empruntant leurs sujets à la gastronomie.
En suivant notre écrivain à la piste — et sur toutes les pistes — on le retrouve à la Petite Revue de René Pincebourde où il publie un complément à la Lorgnette littéraire :
« Il parait que ce petit livre a fait son chemin — écrit-il — puisqu'il s'est vendu. — Il paraît qu'il veut le faire encore, puisqu'on le réimprime. Laissons faire. Mais précisément parce qu'il a eu quelque succès, je n'y veux rien changer . C'est de la superstition et peut-être du courage. J'y ajoute seulement les noms nouveaux qui se sont produits depuis quelques années.
» Depuis quelques années, la mort a fauché dans ce volume. Fallait-il pour cela supprimer des plaisanteries? Je partage les idées riantes des anciens sur la mort, que je considère comme un spectre aimable, comme la fée libératrice. Mots railleurs, épigrammes sans violence, continuez donc à voltiger sur ces mémoires reposées ! Tels les coquelicots se balancent sur le gazon des cimetières. »
A la Vie Parisienne — fondée par Marcelin, en 1863, et qui eut une si brillante période, Charles Monselet signe par intervalles du pseudonyme J)om quelques articles de genre ; à ['Étendard, dont Auguste Vitu est le rédacteur en chef, Monselet rédige le feuilleton dramatique (1868-186,.>) sans préjudice de ses comptes rendus du Monde illustre. Par intervalles encore, Monselet collabore au Journal illustré, .d'Henry de Montaut, à la Petite Presse, de Balathier-Bragelonne (1870) et même à la Gazelle des courses !
.Mu i il Mil.l'.s MONSELET
Lutin le 6 aovembre 1869, le Moniteur miversel commence la publication du Canif de Damiens, — le meilleur, sans contredit, des romans «le l'auteur, où il met en scène ce personnage bizarre, demi-fou, qui tenta d'assassiner Louis XV : — c'est encore le prétexte pour Monselet d'une longue el intéressante promenade à travers le xvme siècle — toujours ! — qui prend fin au supplie»' de Damiens, rapport»'' scrupuleusement dans toute sou horreur.
Ainsi que Monselet se pose de journal en journal, de
mê il eoiiii de librairie en librairie dis sonl plus de vingl
libraires a posséder ses œuvres complètes, et c'est un des côtés ire- caractéristiques de l'auteur que cet éparpillemenl de tout sou bagage).
Achille Faure édite en 1866 les Portraits après tirer* où l'on retrouve quelques-unes des biographies parues dans statuts ri Statuettes, à cote de nouveaux portraits, tels que ceux d'Edouard Ourliac, d'Antéuor Joly, d'Henry Mûrger, enlevé prématurément en 1861, de Gérard de Nerval, trouvé pendu un matin dans la rue de la Vieille-Lanterne, d'André de Goy...
Les Premières Représentations célèbres, à la même librairie 1 1867) contiennent les feuilletons dramatiques les plus important- du critique du Monde illustré, de 18o7 à 1864.
lia h- l'intervalle, l'oulet-Malassis venait d'éditer à Bruxelles les Quatre Métamorphoses, de NépomucèneLemercier, dans des conditions particulières de luxe qui font qu'aujourd'hui l'on paye courammenl vingt-cinq francs ce petit volume, devenu rarissime. Les Quatre Métamorphoses sont précédées d'une étude par Charles Monselet, extraite de- Galanteries <hi xvme siècle.
Lu 1867 parait encore, chez l'éditeur Le Chevalier : Acteurs et Ictrices, physionomies parisiennes appartenant au monde théâtral et dessinées par Monselel avec beaucoup de vérité.
sa VIE, SUN OEUVRE 211
• Au moment d'abandonner ce petit livre à son destin — écrit l'auteur — je ne peux m'empècher de songer à l'un de mes confrères qui l'aurait écrit bien mieux que moi s'il vivait encore, à Darthenay, l'homme-tliéàtre par excellence. »
Et voilà encore un ressuscité, qui ne s'attendait guère, celui-là, à cet excès d'honneur.
Son portrait est d'ailleurs tracé d'uue façon fort plaisante en même temps que l'époque où il a vécu :
« ... D'où vient que je revois fréquemment cette figure humble et bonne? Lorsqu'il nous quitta, il y a plusieurs années (quelle vilaine pluie il faisait à son enterrement !), il avait brillé sous la Restauration. Le libraire Ladvocat le considérait, et la Contemporaine lui décochait quelques sourires.
» Darthenay ne vécut que pour le théâtre; il connut tous les genres, s'assit à toutes les places, fréquenta tous les directeurs : le baron Ces Caupenne, qui portait une douillette, et Autony Béraud, qui portait un habit bleu et des éperons; Ancelot, qui était de l'Académie, et Bouffé, qui était du Caveau...
» Il fut de tous les triomphes et de toutes les chutes, de toutes les pluies de bouquets et de toutes les averses de pommes cuites. Il vit des pièces plus fabuleuses que les chimères et des auteurs plus extraordinaires que les griffons. Il coudoya René Perrin, Draparnaud, Charles Hubert. Il vécut dans l'intimité d'artistes météores dont il n'est pas plus question aujourd'hui que des solendguses et des garagians, de Victor, qui balança la réputation de Talma , et de M"" Gougibus, qui précéda Mme Dorval. La petite Fonbonne l'appelait « mon bon ami » et il eut l'heur inespéré de recoller au célèbre Edmond son nez impérial, qui était tombé par terre.
» Il vit Hyppolite Bonnelier jouer Orosmane. Il entendit siffler la Nuit vénitienne d'Alfred de Musset à l'Odéon, et applaudir les Badoibiliards de Siraudin au théâtre de la Porte-
212 t. Il VRLES MONSELET
Saint - Antoine. Il assistai! à la première représentation d\4 mazampo ou lu Découverte <hi quinquina, par M. Monligny. Il étail à Jean de Bourgogne, de M. Galoppe d'Onquaire, aux l trides, d'Arthur Ponroy, à la Peste noire, du vicomte d'Arlincourt, el au Carrosse <hi Saint-Sacrement, de M. Prosper Mérimée.
El il rendit compte <lr toutes ces choses honnêtement, sagement, benoîtement, sensément. Certes, oui, c'était à lui, à Darthenay, qu'il appartenait d'écrire icteurs et l ctrices. Il aurait apporté à ce léger travail son goût, sa mémoire, sa certitude, sa bienveillance. Au moins ai-je voulu placer son nom et son souvenir en tête de ces pages, qu'ils protégeront peut-être. •
En 1868 — mais ceci relève autant du co erce que de
la littérature — Monselet célèbre en vers les Potages Feyeux. Ces s ts, au nombre de douze, réunis en une petite plaquette illustrée, constituent aujourd'hui une véritable rareté bibliographique.
Bien qu'ils aient été tirés à un nombre considérable — des milliers d'exemplaires — ces douze sonnets ainsi réunis sont devenus aujourd'hui presque introuvables, » — a écrit M. Georges Vicaire, dans sa. Bibliographie gastronomique que j'ai déjà eu l'occasion de citer.
Enfin le libraire René Pincebourde tire à un nombre restreint d'exemplaires et dans des conditions toutes spéciales les Créanciers, recueil de pièces facétieuses, en prose et en vers, qualifié par l'auteur à'Œwore de vengeance, et orné d'une cruelle eau-forte d'Emile Benassit.
Parait également vers la même époque (1870) à la librairie de Ferdinand Sartorius : Jeanne et su suite, d'Angelo de Sorr, volume précédé d'une notice de Charles Monselet.
Alors survient l'année terrible — alors sonne l'heure
fatale de l'échéance — de la déchéance aussi : — plusdegaîté, toute joie cesse pour faire place aussitôt au deuil, à la douleur. A peine les flons-flons de l'opérette font-ils entendre à nos oreilles leur dernier bourdonnement, que le clairon jette son appel strident, que le canon tonne, que la lourde hotte du vainqueur pèse sur notre sol envahi.
Voici que la réalité se dresse tout à coup, effroyahle, somhre tragédie, drame sanglant qui a nom la guerre.
.... Soit ! encore une ibis ! — Soit ! encore la lutte t
La guerre, formidable voix !
La mitraille qui plaidé et le 1er qui discute !
Eh bien ! donc, encore une luis !
Oh ! quel récit plus tard ! il faudra qu'on l'entende,
L'œil hagard, le front pâlissant
Mais par où commencer cette sombre légende.
Qui roule un océan de sang?
(Charles Monselet, la Petite Presse, 6 octobre 1870.)
Cette page de notre histoire — page douloureuse qu'on voudrait effacer — change en un instant la face des choses, bouleverse nos institutions, réforme nos mœurs, transforme nos idées.
• Tout mouvement s'arrête : poésie, beaux-arts, littérature, subissent au moins un temps d'arrêt. La plume, le pinceau, l'ébauchoir n'ont plus rien à faire où régnent le sabre et le fusil... Passons!