IV
... En littérature, la première révolution a donné la force, la seconde révolution, la grandeur, la troisième révolution donnera peut-être la vérité... »
Ed écrivant, vingtans auparavant, ces lignes qui terminent sod ''tude sur Chateaubriand , Monselet ne croyait pas si bien prédire : mais de même que les lettres n'avaient attendu ni 89 ui 48 pour manifester leur caractère nouveau, de môme 71 ue fut qu'un résultat. Encore une fois la révolution politique n'avait été que le contre-coup de la révolution littéraire.
Au lendemain de la guerre, Monselet écrivait encore à ce sujet les lignes suivantes (Petit Moniteur universel, n° du lor mars 1871. imprimé à Bordeaux) :
« ... La littérature a une lourde part de complicité et de responsabilité dans cet écroulement subit d'un monde miné depuis longtemps ; — j'entends la littérature de ces quinze dernières années, celle qui, des demi-sommets, avait fini par rouler jusque dans les bas-fonds, et par y demeurer.
Ne perdons pas notre temps en récriminations inutiles. Le mal est fait; n'accusons personne, afin de n'avoir pas à accuser tout le monde. On convient qu'on a cédé à un vertige, qu'on a été emporté, aveuglé. Cet aveu est déjà un pas vers le rachat. Il ne f;mt pas fii rester là, il faut continuer dans l'effort. Nous savons comment nous sommes tombés, voyons comment noue aous relèverons. Cherchons à indiquer et à préparer les
voies nouvelles. Le salut de l'avenir est dans une rupture absolue avec le passé...
» ... La littérature, à force de vouloir analyser la société, en était venue à d'effrayants résultats de décomposition. Elle avait des monstres de toute sorte à nous exhiber dans des bocaux ou dans des livres de formats variés. Elle avait plongé au fond de tout ; elle savait le fin mot et le dernier mot de toutes les turpitudes. Il importe qu'elle borne là ses conquêtes... Qu'aurions-nous à gagner à une science encore plus complète ? Écrivains, mes confrères, laissez reposer votre scalpel, et revenez bien vite à la bonne plume d'oie de nos pères et de nos grands -pères.
» N'hésitons pas non plus à nous débarrasser de ce mauvais esprit qui avait fini par gâter les meilleurs sentiments ; esprit gouailleur et funeste, sans grâce, sans retenue, sans pitié, et qui a contribué plus qu'on ne saurait croire à notre déconsidération; esprit contourné jusqu'à l'absurde et cependant à la portée du premier venu. 0 la queue démesurée et misérable de Beaumarchais ! 0 les Rivarol du ruisseau !
» Lorsqu'on aura renoncé à cet esprit-là et à cette ardeur de curiosité, à tout ce que j'appellerai l'outrance, cette maladie de notre époque, il restera encore assez de force vitale pour reconstituer une littérature. Grâce au ciel, la France est la terre classique du talent: c'est une vérité reconnue et saluée du monde entier. Nous sommes une nation d'écrivains. Désespérons de tout, mais ne désespérons pas de notre cerveau. Seulement il sera nécessaire que le génie se résigne à subir une direction, à obéira un parti pris. Son indépendance n'eu souffrira pas autant qu'il pourrait le redouter; on ne lui demande aucun sacrifice pénible : on veut le tourner vers le bien, voilà tout.
» Si j'avais un programme à formuler, voici comment j'essaierais de déterminer les conditions s'appliquant aux deux expressions les plus mondaines de la littérature: le roman et le théâtre.
» Replacer Le roman dans le milieu d'observation et de style où l'avaient laissé le Balzac d'Eugénie Grandet, et le Frédéric Soûl ir du Lion amoureux: rompre avec les récits interminables el les aventures sans vraisemblance; ne plus faire l'injure au peuple de le regarder comme un enfant qu'on doive sans cesse bercer avec des contes de la lune; ne le mystifier ni le pervertir; en finir surtout avec le roman judiciaire, cette lèpre récente; renvoyer Cartouche à sa roue etDumollardà sa guillotine ; en un mot, élever le niveau de l'intérêt. Ce n'est certes point un idéal irréalisable ; et les romanciers accept «m ont. avec joie de ne plus être les courtisans du lecteur, mais ses inspirateurs. De la sorte, les rôles ne seront plus intervertis comme ils l'ont été si longtemps.
» Faire la même cbose pour le tbéàtre : assainir... Mettre un terme à cette lièvre qui pousse la plupart des auteurs à réhabiliter les gredins et les gredines... Je ne réclame pas un théâtre Spartiate. Je ne prétends pas ramener les générations naissantes à la tragédie. J'appréhende même un répertoire patriotique, car, à de rares exceptions près, les pièces destinées à «enflammer les esprits » et à « former » des héros sont ordinairement assommantes. Loin de moi, sous prétexte de moralité, de plaider la cause de l'ennui, un mot antifrançais.
» Dans ces conditions, dont je n'énumère qu'une partie, bien entendu, on peut espérer une renaissance littéraire. Alors, la critique, dont le rôle avait été forcément effacé et rabaissé, la critique aura sa raison d'être et reprendra son rang. Au lieu de s'acharner dans les revues après de lourdes traductions de l'étranger, et dans les journaux après des compositions de boudoir, elle rentrera dans des discussions d'un ordre plus palpitant. Elle reviendra ce qu'elle était jadis : la sentinelle du monde civilisé. »
Ces lignes, pleines de conviction et de noblesse, ne pouvaient avoir aucune influence sur l'avenir ; la littérature nou-
velle qui s'était manifestée dès longtemps avant 1870 allait affirmer sa toute-puissance au lendemain de cette sombre épopée politique.
Saluons l'avènement du naturalisme.
Mais Monselet, qui avait prédit et souhaité cette troisième révolution, ne devait la comprendre qu'à demi : — le but lui semblait dépassé. Il n'en fut pas moins un des premiers, eu 1871, à ramener les esprits vers la littérature, et à chanter, en des strophes hardies, la renaissance artistique de la France:
France, crois à ton étoile !
L'ombre voile Pour un instant le chemin...
Mais demain !
Reine de l'intelligence,
Ta vengeance Est d'emplir les nations
De rayons !
Tes livres sont tes armées
Enflammées Et tu conquiers l'univers
Par tes vers !
Aveugle ou fou qui te nie !
Ton génie Couvre l'espace, pareil
Au soleil !
L'année terrible avait été terrible également pour les gens de lettres.
Charles Monselet s'était retranché derrière le Monde illustré ; le 20 août 1870, au début de la guerre, il commençait dans ce journal un roman intitulé : Chaneallon — Mémoires d'un passant sous le Consulat et l'Empire. Durant l'hiver de 1870-71, le Monde illustré est en outre rempli de ses feuilletons, de ses comptes rendus de théâtres — tant que les théâtres, au milieu de la fusillade , peuvent ou osent représenter quelque spectacle nouveau — de variétés de tous genres, de poésies.
248 CHARLES MONSELLT
Après la Commune, Monselel publie encore un nouveau roman au Moniteur universel (26 juillet 1871) : 1rs Marges du Code {La Belle Olympe).
Charles Monselet se résigna alors une première fois, vers cette époque, à se séparer d'une partie de ses livres, qu'il avait mis tant de plaisir et d'ardeur à réunir : la séparation fut cruelle. L'homme de lettres se cacha à demi sous le voile de l'anonyme et dressa de sa bibliothèque un catalogue, des plus détaillés, aussi recherché aujourd'hui des bibliophiles qu'un de ses propres volumes.
« Ainsi que l'indique la couverture du catalogue, écrivit Monselel dans une courte préface, la plupart de ces livres proviennent de chez un écrivain bien connu — bien connu par son amour de lettres, par son érudition spéciale, par ses travaux bibliographiques justement estimés; bien connu aussi par son enjouement et par sa belle santé. — Car notre écrivain est vivant et très vivant, Dieu merci ! C'est une vente avant décès que nous faisons. Vous l'avez rencontré vingt fois sur les quais, le long des parapets, bouquinant avec délices. Pourquoi faut-il que ce flâneur souriant, que ce gourmet de la littérature ait quelquefois maille à partir avec la destinée? Demandez à La Fontaine et à Nodier ? Bien que cette collection ne représente qu'une faible partie de sa bibliothèque, il ne lui eo a pas moins fallu des circonstances exceptionnelles pour le déterminer à s'en séparer. Passe pour les petits romans couleur de rose, qui ne conviennent plus peut-être à sa maturité. Mais les livres d'amis, de camarades, de confrères ! Ce Q'esl pas sans un vif regret, et sans les avoir reparcourus plus d'une fois que notre écrivain a pu se décider à leur dire adieu. Nous n'avons pas à répondre pour lui à la question de convenance qu'on pourrait soulever à propos de cette vente ; tous ces ouvrages-là, il en a rendu compte , lors de leur apparition, daus les journaux où il écrit; il peut à bon droit se
regarder comme quitte envers leurs auteurs. Les seuls qui pourraient s'aviser de réclamer seraient ceux dont il conserve pieusement les productions... pour leur épargner l'humiliation de se voir délaisser aux enchères.
» Ce catalogue n'est-il pas d'ailleurs lui-même un nouvel et dernier article? On y trouvera des appréciai ions, des biographies eu trois lignes, des portraits microscopiques, mais fidèles. L'anecdote y fleurit, toujours inédite et piquante. 11 y a là uue ressource pour les Mémoires du temps. Dans cinquante ans, cet essai aura sa valeur exacte... »
Après quoi Monselet rentre dans le rang, c'est-à-dire recommence à s'escrimer vaillamment de la plume dans les petits journaux qui l'accueillent à bras ouverts : — on le retrouve en effet à la Chronique illustrée et au Musée des Deux Mondes, de Bachelin-Defloreuue, au Paris à Veau-forte, de Richard Lesclide, à la Revue musicale et dramatique d'Armand Gouzien, etc..
Le 26 lévrier 1872, il adresse la lettre suivante à M. Millaud, directeur du Petit Journal (n° du 26 février 1872) :
A Monsieur le directeur du Petit Journal,
Il y a quelques années, à une époque où j'écrivais plus fréquemment qu'aujourd'hui dans le Petit Journal, vous me disiez souvent: « Ne vous y trompez pas; notre carré de papier, si petit, si modeste qu'il soit, a des lecteurs à tous les étages de la société; il pénètre aussi bien à l'Institut que dans les loges de concierge, et si je vous montrais nos registres, vous verriez que nous avons les mêmes abonnés que la Revue des Deux Mondes. »
Vous disiez vrai, mon cher ami.
Un beau jour, comme pour justifier vos paroles, M. Sainte-Beuve, en quête de découverte et en veine de bienveillance, s'avisa île signaler dans ses Lundis les courtes chroniques que je donnais alors au Petit Journal, feuillets légers de l'histoire contemporaine, tableaux parisiens, croquis de la rue, anecdotes au crayon.
L'illustre critique s'était baissé, et comme un autre Vincent de Paul, il avait daigné recueillir dans son manteau ces enfants perdus de la littérature à un sou.
Je oe vous rappellerai pas ma surprise et ma joie : vous en avez été le témoin. Il y a de ces récompenses inattendues et inespérées donl on esl touché profondément.
J'étais comme un pauvre à qui l'on a mis une pièce d'or dans la main.
i irticle des Lundis devinl le point de départ de charmantes relations entre M. Sainte-Beuve et votre humble rédacteur.
L'aimable homme et le vif esprit! Que de grâcej de finesse, d'ardeur juvénile!
Quelles heures exquises, quelles soirées enchantées j'ai passées en causeries fécondes dans cette maison de la rue du Mont-Parnasse, dont la mort devait trop toi frauchir le seuil !
11 me reste au moins, du premier de nus critiques, des billets précieux, curieux, de spirituels griffonnages où sa malice se donnait libre carrière, comme celui-ci à propos de Gustave Planche, que j'avais essayé de défendre contre ce que j'appelais ses rancunes.
« Hélas! mon cher confrère, me répondit Sainte-Beuve, je crains bien que la clef de nies rancunes ne soit, au fond, dans mon odorat- Vous ave/, beau dire, je ne croirai jamais qu'un homme aussi malpropre ait étéun homme dégoût. Le goût, après tout, n'est que le plus subtil des sens. Excusez ma frivolité et mon excès de délicatesse. »
N'est-ce pas là tout un article en six lignes?
Aujourd'hui Sainte-Beuve n'est plus, mais son souvenir vit toujours en moi, pieusement entretenu par la reconnaissance.
Depuis cette approbation, ou plutôt cet encouragement, tombé de si haut, je me suis toujours promis, à travers les hasards de la vie littéraire, de revenir à la publicité du Petit Journal, à cette publicité qui m'a été si heureuse, et dont vous êtes le dispensateur, mon cher ami.
Ce sont mes chroniques d'autrefois que j'ai le désir de reprendre chez vous, mais plus assidûment et d'une façon plus régulière.
Permettez-moi de les placer sous le patronage de mon inventeur el de leur donner le titre de : Mes Petits Lundis.
Les t Grands Lundis» touchaient à tout, mes « Petits Lundis » se contenteront de tout effleurer.
Je n'ai d'autre ambition que de peindre quelques cotés de la vie physique el intellectuelle de Paris.
Lorsque les individus me manqueront, je me tournerai vers les livn s. Je descendrai aussi dans la rue, comme jadis, et même, lorsqu'il fera beau, je pousserai jusqu'à la campagne.
A lundi prochain, mon cher directeur, accueillez cette lettre d'un revenant qui , de loin comme de près, vous garde sa meilleure amitié...
Les chroniques de Monselet, dès cette époque, revêtent un caractère tout autre : la gaîté d'autrefois y est remplacée par une inaltérable bonne humeur à laquelle vient se mêler une pointe d'un sentiment exquis ; le ton en est plus élevé, l'érudition s'y glisse parfois, le souvenir y a sa large part.
Ah! le souvenir !
Charles Monselet avait passé la première partie de sa carrière à se souvenir du xvmc siècle ; il devait passer la seconde partie à se souvenir de ses propres débuts, des hommes et des événements de cette époque.
Le souvenir ! l'écrivain a beau le chasser, le souvenir le poursuit, l'obsède : prend-il la plume pour écrire quelque conte nouveau, repousse-t-il le livre pour ne pas céder à la tentation de lui emprunter quelques lignes, sa mémoire est la plus forte et sa pensée conduit sa plume. Mais la part d'originalité de l'homme de lettres est assez considérable pour que ses mémoires, loin d'amoindrir son œuvre, y ajoutent au contraire un mérite réel. Ces aimables causeries, rassemblées en hâte dans les dernières années de l'auteur, ont fourni la matière de deux volumes1, qui seront plus tard très souvent consultés et auxquels, moi-même, j'ai emprunté force passages.
Quoi qu'il en soit, Charles Monselet se rendait compte cependant que le souvenir, auquel il cédait trop aisément, paralysait ses efforts et nuisait à la production d'ouvrages plus puissants.
Voici ce qu'il écrivait, à ce propos, dès 1866, clans le Nouvel Illustré (n° du 14 novembre) :
1 Petits Mémoires littéraires. Paris, 1885, Charpentier. — Mes Souvenirs littéraires. Paris, 1889, Decaux.
r. Il \lil.l> MONSELET
Je ne veux plus du souvenir. Le souvenir, c'est la vieillesse du cœur; c'esl l'impuissance de l'esprit. Un premier souvenir équivaut à une première ride.
» Quoil la moitié de noir»' vie, nous l'employons ;ï gravir une haute montagne, et, dès que nous sommes parvenus au laite, — nous oous surprenonsà nous retourner el ;'i regarder derrière nous 1 Nous regrettons de ne plus avoir ;ï recommencer le voyage. Le sommel ne nous console pus du sentier.
> Je ne veux plus du souvenir 1 cela esl entendu. Sourire, rêver, larmoyer, tendre les bras vers les figures et les choses
disparues, voilà en vérité belle occupation! si je m'étais
moins souvenu, j'aurais plus souhaité.
i esl le souvenir qui m'a perdu et qui me perd encore. C'esl lui qui, lorsque l'action me réclame impérieusement, lorsque le devoir nie dit : « Lève-toi et marche I » c'esl lui, le souvenir, l'ennemi qui arrive traîtreusement, et qui, posant la maiu sur mon épaule, me force à me rasseoir.
» — Où vas-tu? me demande- t-il ; que vas-tu faire? Agir, courir? Intrigue et folie ! Tune retrouveras jamais de sensations pareilles à celles de jadis. Reste, crois-moi, et laisse-toi bercer par mes récits. Rappelle-toi...
El . à ces mots : t Rappelle-toi, » je m'accoude machinalement, l'oreille tendue, les yeux grands ouverts.
» Les visions commencent.
Voici la maison paternelle, pleine de volumes le long des murs, pleine «le jouets sur le plancher ; enfant, je vais <\<~> livres aux jouets, des auteurs aux polichinelles.
■ Voici une allée de tilleuls, sombre et parfumée: adolescent, je m'y promène, le cœur battant à éclater, relisant une lettre, — et attendant.
Voici une mansarde dominant tout un côté de Paris; jeune homme, j'y noircis d'encre un papier innocent ; je cherche le renom littéraire; je crois à la conscience dans la production et à l'art pour l'art.
» Puis, ce sont encore des fêtes, des éclats de rire, mille folies, des croisées de restaurant illuminées, des voyages recommencés, des places et des quartiers réapparus, les orchestres des villes d'eaux, lescouchers de soleil dans l'océan.
» Ainsi fait le souvenir, ce montreur de vieilles lanternes magiques. Que de temps perdu à ce stérile spectacle, aux heures où les autres hommes s'agitent, se liàteut, s'efforcent, s'illustrent ou s'enrichissent !
» Je ne veux plus du souvenir, je ne veux plus de la duperie. A la mer, à la mer, le passé! Blême troupeau d'illusions, à la mer !
» Laissez-moi me tourner vers l'avenir, et ne regarder que lui. L'avenir, cet horizon des croyants et des forts. L'avenir aux magies infinies, aux perspectives éblouissantes! L'avenir fait de hasards et de prodiges !
» Il doit y avoir eu moi, comme en tout le monde, un second homme dont la seconde existence est proche, je le sens. Il faut qu'elle me trouve préparé pour les taches nouvelles.
» Je ne veux plus du souvenir ! »
Revenu au journalisme, Monselet poursuit la série de ses Petits Lundis jusqu'à la fin de mars 1873 : — à cette époque, le Petit Journal traverse une crise, et notre chroniqueur quille la maison si hospitalière des Millaud au moment où M. Emile de Girardin y fait son entrée.
Peu de temps après (28 juillet 1873), le journal l'Événement, dont M. Edmond Magnier venait de prendre la direction et qui devait avoir une si brillante période, charge Monselet de la critique dramatique.
Comme critique ou comme chroniqueur, Charles Monselel devait rester dix ans attaché au journal l'Événement et, en même temps qu'un grand nombre d'hommes de lettres —
tris que Aurélien Scholl, Léon Ghapron, Arsène Houssaye, Albert Wolff, etc., — concourir à la fortune de ce journal.
Mais sa collaborai ion à l'Événement n'empêche pas notre écrivain de publier en 1874, dans le Moniteur universel,ls biographie des Quarante académiciens français. Après quatorze de ces portraits, consacres surtout aux littérateurs, et très serrés d'exécution, l'auteur s'arrête devant la difliculté d'apprécier particulièrement les hommes politiques de la docte assemblée et abandonne alors la partie.
Cette fois — Charles Monselet se retourna vers le théâtre ! Le théâtre, ses débuts, sou rêve d'avenir: le théâtre, pour lequel il avait tant préparé de scénarios ; le théâtre,— cette corde de son arc — qui en a tant.
Le théâtre de Monselet tiendrait aisément en un volume — mais il est tel qu'on pouvait l'attendre de cet auteur pimpant el souriant. C'est d'abord — en collaboration de M. Alphonse Lemonnier — un vaudeville en trois actes : les Femmes qui [ont des scènes, tiré en partie d'un de ses meilleurs recueils de fantaisie, et représenté aux Folies Dramatiques le 21 juiul872; — puis une revue — la Revue sans titre — jouée aux Variétés le 8 décembre 1876.
J'ai voulu faire une revue — a écrit l'auteur dans une courte préface — j'ai pensé qu'un genre où se sont essayés l'a ton ville et, plus tard, Le Sage et Piron, n'était pas indigne d'un lettré. Un auteur qui eût mérité d'être un des fournis- -'iii- de la foire Saint-Laurent ou de la foire Saint-Germain, M. Alphonse Lemonnier, a bien voulu m 'aider de son expérience et de ses conseils...
- Ne me restât-il de cette tentative théâtrale que l'honneur d'avoir fait réciter des vers de Corneille au théâtre des Variétés, je serais content d'avoir écrit la Revue sans titre... »
Enfin le théâtre de l'Athénée a donné encore, le 14 mai 1880,
SA VIE, SON OEUVRE Û2l\
une comédie eu trois actes — les Dindons die la [tirer — de MM. Charles Monselet et Alphonse Lemounier.
Charles Monselet a été également accueilli à la Comédie- Française — en compagnie d'un écrivain délicat et poète exquis que le Destin s'était plu à placer sur sa route, — j'ai nommé M. Paul Arène, dont le talent sympathisa, dès la première heure, avec celui de Monselet, — sympathie littéraire qui se changea en une amitié profonde.
Le résultat de cette collaboration fut un petit acte en vers, l'Ilote, représenté le 17 juin 1875 — où les dons de chacun des deux auteurs s'unissent et s'harmonisent si heureusement.
Mais la collaboration la plus précieuse de Monselet est encore celle que lui proposa le compositeur Ferdinand Poise, qui partageait les mêmes goûts et le même amour pour le xvne et le xvme siècle que l'auteur des Oubliés et Dédaignés. Ce musicien, de talent si fin, si distingué, d'esprit si français, s'accorda à merveille avec Monselet : les collaborateurs qu'il lui présenta étaient en plus des gens d'une telle valeur ! Le premier, en effet, s'appelait Marivaux — le Marivaux de la Surprise de l'amour, que Monselet traduisit en un gracieux livret d'opéra-comique. Le second s'appelait... Molière. — Bah! Molière? — Oui, Molière, le Molière de l'Amour médecin — et l'Amour médecin, sous la plume de Monselet, devint de même un livret d'opéra-comique sur lequel Poise brodait ses plus délicieux accords.
Ah ! les collaborateurs merveilleux que les auteurs en compagnie desquels Monselet se présentait ainsi au public, et comme notre écrivain savait se retrancher discrètement derrière leur célébrité, tout en se glorifiant de leur voisinage. .
Messieurs, mesdames, nous voilà Avec Molière, en escapade.
Dans les verts sentiers qu'il foula, Messieurs, mesdames, nous voilà !
-22i\ CHARLES MONSELET
Faut-il s'étonner de cola ?...
Le génie esl bon camarade.
Messieurs, mesdames, nous voili Avec Molière, en escapade,
C'esl lui qu'ici nous vous rendons....
nu que nous cherchons à vous rendre.
Avec ses danses, ses (redons, C'esl lui qu'ici nous vous rendons.
Avons-nous besoin de pardons Dans ce joli pays du Tendre ?
C'esl lui qu'ici nous vous rendons <>n que nous cherchons à vous rendre.
Apre- Molière, Poise amena encore à Monselet l'abbé d'Allainval. In abbé ! cette fois, l'écrivain réalisait un de ses rêves. Collaborer avec un abbé du siècle dernier. Ilèlas! Soulas d'A 1 la i n va I n'était pas un petit abbé frisé et pomponné, abbé de ruelles, — c'étail un malheureux auteur dramatique qui mourut tic misère à l'Hôtel-Dieu. 11 avait signé, entre autres ouvrages, l'Embarras des richesses dont Monselet s'inspira pour écrire Joli Gilles.
Tout le xviuc siècle y aurait passé de cette façon, quand l'incendie vint détruire FOpéra-Comique de la rue Favart et séparer brusquement les deux collaborateurs, eu môme temps qu'il rendait à la retraite uu directeur sans rival, un maître «le la scène. M. Carvalho — à qui revient tout l'honneur d'avoir su mettre en lumière le talent exquis du musicien et la finesse charmante du poète, qui se mariaient si bien aux feux de la rampe, dans l'accord discret des violons.
Entre-temps, Poise présenta une dernière fois Monselet à La Fontaine et Champmeslé, le fabuliste et le comédien qui avaient en un jour de collaboration écrit la Coupe enchantée. Leur troisième collaborateur n'eut pas de peine à transformer en opéra-comique un poème qui semblait appeler la musique.
Cependant le compositeur avait mis toute sa gloire en une œuvre plus importante: — Carmosine, l'héroïne d'Alfred de Musset, avait inspiré le musicien, et Monselet, d'une main délicate, mena à bonne fin cette dernière adaptation.
Hélas! Monselet n'est plus et Poise est depuis longtemps cloué sur son lit de souffrances : — Carmosine et la Coupe enchantée sont encore à représenter. Hélas, trois fois hélas !
0 xviir siècle! — siècle de clinquant, de rubans couleur de roses, de fanfreluches, de falbalas, siècle en pâte tendre, siècle Pompadour, — que viennent faire tes guirlandes et les dentelles à notre époque de réalités et de matérialités !
Pour que la liste des ouvrages dramatiques de Monselet soit complète, il faut compter encore un petit acte — Venez, je m'ennuie — représenté le 24 août 1873 au théâtre de la Renaissance... Du Louis XV d'étagère!
Charles Monselet faillit aussi devenir directeur de théâtre : c'est là un souvenir qu'il s'est plu à raconter en ces termes :
<r Une fois dans ma vie, j'ai été saisi du désir de devenir directeur de théâtre. Pourquoi cela? Je n'avais pas cependant trop à me plaindre de la littérature; mais que dirai-je? L'envie de changer de profession, le besoin de réaliser quelques théories personnelles, un certain amour du paillon... Toutefois est-il que je me sentis hanté pendant quelque temps par les fantômes de Shakespeare, de Molière, de Harel, de Fournier et autres directeurs de théâtres renommés. Ce n'est pas la seule hantise à laquelle j'aie été sujet ; je pourrai raconter un jour comment j'ai voulu être peintre, libraire, monologuiste et rôtisseur... mais je n'étais né que cuisinier seulement.
» Ce fut vers l'an 1873 que cette fantaisie dramatique naquit dans mon cerveau. A cette époque, au milieu de l'été, je fis répandre à profusion dans les rues et sur les boulevards un
prospectus qui étail alors une curiosité et qui est aujourd'hui une rareté. . »
Notre directeur voulait en somme ressusciter l'Illustre Théâtre du wu siècle — et remettre en honneur certaines œuvres des maîtres anciens, les plus caractéristiques et les moins vulgarisées, telles que le Sicilien et la Comtesse d'Escarbagnas, de .Molière, puis aller du Molière délaissé au La Fontaine inconnu, enfin ressusciter Dancourt et ses verdeurs joyeuses, Poinsinet, Collé, etc.. — tout en laissant le champ libre aux auteurs nouveaux.
Mais l'écrivain avait compté, pour la réussite (le sou projet, sur les souscripteurs, et les souscripteurs ne vinrent pas : Charles Monselel lut ainsi renvoyé encore une lois à ses livres et à ses journaux..., j'allais écrire — à ses fourneaux !
C'est qu'eu effet le gourmet semble reparaître après un long jeûne. En même temps qu'il publie Gastronomie (1874), notre chroniqueur commence dans {'Événement une série de Lettres gourmandes — qui relèvent autant de la littérature que de la cuisine, et où le parfum de l'ambre se mêle agréablement et discrètement à l'odeur de l'ail.
\ cri if époque, Monselet, toujours et depuis si longtemps déjà sur la brèche, a reconquis une nouvelle célébrité : — aux yeux de la génération actuelle, il est le type de l'homme de lettres répandu, touchant à la fois au théâtre, au livre, au journal, et à qui ses nombreux écrits ont valu une réputation méritée. C'est un des aînés de la littérature dont on reconnaît et apprécie l'érudition, c'estun homme aimable etaccueillant, dont la renommée de bonté marche de pair avec celle qu'il s'esl acquise d'un épicurien sensuel, amant de la bonne chère et des plaisirs.
Tel parait Monselet à la surface, — tel le voilà étiqueté pour la postérité.
Philosophe avant tout — ayant fait depuis longtemps pro-
vision de philosophie — notre écrivain s'accommode d'ailleurs de l'existence ainsi faite, et l'existence, à son tour, semble un instant lui sourire : ses livres se succèdent et sont favorablement accueillis : Panier fleuri (1873); Scènes delà vie cruelle; les Années de gaieté (1875) ; le Petit Paris (1879) dénotent un véritable talent d'observation et d'analyse.
C'est alors que, sur ces entrefaites. — MM. Saint-René- Taillaudier et Sylvestre de Sacy venant de mourir successivement. — Charles Monselet crut pouvoir se présenter à l'Académie française, non pas qu'il eût la prétention d'être admis du premier coup, mais espérant toutefois être engagé... à repasser un peu plus tard.
La lettre qu'il adressa à M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, mérite d'être reproduite en sa teneur :
Paris, 26 mai 1871).
Monsieur,
J'ai l'honneur de solliciter les suffrages de Messieurs de l'Académie française. Le fauteuil auquel j'aspire est celui de M. de Sacy.
Il y a plus de modestie à vous énumérer quelques-uns de mes titres littéraires qu'à vous les cacher. Les ouvrages où j'ai tâché de mettre le plus de moi-même sont :
Oubliés et Dédaignés, figures littéraires de la fin du XVIIIe siècle; les Ressuscites; la Lorgnette littéraire; les Souliers de Sterne; Fréron; les Années de gaieté; les Scènes de la vie cruelle ; le Panier fleuri, etc., etc..
J'ajouterai que le souci de la langue française a toujours été ma principale préoccupation, même dans cette forme de publicité, le journalisme, à laquelle j'aurais voulu faire une part plus restreinte dans mon existence.
Peut-être l'Académie française excusera-t-elle ce que quelques-uns de mes livres ont de frivolité à leur surface, en se souvenant que le sourire est une des expressions particulières au caractère français.
Veuillez agréer, etc..
Les journaux applaudirent pour la plupart à cette démarche d'un de leurs confrères.
Voici ce qu'écrivil à ce sujet .M. Pierre Véron, dans le Chai ivari « 1 1 1 7 mars 1879 :
Charles Monselet, un «les vétérans du journalisme fantaisiste; Charles Monselet, un des maîtres de l'art du bien dire; Charles Monselet, l'humoriste délicat, l'historieu raffiné des Oubliés et Dédaignés, le critique ingénieux, pose sa candidature à l'Académie française.
» La chose esl absolument certaine.
» Monselet, dès son retour de Nice, où il est eu villégiature momentanée, commencera sa solennelle tournée de visites.
l.i. je vois certains austères froncer leur majestueux sourcil, et. «lu haut de leur dédain olympien, grommeler :
» — Peuh! voyez-vous cela!... un petit journaliste à l'Académie !
i Prononcer petit joui naliste en pinçant les lèvres, et Académieen enflant le son.)
Et pourquoi non, s. v. p. ?...
Où avez-vous pris d'ailleurs vos classifieatious?
Que signifie petit journalisme?...
C'est uue des gloires de la France, que ee bataillon de francs-tireurs, toujours en campagne, qui a trouvé moyeu de plus dépenser d'esprit que les soi-clisanl sérieux ue dépensaient d'ennui et de nullité.
• Le petit journalisme! Presque tous ceux qui valent quelque chose en littérature ont passé dans ses rangs.
A l'heure qu'il est, il a fait sa trouée dans les colonnes les plu- solennelles.
< m ue peut plu- se passer de lui.
liions, mon cher .Monselet, portez ferme le drapeau. » Oui, c'est comme petit journaliste, que vous devez être i lu... -i l'Académie tient a représenter vraiment sous toutes ses [aces l'espril français. »
Monselet se présenta donc aux suffrages de l'Académie
— après avoir, il est bou de l'ajouter, fait seulement quelques visites. Notre candidat n'obtint qu'une voix, voix qu'on attribua
à son illustre ami Victor Hugo, mais qui revient, en toute responsabilité, à M. Xavier Marinier, à ce charmant vieillard, à cet esprit si distingué.
A la mort de mon père, M. Alfred Barbou a tenu à fixer ce détail et écrivit dans le Journal illustré du u2!) juillet 1888, les lignes suivantes :
« Pauvre et cher Monselet !
» Il eut une fois en sa vie le désir d'entrer à l'Académie française et, avant que sa mémoire soit oubliée du public, je veux rétablir sur ce petit fait littéraire la vérité que je connais seul.
» C'était il y a sept ans environ. L'élection devait être fort disputée. Monselet, que je rencontrai, m'entretint de ses chances en souriant comme toujours sous ses lunettes.
» — Voulez-vous que je m'en informe? lui dis-je.
» — Oui.
» Et je courus chez M. Xavier Marmier, chez qui la bonté, l'affabilité, la bonne grâce égalent le savoir et le talent.
» M. Marmier, qui daigne m'honorer de sa bienveillante amitié, me répondit :
» — Vous savez que je mets au premier rang la valeur littéraire de M. Monselet qui a autant d'esprit que d'érudition. Vous me demandez la vérité, eh bien ! eu ce moment, il n'aura pas une voix, pas une seule !
» Et, comme je me récriais :
» — Voulez-vous qu'il en ait une? poursuivit le charmant conteur ; je lui donnerai la mienne, au premier tour de scrutin.
» — Merci, répoudis-je, et, par un billet, je mis Monselet au courant de la situation.
» A mon billet, il répondit par celui-ci que j'ai gardé :
Ah! mon cher ami, cette voix fidèle sauverait mon honneur littéraire!
Vous l'avez compris, ce procédé m'a touché profondément.
Guidez-moi en toul cela : vous êtes assuré de me trouver chez moi demain mardi, de dix heures à midi.
Quoi qu'il arrive, grand merci à vous, mon cher Barbou.
Je rappelle cet incident parce que, dernièrement, dans un journal littéraire, on a affirmé que cette voix donnée à Monselet étail celle de Victor Hugo, fait toul à fail erroné, car Hugo n'avait rien promis, étanl déjà engagé pour M. Leconte de Lisle. L'honneur de ce vote appartient à M. Marinier; je le lui restitue. •
M. Alfred Barbou esl dans le vrai ; — voici d'ailleurs, comme preuve à l'appui, le billet que Victor Hugo adressa à Charles Monselet, bien avant le vote de l'Académie :
8 mars 1879.
Vous connaissez, cher confrère, ceux pour qui je suis engagé avanl vous, mais peut-être aucun ne se présentera-t-il. Dans ce cas-là, je serai heureux île voter pour vous. J'aurai la satisfaction d'être juste et la joie d'être ami.
Victor Hugo.
Ajoutons, pour terminer, qu'après cette tentative, Charles Monselel ae se représenta plus; —mais il se rappela à temps qu'il y avait chez Arsène Houssaye un quarante et unième fauteuil el il alla frapper à la porte de son ami. Justement Théophile Gautier n'était pas encore remplacé : Monselet fut piié de s'asseoir.
« Il y a, messieurs, dans l'œuvre de Charles Monselet, uue toute petite page, fine et légère comme toutes celles qu'il nous laisse; peu connue cependant, peu prisée peut-être des purs lettrés qui recueilleront ses écrits, — et c'est de cette page-là que je viens vous parler.
o A uacréou, une fois eu sa vie, a fait de la politique. Il trouvait les lettres bien plus belles, et il avait raison : mais il a pensé, dans sa droiture native, qu'il fallait cependant bien vibrer quelquefois aux émotions de tout le peuple et quitter les jolies Muses pour les laides constitutions.
» Ainsi a-t-il fait, messieurs, car il avait beaucoup de libéralisme dans l'àme et son scepticisme n'était que de surface : de môme qu'il avait fait simplement son devoir aux jouis d'angoisse patriotique, il a, au moment du Seize-Mai, fiché la baïonnette au bout de sa plume, et il est allé de l'avant.
» Il y est allé avec ardeur, avec courage, avec talent, cela va sans dire. Et, comme l'indignation qu'il ressentait ne lui avait point fait perdre toute mesure, il put voir grossir le nombre de ses amis littéraires, en dépit des coups qu'il portait à ses adversaires politiques. Ce fut pour lui tout bénéfice, car il n'avait perdu la sympathie de personne, et il avait fait son devoir.
» Certes, messieurs, sa politique ne fut ni pédante ni encombrante ; il en eut une cependant, et c'est par là, qu'auteur sans date, il se rattache vraiment à un temps où le scepticisme est
injuste, où l'indifférence esl coupable, où l'abandon moral sérail criminel.
D'autres vous onl parlé plus longuemenl de son œuvre, messieurs; je n'ai voulu, moi. que marquer d'un sinet uue page de sa vie... >
C'esl un des journalistes les plus distingués de la presse parisienne, M. Charles Laurent, qui s'esl exprimé en ces termes délicats sur la tombe de Charles Nfonselel — rendanl ainsi hommage à un écrivain qui. toul indépendant qu'il -liait montré, avail su néanmoins, au moment du danger, mettre toul l'esprit qu'on voulait bien lui reconnaître au service d'une cause qu'il croyait juste.
on a parfois querellé Monselel au sujet de ses opinions politiques, — mais il s'est expliqué nettement sur ee chapitre, comme -m- tous les autres.
Dame! c'esl que Monselet, né sous la seconde restaurai ion. témoin plus tard de 1848, arrêté comme journaliste sous l'empire, et, finalement, assistant en 1870 à l'établissement définitif de la république, — a traversé en somme une époque assez tourmentée où il eût fallu Vœs triplex dont parle Horace pour ne pas varier un seul instant.
Notre écrivain trouva son excuse dans ce proverbe:
L'homme absurde e-t celui qui ne change jamais, » — et, à son tour, il essaya de justifier ce proverbe.
Mais le svnf siècle, qui avait déteint sur le littérateur, lui avait prêté égalemenl ses tendances révolutionnaires, — et Monselet, qui, en politique comme en gastronomie, avait pu B'accommoder de différentes sauces, fut bien vite conquis au nouveau régime.
ponse au journal le Pays, — en décembre 1878 — est nette el digne :
• ... Le Pays veut que je lui explique comment je suis devenu républicain.
» Je pourrais envoyer promener le Pays, comme c'est mon droit; mais pourquoi? J'aurais l'air d'éviter un débat, sous prétexte que j'y ai été provoqué avec grossièreté.
» Je suis devenu républicain avec toute la France et comme toute la France, après le suicide de l'empire, après la morne reddition de l'épée napoléonienne.
» Gela ne parait pas une raison suffisante au Pays, il est bien difficile.
» J'en ajouterai donc quelques autres.
» Je suis devenu républicain en m'apercevant que les plus grands écrivains de notre temps étaient républicains : Michelet, Victor Hugo, Edgar Quiuet, Louis Blanc, Eugène Pelletan, George Sand, Ernest Renan, Henri Martin, Jules FaVre, Auguste Vacquerie, Paul Meurice...
» Les noms et les plumes les plus illustres de notre époque !
» Et lorsqu'à ces génies, à ces talents, à ces convictions, à ces noms, j'ai voulu opposer les convictions, les talents, les génies, les noms des partis réactionnaires... Qu'ai-je trouvé? Qu'ai-je rencontré?
» Laissez-moi me taire, n'est-ce pas?
» Enfin, je suis devenu républicain en lisant surtout le Pays.
» Cela peut sembler surprenant, et cela n'est qu'exact.
» C'est en face de ces brutales polémiques, de ces invectives sans frein, de ce torrent d'iusultes, de cette marée d'outrages, que je me suis senti pris d'une immense sympathie pour la république et les républicains.
» Je suis le produit direct du Pays.
» Et je continuerai à le lui prouver, tant que cela pourra l'amuser ou l'instruire. »
A vrai dire toutefois, et comme l'a justement fait remarquer M. Gustave Isambert dans le Temps (n'du 21 mai 1888), « Monselet n'a jamais eu de rôle politique. A ses débuts, il avait été assez imbu d'idées contre-révolutionnaires; l'expé-
I II ULES MONSELET
rieuce de la vie avail forl modifié ses idées. Lors du 16 Mai, scandalisé dans -<>u libéralisme, il se jeta assez vivement dans la campagne. Ce fui à peu près sa seule campagne de journaliste politique, on peut la retrouver dans un volume dont le litre pourrai! donner le change : Une troupe de comédiens. «
Si. désertant la politique, nous revenons à la littérature, dous découvrons, à partirde 1879, un Monselet moins connu, auteur d'un grand nombre de préfaces ou notices (il faut en compter vingl quatre) qui complètent son œuvre déjà considérable.
De ce Monselet-là, il a été moins question; les lettrés et les bibliophiles seuls le connaissent : certaines de ces préfaces peuvenl compter cependant au nombre des meilleures pages de l'écrivain.
Par ses travaux, en effet, Charles Monselet a contribué pour une large part à ce mouvement de résurrection littéraire qui caractérise un instanl notre époque pour se noyer bientôt dans la producti invahissante des modernes.
Les libraires, à leur tour, demandèrent à Monselet de vouloir bien présenter au public quelques-uns de leurs ressuscites : c'esl ainsi que Népomucène Lemercier, Marmontel, Cailhava, Legaj . brillai Savarin lui doivent un nouveau regain de célébrité.
Marmontel — écrit-il — a été poète au moins une fois dans sa vie; c'esl !«■ jour où il a composé ce joli poème de la Seutaine de Cythère*, qui tranched'une façon si inattendue sur le ton général de ses œuvres. Que nous voilà loin de Bélimire el des Incas ' Comme l'Académie est oubliée, et bien des ■t\'->- elle! <in savait Marmontel un ingénieux écrivain - et en prose; tel de ses Contes moraux est d'un tour aimable; ses livrets d'opéras-comiques pour Grélry ne sont
' La ■ < ,!!■■ re. Paris, Barraud, 1X79. '
pas dépourvus de grâce; mais on ue le connaissait pas artiste au point de ciseler ce brillant joyau de /(/ Newoaine de Cythère. » On aurait pu s'en douter cependant. A feuilleter les Mémoires du temps, et même les siens, on acquiert facilement La conviction que c'était un gaillard, pour nous servir d'une expression consacrée. Son encolure de montagnard, le milieu où il se trouva jeté dès son arrivée à Paris par ses succès précoces le prédisposaient aux aventures. A vingt-quatre ans, il avait une tragédie jouée et applaudie à la Comédie- Française... »
La biographie de Marmontel, simple esquisse, entraine Charles Monselet chez le financier La Popelinière, l'auteur du Tableau desmœurs du temps, — et les mœurs de ce temps-là, Monselet les décrit avec une grâce parfaite, et avec la même scrupuleuse exactitude qu'on apporte à un ressouvenir — retraçant les aventures de Marmontel avec la comédienne Clairon ou avec M"' Navarre et M"1' Verrière, qui étaient les maîtresses du maréchal de Saxe... Encore une fois, je renvoie le lecteur au volume.
Il m'est impossible, par exemple, de passer sous silence les lignes que Charles Monselet a consacrées à Brillât-Savarin, en tète de la remarquable édition de la Physiologie du goût qu'on doit au libraire Jouaust :
« Depuis longtemps, j'avais un mot à dire de Brillât-Savarin. Cette figure, souriante plutôt que riante, ce demi-ventre, cet esprit et cet estomac de bon ton, me tentait. L'occasion ne saurait être meilleure et j'eu profite.
* Anthelme Brillât-Savarin ou Brillât de Savarin (car il a signé ainsi son Essai sur le Duel) naquit à Belley, dans l'Ain, le 1er avril 1755, et mourut à Paris le 2 février 1826. C'est donc une carrière de soixante et onze ans qu'il a parcourue. Il a eu le temps de manger.
i il \i;l.l> MONSELET
» La naturel'avail d'ailleurs prédestiné à celte importante [onction; elle lui avait donné une liante taille, nue santé robuste el un fond précieux de l>oi humeur. Sans ambition, enclin à l'étude, suffisamment riche, il semblait devoir mener l'existence paisible et heureuse d'un avocat de province qui a son couvert mis dans toutes 1rs bonnes maisons. Jusqu'à trente-quatre ans. en effet, on le voit aller et venir dans ce fertile pays du Bugey, tantôl s'attablant aux grasses hôtelleries où les volailles rôtissent par chapelets, tantôt taisant vis-à-vis a quelque jovial curé, d'autres fois tenant tête .1 de bruyants chasseurs. Déjà s'amassaienl dans sa mémoire ces précieuses recettes qu'il devail léguer à la postérité : la fondue, ['omelette au thon, le faisan étoffé, etc.
La Révolution vint couper court à ces joyeuses parties. Ses c citoyens, qui avaientsu apprécier en lui d'honnêtes qualités, l'envoyèrenl à l'Assemblée constituante. Brillât-Savarin n'\ (il pas plus mauvaise figure qu'un autre ; mais il n'y parut pas préparé pour l'œuvre considérable qui s'apprêtait. De retour dan- son département, il fut nommé président du tribunal civil. On voulait à toute force lui faire jouer un rôle. Qu'attendait-on de lui? Je ne sais. L'année 1793 le trouva maire de Belley. Il jugea l'emploi trop lourd pour ses épaules, et, comme la Suisse u'était qu'à deux pas, il alla y chercher un refuge contre un mouvemenl qu'il se sentait impuissant à diriger ou à modérer. Brillât-Savarin passa aux États-Unis, "u le repos qu'il goûta pendant deux années profita à ses chères études
Lorsqu'il revint en France, le directoire menait grand train. Lancé dans la voie d'aventures, Brillât-Savarin, qui avait été dépouillé de ses propriétés dans le Bugey, accepta un poste étaire dans l'état-major desarméesde la république ,'" Allemagne; puis il fui envoyé en qualité de commissaire du gouvernemenl dans le département de Seine-et-Oise. Enfin, après le 18 Brumaire, auquel il avait assiste ayee
une résignation que je n'ai pas à apprécier, le Sénat le casa définitivement, en faisant de lui un conseiller à la cour de cassation.
C'est dans ce port qu'il a passé les vingt-cinq dernières années de sa vie, à peine troublé par le bouleversement des ('.eut-Jours, maintenu par tous les gouvernements, acceptés d'ailleurs philosophiquement par lui. C'est sur ce siège magistral qu'il a élaboré sa Physiologie du goût, (ouvre et résumé de sa vie.
» Nous nous trouvons ici en présence d'un livre adopté sur lequel il n'y a à revenir que pour l'éloge, d'un livre sainement pensé, spirituellement déduit, écrit dans le style le plus naturel du inonde, ce' qui n'en exclut pas les agréments et les originalités particulières au tempérament de son auteur. Je n'y relève un peu d'apprêt çà et là que dans l'ordonnance, ce qui est encore une marque de révérence envers le lecteur, la preuve qu'on cherche à lui plaire en lui coupant les morceaux par bouchées petites et coquettes. Où Brillât-Savarin excelle surtout, c'est dans l'anecdote; — il en possède le véritable secret, le tour et le ton.
» Il a conquis et il conquiert tous les jours beaucoup de gens à la gastronomie, justement par la parfaite sagesse de ses préceptes, par son bon sens si bien équilibré. Venu après Grimod de La Reynière, il a réuui en corps de doctrine les enseignements et les renseignements épars de celui-ci ; il les a fixés pour toujours. Il y a entre Grimod de La Reynière et Brillât-Savarin la différence qu'il y a entre un gros mangeur et un mangeur délicat. Grimod de La Reynière est un rabelaisien, un affamé perpétuel (avec bien des préférences cependant), un homme qui ne peut pas s'empêcher de jeter un regard attendri sur les ripailles des noces de Gamache. Son enthousiasme, qui ne connaît aucun frein, le pousse à s'écrier quelque part : « On mangerait son propre père à cette sauce ! » Et il l'eût fait comme il le disait. Brillât-Savarin s'arrête à
I II ^RLES MONSELET
cette ligne : il n'aurait mangé personne, à quelque sauce que ce mi.
Le principal mérite de Grimod de La Reynière, el celui qui lui constitue des titres souverains à notre reconnaissance, esl d'avoir été le journaliste de la cuisine. Ses huit années de Y ilmanach des Gourmands représentent huit années de luttes. Il a du journaliste la plupart des défauts inévitables, les complaisances, les injustices, les jugements improvisés ; mais on ne saurai! lui dénier l'ardeur, le dévouement et cette foi qui soulève les pâles, (lu peut dire de lui qu'il a l'ail. marcher les Eourneaux après les avoir sauvés peut-être du grand naufrage de la Révolution. Dans ions les cas, il a été
lr chaînon qui relie le passe à l'avenir.
» L'autre, Brillai Savarin, est plus particulièrement le léejslateur. Il y a du Boileau en lui. Il s'échaufle pourtanl quelquefois. Sun i Et vous verrez merveilles 1 » est demeuré célèbre. La Physiologie du </<>i'ti a eu de nombreuses éditions, mais non précipitées : sod succès s'est fait lentement el sûrement. Aujourd'hui, c'esl <••' qu'on appelle un ouvrage de bibliothèque. »
Ce que Monselel lit pour les ressuscites d'uni' époque disparue, il ut* pouvait s'empêcher de le faire pour les oubliés de notre époque. — Il mit en lumière Claude Tillier, l'auteur île Mon Oncle Benjamin '. Claude Tillier, enfant du peuple, journaliste ;i Nevers.
... Ce lui une existence à la Rousseau et à la Goldsmith que l'existence de Claude Tillier. Né à Clamecy en 1801, d'un père serrurier; boursier au lycée impérial de Bourges, soldai pendant -i\ an-., professeur dans une pension, instituteur communal, il ne commença à écrire que vers 1830. 11 rédigea un journal d'opposition à Clamecy, puis un autre à Nevers; et, lorsque ce dernier eul cessé de paraître, il lit des brochures,
' M amin. Paris, 1881, Conquet.
— brochures politiques, brochures sur les questions et sur les hommes de sou époque, sur la réforme électorale, sur les banqueroutes, etc.
» Ces brochures eureut un grand retentissement dans leur zone départementale ; quelques-unes forcèrent l'octroi de Paris et se virent reproduites daus le National. Timon (Cormenin) écrivait à Claude Tillier pour le féliciter et l'encourager.
» C'est que depuis longtemps on avait écrit d'un tel style à Nevers. Le menuisier maître Adam était joliment dépassé. Vigueur, esprit, bon sens, ingéniosité, raillerie, mesure, Claude Tillier a tout, et, par-dessus tout, ce rayonnement d'une loyauté sans tache...
» ... La manie de comparaison que l'on a en France a fait quelquefois comparer Claude Tillier à Paul-Louis Courier. Est-ce que tous les pamphlétaires ne se ressemblent pas par certains points ? Claude Tillier eut la verve comme Paul- Louis ; c'était bien le moins ; mais on chercherait en vain chez ce dernier ces confidences intimes qui abondent chez Tillier, ces retours familiers et trop souvent douloureux sur le passé...
» ... D'essence démocratique, sans ostentation, ferme et doux, déiste, il avait accepté tous les inconvénients de son état. Marié, père de deux enfants, pauvre jusqu'au pain noir, il ne broncha jamais dans sa voie...
» ... Mon Oncle Benjamin est un récit humoristique qui appelait plusieurs pendants. Les raffinés de critique y retrouveront la veine de Diderot dans Jacques le Fataliste, avec un amour plus large du genre humain...
» ... Usé, miné par une maladie de poitrine qu'il avait contractée depuis longtemps, Claude Tillier est mort avant l'âge, le 12 octobre 1844.
» Ses amis lui ont élevé un buste sur sa tombe, dans le cimetière de Nevers. Une rue de Clamecy porte son nom.
» ... Claude Tillier se survivra. 11 y a des justices... »
Charles Monselet a enfiD comme toul homme de lettres en renom — sacrifié aux modernes en consacrant quelques lignes de prélace à plusieurs écrivains ou poêles de son eutourage don! on retrouvera les noms au catalogue qui termine ce volume.
Mais déjà L'homme de lettres est visiblement préoccupe de rassembler ses œuvres dont il est le premier à déplorer l'éparpillemenl : depuisquelque temps, ses chroniques abondent en souvenirs, qui sont autant de points de repère dans son existence BÎ remplir : on dirait que l'écrivain tient à mettre de l'ordre dans ses papiers. Bientôt le libraire Dentu édite ses
complètes (1881), êditi pii attire à son auteur un
remarquable éloge de Barbey d'Aurevilly.
Sainte-Beuve ! Barbey d'Aurevilly ! deux maîtres qui ont sacré Monselet poète au seuil du Parnasse et devant le jugement desquels on peut s'incliner.
Voici quelques fragments de l'article consacré à Monselet paillai bey d'Aurevilly dans les Œworesetles Hommes (les Poètes) :
« .... Monselet, ce gai, ce rieur, ce convive digne de Trimai cion, avait, au milieu de tout cela, dans un pli de son àme, comme une rose morte qui parfume plus étant morte que quand elle vivait, cette Heur coupée, la Mélancolie. Elle a parfumé non pas tous, mais quelques-uns de ses vers, et ces vers-là sont ses viajs vers parmi tous les autres, et ce sont ceux-là qui en charmeront le lecteur d'un recueil qu'il publia sur le tard, comme pour ajouter la tristesse de la vie écoulée à leur tristesse. Quelques vers, tout le passé d'un homme... tout le passé dont il veuille se souvenir... Hélas! c'est la faute de la \ te -il n'y en ;i pas davantage. Le pouce cruel delà Réalité appuie souvent sur la gorge du pauvre rouge-gorge qui ne demandait jusqu'à chanter, et empêche le son de sortir. Cet le. mine aimable, que tout le monde appelait Monselet tout
court dans une chaleureuse et flatteuse sympathie et parce qu'il plaisait à tout le monde, ce nonchalant de mœurs, fait, à ce qu'il semblait, pour se chauffer, lazzarone d'esprit, au soleil de tous les printemps et au feu de toutes les cuisines, cette gloire de tout festin et que toute la terre qui sait dîner eût voulu avoir à sa table, hospitalité intéressée ! n'a pas toujours été de près ce qu'il paraissait à distance, à travers ses livres faciles et légers. Il était comme nous tous. Les attitudes naturelles de son esprit faisaient illusion sur sa vie. Cet homme de joie et de plaisir était, comme nous tous, un forçat de littérature, un homme de travail et de peine. Obligé au labeur de chaque jour, puisqu'il était journaliste, un de ces engoulevents de journalistes qui trouvent que le vent n'est pas un souper suffisant si l'on n'y ajoute quelque chose, il fut l'esclave et la victime de cette publicité qui dévore le temps et ne permet pas de l'employer comme nous le voudrions, dans nos rêves et nos caprices ! Bénédictin du journalisme, car le journalisme a ses bénédictins, qui font des in-folio dont le public ne se doute pas, et qui ont sur les in-folio la supériorité de ne se trouver jamais dans aucune bibliothèque, emportés qu'ils sont par la circonstance et bientôt oubliés comme elle, ce bénédictin trompeur, à airs de chanoine, n'a pas eu toujours le temps d'être poète largement, longuement, à pleine coupe, à bouche que veux-tu! Il ne l'a été que par veines rares ; il ne l'a été que par gouttes et par gouttelettes, retrouvées au fond de ce verre étroit qu'il a appelé ses Poésies complètes. Complètes, une mélancolie encore, comme s'il avait su ne devoir plus jamais, jamais nous en donner...
»... Ainsi un poète, un poète de plus parmi les vrais poètes, voilà ce qu'apprend ce recueil des Poésies complètes, réunissant tous les rayons éparpillés de son talent et nous faisant choisir entre tous celui-là qui plaît davantage, le plus pénétrant et le plus pur... Certes ! on savait bien, longtemps avant ce recueil, que Monselet était un chanteur plein de verve et
de fantaisie dont on citait el répétait les chansons, mais le poète d'âme, on le savail moins, et Lui-même se mécon-
- lit :
Entre les nom-, donl - oriente
Avec grand'peine maint rimeur, 11 n'en est qu'un s<miI qui me imtc : Poète de la bonne humeur.
Il était plus que cela, et ce dernier recueil le met à sa place parmi les louchants... »
Beaucoup out racouté Charles Monselet iutime qui l'avaient en réalité peu connu.
C'est que cet homme, accueillant et souriant au dehors, s'isolait chez lui au point de barricader sa porte, défendant énergiquement son home contre l'envahisseur. — Montrez patte blanche, ou je n'ouvrirai pas! La raison en était dans la façon de travailler de l'écrivain.
Il est peu d'hommes de lettres qui n'aient leurs manies, ou plutôt leurs procédés particuliers pour s'exciter au travail. Monselet, lui, qui le croirait à voir cette fécondité, avait le travail lent et pénible, avec cela très irrégulier : il ne connaissait ni jour ni nuit, lisant, écrivant, se couchant et se levant par intervalles, sans aucune règle.
Aussi adorait-il la solitude qui lui rendait son libre arbitre.
Se contentant de peu pour lui-même, n'accordant nulle importance au confort qui a pris une telle place dans nos mœurs, pas plus qu'au mobilier d'ailleurs ni aux choses d'art : cet adroit fureteur n'était pas un amateur de -bibelots, non par manque de goût, mais la passion des livres l'avait absorbé en entier. Même sa bibliothèque comportait très peu de belles reliures et d'éditions de luxe.
Quand M"1C Charles Monselet essaya, avec les qualités inhérentes à la femme, d'apporter de l'ordre, du goût, de la méthode dans cette existence à la diable, ce fut toute une histoire, Monselet étant le désordre même : la première bonne qui se présenta au seuil de son cabinet de travail,
:;r. CHARLES MONSELET
armée d'un plumeau el d'un balai, innocente Bellone, se vil chassée rudemenl avec ses propres armes.
Charles Monselel ressemblait encore par là aux hommes de lettres du siècle dernier, voire du grand siècle, et se serait forl accommodé, à L'exemple de La Fontaine, d'un logement chez M de la Sablière, ou, à son défaut, chez M. d'Hervart.
Monselet vécul de la sorte assez isolé au milieu de ses contemporains, ses goûts ni son train de maison ne comportant dîners et réceptions; mais les quelques intimes qui Eurent admis à sa table se sonl rappelés L'homme aimable et enjoué qu'il étail au milieu (les siens : c'est alors que sa verve étincelait, que son érudition perçait sans recherche, que les anecdotes se suivaient sans relâche.
Après quelques années de mariage, Monselet en vint à transporter son cabinet de travail quai Voltaire, où il put s'enfermer el travailler à sa guise, loin du bruit que faisait autour de lui une jeunesse tapageuse; cette existence n'empêcha pas notre écrivain de se montrer toute sa vie un mari excellent, un père incomparable. L'heure de la table le ramenait le soir, délivre ou à peu près des soucis de la vie matérielle ; il se livrait alors sans contrainte, et nulle table ne fut plus joyeuse que cette table de famille présidée par un si gai et si charmant convive.
Oite-, c'était un gros mangeur, mais de goûts simples. Ajoutons qu'il ae déjeunait pas la [dupait du temps, ce qui expliquait son remarquable appétit à l'heure du dîner.
A cette heure-là, c'était une détente, une explosion de galté, du bruit, du charme, du sans-gène, de la vie en un mot: Monselet, dont l;i mémoire était prodigieuse, avait toujours quelque couplet de vaudeville pour chaque circonstance et toute la vie familiale se ressentait de cette galté perpétuelle.
Paul Arène, devant qui les portes du logis s'ouvrirent à
deux battants, a écrit ceci à la mort de mou père (Illustré moderne, 26 mai 1888) :
«... Personne ne l'a dit assez : Monselet travailla beaucoup, et travailla surtout pour sa famille. Il eut jusqu'à la fin toutes les vertus patriarcales et bourgeoises, ce joyeux M. de Cupidon, que la légende représente fourchette en main et couronné de roses. »
EtCarjat, ami intime et fidèle, a célébré en vers le père de famille (Artiste et Citoyen, Paris, 1886) :
... Lorsqu'il passe comme un bourgeois.
Les jours où le ciel est en fête, Ses chers gamins au bout des doigts, On aime à voir ce groupe honnête.
Papa sourit aux moindres mots De la cohorte babillarde, Et mouche an besoin les marmots :
Tant pis si Buloz le regarde !
Il encourage l'appétit D'André qui croque une brioche.
El pousse Etienne, plus petit.
A mettre un baba dans sa poche.
A Louise, blond feu-follet,
Il achèterait des culottes,
Pour Clotilde, s'il le fallait,
Ses gros doigts feraient des cocottes...
Ce n'est que vers la fin de sa vie que Monselet revint complètement prendre place au milieu des siens : il y trouva les soins et le dévouement que l'état de sa santé réclamait.
Mais alors sa gaîté commença à s'évanouir, son appétit vint à disparaître ; la serviette glissa un jour à ses pieds, et papa s'endormit à table. Ce jour-là, nous échangeâmes un regard navré, comprenant que c'était la fin. Hélas ! le martyre devait être de longue durée.
Eu dehors de chez lui, il faut rechercher également Monselet dans l'intimité de quelques esprits élevés de notre
époque : on Le retrouve, brillant causeur, spirituel convive, à la table de Sainte-Beuvej de Paul Lacroix, —àla bibliothèque de l'Arsenal, — de Victor Hugo et de Mm" Blauc, de Monaco, cette femme d'esprit qui sut être aussi une femme de bien: — encore aux dîners des Spartiates, présidés par Arsène Houssaye, de la Pomme et de la Cigale, etc..
Oui, Charles Monselet aimait la table, ainsi que l'a écrit M. L.-P. Laforèt (Événement, 21 mai 1888), mais point comme on se l'imaginait :
« Ce qu'il aimait surtout, c'était la disposition d'esprit que des convives choisis apportent toujours au dîner ou au souper qui les réunissent. On est là, prêt à se dégager des soucis, des banalités, des misères de ce bas monde; on fait trêve aux amertumes, aux mécomptes, aux mauvais sentiments qui, dans les luttes de la vie, vous obsèdent et vous énervent. Monselet, qui était doux et bon, qui avait l'épanouissement facile, prenait grand plaisir à voir sous cet aspect ses confrères et ses camarades, leur journée faite. »
Voici des vers adressés à Jules Vallès, rencontré à Londres quelques années après la Commune, qui attestent de la simplicité de goût de leur auteur :