‹ Charles Monselet: sa vie, son ?uvreChapitre 12 sur 53 · P. DE MOLÈNES · texte numérisé non relu

P. DE MOLÈNES

(La Liberté, 22 mai 1888.)

«... Je n'ai pas à étudier ici l'œuvre de ce polygraphe charmant, qui a touché à tout, et toujours d'une main fine et légère. Son bagage littéraire est énorme. Outre ses ouvrages personnels, il a collaboré à des publications nombreuses, à des réimpressions annotées, commentées avec une érudition aimable, sans ombre de pédantisme. J'ai sous les yeux le catalogue de toutes ces publications : il comprend soixante-quatorze numéros! Monselet avait, comme on le voit, la paresse féconde.

» Il était un des derniers et rares survivants de Fépoque où la presse n'avait pas encore été envahie par les barbares. L'injure ignominieuse n'était pas la monnaie courante des polémiques ; elle ne remplaçait point l'esprit absent et ne tenait pas lieu de grâce et d'ingéniosité. J'ai plus d'une fois causé avec lui de rabaissement des lettres; il en ressentait une profonde humiliation, car nul plus que lui n'avait le sentiment de la dignité littéraire. Et en notant ce fait indéniable, je n'oublie point ses petites œuvres très légères ignorées du grand public. Là même, dans ces écarts d'une poésie clandestine, on retrouvait le sceau du lettré délicat.

» En tout temps, comme l'écrivait en 1774 l'abbé Galiani à M mc d'Épinay, il y eut un art de tout dire et de tout écrire sans aller en prison : « Si vous ouvrez la porte à la liberté » du langage, ajoutait-il, au lieu de chefs-d'œuvre d'élo- » quence tels que les remontrances des parlements, voici » les remontrances qu'un parlement fera : « Sire, vous êtes » un s....-j...-f ! »

» Cet homme voyait de loin... »

(Républicain Orléanais, 23 mai 1888.^

« Monselet laisse surtout le souvenir d'un joyeux, d'une àme heureuse et souriante qui n'avait point de fiel, point d'amertume. Il continuait, en notre spleenétique xix° siècle, la tradition des épicuriens de l'ancienne France à la façon de Saint-Évremond et de l'abbé Galiani. Il y avait de l'abbé de cour en lui, de l'abbé sensuel et friand qui prenait le menton de Lisette en allant souper chez M mo du Deflant ou chez M mc Joffrin.

» La grande amertume de la vie de Monselet a justement été de ne se voir jamais pris au sérieux. Essayez donc d'aller contre la réputation qui vous a été faite. La foule n'accepte que des formules et des jugements tout d'une pièce, sans croire à* la variété de l'esprit humain, sans admettre que le même homme puisse être tour à tour un bouffon et un rêveur. Personne n'a eu un talent plus souple et plus varié que Monselet, quoiqu'un seul aspect de son talent soit resté connu. Il avait fait de la critique, de l'histoire, de la bibliographie, du théâtre, de la poésie, de la chronique et du roman, toujours, ainsi que l'a dit André Theuriet sur sa tombe, avec la même franchise, la même netteté d'esprit, cette « veine française » que reconnaissait en lui Sainte-Beuve. Il a été un érudit et un curieux ; il a, un des premiers, été l'historiographe des oubliés du xviii siècle, depuis la Régence jusqu'à la Révolution. Il a été surtout un observateur des mœurs contemporaines, un peintre minutieux et malicieux de la vie à Paris qu'il a mise pour ainsi dire en tableaux...

» G. Claudat. »

(Gironde littéraire, 27 mai 1888.)

« C'est avec un véritable chagrin que nous avons appris la mort de Charles Monselet, de ce charmant lettré qui avait toutes les grâces piquantes, toute la légèreté et tout l'esprit des écrivains du xvm c siècle et à qui Victor Hugo disait un jour : « Quand je vous écris quai Voltaire, où vous demeurez,

j'ai toujours envie de mettre cette adresse : « Monsieur Charles » Voltaire, quai Monselet. » Nous n'apprendrons rien à personne en rappelant que Sainte-Beuve lui a consacré une de ses meilleures causeries du Lundi. Charles Monselet ne courait pas après la popularité ; il n'a jamais écrit que pour une petite élite de délicats et de bibliophiles dont il a fait la joie. Car ils ont tous dans leur bibliothèque ces petits livres aujourd'hui rarissimes qui s'appellent la Lorgnette, les Tréteaux, Portraits après décès, les Oubliés et Dédaignas, le Théâtre du Figaro, Gastronomie, etc.

» ... La mort de Charles Monselet est un vrai deuil pour les lettres. Il laisse des pages exquises, des livres qui sont d'un rare régal, où circule un esprit des plus fins, où voltige une ironie on ne peut plus française. Son souvenir vivra parmi tous les gourmets littéraires.

• Ici il comptait de nombreux et solides amis, qui ont été douloureusement surpris en apprenant que la maladie avait eu raison de l'aimable et spirituel écrivain. Il aimait lui-même Marseille jusqu'à l'adoration et se faisait un plaisir de rechercher tout ce qui se publiait sur la Provence. Sa mort sera donc aussi vivement ressentie dans notre région qu'à Paris.

» Horace Bertin. >

(Sémaphore, 22 mai 1888.)

« Il eut, en effet, tout l'esprit galant du xviii siècle, avec un excès que nous devons réprouver dans la note gaillarde et friponne; mais que de verve, de malice spontanée, d'esprit décoché sans méchanceté ! Certes, il s'était trompé de siècle et, veuu trop tard, il s'en consolait en vivant par la pensée avec ses vrais frères, les petits conteurs du temps défunt, qu'il essaya même de faire revivre en de fines études.

» C'est dans ce commerce avec eux qu'il prit son goût des éditions luxueuses et rares pour les livres des autres et aussi pour les siens, car chacuu de ses ouvrages est une curiosité

de bibliophile, à commencer par ses Vignes du Seigneur, imprimé en caractères rouges, lie de vin, sur papier de Chine. Il apporta le même soin à tous ses livres, car lui, qui se donnait comme un paresseux, était un travailleur acharné qui laisse plus de vingt volumes où coule intarissable, en prose et en vers, cette veine d'esprit toute gauloise.

» Du reste, dans la vie comme dans l'art, c'était un esprit de prime-saut, alerte, jovial, jamais en défaut de saisir les choses sous un angle spécial et de trouver sur tout le mot juste ou pittoresque.

» L'avenir retiendra de son œuvre quelques contes et fantaisies d'une gaillardise spirituelle et gourmande qui lui donneront dans les lettres françaises la place des Jan Steen ou des Van Ostade dans l'école flamande de peinture.

» C'est en littérature un charmant petit-maître. »

(Journal de Bruxelles, 28 mai 1888.)

Ne doit-on pas encore considérer comme de flatteuses appréciations ces deux lettres, signées de noms éminents, et qui, dans leur brièveté, renferment le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'écrivain ?

25 mai 1859.

Monsieur,

Laissez-moi vous remercier d'un mot par un mot. Dans un des derniers numéros du Figaro, vous avez eu la bonté de citer mon nom avec un accent qui m'a touché. Donc, merci.

J'ai ce que je veux ! Que tous les Vapercau m'oublient, mais que les Monsclct se souviennent de moi.

Moi, monsieur, je ne l'oublierai point, et je suis à vous.

Jules Barbey d'Aurevilly.

280 CHARLES MONSKLET — SA VIE, SON ŒUVRE 15 novembre 1868.

Mon cher Mon sciât,

Vous avez dit de moi cotte semaine quelques mots qui m'ont rendu très heureux.

Vous êtes un des trois ou quatre auxquels il m 'arrive de songer en écrivant : Je me dis : « Seront-ils contenu? » et je n'ai pas de plus grande joie que d'apprendre qu'ils le sont.

Merci, et tout à vous,

Alphonse Daudet.

Enfin, pour terminer, voici — à titre de curiosité — un jugement de Monselet sur lui-même, daté du 17 mai 1866, (Nouvel Illustré) et qui répond à un reproche qu'on lui a souvent adressé : il montrera que le digne homme se connaissait encore mieux qu'on ne le connaissait :

• ... Tenez-le dans tous les cas, cet auteur — écrit-il en parlant de lui — pour un homme dévoué à son art, fidèle à son point de départ, convaincu de la suprématie de l'idée et de l'importance de la forme, — ce qu'on appelle un ferrent. Il n'aurait pu être autre chose que ce qu'il est, cet auteur, dont le principal tort est d'avoir cédé à des aptitudes diverses au lieu de se concentrer en une seule. >

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