‹ Charles Monselet: sa vie, son ?uvreChapitre 11 sur 53 · ÉCRIT SUR UN LIVRE D'HEURES · texte numérisé non relu

ÉCRIT SUR UN LIVRE D'HEURES

23 mai 1875.

Vieil enfant négligent, mais prompt au repentir,

A ma mère adorée J'offre aujourd'hui ce livre où l'on voit resplendir

La parole sacrée.

Que ce livre lui dise, aux heures de tristesse,

Aux longs et sombres jours, De quel amour profond, à travers ma paresse,

Mon cœur l'aima toujours.

Qu'il lui dise mon âme à bien peu révélée,

Qu'il plaide pour mes torts ; Et Dieu voudra peut-être, ô ma mère isolée,

Adoucir mes remords !

Dans ce livre où tout est espérance et lumière,

J'ai cru voir, ce matin, En écrivant ceci, l'image de mon père

M'envoyant un baiser lointain.

Qu'il me soit permis, à mon tour, de prononcer l'éloge de mon père, de dire quels trésors d'indulgence et d'affection il eut pour ses enfants : quelques lignes de lui, adressées à moi, montreront son cœur à nu, — et ces lignes, bien que d'un caractère tout à fait privé, je ne peux m'empêcher de les livrer à la publicité, pour indiquer quelle âme délicate et subtile se cachait sous une enveloppe légère, à la surface :

Monaco, 11 mai 1876.

Mon cher enfant,

J'ai reçu ta lettre. Tu es guéri, je ne le suis pas. Je souffre, mais comme d'un mal prévu. La goutte me guettait depuis longtemps. Après les premiers moments de surprise, j'en ai pris mon parti. La tête baissée, criant et me tordant, j'ai continué à faire mes articles pour vous donner le pain et le logement...

J'écris par le même courrier à ta mère. Dis-lui qu'elle peut aller lundi toucher une trentaine de francs au Monde illustré.

J'ai écrit aussi à maman Monselet. Tu me rendrais bien heureux en prenant un dimanche matin l'omnibus qui va au Père-Lachaise et en allant mettre une couronne sur la tombe de mon pauvre père.

Il t'a bien aimé. Et l'on ne sait pas si les âmes de ces pauvres morts ne voltigent pas encore autour de nous. Les savants et les philosophes n'osent en rien dire. Le meilleur est d'écouter les battements de cœur qui sont en nous.

Lorsque je m'éteindrai, une de mes consolations sera de savoir que quelquefois vous viendrez me dire bonjour sur ma tombe. C'est peut-être bête, mais crois-moi, mon cher André, c'est ce qu'il y a de plus respectable. Des ossements nous rappellent une âme. Une âme nous rappelle tout un passé. Et pour toi, ce passé, ce sera nos voyages à Bordeaux, à Arcachon, à Dunkerque, à Bade, à Ilombourg, à Cologne, sur les bords du Rhin, à Bruxelles, trois fois au Croisic. Quels bons souvenirs ! J'ai la conscience d'avoir été un bon père, et quelque chose me dit que tu garderas un souvenir attendri de moi.

Aussi , sois un honnête garçon ; travaille pour être une intelligence élevée, comme j'ai tâché de l'être; que la loyauté soit ton but. Marcher la tête haute, tout est là. Veille sur tes sœurs et sur ton frère quand je ne serai plus.

Je te parle comme si mes souffrances actuelles m'inspiraient quelque inquiétude. Rassure-toi. Cependant elles ne sont point étrangères à ces conseils. Espérons que je pourrai te les renouveler de vive voix pendant quelques années encore. Car j'aime la vie, pour t'aimer, pour aimer ta mère, pour aimer ton frère et tes sœurs.

Il me semble même que quelque chose en moi s'agrandit à mesure que j'avance en âge.

Montre cette lettre à ma mère, mon cher André, quand tu la verras. Tout ce qui est de son fils doit lui être cher. Tu sauras ces choses- là plus tard.

Et maintenant, continuez à boire à ma santé...

A toi de tout cœur.

P.-S- — Ne m'écris pas. Je suis sur mon retour d'âge... et de Monaco.

Quand je reçus cette lettre au collège, je fondis en larmes, et aujourd'hui encore je ne peux relire ces lignes sans pleurer...

Avec cet esprit porté vers le passé, il est permis de croire que Monselet s'accommodait fort peu de notre modernité : cela est si vrai qu'il vécut toujours en dehors du mouvement et de la civilisation, l'esprit occupé ailleurs. Voyageait-il, son guide datait pour le moins d'un demi-siècle, au point que.

s'il allait en Allemagne, il s attendait encore à y rencontrer Voltaire.

Chaque coup de pioche donné aux vieux quartiers retentissait dans son cœur, — aussi s'était-il empressé, dès son arrivée, de visiter et de décrire le Paris ancien, sentant la fin prochaine de cette ville que le progrès allait transformer. Son esprit se reportant sans cesse en arrière, il me montrait, dans nos promenades, du bout de sa canne, soit la demeure de Ninon de Lenclos, sur le boulevard du Temple, soit l'ancien hôtel de Sophie Arnould, sur le quai de Billy, soit l'ancienne résidence de Crimod de La Revnière, au coin de l'avenue Gabriel, avec la conviction d'avoir été un des hôtes de ces illustres demeures.

Mais Charles Monselet n'avait pas été sans pressentir, avec nos mœurs actuelles, la fin terrible de l'homme de lettres travaillant au jour le jour ; depuis longtemps il visait à un poste de bibliothécaire et lit des démarches officielles dans ce sens. Ainsi il brigua la succession de Louis Bouilhet, à Rouen, à la mort de celui-ci, et s'était adressé à Gustave Flaubert, qui lui fit cette réponse :

20 juillet 180».

Ce que je redoutais arrive, mon cher ami : on vient de nommer à la place de mon pauvre Bouilhet un ancien libraire Agé de cinquantehuit ans, un idiot que je soupçonne (entre nous) dVtrc un drôle.

Cette nomination, non encore officielle, mais certaine, est due à l'influence «le l'archevêque.

Notre ami était à peine enterré qu'il avait une promesse formelle.

Je suis presque aussi contrarie que vous, et peut-être plus.

Je vous serre les mains très fort.

Gustave Flaubert.

Croisset, près Rouen. Jeudi.

Monsieur Charles Monselet, Chaussée Clignancourt, G t.

Monselet sollicita encore du gouvernement une place à la bibliothèque Mazarine, puis dans n'importe quelle

SA VIE, SON ŒUVRE 25îi

bibliothèque : on lui fit entrevoir vers la fin la bibliothèque de la préfecture de police et celle du ministère de l'intérieur

— où s'étaient succédé Alfred de Musset, Prosper Blanchemain et Edouard Fournier. Hélas ! comme a dit M. Emmanuel Arène, il se produisait bien de temps à autre quelque vacance, mais il y avait toujours quelque danseur à caser.

Il ne faut donc pas reprocher à Monselet son imprévoyance

— pas plus qu'il ne lui faut reprocher — comme on Ta fait — de ne laisser aucune œuvre après lui : son bagage est assez considérable pour qu'il soit possible d'y faire un choix — et le temps n'est pas éloigné où la Société des amis des livres jettera les yeux sur M. de Cupidon.

Enfin on a comparé maintes fois Charles Monselet à Chaulieu, à Rivarol ou à Chamfort, égarés dans notre siècle. Il est déjà flatteur d'être égalé à ces petits-maîtres de l'esprit du siècle dernier, — mais Chaulieu, à qui l'Académie refusa ses portes — était un de ces petits abbés, coureurs de ruelles et faiseurs de mots, n'ayant ainsi de l'esprit que le libertinage et ne laissant après eux qu'un bagage d'épigrammes. Il en est de même de Chamfort — et aussi de Rivarol, qui ne fut, à vrai dire, qu'un homme de lettres dans la peau d'un aventurier. Pour moi, si besoin est de comparaison, j'évoquerais plutôt le souvenir de Champcenetz

— le collaborateur de Rivarol — c'est à cette collaboration qu'on doit le Petit Almanach de nos grands hommes, — mais d'un Champcenetz après correction, du chevalier de Champcenetz, « gros garçon joufflu et pansu », qui avait pour compagnon de plaisir — quelques-uns disent de débauche — un descendant réel de Louvois, le grand ministre de Louis XIV; de ce Champcenetz enfin qui a rimé entre autres ce joli couplet :

De Louvois suivant les leçons, Je fais des chansons et des dettes ; Les premières sont sans façons, Mais les secondes sont bien faites.

C'est pour échapper à l'ennui Qu'un homme prudent se dérange, Quel bien est solide aujourd'hui ?

Le- plus sûr est celui qu'où mange.

Maïs, à proprement, parler, Charles Monseletne ressemble qu'à lui-même : il est une originalité dans les lettres de notre époque et sou œuvre est assez important pour lui assurer un bou rang parmi les littérateurs de ce temps-ci.

« Je ne sais rien de plus attristant — a écrit M. Maurice Peyrot — (Observateur français, 24 mai 1888) que la lente agonie de l'homme de lettres, acclamé à son heure, et dont le public se détache peu à peu quand la vieillesse, survenant avec son cortège de maux implacables, frappe de stérilité le cerveau jadis fécond et fait s'écrouler à jamais tous les rêves de gloire si longuement et si tendrement caressés ! De quelles désillusions, de quelles révoltes contre le destin s'emplit alors le cœur de l'écrivain qui sent son imagination, devenue rebelle, se dérober aux efforts de sa volonté, et qui suit d'un œil morne et désespéré les défaillances chaque jour plus nombreuses de sa pensée î

« N'est-ce pas mourir deux fois que d'assister ainsi, témoin désolé mais impuissant, à la destruction irréparable de son talent, et de se survivre en quelque sorte à soi-même !... »

C'est ce qui devait arriver à Charles Monselet, que la maladie frappa à plusieurs reprises, semblant ménager ses coups avec quelque cruauté.

Ce fut vers la fin de l'année 1883 que ce charmant écrivain

— dont la vie n'avait été qu'un perpétuel sourire — ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter. Une congestion pulmonaire provoqua plusieurs crises foudroyantes dont la robuste constitution de Monselet triompha cependant,

— mais si le mal n'emporta pas le malade, il le marqua de son sceau fatal.

Pauvre père ! dont le rêve eût été de mourir la fourchette à la main — de mourir à table. La table, ce champ d'honneur des gastronomes î

Charles Monselet disait de Campistron :

— Tragique médiocre, mais mort d'indigestion î L'indigestion pour lui était un titre. Dans son Calendrier

des Gourmands ou Panthéon gastronomique, on lit ces citations à Tordre du jour :

— Crébillon fils, qui avalait cent douzaines d'huîtres;

— La Mettrie, mort d'indigestion ;

— De Samblançay, archevêque de Bourges, qui mangeait sans interruption ;

— M" Clairon, un des estomacs les plus célèbres;

— Hippocrate; il remplaçait la purgation par l'indigestion .

Ah! l'indigestion, le beau rêve!...

La première alerte passée, le sourire revint cependant, la bonne humeur reprit le dessus et Monselet ramassa la plume un instant tombée de ses doigts : — c'était au commencement de 188'*. Un journal qu'Aurélien Scholl venait de fonder — l'Écho de Paris — s'enorgueillit encore de la collaboration de Monselet, et notre écrivain, pour prouver que son esprit n'avait rien perdu de sa finesse, de son éclat, de sa netteté, et pouvait encore se plier à tous les genres — hors le genre ennuyeux — écrivit une série de contes gais, intitulés : l'Écho, le Flagrant Délit, le Rideau vert, la Lettre de recommandation, le Poêle \ etc., etc., de forme légère et brillante, de style châtié. Ce fut encore un succès.

En même temps il publiait chez Dentu un nouveau volume qu'il nomma avec une pointe d'ironie : Mon dernier-né, comme s'il devait être le dernier livre de son auteur.

Cependant, Tannée suivante (1885), paraissaient à la fois les Petits mémoires littéraires — un des volumes les plus consultés

4 Sous le Manteau. Paris, Lemerre, 1889.

de Fauteur, et Encore un /c'est-à-dire encore un livre de nouvelles fantaisies — riens charmants que l'écrivain excelle à conter.

On voit enfin Monselet au Figaro où il donne un Souvenir par semaine, et au Litre, cette belle publication d'Octave Uzanne.

Avec quel courage le pauvre homme triomphait du mal et savait taire, même aux siens, les souffrances qu'il endurait.

Oh î comme ils reviennent en cet instant à la mémoire, ces

vers :

J'aurais pu souffrir davantage, Mais, de bonne heure, plein d'orgueil, J'eus toujours le rare courage De cacher les pleurs de mon œil !

Il les cacha si bien que ses contemporains ne les auront pas aperçus 1

Pour la seconde fois, Monselet dut se séparer de ses livres, de ses chers bouquins : il déserta en même temps son cabinet de travail du quai Voltaire, devenu vide, et vint chercher entre sa femme et ses enfants la tranquillité dont il avait besoin.

Mais l'anémie s'était déjà emparée du cerveau et la maladie de cœur qui s'était déclarée faisait de rapides progrès : ce fut désormais, jusqu'à la fin, un duel terrible entre l'homme et le mal.

Monselet travaillait encore à travers les crises : de cette époque douloureuse datent quelques chroniques au National et un dernier roman — Jean de la Réole — qui parut dans le Matin au cours de l'hiver de 1887-1888.

Ce fut le dernier effort de l'écrivain ; mais il fallut, pour l'arracher à sa table de travail, que la plume vînt à tomber littéralement de ses doigts et que le cerveau refusât toute raison.

Alors seulement les larmes jaillirent des yeux de notre père :

il pleurait, non sur lui-même, mais sur ceux qu'il abandonnait.

Je n'insiste pas...

Le 15 mai, Charles Monselet ne se leva plus, refusa toute nourriture et bientôt ne reconnut plus les siens : — le docteur Piogey, cet ami dévoué qui depuis plusieurs années s'efforçait à prolonger une existence qui nous était si chère, — accourut en hâte, mais ne put que constater l'inutilité de ses soins.

Le 19 mai 1888, à onze heures du matin, Charles Monselet expirait après une longue et cruelle agonie...

Les marques de sympathie devaient se manifester nombreuses autour du cercueil de l'écrivain : la Presse tint à honneur de rendre hommage à l'un de ses aînés, à l'un de ses plus vaillants.

Il y eut foule au couvoi de Charles Monselet.

Mais il était dit que le xvm e siècle pèserait jusqu'à la fin sur le nom de son historiographe : — l'enterrement de Charles Monselet fut marqué par un léger incident à l'église — l'Église qui traita les dépouilles de M. de Cupidon comme d'un petit-neveu de Voltaire.

Au cimetière du Père-Lachaise,où repose à présent Charles Monselet dans un caveau de famille, quatre discours furent prononcés, par MM. André Theuriet, au nom de la Société des gens de lettres; Henri de Bornier, au nom de la Société des artistes dramatiques; Charles Laurent, au nom de l'Association des journalistes républicains; Dupuy, au nom de la presse bordelaise.

Voici en quels termes M. André Theuriet s'est exprimé :

Messieurs,

Au nom de la Société des gens de lettres je viens rendre un dernier hommage à l'excellent écrivain qui, pendant plus de quarante années

tint à honneur de consacrer son talent à des œuvres purement littéraires.

Charles Monselet fut un lettré dans la meilleure acception du mot ; — un lettré délicat, érudit et spirituel. Fils d'un libraire, il eut, dès l'enfance, le goût des livres et l'amour des lettres. Comme il Ta dit dans une des jolies pièces de vers dont son œuvre est semée :

Le principal étant de vivre, Fidèle au « Tel père, tel fils », Ma ressource devint le livre; Mon père en vendait, — moi, j'en lis.

11 en a fait beaucoup; abordant successivement tous les genres : critique, histoire littéraire, bibliographie, théâtre, poésie, chronique et roman, — et dans tous les genres il a montré les qualités d'un écrivain de pure race française : franchise et netteté du style, esprit pétillant, finesse et bonne grâce, bon sens et bonne humeur. Nourri de la lecture des auteurs du xvm 6 siècle, dès ses débuts à V Artiste, et plus tard à la Revue de Paris, il nous a introduits parmi les groupes les moins connus de cette société de beaux esprits. Le premier, il a évoqué et remis en lumière les curieuses physionomies des Oubliés et Dédaignés du siècle dernier. Il a été l'historiographe de Fréron et de Rétif de La Bretonne, des abbés galants de la régence et des figures originales ou excentriques qui eurent un moment de célébrité à la veille de la révolution de 1789.

A son tour le xvm siècle a déteint sur Monselet ; il lui a donné cet esprit sagace, cette gaieté pimpante, cette sève malicieuse qu'il nous a fait goûter ensuite dans les exquises fantaisies disséminées au jour le jour au Figaro et à Y Événement. Charles Monselet a excellé dans ces petits tableaux parisiens dont il a formé plus tard une aimable galerie : les Tréteaux, le Théâtre du Figaro, les Femmes qui font des scènes, etc. On retrouve là le faire spirituel du portraitiste des Originaux du siècle dernier, mais avec une couleur toute moderne, une observation rapide et exacte. On y trouve aussi un poète, car Monselet fut un vrai poète à la note finement sensualiste. « II est dans la veine française, » écrivait Sainte-Beuve à propos de son charmant recueil le Plaisir et V Amour.

Il avait le don des vers francs, pleins d'une verve capiteuse et savamment contenue. Il appliquait à des sujets contemporains, avec une grande habileté de facture, l'art raffiné et galant du xvm siècle. 11 était en poésie un gourmet et un délicat.

Hélas ! comme Ta dit La Fontaine : t Les délicats sont malheureux. » Ils le sont doublement quand ils ont le malheur d'être des lettrés ou des artistes. D'abord, les rudesses et les vulgarités de la vie de tous les jours froissent péniblement leur goût des choses fines, distinguées et rares, puis ils ont l'amer crève-cœur de voir les gros succès, de vogue et d'argent, aller à des productions plus tapageuses, tandis que leur œuvre, discrètement et artistement élaborée, n'est appréciée que par une élite forcément peu nombreuse.

Monselct a connu cette tristesse d'autant plus aiguë qu'on est obligé de l'enfermer dans soi. Sous son apparente gaieté, on sentait parfois qu'il souffrait de cette injuste répartition du succès, et c'est à cette souffrance concentrée que nous devons un de ses meilleurs livres : les Scènes de la vie cruelle .

La vie cruelle, messieurs, Monselet n'en a que trop senti le poignant aiguillon dans les dernières années de sa carrière littéraire, alors qu'une maladie mortelle lui enlevait la force nécessaire pour continuer son labeur quotidien et ne lui laissait que de douloureuses appréhensions pour l'avenir d'une famille qu'il aimait.

Après une longue et anxieuse agonie, il s'est éteint, du moins entouré des soins dévoués de ceux qui lui étaient chers, et il s'en va dans la mort, suivi de l'unanime et affectueux regret de ses confrères. Tous ceux qui aiment les lettres pour elles-mêmes ont rendu justice au fécond travailleur et à l'artiste excellent. La postérité, qui fait le tri des réputations et des livres, recueillera et mettra en bonne place les petits chefs-d'œuvre qui foisonnent dans les ouvrages de Charles Monselct. C'est la consolante espérance que nous emporterons de cette tombe, où descend le fin lettré, le délicat écrivain auquel nous sommes venus dire un suprême adieu.

Après M. André Theuriet, MM. de Bornier et Charles Laurent se sont plu également à rendre justice à l'auteur dramatique et au journaliste; enfin M. Albert Dupuy a adressé ce dernier adieu à l'écrivain au nom de la presse de Bordeaux :

Messieurs,

La presse bordelaise, dans laquelle celui que nous pleurons fit ses premières armes, au Courrier de la Gironde, eût manqué à son devoir si elle ne fût venue lui dire un dernier adieu.

Certains critiques ont paru craindre que rien ne restât des travaux

littéraires de Monselet; lui-même s'irritait, se désolait de ce que le labeur incessant, accaparant du journalisme, l'eût empêché de faire ce que le bourgeois appelle « une œuvre ». Eh bien, non ! je crois que, à rencontre de bien des livres pédants, lourds, indigestes, entraînés par leur propre poids au gouffre de l'oubli, les anecdotes, les poésies de Monselet, lestes, alertes, pétillantes comme le Champagne, qu'il aimait tant, lui survivront... telles ont survécu les envolées de François Villon et les saillies de Rabelais.

Un jour, notre ami disait, à propos d'un oublié qui venait de s'éteindre : t Pour nous autres gens de lettres, la mort est une dernière farce que nous faisons à nos contemporains. En mourant, nous leur crions : — c Coucou! le revoilà! » Il n'en a pas été, il n'en sera point ainsi de lui. La mort, qui le terrasse en pleine renommée, en plein talent, a touché le public entier comme un deuil de famille.

Dors en paix, maître, tu ne seras jamais un oublié, à peine seras-tu un disparu, et quand, dans de lointaines années, ton fils, entrant dans un milieu où il sera inconnu, prononcera son nom, toutes les lèvres lui souriront, toutes les mains se tendront vers lui, car ce seul mot : « Monselet » évoquera devant tous un gai moment passé à lire quelqu'un de tes joyeux sonnets ; il leur rappellera une minute arrachée par ton esprit aux ennuis, aux chagrins de l'existence.

Au nom des journalistes bordelais, dont je suis le représentant, adieu, Monselet ! ils furent les premiers à t'accueillir dans leurs rangs, ils veulent être les derniers à te dire une suprême parole de regret...

Adieu, Monselet, maître du rire, qui, pour la première fois, nous fais verser des larmes

J'ai jugé utile — pour rendre plus complet ce travail — de reproduire ici quelques-uns des jugements prononcés sur Charles Monselet par ses contemporains ainsi que différents extraits des articles nécrologiques consacrés à la mémoire de Thomme de lettres ; ils le montreront, sous ses différentes physionomies, goûté et apprécié par toute la presse littéraire.

C'est en quelque sorte le livre d'or de l'écrivain.

Charles Monselet a eu de nombreux biographes : j'ai cité, au courant de cet ouvrage : Sainte-Beuve (Nouveaux Lundis) , Veuillot (les Odeurs de Paris), Ernest Prarond (De quelques Ecrivains nouveaux), Barbey d'Aurevilly (les Œuvres et les Hommes: les PoHes), Eugène de Mirecourt, Charles Asselineau, Charles Bataille... Il faut encore ajouter à ceux-là : Arsène Houssaye (Confessions), Armand de Pontmartin (Nouveaux Samedis), Jean Dolent (Une Volée de merles), A. Carel (Histoires anecdotiques des contemporains), Gustave Claudin (Mes Souvenirs), Paul Féval (les Plumes d'or), Philibert Audebrand, etc.

Les poètes — accordant leurs lyres — ont apporté l'appoint de leurs rimes d'or à ce concert d'éloges : Théodore de Banville, Albert Glatigny, Prosper Blanchemain, Louis Ratisbonne, Ernest d'Hervilly, Léon Supersac, d'autres encore — ont célébré Monselet en maints couplets.

Voici quelques fragments d'une jolie pièce que Théodore de Banville a intitulée Églogue, dans ses Occidentales :

CHARLES MONSELET — SA VIE, SON ŒUVRE 2(5î>

ROSE

Rosette, mon cher cœur, parlons de Monselet.

ROSETTE

Monselet est joli. Comme une vague aurore Son visage est vermeil et de fleurs se décore. Je vois sa lèvre en feu dans le vin que je bois. Quand il était petit, les roses dans le bois Cachaient, en le voyant, leur aiguillon farouche, Et les abeilles d'or voltigeaient sur sa bouche...

ROSE

Watteau, peintre du beau, que son temps violait, Eût fait de lui sans doute un abbé violet

Epris de Colombine, et dans la nuit avare, Eveillant doucement l'âme d'une guitare.

ROSETTE

Les Grâces le font vivre et l'ont accrédité.

Dans sa prose on le voit, cachant leur nudité

Et leurs bras blancs pareils à des anses d'amphores,

Sous des bouquets riants de fraîches métaphores !...

ROSE

Mais à présent il est cygne parmi les cygnes.

ROSETTE

A présent il sait faire un chef-d'œuvre en cent lignes.

ROSE

Que j'en ai vu mourir, non pas mille, mais cent Mille, mais deux cent mille, avec Villemessant, De ces ténors î Mais seul, Monselet a l'ut dièze...

ROSETTE

Qui mieux que lui, ma sœur, chante un petit couplet?

ROSE

Monsieur de Cupidon, roué qui nous délie, C'était là de la bonne autobiographie ; C'est l'auteur qui, jetant sa tunique de lin, Exécute ce rôle en habit zinzolin !

ROSETTE

Lorsque l'Amour, perçant les coeurs par ribambelles, Bat les forets de Cypre et fait la chasse aux belles, C'est lui qui, sur son cor. vient sonner l'hallali.

Mars 1862.

Il faut retenir encore ces vers d'Albert Glatigny, le raerveil leux poète :

... Le vrai Monselet aux curieux se mure.

Et, dans son cabinet solitaire, où murmure

Sa céleste chanson, l'âme des vieux bouquins,

Oubliant les ennuis et les soucis mesquins.

Il se transforme, il dit à la Muse éternelle :

— Sans craindre de ternir la blancheur de ton aile.

Muse ! reprenons nos calmes entretiens,

Car je t'aime, et tu sais que je suis un des tiens !

Charles î nous avons, pour que la galerie Indifférente, aux yeux ennuyés, nous sourie, Tour à tour sur nos traits mis un masque imposteur. Qui pourrait te blâmer, dur athlète, lutteur Energique, d'avoir pour cacher les blessures Que nous font les destins aux flèches toujours sûres, Placé sur ton visage, un printemps, à Meudon, Le masque rose et clair de monsieur Cupidon ?

Albert Glationy. (Le Masque. — Numéro du tl avril 18(57.)

A son tour, Prosper Blanchemain —ce bibliophile distingué, éditeur de Ronsard, a rimé le rondeau suivant :

Connu chez la brune et la blonde, Monselet a la panse ronde.

Gourmand comme trois sénateurs, C'est le Cupidon des auteurs :

Toujours il mange, il aime, il fronde, Quoiqu'il soit plus trompeur que l'onde, Qu'il soit le fléau des traiteurs, Il fait florès dans tout le monde Connu.

Car son esprit toujours abonde, Et, quand il décoche à la ronde Ces mots piquants et séducteur?, Qui font pâmer ses auditeurs, Il ne craint pas qu'on lui réponde :

« Connu ! »

Léon Supersac, dans la Galerie contemporaine, a tracé en vers la biographie de Charles Monselet:

Car c'est le maître fantaisiste

Avec sa pleine liberté, Riant au nez du monde triste Dans sa forte et franche gaité.

De bonne humeur, content de vivre,

Epanoui comme un œillet, Paris l'amuse ainsi qu'un livre On chacun écrit son feuillet.

A présent, calme comme un sage.

Grave et correct, de près rasé, Il a tout l'air, à son passage, D'un prélat frais et reposé ; Au doigt on cherche l'améthyste Et l'on croit voir sur le mollet, Sous le pantalon noir et triste.

Les mailles du bas violet.

Les journaux, à présent, dont la collection est assez importante, et qui rendent tous justice au consciencieux écrivain :

« ... Notre collaborateur de tant d'années, notre ami Charles Monselet, vient de succomber après une longue et cruelle agonie.

» ... Nous lui garderons au cœur un sincère souvenir; et, pour les lettrés, pour le public aussi, la plupart de ses œuvres resteront.

» Ce nom de Monselet donnait aux Parisiens une souriante mpression ; c'était la galté, la bonne humeur de notre littérature légère. C'était aussi l'érudition aimable, aisée, point pédante, qui mêlait un parfum discret, subtil, délicat, à sa modernité de style, aussi hardie qu'aucune autre. En même temps nul mieux que lui ne savait poétiser la matière. Ce qu'il faut connaître de la vie de Monselet, c'est le travail assidu et si actif sous une forme calme, tempérée, en ses ravissantes élégances. Il avait le goût, au suprême degré ; et cette qualité, précieuse entre toutes, lui permettait de tout écrire délicieusement. Son œuvre fera dire que c'est déjà du goût que de lire Monselet.

» Rien de fade jamais dans ses charmantes études...

» Un choix sera fait dans ces divers ouvrages, dont une bonne part survivra certainement à l'écrivain raffiné que nous venons de perdre. »

» L.-P. Laforêt. »

(Événement, 21 mai 18X8.)

« La Muse libertine du xvni c siècle vient de perdre le dernier de ses amants. Le bon Monselet, replet et rose, qui n'était qu'un galant et spirituel abbé de cour déguisé sous le frac moderne, est mort, comme on l'a annoncé lundi matin. Il était né vers 1825, à Nantes, dans la boutique de son père, au milieu des livres ; il en vendit d'abord, puis en fit, mais il les aima, et c'est surtout ce qui lui sera compté. Il fureta dans le fonds inexploré de l'autre siècle et n'y trouva point de chef-d'œuvre ; car le chef-d'œuvre ignoré est une légende colportée à l'intention des envieux inconnus...

» Aux oublirs et aux drtlaignes , il donna la main et les présenta avec une bonne grâce adorable à un siècle qui se sent

SA VIE. SON ŒUVRE âM

attiré vers ces résurrections. On fit à ses protégés un fort bon accueil. On les vengea d'un trop long oubli et d'un trop injuste dédain, on les habilla, à nouveau, dans de coquettes rééditions qui ne les dépaysaient pas trop ; on feignit de prendre pour un soupçon de poudre le doigt de poussière qui les couvrait. Ils firent.les délices des lettrés pour tout de bon, qui les traitèrent avec une hautaine bienveillance, et des lettrés'de Panurge, qui font la fortune des éditions qu'il est de bon goût de relier sans relire. Lorsque Ton voudra connaître, en leur élégance surannée et dans toute l'ampleur de leur petit esprit vieillot, les charmeurs qui amusèrent l'agonie de la vieille France, il faudra s'adresser à Charles Monselet.

> Personne mieux que lui ne pouvait s'atteler à cette tâche. Un historien se fiU perdu dans des considérations trop sévères ; un pédant eût surchargé de notes les livrets qui devaient toute leur grâce à leur légèreté, tous défauts dont il se garda. Puis Charles Monselet se sentait attiré vers eux, comme vers ses aines, ses modèles : uétaient-ce point des diseurs de rien, en petits vers faciles, coulants ? Épicuriens sans fiel, le ventre à table, le dos au lit, n'avaient-ils point eux et lui, la même très douce philosophie nonchalante, se hâtant de rire de tout, quoique bien certains de ne jamais pleurer de rien ?

• Il voulait si bien leur ressembler en tout ce qu'ils avaient de sensuel qu'il leur emprunta jusqu'à leur culte de la gastronomie et qu'il se fit gloire d'être, après Grimod de La Reynière et Brillât-Savarin, le premier gourmet de France.

• Cahibekt. »

{Paris, n° du 21 mai 1888.)

«... Monselet est un des premiers hommes de lettres que j'aie connus à mon arrivée à Paris. C'était en 1858 ; je venais d'entrer au Figaro et j'y apportais la figure hétéroclite d'un

provincial qui ne savait rien des choses parisiennes et qui se trouvait tout à coup jeté en plein parisianisme, dans le tourbillon du Figaro.

» Parmi ceux dont j'allais devenir le collaborateur, deux hommes me séduisirent tout de suite, Villemot et Monselet, et je me pris pour eux d'une sorte de passion mêlée de respect. Le mot de respect fera sourire sans doute, s'appliquant à Monselet ; mais c'est la vérité qu'en ce temps-là j'avais comme une admiration craintive des hommes qui s'étaient fait un nom dans le Figaro, où j'allais écrire. Je leur trouvais tant d'esprit et je m'en sentais si dénué î

» Villemot était étourdissant de gaieté; jamais je n'ai vu chez personne jaillissement plus spontané d'anecdotes plaisamment contées, de mots bon enfant et drolatiques. Je préférais de beaucoup Monselet, qui avait l'esprit plus fin et qui écrivait une excellente langue , la meilleure langue du xviu siècle. C'est un mérite auquel j'ai toujours été très sensible. Ou m'avait accueilli au Figaro comme un chien dans un jeu de quilles, ou plutôt comme un chien qui vient manger sa part du gâteau, et comme j'avais l'air d'un ahuri, on en avait profité pour me blaguer dans les grands prix.

» Villemot et Monselet furent les seuls qui me firent bonne mine. J'étais plus à mon aise avec Monselet, parce qu'il savait à fond le xvni c siècle et qu'il l'adorait ; je me trouvais sur ce poiut en communion d'idées avec lui.

» Et puis, je lui trouvais tant de talent ! Il avait le visage d'un abbé du xvin'* siècle ; il en avait aussi les allures, les goûts et le tour d'esprit. Il était fait pour écrire à tète reposée, quand le cœur lui en disait, quelques jolies bagatelles, d'un style achevé, que les salons se seraient disputées. 11 eût brillé dans ces mêmes salons par la bonue grâce et le piquant de sa conversation, et fût entré à sou tour à l'Académie, où il se fût assis entre un duc et pair et un évèque. Il leur aurait

conté à l'oreille des gaudrioles, et il eût vécu honoré, souriant, heureux.

» Francisque Sarcey. »

(XIX 9 Siècle 22 mai 1888.)

« . . Il débuta très jeune, à Bordeaux, comme poète naturellement et aussi un peu comme chroniqueur. Il était à peine majeur quand il prit, à ce qu'il prétend, pour la capitale un passeport de paresseux. C'est un titre qu'il se donnait volontiers, non sans une ironie voilée, et qui a fait le thème d'une des plus jolies pièces de vers qu'il laisse. Ce paresseux a, quarante-six ans de suite, produit sans relâche et avec une fécondité extraordinaire, si l'on tient compte du souci de la forme, dont il n'a jamais pu se départir. Il écrit en vers et, s'il n'a jamais donné les grands coups d'ailes des lyriques, s'il n'a pas eu l'envolée, comme on dit aujourd'hui et comme il n'aurait pas dit volontiers, il retrouvait, dans des sujets tout contemporains et en obéissant aux exigences de la technique moderne, l'art galant et leste des anacréontiques du

siècle passé...

» Gustave Isambert. >

{Le Temps, 21 mai 1888.)

« ... Monselet laisse des volumes qui, plus tard, seront recherchés, quelques-uns du moins. Il en est plusieurs qui sont épuisés, et où se trouvent le plus clair de son esprit et la plus fine essence de son observation.

» ... Sans la moindre aigreur, on ne saurait trop le dire, contre l'injustice du sort et contre l'injustice des hommes, il fut, jusqu'au bout, une sorte de sage, à sa manière, qui regardait tout cela sans irritation, môme sans envie; malgré la conscience de sa valeur, de marque trop délicate pour être appréciée par le gros du public, celui qui fait la fortune des écrivains et, sans doute, hélas ! leur réputation. Que de livres de renommée bruyante, cependant, seront ensevelis, pour jamais,

dans les ténèbres de l'oubli, lorsque des lettrés des jours futurs savoureront des pages de l'artiste et du poète qui vient de mourir, et qui, à défaut de grande fortune littéraire, eut énormément de talent et tout autant d'esprit.

• Charles Canivet. »

{Le Soleil, 23 mai 1888.)

< S'il ne fallait redouter le ton solennel pour parler de l'homme le moins solennel qui fût jamais, je dirais que les lettres viennent de faire une perte cruelle.

» Charles Monselet a excellé dans tous les genres qu'il a successivement abordés. Poète, critique, historien, humoriste, romancier, il a été tout cela et toujours avec un art exquis.

» Il restera parmi ce qu'on pourrait appeler les petitsmaîtres...

»... C'est une bien curieuse et bien intéressante figure qui disparaît.

« Je crois revoir encore ce fin visage d'abbé galant, d'épicurien malicieux, non méchalit. Il avait soigné sa réputation de gourmand et n'était point fâché de passer pour l'héritier direct de M. Grimod de La Reynière; mais c'était surtout un lettré très soucieux du respect des lettres.

« Pourquoi il n'était point de l'Académie? Un académicien eu donnait simplement la raison, l'autre jour, en cherchant à justifier l'exclusion de Théophile Gautier, à qui la docte compagnie reprochait de manquer de tenue. A Gautier on préféra Joseph Autran, dont la muse avait du linge !

» Charles Monselet aura manqué à l'Académie : elle ne lui manquait pas. Il aura honoré le quarante et unième fauteuil.

» Le titre d'académicien ne pouvait rien ajouter à l'estime des gens de goiU pour cet écrivain accompli, en qui s'alliaient

les grâces légères du xvm° siècle et le spirituel scepticisme de notre temps.

» Il faudra jeter des roses sur cette tombe.

» H. Magf.n. »

{Voltaire, 21 mai 1888.)

« ... Monselet meurt à soixante- trois ans, et c'est à vingt ans qu'il a écrit sou premier article. Il avait donc derrière lui plus de quarante années de ce métier si attrayant et si décevant, mais toujours si absorbant, des lettres, quarante années de dépense intellectuelle, de ce journalisme qui paraît à tant de gens la terre promise et qui est la terre, en tout cas, où Ton ne se repose jamais.

« Les biographes auront quelque peine, je le crois, à retrouver tous les journaux où il a écrit. Il n'en est pas un, de 1860 à 1870, qui n'ait donné quelque chronique de lui.

» Emmanuel Arène. »

(liépublique française, 20 mai 1888.)

«... J'aimais en lui un type de lettré, que les petits défauts qu'il pouvait avoir rapprochaient, pour ainsi dire, des lettrés du xvm c siècle, qu'il connaissait si bien et que nous aimions tous les deux...

» Je comprends combien on a raison d'avoir vu en lui un homme de lettres du siècle dernier et même un abbé d'autre fois, égaré dans notre temps. Je ne dis pas qu'il n'ait parfois mis un peu de coquetterie à entrer dans la peau du personnage qu'on le disait être : même les plus simples se laissent aller volontiers à jouer leur bout de rôle sur la scène de Paris, quand ils ont l'attention et le sourire encourageant de la galerie. Mais le fonds y était. C'est très sincèrement que Monselet aimait la galanterie un peu libertine plus que la passion, les petits vers, l'érudition, les dîners joyeux, fussent-

ils conquis sur les Philistins, la belle langue et les mots d'esprit, valant des volumes.

»... Pour que la vie d'un tel homme ait été heureuse, il eût fallu pouvoir lui faire retrouver le milieu disparu pour lequel il était fait. 11 lui a manqué d'être le boute-en-train, à la fois, et le savant, le commensal et le bibliothécaire d'une de ces cours qu'avaient les grands seigneurs, et où certains lettrés de second plan vivaient délicieusement, payant largement leur pension avec des bons mots, se faisant célèbres avec quelques jolies fantaisies rimées et, pour peu qu'ils aient eu quelque érudition, en passe d'entrer à l'Académie par un chemin tout aplani. •

» Henri Fouquier. » .

{OU Blas, 23 mai 1888.)

« .. . D'aucuns ont enfermé le délicat mérite de Charles Monselet dans de parfaites œuvres de courte haleine : sonnets, chroniques, ballades, fantaisies mignonnes, articles ciselés comme une pièce d'orfèvrerie d'un artiste de Venise ou de Florence. Le fait est que Monselet excellait dans ces « chefsd'œuvre de Lilliput » où l'on peut donner toute la grâce et toute la mesure d'un grand talent. La valeur de la toile ne saurait se toiser à l'exiguïté du cadre. Mais cette spécialité de gourmet littéraire, dans laquelle se complaisait Monselet, était loin de le contenir tout entier ; il débordait parfois, par son esprit caustique, sa vive imagination et son grand savoir, de ce vase étroit et charmant qu'on pourrait comparer à ces gobelets mignons en porcelaine de Sèvres.

» D'un jugement très sûr et d'un tact très subtil, Monselet était un critique de théâtre fort remarquable. Est-ce que pendant vingt ans il n'a pas écrit la chronique dramatique avec un réel succès dans le Monde illustré'! Dalloz disait un jour : « Si je perds Monselet, il aura un successeur, mais je ne le « remplacerai jamais. »

« Comme érudit , Monselet laisse de curieuses et très exactes études sur le xviii siècle. Dans ce genre, où il est l'égal des de Goncourt, les Oubliés et Dédaignés sont un véritable chef-d'œuvre de couleur locale et de style vraiment

français.

» Henri Girard. »

(La France, 21 mai 1888.)

«... C'est une grande douleur pour ses amis, une grande perte pour le public, car c'est plus qu'un homme de lettres, c'est un honnête homme qui s'en va, un homme pur, un homme simple, un homme de beaucoup de talent.

« Un mot le peindra mieux que tous nos regrets. Sur la brèche, pendant quarante années, Charles Monselet a traversé la rédaction de tous les journaux. Il n'y a blessé personne. Il n'y sera oublié d'aucun.

» Albert Dubrujeaud. »

(Écho de Paris* 23 mai 1888.)

« Cet écrivain, homme d'esprit, pouvait d'autant plus passer pour un épicurien qu'il l'était en réalité, mais dans le bon sens seulement, en athénien et en raffiné... Comme raffiné, il tenait du xvin" siècle. Il gardait la ressemblance, physique et morale, des heureux esprits de ce temps-là ; il en avait la bonne humeur, le tour facile, le caractère badin et en môme temps l'estomac, car il faut se souvenir que nos pères, au xviii c siècle , étaient des fourchettes hors ligne.

«... Imbu du xvui siècle comme il l'était, Monselet avait mis l'esprit au-dessus de toutes les formules. Bien qu'il se soit accommodé, autant que qui que ce soit, de son époque, il faisait un peu l'elïet, au physique comme au moral, d'un de ces abbés de l'ancien régime qui étaient devenus les colporteursde bons mots de salon à salon, de ruelle à ruelle. Seulement, les abbés en question colportaient les mots des autres, tandis que Monselet pouvait très bien se contenter de son

propre fonds. Et ce qu'il y a de singulier dans un homme remontant aussi haut pour ses affinités, c'est qu'il est resté toute sa vie aussi jeune que les plus jeunes d'entre nous.

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