PREFACE
« Chez Carjal, hier, dans le jardin illuminé de lanternes vénitiennes. Vu un homme jeune, éloquent, bruyant, sympathique, très écoulé sur la rive gauche, le porte-parole de la jeunesse éprise de liberté : on me le nomme, c'est Gambette. Tout près de lui, debout, un verre de bière à la main , grand et large comme le roi Gambrinus avec une barbe assyrienne et une allure de paysan franc-comtois, Gustave Courbet parlait art, peinture — très haut : « — Des Grcuze? J'en ferai à la douzaine, quand on voudra, des Greuzc ! » Salué Banville, très doux, très bon, très narquois. On me montre un petit homme court, dodu, bedonnant, l'air gai, gras et fin, dont l'œil pétille derrière des lunettes. C'est Charles Monselct. Je m'approche et je
n PREFACE
me nomme; nous avons échangé des lettres. Il me connaît, et ne m'a jamais vu. Alors, me trouvant sans doute plus jeune qu'il ne se l'imaginait, il me dit, levant les bras au ciel, sous les arbres, après m'avoir regardé avec une sorte d'attendrissement comique : « — Ah ! jeune homme, jeune homme, que de copie!... » Et son geste dessinait bien vite une sorte de longue traînée de travail où je devinais des monceaux de feuilles entassées, des articles après des articles, la pénible et heureuse vie de l'homme de lettres qui s'épuise au jour le jour, mais qui poursuit ses rôves à travers la vie comme l'enfant court après des libellules... Je suis rentré chez moi, rue de Paradis, en me répétant ces mots effrayés de ce charmant esprit, que j'aime fort : « — Ah! jeune homme, que de copie! » Et ils me revenaient encore le lendemain, pendant que je songeais à tant de volumes projetés, tout en € tenant les Livres », de mon père... »
J'éprouve quelque mélancolie à recopier aujourd'hui, après trente ans passés, ces lignes extraites d'un vieux cahier de notes qui est comme un herbier à souvenirs, souvenirs desséchés qui reverdiraient vile, sous une goutte d'encre ou sous une larme.
C'était la première fois que je voyais Charles Monselet, que j'allais sincèrement aimer et dont je devais être, un ou deux ans après cette rencontre, le collaborateur. Car nous avons, au Figaro de Villemessant, rédigé ensemble les échos de Paris. C'était alors une des formes de la chronique. M. Aurélien Scholl venait de créer un journal très parisien, le Nain Jaune, et en perdant ce collaborateur, Villemessant perdait son Chamfort. Le chercheur d'hommes qui fonda le Figaro eut l'idée de remplacer les échos de
PREFACE m
Paris, de Scholl, par une association de littérateurs : d'un côté, Jules Noriac, Fauteur de la Bêtise humaine, auquel il adjoignit Gabriel Guillemot (que de morls, que de fosses comblées!), de l'autre, Charles Monselet, qui devait signer avec moi du pseudonyme de Monsieur de Capidon un article hebdomadaire.
Nous rédigions donc ensemble cette causerie. Quand je dis nous!... J'écrivais et Monselet relisait. « Je jetterai sur nos feuillets quelques paillettes I » disait-il. Il en jetait. Plus souvent il se contentait de dire : « C'est excellent. Pourquoi travaillerais-je? Je n'aurais qu'à gâter tout! » Une fois même il perdit les feuillets, et il me fallut, à l'imprimerie, improviser, à côté de mon cher ami Francis Magnard, la chronique égarée qu'attendait feuillet à feuillet le compositeur Roucolle. Ah ! l'étrange, mais le charmant et amusant collaborateur !
C'était la causerie de ce maître, tout imprégnée de la littérature du xviii siècle, qui me séduisait. J'aurais passé ma journée à l'écouler, quitte à passer ma nuit à écrire pour arriver à temps. Nous nous rencontrions alors dans une maison amie, chez mon vieux et dévoué camarade Georges Silva, le gendre de Polydore Millaud, fondateur du Petit Journal. Monselet expédiait d'avance ses menus et pendant que M me Silva envoyait aux provisions sur ses ordres, Monselet, lui, faisait provision d'esprit.
J'ai retrouvé, dans la collection d'autographes que M. Silva garde à Bayonne les billets de Monselet, qui datent de ce temps et qui peignent vraiment le délicat qu'était l'auteur de la Cuisinière poétique : l'un, où le gourmand tourne galamment un menu, comme il tournerait un madrigal; l'autre, où apparaît le gourmet de livres, l'auteur exquis de la Lore/nette littéraire.
iv PREFACE
Voici le premier de ces billets : il sent son Brillât-Savarin :
3 mai 1872.
Mon cher Silva,
Le mois de mai est bien insuffisant comme nourriture. Tout y est menu, menu...
Puisque cependant tu désires quelques indications, voici à choisir :
Potage printanier aux œufs pochés ;
Sole au gratin ou langouste ;
Carré de veau aux petits pois, ou jeune poulet rôti et petits pois à part et au lard ;
Soufflé au riz à la vanille, ou crèmes frites ou fromage à la crème;
Fromage de Chester.
Voilà, cher ami. Tire ailes ou pattes de ce squelette de menu.
A toi et à six heures et demie, Charles Monselet.
P.-S. — J'allais oublier quelques fraises, çà et là, pour le plaisir des yeux.
2 e P. -S. — Ah ! les cèpes ! A approfondir.
L'autre fait plutôt penser à la Correspondance de Voltaire :
Lundi.
Mon cher Millaud,
Voici, en même temps que ma chronique, YAhnanach des Gourmands que M lle Blanche ! a bien voulu désirer. C'était le dernier exemplaire qui restât chez l'éditeur. S'il se fût présenté en ce moment un acheteur, j'aurais été obligé de mettre l'épée à la main, comme pour le dernier exemplaire du Diable Boiteux.
M ll ° Blanche trouvera le nom de son père inscrit au Panthéon gastronomique par un estomac reconnaissant.
En fait de reconnaissance, vous savez, mon cher Millaud, que depuis longtemps chez moi l'estomac avait été devancé par le cœur.
A vous.
1 M- Blanche Silva.
PRÉFACE v
Le dernier exemplaire du Diable Boiteux! Tout Monselet est dans ce simple trait.
Le biographe de Rétif de La Bretonne était, du reste, on Ta dit bien souvent, en toute sa personne, en tout son talent, un homme du xvm° siècle. Il en avait le tour d'esprit, l'élégance, l'impertinence aimable, et on lui eût cherché volontiers des talons rouges. Un abbé galant, un causeur de ruelles ou encore un familier des réunions choisies où se groupaient jadis les beaux esprits et les fins diseurs mêlés à des auteurs aux gages des libraires. Il semblait un échappé du café Procope, un railleur qui eût écrit de petites notules très narquoises en marge des grandes feuilles de Y Encyclopédie. Avec cela, bien moderne de ton, tout à fait de son temps, adorant Paris, mais trouvant pourtant que ses ruisseaux littéraires sentent mauvais, s'amusant parfois aux drôleries de l'argot, mais comme un botaniste cueillerait des fleurs qui entêtent ou qui distillent un poison ; — par curiosité.
— Quand je vous envoie un mot, à votre adresse du quai Voltaire, mon cher ami, lui disait devant nous Victor Hugo, j'ai toujours envie d'écrire : « A Monsieur Charles de Voltaire, quai Monselet. »
Et tout un jugement littéraire, très subtil et très juste, tenait dans cette boutade délicate du grand poète.
Mais ce Monselet du xvm e siècle était — j'insiste sur le dualisme de ce rare lalent — un balzacien du xix e . Il adorait le lyrisme de Hugo, le pittoresque de Gautier, le génie de Balzac, la fantaisie de Banville. Il comprenait tout, bien qu'en jugeant tout. Il adorait les petites phrases qui en disent plus long que les grandes, et d'un trait il peignait un homme. Sa Lorgnette littéraire vaut mieux que les « instantanés » de Rivarol, comme on dirait aujourd'hui. L'es-
vi PREFACE
prit de Monselet est aussi piquant, et il est moins méchant.
Le lettré, on va le retrouver dans le présent volume, mais on y va rencontrer aussi un Monselet inattendu, qui tient plus du Père de Famille de Diderot que de la Vie de Bohème de Miirger, quoiqu'il ait fréquenté, aimé et chanté Schaunard.
Oui, il y avait, chez Charles Monselet, un homme simple, exquis et hon, une sorte de Sterne familial, j'appuie sur le mot, qu'on va découvrir dans le livre que voici. M. André Monselet, lin lettré lui-même, esprit juste, pénétrant, attendri, tout dévoué — on le comprend de reste — à la chère mémoire de son père, nous donne aujourd'hui, dans son intéressant volume, un délicieux Journal de la jeunesse de Monselet et des lettres tout à fail remarquables, pénétrantes et émues, de la vieillesse de l'écrivain. La vieillesse de Monselet ! Voilà un mot que j'aurais grande envie de raturer. On peul dire que Charles Monselet vécut et mourut jeune. La maladie ne lui avait rien enlevé de sa verve et la dernière fois que je le vis, au coin de l'avenue Frochot, très souffrant, amaigri, il me dit aussi gaiement qu'autrefois, en ses années rieuses :
— Ah çà! mais ils « persistent », les lecteurs officiels de la Comédie-Française? Je te l'avoue, je guignais une de leurs places cl — quelle ironie î — c'est la mort qui me guette, moi ! Je disparaîtrai sans avoir eu ce que ma gourmandise a toujours souhaité : un petit coin dans un fromage de Hollande, comme le rat du bon La Fontaine. Adieu, cher ami !
Il me serra la main, descendit lentement — très lentement, hélas î — la rue de Dréda, et disparut au loin. Je ne l'ai plus revu.
Mais tel il était là, tel on le retrouvera dans les Notes où,
PRÉFACE vu
jeune, arrivant à Paris pour en faire la conquête, comme Rubempré ou Rastignac, il notait chaque jour ses impressions, ses déceptions, ses espoirs et ses misères. C'est un document littéraire tout à fait précieux que ce Journal publié par M. André Monselet ; jugements rapides, notes cursives, très nettes, toujours humoristiques, souvent narquoises, jamais amères comme le sont trop souvent ces Sensations où les amours-propres blessés prennent le papier pour complice de leurs rancunes.
Et je préfère encore à ce Journal juvénile les lettres intimes dont je parlais tout à l'heure. Il en est une où le père parle à ses enfants le plus touchant, le plus attendrissant langage. Il me faisait évoquer Sterne tout à l'heure, le voilà presque qui nous fait songer à un bonhomme de Greuze — non pas d'un Greuze de Courbet. Quoi ! lui, Charles Monselet, le fantaisiste, le poète de En Me'doc, le Parisien sceptique en apparence , lui , Monsieur de Cupidon! Eh bien, oui, la vérité a de ces surprises. Nous sommes tous plus ou moins victimes de la légende et Ton nous affuble d'un rôle que nous ne jouons pas tous en réalité. Le gourmand cachait au public ce gourmet de sentiment qu'était Charles Monselet. On aurait pu croire qu'il mourrait d'une maladie de l'estomac. Point du tout : il mourut, comme il disaità Millaud, d'une maladie de cœur. Méfiez-vous de la légende et surtout, quand vous rencontrez un railleur, ne regardez pas trop son sourire ; cherchez, au contraire, — cherchez bien au coin de sa paupière cette larme à l'œil dont parle l'auteur de Tristram Shandy.
Il eut un chagrin, Monselet, et dans ce chagrin môme il eut une joie. Un jour, il se présenta aux suffrages de l'Académie française. Sa lettre de candidat en valait bien une autre et ses titres valaient plus que ceux de bien d'autres.
vm PRÉFACE
Il sentait qu'il ne serait pas élu, et il en souffrait. Il rappelait fièrement qu'à vingt ans, c'était à lui que Girardin, au moment de publier dans la Presse les Mémoires d Outre-Tombe, avait demandé une préface à l'œuvre posthume du grand écrivain. Monselet présentant Chateaubriand aux lecteurs des deux mondes ! Le futur auteur de la Lorgnette littéraire (ce Sainte-Beuve en globules, un Sainte-Beuve à doses homéopathiques) annonçant le chefd'œuvre admirable et trop peu connu de l'auteur des Natchez !
Bref il disait :
— Je n'aurais qu'une voix, une seule, je serais heureux. Mon nom resterait sur les registres des séances de l'Académie !
Un académicien la lui promit, cette voix, et la lui donna. C'était notre excellent et charmant confrère Xavier Marinier. Charles Monselet s'en souvint toujours (on le verra en lisant ce livre) et encore aujourd'hui M. Marmier en est très fier. Il a raison.
Une voix ! Une seule î L'auteur des Oubliés et Dédaignés méritait plus. Il ne sera, du moins, ni un oublié ni un dédaigné. Les renommées vont vite aujourd'hui, plus vite que les morts de la ballade ; mais le nom de Monselet restera deux fois associé à notre histoire littéraire, à celle du siècle passé par ses études, ses portraits, ses recherches originales et érudites : à celle d'aujourd'hui par ses admirations romantiques et sa fantaisie et son humour. Ilenri Heine le saluerait de la main, tout comme Dorât et Bernis — ce Bernis qui, le menton gras et le sourire aimable, ressemblait un peu à Monselet et qui l'eût volontiers appelé : « Mon cher abbé ! »
Entre le fauteuil académique et le sopha de Crébillon, à