II. DE VlLLEMESSANT
Cinquante francs de gratification! Eh bien, de Villemessant faisait très bien les choses.
N'oublions pas que le Constitutionnel ne payait encore à cette époque que quatre sous la ligne à ses feuilletonistes, et l'on comprendra peut-être alors pourquoi Monselet déserta les grands journaux pour aller chercher fortune dans les petits.
Fortune! quelle dérision.
Le Monde illustré axait engagé mon père également à raison de trente-cinq centimes la ligne, mais un jour l'Illustration ayant essayé à prix d'or d'enlever le critique dramatique de son concurrent, Paul Dallozpaya cinquante centimes la ligne de copie à son rédacteur qui resta sans hésiter.
Les événements malheureux de 1870 reportèrent, malheureusement aussi, le taux de la ligne à trente-cinq centimes.
Tout cela pour prouver que Monselet, au meilleur temps de sa vogue, gagnait des appointements relativement modestes.
Quant à ce que lui rapportèrent ses livres, parlons-en : J'ai entre les mains presque tous les traités échangés entre mon père et ses éditeurs. Son premier volume, Statues et Statuettes, fut publié aux conditions suivantes : « ... Pour prix de la propriété de la première édition, à mille exemplaires, nous vous donnerons cent francs après la vente des cinq cents premiers exemplaires et cent francs après la vente du mille... » Or, en tout, il ne s'en est jamais vendu six cents exemplaires, et je crois même que c'est par politesse qu'on paya cinq louis à l'auteur. Il est vrai qu'aujourd'hui les Statues et Statuettes coûtent couramment dix francs.
Il en a été presque de même pour tous les ouvrages de Charles Monselet : Lévy, Dentu, Tresse... etc., ont acheté chacun des livres de l'auteur pour une somme variant de trois cents à cinq cents francs.
Il ne faut donc reprocher à Charles Monselet ni sa gône finale, — dont il faudrait faire un reproche semblable à bien d'autres de la môme époque qui ont donné au journalisme le plus clair de leur talent, ni sou indépendance de plume, ni surtout l'indépendance de sou esprit qui lui faisait considérer sou métier — a dit Sainte-Beuve — comme un but, non comme un moyen.
La vie de Monselet est, au contraire, un exemple de travail.
« Il naquit pauvre, il vécut pauvre tout en gagnant beaucoup d'argent et il est mort pauvre, a pu dire avec raison un de ses biographes. La faute en est à la réalité de l'existence et à la brutalité de la profession, non à l'homme.
» ... Il n'en est pas moins fâcheux que l'État n'ait pas pu lui confier, pour y passer en paix ses derniers jours, quelqu'une de ces modestes retraites, tout justement faites, semble-t-il,
pour ces vieux travailleurs de la pensée, blanchis sous le harnais et qui ont bien droit à une vieillesse tranquille pour tous les efforts, pour le labeur incessant de leur jeunesse et de leur âge mûr. Croit-on que Monselet n'aurait pas été aussi bon bibliothécaire qu'un autre? — Hélas! il se produisait bien, de temps à autre, des vacances, mais chaque fois il y avait quelque danseur à caser. » (Emmanuel Arène, la République française, n° du 20 mai 1888.)
Voici encore une digression — nécessaire cependant — à laquelle je me suis laissé entraîner et qui m'a éloigné une fois de plus de mon modèle : j'y reviens en hâte.
L'imprimerie Vallée, située 15, rue Bréda, où s'imprimait, entre autres journaux, le Monde illustré, avait, à l'époque, donné quelque mouvement à ce quartier, qui possédait déjà une physionomie toute particulière empruntée aux artistes et à la jeunesse qui l'habitaient.
La brasserie des Martyrs, le café de La Rochefoucauld, le café Jean Goujon étaient autant de rendez-vous du Tout- Paris littéraire ; j'entends par là une génération nouvelle de jeunes talents. Le café avait gardé de son influence : les aînés y allaient par habitude et les jeunes par religion.
De cette époque date aussi la célébrité de Dinochau. Ce cabaretier, fameux pour avoir traité dans une salle de six pieds carrés tout ce que la littérature, le pinceau ou le théâtre comptait alors de pratiquants, — déployait son enseigne au coin de la rue de Navarin et de la rue Bréda, — vis-à-vis l'imprimerie. Monselet y était entré un jour après avoir corrigé les épreuves d'un de ses articles, à la suite de Nadar et de Murger : on les suivit, on y revint, bientôt on y accourut. Notre écrivain — en passe de célébrité — semblait tout désigné pour devenir l'idole de ce nouveau temple-iar : sa divinité trouva en effet, dans cet Olympe du mouillage, une
apothéose facile à laquelle ne le prédisposait que trop déjà sa renommée naissante de gastronome autant que sa physionomie de Silène réjoui.
M. de Cupidon faillit perdre toutefois un peu de son prestige à laisser ainsi tremper le bout de ses ailes dans un demi-setier.
Dans le Petit Journal du 4 mars 1872, Charles Monselet a fixé la physionomie de Dinochau :
t C'est à Venise, dans les premiers jours du mois de décembre dernier — écrit-il — - que j'appris par un journal la mort de Dinochau.
» Dinochau — au nom prédestiné — était ce marchand de vin traiteur, connu de la moitié de Paris, et dont la boutique s'ouvrait sur le mont Bréda, à l'angle de la rue de Navarin.
» Une joyeuse boutique, achalandée principalement par les gens de lettres et les artistes du quartier, — et môme de tous les quartiers, — qui venaient s'asseoir à sa table d'hùte.
» Qui est-ce qui n'a pas passé plus ou moins par la table d'hôte de Dinochau ? J'y ai vu Pierre Dupont et Emile de La Bédollière, Jules Noriac et Champlleury, Villemessant et Gustave Bourdin, Arsèue Houssaye et Courbet, Edmond About et Charles Hugo, les frères de Goncourt et les frères Lionnet, cent autres, plus encore.
» La fondation en remontait à Nadar et à Mûrger.
» Dinochau était un excellent homme, aux yeux à fleur de tète, actif, d'une brusquerie cordiale, attrapant l'esprit à la volée. Il avait reçu un commencement d'instruction au prytanée de Ménars, ce qui lui permettait de se mêler à la conversation de ses clients, — permission dont il usait largemeut.
» Mais son goût dominant, sa prétention la plus haute, c'était le violon. — - Il avait acheté je ne sais où un Guarnerius dont
il raclait avec des dispositions réelles. Dans ses jours de bonne humeur, lorsque les vins fins avaient circulé à sa satisfaction, il allait chercher dans une armoire la boite où reposait le mystérieux instrument.
> — Allons, bon ! murmuraient quelques-uns d'entre nous; voilà l'heure du Yinaigrius !
» Et, pendant dés heures entières, Dinochau régalait les oreilles de ses habitués, ou, pour mieux dire, c'était luimême qu'il régalait, car il s'enivrait littéralement de sa musique.
» Tel était l'homme dont j'apprenais tout à coup la mort en voyage. Comment Dinochau était-il mort ? pourquoi était-il mort ? de quel droit ?
» Le jour où cette nouvelle vint me surprendre et m'abasourdir, je suis resté tout l'après-midi sur la place Saint-Marc, ne pensant absolument qu'à la place Bréda.
» Ni les bruits de la foule allant et venant, ni les accords de la musique militaire, ni les splendeurs du soleil baignant et dorant le coin du palais des Doges, n'ont pu m'arracher à cette préoccupation.
» Et malgré les ponts de Venise, les campaniles de Venise, les merveilles de Venise, je me suis surpris à m'écrier : « Ah ! je suis toujours un enfant de Paris, un écrivain de » Paris, un flâneur de Paris ! »
» Est-ce un bien ? Est-ce un mal ?
» Dois-je regretter, bon cabaretier, les soirées souvent prolongées que j'ai passées à ta table d'hôte?
» Sans doute, j'aurais pu avoir des habitudes plus nobles, j'aurais pu donner un peu plus de mon temps aux salons, me créer ce qu'on appelle « de belles relations » et me préparer de la sorte un avenir mieux équilibré.
» Gœthe s'est chargé de me justifier, il y a longtemps déjà, dans ses Épiy ranimes vénitiennes, écrites en 1790. Voici ce qu'il y dit en s'apostrophant lui-môme :
» N'as-tu donc pas vu la bonne société? Tes livres ne » nous montrent que du peuple et des baladins, et pis encore. » — J'ai vu la bonne société, c'est celle qui ne donne pas » matière au plus petit poème. »
» Et après avoir laissé tomber cette phrjase solennelle, ce grand Gœthe était retourné sur le quai des Esclavons, pour y admirer les bonds d'une petite danseuse de corde nommée Bettina.
» C'est ce qui fait que je m'excuse d'avoir laissé prendre un peu trop de ma vie au cabaret de Dinochau.
» Ainsi s'en allait ma pensée, place Saint-Marc, un jour de décembre.
» Et toute la nuit qui suivit ce jour, pendant mon sommeil, j'ai entendu le violon de Dinochau !... Ce violon endiablé me rapportait ma jeunesse, mes amitiés, mes gaietés iuofïensives, mes chansons intéressantes, mes espérances couleur de rose, tout ce temps perdu qui constitue le bon temps !
» Le violon ne s'est tu qu'au matin... »
... Tandis que les grands journaux, tenus sous la férule d'une censure tyranuique, risquaient de sombrer corps et biens, les petites feuilles satiriques, humoristiques, croissaient et multipliaient à l'envi : — c'était le triomphe de la caricature et du mot de la fin. Monsclet, sollicité de part et d'autre, écrit partout à la fois. Pour toute feuille nouvelle son nom semble une garantie de succès : il est le Lambert de la littérature qu'on s'arrache à tous les festins. Aussi rctrouve-t-on principalement sa signature dans le premier numéro — ce premier numéro toujours si vivant, si coloré, si riche : Premier numéro du Boulevard, d'Etienne Carjat (1 er décembre 1861) et aussi du Nain jaune, d'Aurélien Scholl (16 mai 1863). Parfois l'existence de ces feuilles est tellement éphémère que l'article Monselet reste à l'état de mythe, comme dans la Silhouette, de Jules Noriac, qui n'a
que quelques numéros (il décembre 1859-5 février 1860). Bref, c'est un éparpillement de nouvelles et de fantaisies jetées à tous les vents de la petite presse.
Charles Monselet traverse encore un instant les bureaux du Journal de Paris, de Jules Mahias (octobre 1859), collabore à cette publication d'Arsène Houssaye : Paris qui s'en ra et Paris qui vient (1859-1860) et reparait enfin à l'Artiste qui renaît de ses cendres (1860).
Les almanacbs sont à la mode, Monselet écrit aussi dans les almanachs (Almnnach du Monde Parisien pour 1863, de Fernand Desnoyers). Afin de justifier davantage un des titres de sa réputation, il ressuscite même à son tour Y Almnnach des Gourmands (Paris, 1863), de Grimod de La Reynière, avec le concours de Léon Gozlan, Fernand Desnoyers, Antoine (îandon, Armand Barthet, Edouard Fournier, Bernard Lopez, Pierre Véron, Amédée Rolland, Jules de Concourt, Achille Arnaud, Charles Jobey, Charles Coligny, Jules de Dax, etc.
t ... L'Almanach des Gourmands — écrit l'auteur, dans un avant-propos — est une de ces publications impérissables en France; elles peuvent avoir des temps d'arrêt, motivés par les bouleversements politiques, mais elles reparaissent toujours à la surface des époques calmées. On m'a engagé à reprendre un titre et à continuer un ouvrage désormais célèbre ; sans l'appui de mes confrères les plus accrédités auprès du lecteur, j'aurais décliné une responsabilité si haute. Mais du moment que leur collaboration m'était assurée, il ne m'appartenait plus de priver le public de leurs savantes ou charmantes élucubrations. »
L'Almanach des Gourmands réussit du moins à faire adopter Charles Monselet comme un gourmet, ses différentes tentatives culinaires l'ayant singularisé aux yeux de la génération nouvelle, car Monselet compte déjà parmi les aînés : Membre du comité de la Société des geus de lettres, son nom
a forcé l'attention et lui a gagné la sympathie ; l'homme de lettres arrivé a remplacé le débutant.
Vingt ans ont déjà passé en effet depuis les débuts de notre écrivain, et voici qu'une autre génération se lève, que des noms nouveaux se produisent, que le réalisme triomphe. Paris lui-même, le Paris si brillant du second empire, ne ressemble en rien avec ses élargissements et ses embellissements au vieux Paris dont Monselet a décrit les ruines. Quelques années ont suffi pour cette métamorphose : il semble qu'un siècle se soit écoulé.
c ... Monselet a vu la fin d'une génération et eut part au retentissement de l'autre, a écrit M. Paul de Molènes (la Liberté, n° du 22 mai 1888), — sans que son talent en ait été influencé. — Bien plus, son style, docilement, s'est toujours maintenu dans le courant le plus moderne, sans rien perdre pour cela du caractère spécial qui le rapprochait des écrivains d'un autre âge... Il avait fréquenté avec Alfred de Musset, noctambule avec Gérard de Nerval et je crois bien que ses admirations les plus sincères lé reportaient vers ce temps-là; mais Monselet, il faut bien le dire, ne prit jamais part à aucun mouvement d'école, et la note qu'il a donnée dans les lettres a toujours été exclusivement personnelle... »
De l'hôtel de Bretagne, rue Croix-des-Petits-Champs, où nous avons laissé notre écrivain en 1854, quel chemin parcouru ! Charles Monselet a déserté son cher Carrousel, bouleversé de fond en comble, transformé, méconnaissable, pour venir, après bien des détours, demeurer bourgeoisement rue du Faubourg-Poissonnière, 145. Marié à une femme simple et bonne dont l'existence aura été un long dévouement, bientôt père de famille et d'une nombreuse famille, l'homme prend rang dans la société et finit par se plier au rôle qui lui incombe. A son tour, M. Monselet, père de l'écrivain, retiré des affaires, est venu s'installer à Paris, dans le quartier des
Ternes : — le frère de Charles, marié également, consulte avec intérêt les cours de la Bourse.
Il ne nous reste plus qu'à suivre le littérateur pas à pas — à travers livres et journaux — dans cette dernière partie de sa carrière : petit voyage au pays du succès où il ne pleut que des bravos, où Ton ne récolte que des lauriers.
Sur ces entrefaites parait, à la Librairie Nouvelle de Michel Lévy, les Galanteries du xviu° siècle.
«... Nul plus que Monselet n'a fouillé les arcanes secrets de ce bizarre, terrible et voluptueux xvm e siècle : — il a assisté au petit lever de la Pompadour; il a pirouetté dans l'antichambre de la Dubarry; il a secoué le plus négligemment du monde le tabac d'Espagne sur son jabot en point d'Angleterre; — c'est un roué — fort heureusement innocent, comme l'agneau pascal, des chatoyantes obscénités dont il se fait l'historien... » Charles Bataille, Diogène (n° du 2*2 février 18ÏÏ7).
Monselet emprunte à ce siècle de roses et de poudre à la maréchale ses petits romans licencieux et ses almauachs grivois — bibliothèque galante dont il dresse un minutieux catalogue détaillé et annoté.
« ... L'époque que nous avons choisie, écrit-il, est la fin du xvm c siècle, d'abord parce que c'est celle que nous avons le plus étudiée, ensuite parce que c'est celle qui offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné aux romans, genre de production voué fatalement à tous les caprices de la mode; et surtout aux romans anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions, — souvent aussi des bienséances, — décèlent, plus que tous les autres, les courants d'idée d'un siècle. Toute cette période enragée de volupté et d'esprit, comprise entre Angola, histoire indienne et Aline et Valcour, roman
écrit à la Bastille, nous avons tâché de la faire revivre dans la plupartde ses œuvres satiriques et clandestines, mais possibles. » Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un homme, quelle qu elle soit, se perde entièrement... Ce n'est que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans notre bibliothèque. »
Mais voilà, d'autre part, qu'au moment où chacun va s'écriant : la Presse se meurt, la Presse est morte ! le banquier Moïse Millaud crée un nouveau type de journal quotidien à cinq centimes : le Petit Journal, qui obtient du premier coup un succès prodigieux ; — ceci en 1863.
Dès lors, toute la France se réveille chaque matin en lisant la Chronique de Timothée Tri m m : c'est cet infatigable Léo Lespès qui exécute ce tour de force d'une causerie par jour — et cela pendant six ans — de 1863 à 1869.
« ... Ce Timothée Trimm — a écrit Monselet (Mes Souvenirs littéraires, Paris, 1888), est un des hommes de notre temps, qui ont bu le plus immodérément à la coupe de la popularité. Il n'a pas été célèbre, il a été fameux, — mais il l'a été autant que qui que ce soit au monde, fameux autant que Robinson Crusoë, autant que Polichinelle, autant que Marlborough, autant que Voltaire. Il a eu son heure d'éclat et de bruit qui a duré huit ou dix ans. . . Timothée Trimm, les cheveux ébouriffés, court, trapu, les jambes d'un basset dissimulées dans un vaste pantalon à la houzarde, vêtu d'un paletot-sac, chaussé de bottes pointues accusant la prétention au petit pied, avec quelque chose dans la physionomie d'un Balzac inférieur; en résumé, l'élégance d'un marchand de contremarques...
» ... Un article par jour! Dans l'origine, cela parut insensé, énorme, monstrueux. On n'avait jamais assisté à un tel tour de force... Et pendant quelques années le peuple ne jura que par Timothée Trimm ; ce fut un engouement, un fanatisme ; on s'empressa sur les pas de Timothée Trimm, autautpour le voir
que peur le lire, car, ainsi que je l'ai dit, à tous ses mérites, il joignait le physique et le costume d'un Fontanarose. Un article par jour ! cela supposait pour le peuple un phénomène d'imagination, un puits de science, un colosse d'esprit, un foudre d'éloquence. Un article par jour ! cela résumait aux yeux éblouis des fruitiers et des cochers de fiacre Homère, Chateaubriand et Eugène de Pradel. Aussi la renommée de Timothée Tri m m ne connut-elle plus de bornes; il n'y a pas eu d'acteur plus applaudi dans un théâtre, de gymnaste plus acclamé dans un cirque. C'était bien là l'idée que le peuple se faisait d'un homme de lettres chez qui il aime à retrouver quelque chose de l'écrivain public... »
La vogue du Petit Journal, qui ne fut jamais dépassée, balança bientôt la vogue des plus grands journaux : sou tirage atteint rapidement le chiffre de 200 000 exemplaires, considéré jusque-là comme fantastique.
C'étaient les théories d'Emile de Girardin mises en pratique, et l'on s'étonne de ne pas trouver tout d'abord à la tête de cette opération ce fameux financier de lettres.
Mais quelle révolution causée dans la presse par ce petit carré de papier ! Les prix payés aux rédacteurs de cette feuille sont aussi fabuleux que le chiffre de tirage : on parle de vingtquatre mille francs par an à Léo Lespès pour son article quotidien; M. de Villemessant se trouvait bien distancé, mais" l'annonce et la réclame commençaient aussi à se faire jour à travers les lignes, jusqu'en première page.
Le romancier Ponsou du Terrail survint par là-dessus avec l'histoire de Bocainbole, inaugurant un nouveau genre de roman feuilleton qui, continué plus tard par Gaboriau, de Montépin, du Boisgobey, Richebourg, et autres, assoit la triomphante fortune de ce petit journal.
D'autres chroniqueurs entrèrent au Petit Journal à la suite de Léo Lespès, entre autres Alfred Assollant, Pierre Véron,
Victor Cochinat.. , etc. Charles Monselet ne fut pas des derniers appelés : dès le mois de janvier 1864, on le voit franchir le seuil de cette petite maison de Frascati, qui fut le premier hôtel du Petit Journal : il devient bientôt un des collaborateurs assidus de la nouvelle feuille en même temps qu'il est un des favoris de Millaud.
La même année 1864 voit naître le Journal illustré, tenu sur les fonts baptismaux par le Petit Journal et le Journal de Paris : c'est le premier journal hebdomadaire illustré à bon marché (dix centimes le numéro), dont la vogue dure encore et à laquelle notre journaliste a contribué pour sa part, au début 1 . Mais cette vogue fut un instant balancée par la création du Nouvel Illustré (24 avril 1866), quotidien illustré à cinq centimes. Monselet y entreprend la causerie quotidienne, causerie faite surtout de broutilles, d'anas et de nouvelles à la main, qu'il poursuit durant un an sans être pour cela à court d'haleine.
Tout cela n'empêche pas Charles Monselet de produire coup sur coup deux volumes où se retrouvent le meilleur de son talent, le plusclair de son esprit : — d'abord Fréron ou l'Illustre critique; Sa vie, ses écrits, sa correspondance, etc. (Paris, 1864), qui rattache une fois encore l'auteur à ce xviii siècle auquel il revient sans cesse par goût et par plaisir autant que par admiration et qui répand à son tour sur son historiographe un peu de cette poudre d'or, de ce vernis régence qui sied à merveille à M. de Cupidon; — ensuite les Femmes qui font des scènes, livre plein de modernités, fait d'études et d'observations, physionomies prises sur le vif et rendues avec éclat. Autant dans Fréron Monselet fait preuve de sérieuse érudi-
* Entre-temps, Monselet se trouve sollicité par un aimable confrère, M. Adrien Marx, pour écrire la préface d'un charmant petit volume, illustré par Gustave Doré (!) Histoires d'une minute (Paris, 1864, Dentu). A ces histoires d'une minute, Ch Monseletaccordeune minute... de préface. A. M.
tion, autant dans les Femmes qui font des scènes montre-t-il de gaîté et de finesse, s'abandonnant librement à la fantaisie et à la malice. En paraissant à la même époque, ces deux livres dédoublent, mieux que la plume ne pourrait le faire, le caractère de leur auteur qui cache un littérateur de race sous les apparences d'un amuseur de qualité.
Voici comment débute Charles Monselet à propos de Fréron :
« Je me trouvais à Quimper au mois de mai dernier; c'est là que le souvenir de Fréron vint me frapper tout à coup. Fréron est né à Quimper, en effet ; cela ne doit pas surprendre : il ne fallait rien moins qu'un Bretou pour la tâche de résistance que représente l'Année littéraire. Depuis longtemps, je m'étais proposé d'étudier cet homme, autour de qui s'est fait tant de bruit et se sont agitées tant de passions; ce projet me revint naturellement à l'esprit. Le deuxième jour de mon arrivée, je me rendis à la bibliothèque de Quimper et j'y demandai, sans croire beaucoup au succès de ma demande, les œuvres d'Élie-Catheriue Fréron. Je savais l'indifférence de certaines villes de province pour leurs enfants. Eh bien, à ma surprise et à ma satisfaction, l'aide-bibliothécaire me conduisit devant une dizaine de rayons où s'étalait, en très convenable état et à hauteur de main, la collection complète des trois cents volumes environ de V Année littéraire.
» Une fois à ce râtelier, j'y pris goût. J'étais comme bien des gens, je n'avais lu de Fréron que quelques numéros isolés. L'ensemble de son recueil, difficile à rencontrer, et la commodité où je me voyais de le consulter, gagnèrent pendant huit jours un habitué de plus à la bibliothèque de Quimper, qui dut m'en être reconnaissante. J'aime ces bibliothèques de province, calmes et propres comme des dortoirs de couvent, toutes parfumées de la bonne odeur des boiseries et des reliures, à peine hantées par quatre ou cinq lecteurs silen-
cieux. Chaque matin, je m'installais daus celle-ci, par un clair soleil, seul à une table longue, à côté d'une écritoire en liège, ayant devant moi plusieurs tomes de mon auteur. D'abord un peu distrait, je m'enfonçais insensiblement dans les cercles de son enfer, m'arrêtant devant chaque damné, touchant du doigt et réveillant des rancunes seulement assoupies. Je n'avais eu jusqu'alors qu'une pitié instinctive, presque secrète, pour Fréron, pour ce vaincu du xvm e siècle. En feuilletant son immense répertoire, j'arrivai peu à peu à la sympathie. Qu'on ne se s'étonne donc pas si ces pages, commencées en Bretagne et finies à Paris, ont parfois les allures d'un plaidoyer. Jamais homme n'eut tant besoin d'être défendu. Jamais écrivain ne mérita mieux de l'être. »
La presse fit un grand éloge de Fréron, qui cependant ne trouva pas grâce aux yeux de la critique tout entière, mais sur qui rejaillit toutefois une certaine faveur.
On cria aussi au paradoxe. Plus récemment, M. Henri Fouquier a écrit, sous le pseudonyme de Nestor, les lignes suivantes à ce sujet (Gil Bios, n° du 23 mai 1888) :
« ... La grande thèse d'érudition de Monselet, peut-on dire, fut son Fréron... Une fois lancé à défendre Fréron, Monselet ne manque pas d'aller jusqu'à attaquer vivement le « roi » Voltaire. Ceci fut l'occasion de polémiques assez chaudes. Monselet n'avait cependant pas tout à fait tort. Son compatriote Fréron, qui rédigea pendant sept ans l'Année littéraire, quelque chose comme la Reçue des Deux Mondes de ce temps-là, n'était pas l'idiot et le misérable que disait Voltaire. Celui-ci, dans sa lutte contre Fréron, où il eut, d'ailleurs, des traits exquis, dépassa la mesure au moins autant que son adversaire, le mettant à la scène dans une comédie plus violente qu'agréable à lire. Incontestablement Fréron était courageux et indépendant... L'apologie de Monselet a donc quelque raison d'être, et elle n'est pas, comme on le disait,
quand elle parut, un simple paradoxe. Mais que nous importe, d'ailleurs ! Voltaire, envers chacun de ses adversaires, — et on sait s'ils furent nombreux, — eut tort, ou du moins eut des torts. Il avait vraiment mauvais caractère, irritable, agressif... Mais Voltaire, d'une façon générale, avait raison contre ses ennemis et a eu raison d'eux. On peut donc aborder sans trop de passion des débats rétrospectifs comme celui auquel Monselet donna beaucoup de soin et on peut même y être un peu partial en faveur de l'oublié et du dédaigné dont il prit la mémoire en tutelle sans être accusé pour cela de faire œuvre de parti et de manquer de respect à Voltaire... »
Quant aux Femmes qui font des scènes, c'est un des volumes les plus répandus de Charles Monselet et aussi des plus reproduits.
Citer la Rosière, la Bague, Ma femme m'ennuie, les Inventeurs, les Vétérans de Cythtre, le Turc et le Grenadier, le Dîner du lancier, les Réputations de cinq minutes, le Chicard, l'Épître au roi de Prusse, le Répertoire d'un farceur... etc., c'est citer le volume en entier et rappeler les plus francs succès de l'auteur dans un genre où il a marqué et qu'il a en quelque sorte créé.
A quelque temps de là paraît sous ce titre : le Plaisir et l'Amour — une nouvelle édition des poésies de Charles Monselet (Paris, 1865), augmentée des nombreuses pièces ou piécettes que le poète a composées depuis son premier recueil : les Vignes du Seigneur.
Je passe sous silence une parodie des Chansons des rues et des bois, de Victor Hugo, publiée vers le même temps, sans nom d'auteur, — insignifiante, c'est-à-dire inofïensive — pour en arriver à ce feuilleton retentissant que Sainte-Beuve a consacré à Monselet dans ses Nouveaux Lundis (Constitutionnel, 24 avril 1805) et dont ce volume de poésies était le prétexte.
Un feuilleton tout entier de Sainte-Beuve sur Charles
Monselet! Eh oui. Pour en comprendre en eflet l'importance, il faut se reporter, — a écrit plus tard notre chroniqueur — à Tépoque où les Nouveaux Lundis paraissaient périodiquement dans le Constitutionnel, et se rappeler le retentissement exceptionnel de ces morceaux de haute critique.
« Avoir un article de Sainte-Beuve était un des plus grands triomphes qu'un littérateur pût rêver. C'était pour quelquesuns d'entre nous comme la récompense de toute une carrière ; on recherchait d'autant plus ses articles qu'il ne les prodiguait pas à tout venant. J'ai connu des gens(M m0 Louise Colet entre autres) qui étaient venus habiter dans son voisinage, exprès pour être plus à portée de le guetter et de surprendre sa bienveillance. Mais personne moins que Sainte-Beuve ne cédait à l'importunité ou à la séduction... »
Il est impossible néanmoins de reproduire ici ce feuilleton dans toute sa longueur — je n'eu retiens que les grandes lignes, reportant le lecteur pour le surplus au tome X des Nouveaux Lundis (p. 70).
Edmond Texier a fait un joli portrait, V Homme répandu : Charles Monselet est pour moi la ligure vivante du littérateur qui se disperse, je ne lui en fais pas un reproche. Combien de fois ouvrant un petit journal, le lisant d'abord machinalement, je me suis laissé intéresser à la page où glissait mon œil ! J'ai continué, l'intérêt a redoublé, j'ai regardé la signature : le piquant article, vers ou prose, scène de mœurs, esquisse populaire, réalité prise sur le fait, gaieté légère où brille une larme, était signé Charles Monselet. Je m'y suis accoutumé et j'ai depuis longtemps écrit le nom de l'auteur sur mes tablettes (dût le mot le faire rire), je l'ai noté pour un sujet futur, un jour où je serai las du sérieux, où je relèverai de quelque gros ou grave article, au lendemain de considérations sur les destinées du monde ou d'une dissertation sur V Iliade. Je viens m'exécuter sans trop d'effort et payer ma dette envers celui qui m'a donné souvent du plaisir.
Après avoir ainsi portraituré son modèle :
« Personnage d'une quarantaine d'années, portant lunettes,
bonne mine, mâle encolure, tète posée avec aplomb, menton ras et double, lèvre fine, ferme, prompte à la malice... » Sainte- Beuve loue la veine poétique de Charles Monselet, son émotion contenue — puis poursuit de la sorte :
... Je ne saurais me flatter de le suivre partout, de l'étudier avec méthode et de l'embrasser, comme on dit, tout entier. Ce ne serait pas chose aisée. Je ne ferai donc pas le tour de l'auteur ; j'irai à travers ses trente ou quarante petits et moyens volumes (il n'en a guère moins) comme à travers champs...
Érudit et bibliographe, chassant sur la piste de Charles Nodier, il s'est de bonne heure attaché à de certains noms secondaires, à des écrivains plus cités que connus; en ce genre, le rare, le clandestin, l'amusent, le tentent...
Il faut bien aussi que je fasse mon métier de critique grave, d'écrivain de grand journal, et que je ne donne pas raison en tout, que je ne paraisse pas rendre les armes à mon auteur d'aujourd'hui, à ce premier d'entre les petits journalistes, ainsi que je l'ai entendu qualifier. M. Monselet a donc voulu réhabiliter Fréron; il n'est pas le premier qui l'ait tenté; je me rappelle, il y a bien des années, avoir entendu là-dessus, à l'Athénée, une leçon de notre ami Jules Janin, qui lit précisément la même tentative. Je résistai alors, je résiste encore...
Je dirai à M. Monselet que son plaidoyer m'a intéressé, m'a instruit, mais ne m'a point convaincu...
Pardon ! mais pour tous les autres oubliés et dédaignés, je suis d'accord avec M. Monselet...
Grimod de La Reynière, le gourmand rubicond, généreux, l'amphitryon prodigue des gens de lettres, avant 89, et qui n'est mort qu'en 1838, M. Monselet l'a traité avec amour, j'allais dire avec appétit, en homme qui aurait voulu être de ces fameux soupers de 1783, dans cette maison du coin des Champs-Elysées (aujourd'hui le cercle Impérial), avec les Trudaine, André Chénicr, Fontanes, et même le délicat M. Joubert... On ne le saurait pas d'ailleurs, on devinerait vite, à la manière dont M. Monselet parle de Grimod, qu'il est lui-même de la confrérie des amateurs de la table et de la fine chère... Il faut voir comme il en parle. Je ne ferai pas la petite bouche, je ne dirai pas que c'est chez lui un faible, — c'est un de ses talents.
Il y aurait maintenant à envisager M. Monselet par un autre aspect (car il a cinq ou six aspects et plus, bien des faces ou facettes), à
le montrer auteur de saynètes, de figurines, de statuettes, de petits tableautins, de croquis « pas plus grands que l'ongle », de parodies et de malices de toutes sortes, dans les petits journaux où il écrit depuis quinze ans et où il s'est disséminé. Un jour, les Monselet futurs y feront leur choix. Ces tableaux de genre à la Lantara, à la Saint- Aubin gagnent à vieillir. C'est plus prosaïque que Baudelaire, c'est moins cherché aussi...
Arrêtons-nous nous-même, de peur d'être bien long sur un auteur court et de paraître pesant à propos d'un esprit léger. Monselet a une qualité précieuse : il est dans la veine française, mot dont on abuse et qui est vrai pour lui. Il a du bon esprit d'autrefois, de ce qu'avait Colnet, celui qui a fait une si jolie scène de la Harpe à table, dévot et gourmand. Piquant et naturel avec grâce, il a la gaieté de bon aloi ; sa façon d'écrire est nette, vive et claire. Il n'a jamais été dupe, dans sa vie, ni de la couleur ni de l'emphase... Il jette au vent d'heureux dons, de l'imagination, de la fantaisie, de l'esprit sans jargon, de la malice souvent fort leste, mais sans fiel; il y joint du sens, un fonds de raison, un avis à lui et bien ferme. Il a une vertu du moins, il aime son métier, et il le considère comme un but, non comme un moyen...
Ces lignes tombées de haut consacrèrent définitivement le talent de Charles Monselet et mirent le sceau à sa réputation ; — c'est cet article de Sainte-Beuve qui décida en partie de la décoration de l'homme de lettres, objet d'éloges aussi flatteurs. Pourtant le 14 août 1865 on lui préféra Xavier Aubryet, son ami. Mais, l'année suivante, le ruban de la Légion d'honneur vint enfin récompenser l'écrivain de ses longs efforts et de ses nombreux travaux : Monselet se trouvait décoré en la brillante compagnie de Taine, Gustave Flaubert et Paul Mantz.
Il est un Monselet dont nous n'avons pas encore dit le moindre mot : c'est le Monselet qui s'est avisé de chausser les souliers de Sterne pour aller de Montmartre à Séville, et rayonner en tous sens, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Espagne et aussi par toute la France, de Paris à Paris ; — c'est ce voyageur, sinon en pantoufles, du moins en souliers à boucles d'argent; — tel M. de Cupidon en vacances.
Et ce serait dommage de passer sous silence ce côté heureux de l'écrivain, car c'est dans ses voyages que perce surtout sa bonne humeur, que son esprit se donne libre cours.
Monselet, voyageant, ne fait qu'appliquer après tout la théorie développée par lui dans sa préface sur Stendhal :
« Un homme de lettres doit toujours être préoccupé du désir de renouveler ses idées et son vocabulaire. Pour cela il faut qu'il change souvent d'air et de milieu, il faut qu'il voie la province, l'étranger, qu'il change ses habitudes, qu'il contrarie ses instincts, qu'il soit quelquefois brutal envers lui-même, téméraire, et qu'il ne fuie pas l'imprévu... »
Ainsi faisait Balzac, ainsi Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Théophile Gautier, etc.
Ne vous attendez pas, par exemple, à des descriptions :
« On m'a parfois reproché de manquer de paysage, —écrit-il à ce sujet, — et d'être, à de certains égards, une nature trop exclusivement citadine. J'avoue que, malgré moi, la civilisa-
tion me poursuit sans cesse et partout. En outre, j'ai une manière de voir aussi absolue que naïve. Pour M. Jourdain, tout ce qui n'était pas des vers était de la prose, et tout ce qui n'était pas de la prose était des vers ; pour moi, tout ce qui n'est pas la campagne est la ville, et tout ce qui n'est pas la ville est la campagne.
» Ensuite, tout se ressemble à mes yeux. C'est-à-dire que, selon moi, il n'y a au monde qu'une forêt, qu'une prairie, qu'un fleuve, qu'une grande route, qu'une chaumière, qu'un buisson. Appelez cela Fontainebleau, Compiègne, les Ardennes. Cela est toujours la môme chose. Qui me dira si c'est la Seine ou la Saône, ce cours d'eau qui baigne tant de coquettes maisons, tant d'îles touffues? J'ai beau me déplacer, toujours le même ruban de queue se déroule devant moi, avec les mêmes buissons blancs de poussière, et les mêmes moutons conduits par le même chien. »
Simple paradoxe : Monselet est un observateur des plus attentifs et des plus scrupuleux ; jugez-en plutôt.
«... J'aime la diligence; je la préfère au chemin de fer, parce qu'elle me met en communication plus intime avec le paysage, parce qu'elle me fait vivre un instant de la vie de ceux qui passent, et enfin parce qu'elle va plus vite.
» Plus vite, oui, vraiment; c'est du moins ce qu'il me semble, à moi qui n'ai qu'une idée confuse des distances et qui crois avoir fait beaucoup de chemin quand les chevaux ont bien piaffé, les roues bien sonné, les vitres bien tremblé, le postillon bien juré.
» Bien juré, postillon! — Bien rugi, lion! — Je l'entends encore, sur la route de Dinan à Saint-Brieuc, faisant claquer son fouet, dont la corde capricieuse et agile menaçait mon œil à chaque instant, car j'étais sur la banquette.
» Voici la chanson du postillon, telle que je l'ai notée pendant les relais : « Hue!... ktt, ktt, ktt, ktt..., hue, Péchard !...
202 CHARLES MOXSELET
» haï donc!... Oôôô... Héî toi, vas-tu te ranger là-bas!...
* Cré vingt dieux!... Hue, Jean-Marie! tchok, tchok, tchok. »Là, là, là... hue, carcan!... Que qu'il a donc aujourd'hui?...
• Hue! hue! Caporal de bon Dieu ! ktt, ktt, ktt, ktt... Y aura » de l'eau, ben sûr..., hue ! »
» Une fois j'ai essayé de me jeter en travers de ce monologue, et je n'ai pas été récompensé de ma tentative. — « Serons-nous arrivés dans une heure à Lamballe? » lui ai-je demandé.
» Il ne m'a pas répondu et il a frappé plus fort ses bètes ; mais au bout de cinq minutes il a grommelé : t — Ah ! ben » oui, dans une heure! Vous avez ben le temps encore de
gratter vos puces !
C'est surtout en voyage que Monselet applique ses procédés ordinaires de résurrection ; il va droit aux humbles et aux oubliés, il demande à la pierre son passé, dédaigne les voies larges et neuves et s'enfonce dans les faubourgs, s'arrête aux vieilles enseignes, s'enquiert de tout mystère et reconstruit par bribes une époque disparue où il retrouve tout un monde de connaissance ; — ainsi, nous l'avons vu passer huit jours à la bibliothèque de Quimper et en sortir triomphalement armé de pied en cap pour défendre Fréron.
A Lyon, il écrit l'histoire de Jérôme Coton, dernier chapitre d'une histoire oubliée et qui n'a jamais été faite : l'histoire du mélodrame ; ou bien encore il retrace la physionomie de Mourguet, l'inventeur de Guignol.
« Uu de mes étonnements, en arrivant à Paris, écrit Monselet, fut de voir dans les Champs-Elysées la plupart des baraques de Polichinelle décorées du nom de Guignol. Je n'avais pas été préparé à cette confusion ou à cette transformation de type, et j'en conçus beaucoup d'inquiétude. Machinalement, je prenais la route de l'Arsenal pour me renseigner auprès de Nodier, lorsque je me rappelaique Nodierétaitmort.
» Il s'écoula donc quelque temps avant que je susse ce que c'était que Guignol...
» Enfin un hasard, je ne sais plus lequel, m'amena à cette découverte : que Guignol était une marionnette originaire de Lyon, moderne, ne ressemblant à aucune autre, ni par le langage ni parle costume, — l'incarnation grotesque de l'ouvrier en soieries appelé canut.
» L'homme qui, dans un temps aussi troublé que le nôtre et aussi dévoré de soucis industriels, a la puissance de créer une marionnette et de l'imposer à son époque, cet homme-là me parait aussi fort que Prométhée. Songez-y donc : une marionnette, une marionnette nouvelle ! au xix c siècle...
» ... Cet homme s'est trouvé cependant... Il s'appelait Mourguet; il était enfant du peuple, colporteur, marchand de chansons.... »
En passant, Charles Monselet venge Landerneau, Quimper- Corentin ou Carpentras de leur renom comique. « Des villes comiques comme cela!... — s'écrie-t-il, —
donnez-m'en beaucoup!... »
Il a écrit encore sur Bordeaux la valeur d'un volume et refait l'historique le plus fidèle de son Grand-Théâtre.
Le hasard — ou tout autre guide — le conduisant à Lille, il ressuscite son poète populaire François Cottignies, ditBrùle- Majon : à Boulogne-sur-Mer, c'est Frédéric Sauvage, l'inventeur de l'hélice ; à Sens, le sculpteur Jean Cousin ; à Rouen, le cordonnier Adrien Pasquier, qu'il met tour à tour en lumière, — cet Adrien Pasquier qui a consacré toute sa vie à écrire un Dictionnaire historique et critique des hommes illustres de la Normandie.
Traversant Strasbourg enfin, Charles Monselet a chanté Gambrinus, le roi de la bière.
C'est un flâneur incomparable, curieux, attentif aux moindres choses, mais sans cesse tourmenté, inquiet, l'esprit hanté
d'une vague paresse, préoccupé malheureusement de la copie à faire, de l'article à terminer.
« Je ne voyage pas — disait-il un jour — je vais travailler ailleurs, voilà tout!... »
Mais quelle joie lorsque sa flânerie naturelle, l'entraînant tout à coup loin des flèches et des dômes, le pousse instinctivement et l'amène dans quelque ruelle étroite où se tiennent d'ordinaire les libraires, les bouquinistes, les étalagistes ! Quelles délices lorsque, furetant et fouillant, il découvre, comme dans la rue Gourmande, à Toulouse — sous un lot de vieilles grammaires?... « une perle, un bijou, une rareté entre les raretés » — l'Imitation , de l'édition Cazin , avec la figure de Marillier, c'est-à-dire un petit livre pour lequel les amateurs donnent habituellement carte blanche aux libraires-commissionnaires! »
C'est principalement à Bruxelles et à Londres que Charles Mouselet retrouve ses chers bouquins — et ses amis les bouquinistes; — à Londres, où, dans une petite rue, parallèle au Strand, étroite et obscure, se tiennent les librairies équivoques, les marchands d'estampes coloriées ; — à Bruxelles, qui nous envoie à pleins tombereaux des volumes de galanteries pour lesquels il n'y a plus de frontières.
c ... C'est une vieille tradition dans la Belgique, et par extension dans tous les Pays-Bas, qu'on y peut imprimer tout ce qui n'est pas autorisé en France. Les presses du xvnf siècle en font foi. Pays de liberté illimitée, môme de licence...
* ... Un des premiers promoteurs de ce mouvement galant a été l'éditeur Poulet-Malassis, qui, vers 1863, alla planter sa tente à Bruxelles et inaugura une série de productions clandestines qui avaient pour excuse une typographie irréprochable, et des notes explicatives très malicieuses et surtout très littéraires. C'est de cette époque que date la publication
du Parnasse satirique du xix e siècle et du Théâtre de la nie de la Santé (Erotikon Theatron)... »
L'Italie a également attiré notre écrivain ; il y revient tant et plus, décrivant ses propres aventures, ses dîners, ses rencontres : il semble entendre alors l'abbé Galiani contant ses voyages à la marquise d'Épinay.
Voici une jolie page — qui peut être considérée comme une préface — où Fauteur a résumé sa manière de voyager et expliqué les raisons qui le poussent à rendre compte de ses moindres pas :
« ... Allons au basard ; c'est la meilleure manière de voir et de s'instruire; errons à travers l'inconnu; que tout devienne pour moi conquête et révélation. Sterne et Henri Heine n'ont jamais voyagé autrement ; ils s'arrêtaient sur les ponts, sous les auvents des boutiques; ils restaient boucbe béante devant une enseigne, une cage, une fenêtre, une robe enflée par le vent. Ils oubliaient l'bistoire, qui ne les oubliera pas, eux. Ils étaient personnels, rien que personnels, tantôt avec un abandon réel et une grâce ignorante d'elle-même, d'autres fois avec un ardent vouloir d'esprit ; et par là ils ont bien effrayé les innocents flâneurs à leur suite, les naïfs chasseurs d'imprévu. Pour ma part, leur souvenir m'arrête court toutes les fois qu'oubliant le lecteur, invisible et solennelle pluralité! je me sens prêt à laisser flotter les mies sur les pacifiques coursiers de ma rêverie. Personnel! et de quel droit? par quel titre ? Essayez donc de causer avec un sansonnet ou de vous attendrir sur un marchand de tartelettes, avant d'avoir écrit le Voyage sentimental! Osez parler de la couleur de vos pantoufles et de vos souffrances d'amour sans avoir signé l' Intermezzo et les Aveux d'un poète!
» Ah ! j'ai fréquemment et bien méchamment regretté, je m'en accuse, que ces deux charmants esprits (à qui il a manqué si peu de chose pour être de tendres âmes) fussent
venus au monde avant moi. Combien ils me gênent dans le peu que j'ai à dire ! Combien ils me semblent se railler à l'avance de ce que je vais tracer dans ma bonne foi et mon désir de bien penser ! Ils hochent la tète tous les deux, en » ayant l'air de s'écrier : t Ce n'est pas neuf! nous avons écrit » la môme chose il y a dix ans, il y a vingt ans, il y a cent ans ! »
» Eh bien ! tant pis, à la fin ! Sterne et Henri Heine ne m 'empêcheront pas de me promener et d écrire à la française, — tout Anglais et tout Allemand qu'ils soient? Qu'est-ce que je fais, après tout? Je suis sur mon domaine, tandis que ces deux étrangers ne doivent peut-être qu'à leur transplantation on France l'agréable et vif parfum de leur génie. Qui ne sait que les orgueilleuses vignes du Johanuisberg proviennent des cops de notre Bourgogne?
» Et puis, tout bien considéré, je ne peux pas être autre chose que personnel. De quelle façon m'y prendrais-je pour être autrement? Vn pays, une ville veulent être habités au moins quelques mois durant, avant de livrer le secret de leurs habitudes, de leurs mœurs, de leur physionomie sociale. Volnoy réside trois ans en Egypte et en Syrie, avant d'écrire 1rs Ruinrs. Moi, je passe, je regarde et je m'en vais. — Il est impossible assurément que ce procédé soit le meilleur, mais osl-eo à dire pour cela que je doive me taire absolument? Tant do braves gens voyagent de la sorte, avec la même rapidité o( le mémo manque de loisir? Pourquoi ne trouveraientils pas dans le livre d'un littérateur aussi pressé qu'eux l'écho do leurs impressions fugitives? »
L'Espagne enfin, — où Monselet a marqué ses pas à la manière d'un révérend échappé de quelque couvent de l'Estramadurc, — l'Espagne a provoqué aussi toute son admiration.
Ah! l'admirable lettre datée du pays de Figaro et adressée à M. do Villomcssant . Par-ci, par-là, l'aimable touriste mélo au récit de quelque joyeuse aventure un court et tou-
chant souvenir, — lignes ensoleillées où circule l'ombre d'un sentiment, — larme qui brille à travers les cils.
a ... J'ai toujours eu un tendre pour les vins d'Espagne — écrit-il. — Est-ce parce que la littérature romantique les a célébrés à lyre que veux-tu ? Peut-être bien. Je me souviens, à ce sujet, qu'il y a douze ans environ, Henri Mûrger et moi, la tête pleine des poèmes amoureux et insolents d'Alfred de Musset, nous achetâmes un soir, chez un épicier, une bouteille de xérès, que nous allâmes boire triomphalement tous deux dans une chambre d'hôtel garni, rue Mazarine. M. Pierre- Joseph Proudhon, à cette époque, occupait, dans le même hôtel, une chambre au-dessus de celle de Mûrger. Ce fut d'une façon toute tapageuse que nous décoiffâmes notre flacon. Mûrger m'appelait don Paëz et je l'appelais don Etur.
» Les réminiscences cavalières nous arrivaient en foule ; nous portâmes la santé de Juana d'Orvedo, en invoquant tous les saints de la Castille. Peu s'en fallut qu'à propos de cette dame nous n'en vinssions aux mains; il cherchait un poignard, et moi je voulais renverser la bougie d'un coup de poing. Sur notre tête, on entendait les pas réguliers de M. Proudhon, comme une moralité vivante. Nous fîmes mutuellement de vains efforts pour rouler sous la table. Le xérès, qui avait coûté deux francs cinquante centimes, était atroce. Nous en fûmes très incommodés.
» Hélas ! l'heure du vrai xérès — du xérès de la Fonterra — devait sonner pour moi seul ! et aussi l'heure du taldepenas, de Yamontillado, de Yabocadol Vins éclatant, vins de pourpre et d'or, philtres oubliés par les enchanteurs d'Orient, j'ai demandé à vos arômes quelques-uns de ces châteaux dont l'Espagne a le monopole ! >
Et de Séville comme de Rome, Monselet est revenu à son point de départ, à Montmartre, — Montmartre, c'est-à-dire Paris, qu'il avoue naïvement et sincèrement aimer : Paris,
auquel il a consacré plus d'une heure de délicieuse flânerie entre deux chapitres de roman ; Paris, qu'il a décrit dans ses coins les plus pittoresques, — feuillets légers arrachés à l'histoire de la'grande ville pour prendre place en marge des grands mémoires de notre temps.
Les récits de voyage de cet agréable et spirituel conteur sont tout entiers contenus en deux volumes : De Montmartre à Séville et les Promenades d'un homme de lettres.
Ainsi voyageant, ainsi écrivant, Charles Monselet continue à produire sans interruption; M. Pierre Véron a tenu à rendre cette justice à l'un de ses confrères (Petite Presse illustrée, n° du 23 février 1886) :
t ... La destinée de Monselet a été une perpétuelle antithèse.
» La nature l'avait fait passionnément paresseux. Sa profession l'a condamné à un labeur ininterrompu.
» C'est effrayant ce qu'a produit celui dont le rêve était de flâner toujours et partout, l'hiver sous le soleil de Nice, l'été sur les quais de Paris en compagnie de ses chers bouquins.
» Car Monselet est aussi un bibliophile de premier ordre, dénicheur d'éditions rarissimes et de pièces curieuses.
» Aussi s'est-il toujours réjoui de sa collaboration au Moniteur et au Monde illustré, qui lui fournit de fréquents prétextes pour venir passer sa petite revue des parapets.
» Il a déniché des merveilles dans ces explorations hebdomadaires. »
Charles Monselet a publié à la librairie de Michel Lévy un livre dont le titre — les A nnées de gaîté— reflète singulièrement cette époque qui précède 1870, — années de gaîté, en effet, et môme d'ivresse pour la France, tout à la joie et qui s'endort au milieu des plaisirs sans songer que le réveil sera terrible; années de succès pour l'auteur en particulier qui boit avec délices à cette coupe enchantée qu'on appelle la vogue.
De 1866 à 1870 parait VAlmanach des rues et des bois pour 1866 et 1867 — publication anonyme, mais due à la collaboration de Charles Monseletet Richard Lesclide, — puis, régulièrement, chaque année, VAlmanach Gourmand — collection curieuse, aujourd'hui recherchée, de nouvelles plaisantes; toutes, cela va sans dire, empruntant leurs sujets à la gastronomie.
En suivant notre écrivain à la piste — et sur toutes les pistes — on le retrouve à la Petite Revue de René Pincebourde où il publie un complément à la Lorgnette littéraire :
« Il paraît que ce petit livre a fait son chemin — écrit-il — puisqu'il s'est vendu. — Il paraît qu'il veut le faire encore, puisqu'on le réimprime. Laissons faire. Mais précisément parce qu'il a eu quelque succès, je n'y veux rien changer . C'est de la superstition et peut-être du courage. J'y ajoute seulement les noms nouveaux qui se sont produits depuis quelques années.
» Depuis quelques années, la mort a fauché dans ce volume. Fallait-il pour cela supprimer des plaisanteries? Je partage les idées riantes des anciens sur la mort, que je considère comme un spectre aimable, comme la fée libératrice. Mots railleurs, épigrammes sans violence, continuez donc à voltiger sur ces mémoires reposées ! Tels les coquelicots se balaucent sur le gazon des cimetières. »
A la Vie Parisienne — fondée par Marcelin, en 1863, et qui eut une si brillante période, Charles Mouselet signe par intervalles du pseudonyme Dom quelques articles de genre ; à V Étendard, dont Auguste Vitu est le rédacteur en chef, Monselet rédige le feuilleton dramatique (1868-1869) sans préjudice de ses comptes rendus du Monde illustré. Par intervalles encore, Monselet collabore au Journal illustré, d'Henry de Montaut, à la Petite Presse, de Balathier- Bragelonne (1870) et môme à la Gazette des courses!
Enfin le 6 novembre 1869, le Moniteur universel commence la publication du Canif de Damiens, — le meilleur, sans contredit, des romans de Fauteur, où il met en scène ce personnage bizarre, demi- fou , qui tenta d'assassiner Louis XV : — c'est encore le prétexte pour Monselet d'une longue et intéressante promenade à travers le xviu e siècle — toujours ! — qui prend fin au supplice de Damiens, rapporté scrupuleusement dans toute son horreur.
Ainsi que Monselet se pose de journal en journal, de même il court de librairie en librairie (ils sont plus de vingt libraires à posséder ses œuvres complètes, et c'est un des côtés très caractéristiques de l'auteur que cet éparpillement de tout son bagage).
Achille Faure édite en 1866 les Portraits après décès où l'on retrouve quelques-unes des biographies parues dans Statues et Statuettes, à côté de nouveaux portraits, tels que ceux d'Edouard Ourliac, d'Anténor Joly, d'Henry Murger, enlevé prématurément en 1861, de Gérard de Nerval, trouvé pendu un matin dans la rue de la Vieille-Lanterne, d'André de Goy...
Les Premières Représentations célèbres, à la même librairie (1867) contiennent les feuilletons dramatiques les plus importants du critique du Monde illustré, de 1857 à 1864.
Dans l'intervalle, Poulet-Malassis venait d'éditer à Bruxelles les Quatre Métamorphoses, de Népomucène Lemercier, dans des conditions particulières de luxe qui font qu'aujourd'hui l'on paye couramment vingt-cinq francs ce petit volume, devenu rarissime. Les Quatre Métamorphoses sont précédées d'une étude par Charles Monselet, extraite des Galanteries du xvm e siècle.
En 1867 paraît encore, chez l'éditeur Le Chevalier : Acteurs et Actrices, physionomies parisiennes appartenant au monde théâtral et dessinées par Monselet avec beaucoup de vérité.
« Au moment d'abandonner ce petit livre à son destin — écrit l'auteur — je ne peux m'empècher de songer à l'un de mes confrères qui l'aurait écrit bien mieux que moi s'il vivait encore, à Darthenay, l'homme-théàtre par excellence. »
Et voilà encore un ressuscité, qui ne s'attendait guère, celui-là, à cet excès d'honneur.
Son portrait est d'ailleurs tracé d'une façon fort plaisante en même temps que l'époque où il a vécu :
« ... D'où vient que je revois fréquemment cette figure humble et bonne? Lorsqu'il nous quitta, il y a plusieurs années (quelle vilaine pluie il faisait à son enterrement !), il avait brillé sous la Restauration. Le libraire Ladvocat le considérait, et la Contemporaine lui décochait quelques sourires.
» Darthenay ne vécut que pour le théâtre; il connut tous les genres, s'assit à toutes lçs places, fréquenta tous les directeurs : le baron Ces Caupenne, qui portait une douillette, et Antony Béraud, qui portait un habit bleu et des éperons; Ancelot, qui était de l'Académie, et Bouflé, qui était du Caveau...
» Il fut de tous les triomphes et de toutes les chutes, de toutes les pluies de bouquets et de toutes les averses de pommes cuites. Il vit des pièces plus fabuleuses que les chimères et des auteurs plus extraordinaires que les griffons. Il coudoya RenéPerrin, Draparnaud, Charles Hubert. Il vécut dans l'intimité d'artistes météores dont il n'est pas plus question aujourd'hui que des solendguses et des garagians, de Victor, qui balança la réputation de Talma , et de M rae Gougibus, qui précéda M inc Dorval. La petite Fonbonne l'appelait « mon bon ami t et il eut l'heur inespéré de recoller au célèbre Edmond son nez impérial, qui était tombé par terre.
» Il vit Hyppolite Bonnelier jouer Orosmane. Il entendit siffler la Nuit vénitienne d'Alfred de Musset à l'Odéon, et applaudir les Badouillards de Siraudin au théâtre de la Porte-
Saint- Antoine. Il assistait à la première représentation A'Amazampo ou la Découverte du quinquina, par M. Montigny. 11 était à Jean de Bourgogne, de M. Galoppe d'Onquaire, aux A t rides, d'Arthur Ponroy, à la Peste noire, du vicomte d'Arlincourt, et au Carrosse du Saint-Sacrement, de M. Prosper Mérimée.
» Et il rendit compte de toutes ces choses honnêtement, sagement, benoîtement, sensément. Certes, oui, c'était à lui, à Darthenay, qu'il appartenait d'écrire Acteurs et Actrices. Il aurait apporté à ce léger travail sou goût, sa mémoire, sa certitude, sa bienveillance. Au moins ai- je voulu placer son nom et son souvenir en tête de ces pages, qu'ils protégeront peut-être. »
En 1868 — mais ceci relève autant du commerce que de la littérature — Monselet célèbre en vers les Potages Feyeux. Ces sonnets, au nombre de douze, réunis en une petite plaquette illustrée, constituent aujourd'hui une véritable rareté bibliographique.
« Bien qu'ils aient été tirés à un nombre considérable — - des milliers d'exemplaires — ces douze sonnets ainsi réunis sont devenus aujourd'hui presque introuvables, * — a écrit M. Georges Vicaire, dans sa Bibliographie gastronomique que j'ai déjà eu l'occasion de citer.
Enfin le libraire René Pincebourde tire à un nombre restreint d'exemplaires et dans des conditions toutes spéciales les Créanciers, recueil de pièces facétieuses, en prose et en vers, qualifié par l'auteur à 9 Œuvre de vengeance, et orné d'une cruelle eau-forte d'Emile Benassit.
Paraît également vers la même époque (1870) à la librairie de Ferdinand Sartorius : Jeanne et sa suite, d'Angelode Sorr, volume précédé d'une notice de Charles Monselet.
Alors survient l'année terrible — alors sonne l'heure
fatale de l'échéance — de la déchéance aussi : — plus de gaité, toute joie cesse pour faire place aussitôt au deuil, à la douleur. A peine les flons-flons de l'opérette font-ils entendre à nos oreilles leur dernier bourdonnement, que le clairon jette son appel strident, que le canon tonne, que la lourde botte du vainqueur pèse sur notre sol envahi.
Voici que la réalité se dresse tout à coup, effroyable, sombre tragédie, drame sanglant qui a nom la guerre.
.... Soit ! encore une fois ! — Soit ! encore la lutte î
La guerre, formidable voix !
La mitraille qui plaide et le fer qui discute !
Eh bien ! donc, encore une fois !
Oh ! quel récit plus tard ! il faudra qu'on l'entende,
L'œil hagard, le front palissant
Mais par où commencer cette sombre légende.
Qui roule un océan de sang 1
(Chaules Monselet, la Petite Presse, 6 octobre 1870.)
Cette page de notre histoire — page douloureuse qu'on voudrait effacer — change en un instant la face des choses, bouleverse nos institutions, réforme nos mœurs, transforme nos idées.
Tout mouvement s'arrête : poésie, beaux-arts, littérature, subissent au moins un temps d'arrêt. La plume, le pinceau, Tébauchoir n'ont plus rien à faire où régnent le sabre et le fusil... Passons!
« ... Eu littérature, la première révolution a donué la force, la seconde révolution, la grandeur, la troisième révolution donnera peut-être la vérité... »
En écrivant, vingt ans auparavant, ces lignes qui terminent son étude sur Chateaubriand, Monselet ne croyait pas si bien prédire : mais de même que les lettres n'avaient attendu ni 89 ni 48 pour manifester leur caractère nouveau, de même 71 ne fut qu'un résultat. Encore une fois la révolution politique n'avait été que le contre-coup de la révolution littéraire.
Au lendemain de la guerre, Monselet écrivait encore à ce sujet les lignes suivantes (Petit Moniteur universel, n° du 1 er mars 1871, imprimé à Bordeaux) :
« ... La littérature a une lourde part de complicité et de responsabilité dans cet écroulement subit d'un monde miné depuis longtemps ; — j'entends la littérature de ces quinze dernières années, celle qui, des demi-sommets, avait fini par rouler jusque dans les bas-fonds, et par y demeurer.
» Ne perdons pas notre temps en récriminations inutiles. Le mal est fait; n'accusons personne, afin de n'avoir pas à accuser tout le monde. On convient qu'on a cédé à un vertige, qu'on a été emporté, aveuglé. Cet aveu est déjà un pas vers le rachat. Il ne faut pas en rester là, il faut continuer dans l'eflort. Nous savons comment nous sommes tombés, voyons comment nous nous relèverons. Cherchons à indiquer et à préparer les
voies nouvelles. Le salut de l'avenir est dans une rupture absolue avec le passé...
» ... La littérature, à force de vouloir analyser la société, en était venue à d'effrayants résultats de décomposition. Elle avait des monstres de toute sorte à nous exhiber dans des bocaux ou dans des livres de formats variés. Elle avait plongé au fond de tout ; elle savait le fin mot et le dernier mot de toutes les turpitudes. Il importe qu'elle borne là ses conquêtes... Qu aurions-nous à gagner à une science encore plus complète? Écrivains, mes confrères, laissez reposer votre scalpel, et revenez bien vite à la bonne plume d'oie de nos pères et de nos grands -pères.
» N'hésitons pas non plus à nous débarrasser de ce mauvais' esprit qui avait fini par gâter les meilleurs sentiments ; esprit gouailleur et funeste, sans grâce, sans retenue, sans pitié, et qui a contribué plus qu'on ne saurait croire à notre déconsidération; esprit contourné jusqu'à l'absurde et cependant à la portée du premier venu. la queue démesurée et misérable de Beaumarchais î les Rivarol du ruisseau !
» Lorsqu'on aura renoncé à cet esprit-là et à cette ardeur de curiosité, à tout ce que j'appellerai l'outrance, cette maladie de notre époque, il restera encore assez de force vitale pour reconstituer une littérature. Grâce au ciel, la France est la terre classique du talent: c'est une vérité reconnue et saluée du monde entier. Nous sommes une nation d'écrivains. Désespérons de tout, mais ne désespérons pas de notre cerveau. Seulement il sera nécessaire que le génie se résigne à subir une direction, à obéir à un parti pris. Son indépendance n'en souffrira pas autant qu'il pourrait le redouter ; on ne lui demande aucun sacrifice pénible : on veut le tourner vers le bien, voilà tout.
» Si j'avais un programme à formuler, voici comment j'essaierais de déterminer les conditions s'appliquan t aux deux expressions les plus mondaines de la littérature : le roman et le théâtre
» Replacer le roman dans le milieu d'observation et de style où l'avaient laissé le Balzac d'Eugénie Grandet, et le Frédéric Soulié du Lion amoureux: rompre avec les récits interminables et les aventures sans vraisemblance; ne plus faire l'injure au peuple de le regarder comme un enfant qu'on doive sans cesse bercer avec des contes de la lune; ne le mystifier ni le pervertir; en finir surtout avec le roman judiciaire, cette lèpre récente; renvoyer Cartouche à sa roue etDumollard à sa guillotine ; en un mot, élever le niveau de l'intérêt. Ce n'est certes point un idéal irréalisable ; et les romanciers accepteront avec joie de ne plus être les courtisans du lecteur, mais ses inspirateurs. De la sorte, les rôles ne seront plus intervertis comme ils l'ont été si longtemps.
» Faire la môme chose pour le théâtre : assainir... Mettre un terme à cette fièvre qui pousse la plupart des auteurs à réhabiliter les gredins et les gredines... Je ne réclame pas un théâtre Spartiate. Je ne prétends pas ramener les générations * naissantes à la tragédie. J'appréhende môme un répertoire patriotique, car, à de rares exceptions près, les pièces destinées à « enflammer les esprits » et à « former » des héros sont ordinairement assommantes. Loin de moi, sous prétexte de moralité, de plaider la cause de l'ennui, un mot antifrançais.
» Dans ces conditions, dont je n'énumère qu'une partie, bien entendu, on peut espérer une renaissance littéraire. Alors, la critique, dont le rôle avait été forcément effacé et rabaissé, la critique aura sa raison d'être et reprendra son rang. Au lieu de s'acharner dans les revues après de lourdes traductions de l'étranger, et dans les journaux après des compositions de boudoir, elle rentrera dans des discussions d'un ordre plus palpitant. Elle reviendra ce qu'elle était jadis : la sentinelle du monde civilisé. »
Ces ligues, pleines de conviction et de noblesse, ne pouvaient avoir aucune influence sur l'avenir ; la littérature nou-
velle qui s'était manifestée dès longtemps avant 1870 allait affirmer sa toute-puissance au lendemain de cette sombre épopée politique.
Saluons l'avènement du naturalisme.
Mais Monselet, qui avait prédit et souhaité cette troisième révolution, ne devait la comprendre qu'à demi : — le but lui semblait dépassé. Il n'en fut pas moins un des premiers, en 1871, à ramener les esprits vers la littérature, et à chanter, en des strophes hardies, la renaissance artistique de la France :
France, crois à ton étoile !
L'ombre voile Pour un instant le chemin...
Mais demain !
Reine de l'intelligence,
Ta vengeance Est d'emplir les nations
De rayons !
Tes livres sont tes armées
Enflammées Et tu conquiers l'univers
Par tes vers !
Aveugle ou fou qui te nie !
Ton génie Couvre l'espace, pareil
Au soleil !
L'année terrible avait été terrible également pour les gens de lettres.
Charles Monselet s'était retranché derrière le Monde illustré ; le 20 août 1870, au début de la guerre, il commençait dans ce journal un roman intitulé : Chan vallon— Mémoires d 1 un passant sous le Consulat et V Empire. Durant l'hiver de 1870-71, le Monde illustré est en outre rempli de ses feuilletons, de ses comptes rendus de théâtres — tant que les théâtres, au milieu de la fusillade , peuvent ou osent représenter quelque spectacle nouveau — de variétés de tous genres, de poésies.
2i8 CHARLES MONSELET
Après la Commune, Monselet publie encore un nouveau roman au Moniteur universel (26 juillet 1871) : les Marges du Code (La Belle Olympe).
Charles Monselet se résigna alors une première fois, vers cette époque, à se séparer d'une partie de ses livres, qu'il avait mis tant de plaisir et d'ardeur à réunir : la séparation fut cruelle. L'homme de lettres se cacha à demi sous le voile de l'anonyme et dressa de sa bibliothèque un catalogue, des plus détaillés, aussi recherché aujourd'hui des bibliophiles qu'un de ses propres volumes.
« Ainsi que l'indique la couverture du catalogue, écrivit Monselet dans une courte préface, la plupart de ces livres proviennent de chez un écrivain bien connu — bien connu par son amour de lettres, par son érudition spéciale, par ses travaux bibliographiques justement estimés ; bien connu aussi par son enjouement et par sa belle santé. — Car notre écrivain est vivant et très vivant, Dieu merci ! *C est une vente axant décès que nous faisons. Vous l'avez rencontré vingt fois sur les quais, le long des parapets, bouquinant avec délices. Pourquoi faut-il que ce flâneur souriant, que ce gourmet de la littérature ait quelquefois maille à partir avec la destinée? Demandez à La Fontaine et à Nodier ? Bien que cette collection ne représente qu'une faible partie de sa bibliothèque, il ne lui eu a pas moins fallu des circonstances exceptionnelles pour le déterminer à s'en séparer. Passe pour les petits romans couleur de rose, qui ne conviennent plus peut-être à sa maturité. Mais les livres d'amis, de camarades, de confrères î Ce n'est pas sans un vif regret, et sans les avoir reparcourus plus d'une fois que notre écrivain a pu se décider à leur dire adieu. Nous n'avons pas à répondre pour lui à la question de convenance qu'on pourrait soulever à propos de cette vente ; tous ces ouvrages-là, il en a rendu compte , lors de leur apparition, dans les journaux où il écrit; il peut à bon droit se
regarder comme quitte envers leurs auteurs. Les seuls qui pourraient s'aviser de réclamer seraient ceux dont il conserve pieusement les productions... pour leur épargner l'humiliation de se voir délaisser aux enchères.
» Ce catalogue n'est-il pas d'ailleurs lui-môme un nouvel et dernier article ? On y trouvera des appréciations, des biographies en trois lignes, des portraits microscopiques, mais fidèles. L'anecdote y fleurit, toujours inédite et piquante. Il y a là une ressource pour les Mémoires du temps. Dans cinquante ans, cet essai aura sa valeur exacte... »
Après quoi Monselet rentre dans le rang, c'est-à-dire recommence à s'escrimer vaillamment de la plume dans les petits journaux qui l'accueillent à bras ouverts : — on le retrouve en effet à la Chronique illustrée et au Musée des Deux Mondes, de Bachelin-Deflorenne, au Paris à Veau-forte, de Richard Lesclide, à la Hernie musicale et dramatique d'Armand Gouzien, etc..
Le 26 février 1872, il adresse la lettre suivante à M. Millaud, directeur du Petit Journal (n° du 26 février 1872) :
A Monsieur le directeur du Petit Journal,
Il y a quelques années, à une époque où j'écrivais plus fréquemment qu'aujourd'hui dans le Petit Journal, vous me disiez souvent: « Ne vous y trompez pas; notre carré de papier, si petit, si modeste qu'il soit, a des lecteurs à tous les étages de la société; il pénètre aussi bien à l'Institut que dans les loges de concierge, et si je vous montrais nos registres, vous verriez que nous avons les mêmes abonnés que la Jievue des Deux Mondes. »
Vous disiez vrai, mon cher ami.
Un beau jour, comme pour justifier vos paroles, M. Sainte-Beuve, en quête de découverte et en veine de bienveillance, s'avisa de signaler dans ses Lundis les courtes chroniques que je donnais alors au Petit Journal, feuillets légers de l'histoire contemporaine, tableaux parisiens, croquis de la rue, anecdotes au crayon.
L'illustre critique s'était baissé, et comme un autre Vincent de Paul, il avait daigné recueillir dans son manteau ces enfants perdus de la littérature à un sou.
Je ne vous rappellerai pas ma surprise et ma joie : vous en avez été le témoin. Il y a de ces récompenses inattendues et inespérées dont on est touché profondément.
J'étais comme un pauvre à qui l'on a mis une pièce d'or dans la main.
Cet article des Lundis devint le point de départ de charmantes relations entre M. Sainte-Beuve et votre humble rédacteur.
L'aimable homme et le vif esprit! Que de grâce, de finesse, d'ardeur juvénile!
Quelles heures exquises, quelles soirées enchantées j'ai passées en causeries fécondes dans cette maison de la rue du Mont-Parnasse, dont la mort devait trop tôt franchir le seuil !
Il me reste au moins, du premier de nos critiques, des billets précieux, curieux, de spirituels griffonnages où sa malice se donnait libre carrière, comme celui-ci à propos de Gustave Planche, que j'avais essayé de défendre contre ce que j'appelais ses rancunes.
« Hélas! mon cher confrère, me répondit Sainte-Beuve, je crains bien que la clef de mes rancunes ne soit, au fond, dans mon odorat* Vous avez beau dire, je ne croirai jamais qu'un homme aussi malpropre ait été un homme de goût. Le goût, après tout, n'est que le plus subtil des sens. Excusez ma frivolité et mon excès de délicatesse. »
N'est-ce pas là tout un article en six lignes?
Aujourd'hui Sainte-Beuve n'est plus, mais son souvenir vit toujours en moi, pieusement entretenu par la reconnaissance.
Depuis cette approbation, ou plutôt cet encouragement, tombé de si haut, je me suis toujours promis, à travers les hasards de la vie littéraire, de revenir à la publicité du Peiit Journal, à cette publicité qui m'a été si heureuse, et dont vous êtes le dispensateur, mon cher ami.
Ce sont mes chroniques d'autrefois que j'ai le désir de reprendre chez vous, mais plus assidûment et d'une façon plus régulière.
Permettez-moi de les placer sous le patronage de mon inventeur et de leur donner le titre de : Mes Petits Lundis.
Les t Grands Lundis » touchaient à tout, mes « Petits Lundis » se contenteront de tout eflleurer.
Je n'ai d'autre ambition que de peindre quelques côtés de la vie physique et intellectuelle de Paris.
Lorsque les individus me manqueront, je me tournerai vers les livres. Je descendrai aussi dans la rue, comme jadis, et même, lorsqu'il fera beau, je pousserai jusqu'à la campagne.
A lundi prochain, mon cher directeur, accueillez cette lettre d'un revenant qui , de loin comme de près, vous garde sa meilleure amitié...
Les chroniques de Monselet, dès cette époque, revêtent un caractère tout autre : la gaîté d'autrefois y est remplacée par une inaltérable bonne humeur à laquelle vient se mêler une pointe d'un sentiment exquis ; le ton en est plus élevé, l'érudition s'y glisse parfois, le souvenir y a sa large part.
Ah ! le souvenir !
Charles Monselet avait passé la première partie de sa carrière à se souvenir du xvm° siècle ; il devait passer la seconde partie à se souvenir de ses propres débuts, des hommes et des événements de cette époque.
Le souvenir! l'écrivain a beau le chasser, le souvenir le poursuit, l'obsède : prend-il la plume pour écrire quelque conte nouveau, repousse-t-il le livre pour ne pas céder à la tentation de lui emprunter quelques lignes, sa mémoire est la plus forte et sa pensée conduit sa plume. Mais la part d'originalité de l'homme de lettres est assez considérable pour que ses mémoires, loin d'amoindrir son œuvre, y ajoutent au contraire un mérite réel. Ces aimables causeries, rassemblées en hâte dans les dernières années de l'auteur, ont fourni la matière de deux volumes 1 , qui seront plus tard très souvent consultés et auxquels, moi-même, j'ai emprunté force passages.
Quoi qu'il en soit, Charles Monselet se rendait compte cependant que le souvenir, auquel il cédait trop aisément, paralysait ses efforts et nuisait à la production d'ouvrages plus puissants.
Voici ce qu'il écrivait, à ce propos, dès 1866, dans le Nouvel Illustré (n° du 14 novembre) :
• Petits Mémoires littéraires. Paris, 1885, Charpentier. — Mes Souvenirs littéraires, Paris, 1889, Decaux.
« Je ne veux plus du souvenir. Le souvenir, c'est la vieillesse du cœur ; c'est l'impuissance de l'esprit. Un premier souvenir équivaut à une première ride.
» Quoi ! la moitié de notre vie, nous l'employons à gravir une haute montagne, et, dès que nous sommes parvenus au faîte, — nous nous surprenons à nous retourner et à regarder derrière nous ! Nous regrettons de ne plus avoir à recommencer le voyage. Le sommet ne nous console pas du sentier.
» Je ne veux plus du souvenir ! cela est entendu. Sourire, rêver, larmoyer, tendre les bras vers les figures et les choses disparues, voilà en vérité une belle occupation! Si je m'étais moins souvenu, j'aurais plus souhaité.
» C'est le souvenir qui m'a perdu et qui me perd encore. C'est lui qui, lorsque l'action me réclame impérieusement, lorsque le devoir me dit : « Lève-toi et marche ! » c'est lui, le souvenir, l'ennemi qui arrive traîtreusement, et qui, posant la main sur mon épaule, me force à me rasseoir.
» — Où vas-tu? me demande- t-il ; que vas-tu faire? Agir, courir? Intrigue et folie ! Tu ne retrouveras jamais de sensations pareilles à celles de jadis. Reste, crois-moi, et laisse-toi bercer par mes récits. Rappelle-toi...
» Et, à ces mots : « Rappelle-toi, » je m'accoude machinalement, l'oreille tendue, les yeux grands ouverts.
» Les visions commencent.
» Voici la maison paternelle, pleine de volumes le long des murs, pleine de jouets sur le plancher ; enfant, je vais des livres aux jouets, des auteurs aux polichinelles.
» Voici une allée de tilleuls, sombre et parfumée ; adolescent, je m'y promène, le cœur battant à éclater, relisant une lettre, — et attendant.
» Voici une mansarde dominant tout un côté de Paris ; jeune homme, j'y noircis d'encre un papier innocent ; je cherche le renom littéraire ; je crois à la conscience dans la production et à l'art pour l'art.
» Puis, ce sont encore des fôtes, des éclats de rire, mille folies, des croisées de restaurant illuminées, des voyages recommencés, des places et des quartiers réapparus, les orchestres des villes d'eaux, lescouchers de soleil dans l'océan.
» Ainsi fait le souvenir, ce montreur de vieilles lanternes magiques. Que de temps perdu à ce stérile spectacle, aux heures où les autres hommes s'agitent, se hâtent, s'efforcent, s'illustrent ou s'enrichissent î
» Je ne veux plus du souvenir, je ne veux plus de la duperie. A la mer, à la mer, le passé! Blême troupeau d'illusions, à la mer !
» Laissez-moi me tourner vers l'avenir, et ne regarder que lui. L'avenir, cet horizon des croyants et des forts. L'avenir aux magies infinies, aux perspectives éblouissantes! L'avenir fait de hasards et de prodiges !
» Il doit y avoir en moi, comme en tout le monde, un second homme dont la seconde existence est proche, je le sens. Il faut qu'elle me trouve préparé pour les tâches nouvelles.
» Je ne veux plus du souvenir ! »
Revenu au journalisme, Monselet poursuit la série de ses Petits Lundis jusqu'à la fin de mars 1873 : — à cette époque, le Petit Journal traverse une crise, et notre chroniqueur quitte la maison si hospitalière des Millaud au moment où M. Emile de Girardin y fait son entrée.
Peu de temps après (28 juillet 1873), le journal V Événement, dont M. Edmond Magnier venait de prendre la direction et qui devait avoir une si brillante période, charge Monselet de la critique dramatique.
Comme critique ou comme chroniqueur, Charles Monselet devait rester dix ans attaché au journal Y Événement et, en môme temps qu'un grand nombre d'hommes de lettres —
tels que Aurélien Scholl, Léon Chapron, Arsène Houssaye, Albert Wolfï, etc., — concourir à la fortune de ce journal.
Mais sa collaboration à l'Événement n'empêche pas notre écrivain de publier en 1874, dans le Moniteur universel, la biographie des Quarante académiciens français. Après quatorze de ces portraits, consacrés surtout aux littérateurs, et très serrés d'exécution, Fauteur s'arrête devant la difficulté d'apprécier particulièrement les hommes politiques de la docte assemblée — et abandonne alors la partie.
Cette fois — Charles Monselet se retourna vers le théâtre !
— le théâtre, ses débuts, son rêve d'avenir; le théâtre, pour lequel il avait tant préparé de scénarios ; le théâtre, — cette corde de son arc — qui en a tant.
Le théâtre de Monselet tiendrait aisément en un volume — mais il est tel qu'on pouvait l'attendre de cet auteur pimpant et souriant. C'est d'abord — en collaboration de M. Alphonse Lemonnier — un vaudeville en trois actes : les Femmes qui font des scènes, tiré en partie d'un de ses meilleurs recueils de fantaisie, et représenté aux Folies Dramatiques le 21 juin 1872;
— puis une revue — la Revue sans titre — jouée aux Variétés le 8 décembre 1876.
« J'ai voulu faire une revue — a écrit l'auteur dans une courte préface — j'ai pensé qu'un genre où se sont essayés Fatouville et, plus tard, Le Sage et Piron, n'était pas indigne d'un lettré. Un auteur qui eût mérité d'être un des fournisseurs de la foire Saint-Laurent ou de la foire Saint-Germain, M. Alphonse Lemonnier, a bien voulu m'aider de son expérience et de ses conseils...
» Ne me restât-il de cette tentative théâtrale que l'honneur d'avoir fait réciter des vers de Corneille au théâtre des Variétés, je serais content d'avoir écrit la Revue sans titre... »
Enfin le théâtre de l'Athénée a donné encore, le 14 mai 1880,
une comédie en trois actes — les Dindons de la farce — de MM. Charles Monselet et Alphonse Lemonnier.
Charles Monselet a été également accueilli à la Comédie- Française — en compagnie d'un écrivain délicat et poète exquis que le Destin s'était plu à placer sur sa route, — j'ai nommé M. Paul Arène, dont le talent sympathisa, dès la première heure, avec celui de Monselet, — sympathie littéraire qui se changea en une amitié profonde.
Le résultat de cette collaboration fut un petit acte en vers, l'Ilote, représenté le 17 juin 1875 — où les dons de chacun des deux auteurs s'unissent et s'harmonisent si heureusement.
Mais la collaboration la plus précieuse de Monselet est encore celle que lui proposa le compositeur Ferdinand Poise, qui partageait les mêmes goûts et le même amour pour le xvn e et le xvm e siècle que l'auteur des Oubliés et Dédaignés. Ce musicien, de talent si fin, si distingué, d'esprit si français, s'accorda à merveille avec Monselet : les collaborateurs qu'il lui présenta étaient en plus des gens d'une telle valeur ! Le premier, en effet, s'appelait Marivaux — le Marivaux de la Surprise de l'amour, que Monselet traduisit en un gracieux livret d'opéra-comique. Le second s'appelait... Molière. — Bah! Molière? — Oui, Molière, le Molière de l'Amour médecin — et l'Amour médecin, sous la plume de Monselet, devint de môme un livret d'opéra-comique sur lequel Poise brodait ses plus délicieux accords.
Ah ! les collaborateurs merveilleux que les auteurs en compagnie desquels Monselet se présentait ainsi au public, et comme notre écrivain savait se retrancher discrètement derrière leur célébrité, tout en se glorifiant de leur voisinage.
Messieurs, mesdames, nous voilà Avec Molière, en escapade.
Dans les verts sentiers qu'il foula, Messieurs, mesdames, nous voilà !
Faut-il s'étonner de cela?...
Le génie est bon camarade.
Messieurs, mesdames, nous voilà Avec Molière, en escapade.
C'est lui qu'ici nous vous rendons....
Ou que nous cherchons à vous rendre.
Avec ses danses, ses fredons, C'est lui qu'ici nous vous rendons.
Avons-nous besoin de pardons Dans ce joli pays du Tendre ?
C'est lui qu'ici nous vous rendons Ou que nous cherchons à vous rendre.
Après Molière, Poise amena encore à Monselet l'abbé d'Allainval. Un abbé ! cette fois, l'écrivain réalisait un de ses rêves. Collaborer avec un abbé du siècle dernier. Hélas ! Soûlas d'Allainval n'était pas un petit abbé frisé et pomponné, abbé de ruelles, — c'était un malheureux auteur dramatique qui mourut de misère à l'Hôtel-Dieu. Il avait signé, entre autres ouvrages, l'Embarras des richesses dont Monselet s'inspira pour écrire Joli Gilles.
Tout le xvm e siècle y aurait passé de cette façon, quand l'incendie vint détruire l'Opéra-Comique de la rue Favart et séparer brusquement les deux collaborateurs, en même temps qu'il rendait à la retraite un directeur sans rival, un maître de la scène, M. Carvalho — à qui revient tout l'honneur d'avoir su mettre en lumière le talent exquis du musicien et la finesse charmante du poète, qui se mariaient si bien aux feux de la rampe, dans l'accord discret des violons.
Entre-temps, Poise présenta une dernière fois Monselet à La Fontaine et Champmeslé, le fabuliste et le comédien qui avaient en un jour de collaboration écrit la Coupe enchantée. Leur troisième collaborateur n'eut pas de peine à transformer en opéra-comique un poème qui semblait appeler la musique.
Cependant le compositeur avait mis toute sa gloire eu une œuvre plus importante : — Carmosine, l'héroïne d'Alfred de Musset, avait inspiré le musicien, et Monselet, d'une main délicate, mena à bonne fin cette dernière adaptation.
Hélas ! Monselet n'est plus et Poise est depuis longtemps cloué sur son lit de souffrances : — Carmosine et la Coupe enchantée sont encore à représenter. Hélas, trois fois hélas !
xvni" siècle! — siècle de clinquant, de rubans couleur de roses, de fanfreluches, de falbalas, siècle en pâte tendre, siècle Pompadour, — que viennent faire tes guirlandes et tes dentelles à notre époque de réalités et de matérialités !
Pour que la liste des ouvrages dramatiques de Monselet soit complète, il faut compter encore un petit acte — Venez, je m'ennuie — représenté le 24 août 1873 au théâtre de la Renaissance... Du Louis XV d'étagère!
Charles Monselet faillit aussi devenir directeur de théâtre : c'est là un souvenir qu'il s'est plu à raconter en ces termes :
« Une fois dans ma vie, j'ai été saisi du désir de devenir directeur de théâtre. Pourquoi cela? Je n'avais pas cependant trop à me plaindre de la littérature; mais que dirai-je? L'envie de changer de profession, le besoin de réaliser quelques théories personnelles, un certain amour du paillon... Toutefois est-il que je me sentis hanté pendant quelque temps par les fantômes de Shakespeare, de Molière, de Harel, de Fournier et autres directeurs de théâtres renommés. Ce n'est pas la seule hantise à laquelle j'aie été sujet ; je pourrai raconter un jour comment j'ai voulu être peintre, libraire, monologuiste et rôtisseur... mais je n'étais né que cuisinier seulement.
» Ce fut vers l'an 1873 que cette fantaisie dramatique naquit dans mon cerveau. A cette époque, au milieu de l'été, je fis répandre à profusion dans les rues et sur les boulevards un
prospectus qui était alors une curiosité et qui est aujourd'hui une rareté. . »
Notre directeur voulait en somme ressusciter l Illustre Théâtre du xvii siècle — et remettre en honneur certaines œuvres des maîtres anciens, les plus caractéristiques et les moins vulgarisées, telles que le Sicilien et la Comtesse d'Escarbaguas y de Molière, puis aller du Molière délaissé au La Fontaine inconnu, enfin ressusciter Dancourt et ses verdeurs joyeuses, Poinsinet, Collé, etc.. — tout en laissant le champ libre aux auteurs nouveaux.
Mais Técrivain avait compté, pour la réussite de son projet, sur les souscripteurs, et les souscripteurs ne vinrent pas : Charles Monselet fut ainsi renvoyé encore une fois à ses livres et à ses journaux..., j'allais écrire — à ses fourneaux !
C'est qu'en effet le gourmet semble reparaître après un long jeûue. En môme temps qu'il publie Gastronomie (1874), notre chroniqueur comméuce dans l'Événement une série de Lettres gourmandes — qui relèvent autant de la littérature que de la cuisine, et où le parfum de l'ambre se môle agréablement et discrètement à l'odeur de l'ail.
A cette époque, Monselet, toujours et depuis si longtemps déjà sur la brèche, a reconquis une nouvelle célébrité : — aux yeux de la génération actuelle, il est le type de l'homme de lettres répandu, touchant à la fois au théâtre, au livre, au journal, et à qui ses nombreux écrits ont valu une réputation méritée. C'est un des aînés de la littérature dont on reconnaît et apprécie l'érudition, c'est un homme aimable et accueillant, dont la renommée de bonté marche de pair avec celle qu'il s'est acquise d'un épicurien sensuel, amant de la bonne chère et des plaisirs.
Tel paraît Monselet à la surface, — tel le voilà étiqueté pour la postérité.
Philosophe avant tout — ayant fait depuis longtemps pro-
vision de philosophie — notre écrivain s'accommode d'ailleurs de l'existence ainsi faite, et l'existence, à son tour, semble un instant lui sourire : ses livres se succèdent et sont favorablement accueillis : Panier fleuri (1873); Scènes de la vie cruelle; les Années de gaieté (1875) ; le Petit Paris (1879) dénotent un véritable talent d'observation et d'analyse.
C'est alors que, sur ces entrefaites, — MM. Saint-René- Taillandier et Sylvestre de Sacy venant de mourir successivement. — Charles Monselet crut pouvoir se présenter à l'Académie française, non pas qu'il eût la prétention d'être admis du premier coup, mais espérant toutefois être engagé... à repasser un peu plus tard.
La lettre qu'il adressa à M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, mérite d'être reproduite en sa teneur :
Paris, 26 mai 1870.
Monsieur,
J'ai l'honneur de solliciter les suffrages de Messieurs de l'Académie française. Le fauteuil auquel j'aspire est celui de M. de Sacy.
Il y a plus de modestie à vous énumérer quelques-uns de mes titres littéraires qu'à vous les cacher. Les ouvrages où j'ai tâché de mettre le plus de moi-même sont :
Oubliés et Dédaignés, figures littéraires de la fin du xviii siècle; les Ressuscites; la Lorgnette littéraire; les Souliers de Sterne; Fréron; les Années de gaieté; les Scènes de la vie cruelle ; le Panier fleuri, etc., etc..
J'ajouterai que le souci de la langue française a toujours été ma principale préoccupation, même dans cette l'orme de publicité, le journalisme, à laquelle j'aurais voulu faire une part plus restreinte dans mon existence.
Peut-être l'Académie française excusera-t-elle ce que quelques-uns de mes livres ont de frivolité à leur surface, en se souvenant que le sourire est une des expressions particulières au caractère français.
Veuillez agréer, etc..
Les journaux applaudirent pour la plupart à cette démarche d'un de leurs confrères.
Voici ce qu'écrivit à ce sujet M. Pierre Véron, dans le Charivari du 7 mars 1879 :
« Charles Mouselet, uu des vétérans du journalisme fantaisiste; Charles Monselet, un des maîtres de l'art du bien dire; Charles Monselet, l'humoriste délicat, l'historien raffiné des Oubliés et Dédaignés, le critique ingénieux, pose sa candidature à l'Académie française.
» La chose est absolument certaine.
» Monselet, dès son retour de Nice, où il est en villégiature momentanée, commencera sa solennelle tournée de visites.
» Ici, je vois certains austères froncer leur majestueux sourcil, et, du haut de leur dédain olympien, grommeler :
» — Peuh ! voyez-vous cela!... un petit journaliste à l'Académie!
» (Prononcer petit journaliste en pinçant les lèvres, et Académie en enflant le son.)
» Et pourquoi non, s. v. p. ?...
» Où avez-vous pris d'ailleurs vos classifications?
» Que signifie petit journalisme ?.. .
» C'est une des gloires de la France, que ce bataillon de francs- tireurs, toujours en campagne, qui a trouvé moyen de plus dépenser d'esprit que les soi-disant sérieux ne dépensaient d'ennui et de nullité.
» Le petit journalisme ! Presque tous ceux qui valent quelque chose en littérature ont passé dans ses rangs.
» A l'heure qu'il est, il a fait sa trouée dans les colonnes les plus solennelles.
» On ne peut plus se passer de lui.
» Allons, mon cher Monselet, portez ferme le drapeau.
» Oui, c'est comme petit journaliste, que vous devez être élu... si l'Académie tient à représenter vraiment sous toutes ses faces l'esprit français. »
Monselet se présenta donc aux suffrages de l'Académie
— après avoir, il est bon de l'ajouter, fait seulement quelques visites. Notre candidat n'obtint qu'une voix, voix qu'on attribua à son illustre ami Victor Hugo, mais qui revient, en toute responsabilité, à M. Xavier Marinier, à ce charmant vieillard, à cet esprit si distingué.
A la mort de mon père, M. Alfred Barbou a tenu à fixer ce détail et écrivit dans le Journal illustré du 29 juillet 1888, les lignes suivantes :
« Pauvre et cher Monselet !
» Il eut une fois en sa vie le désir d'entrer à l'Académie française et, avant que sa mémoire soit oubliée du public, je veux rétablir sur ce petit fait littéraire la vérité que je connais seul.
» C'était il y a sept ans environ. L'élection devait être fort disputée. Monselet, que je rencontrai, m'entretint de ses chances en souriant comme toujours sous ses lunettes.
» — Voulez- vous que je m'en informe? lui dis-je.
» — Oui.
» Et je courus chez M. Xavier Marmier, chez qui la bonté, l'alïabilité, la bonne grâce égalent le savoir et le talent.
» M. Marmier, qui daigne m'honorer de sa bienveillante amitié, me répondit :
» — Vous savez que je mets au premier rang la valeur littéraire de M. Monselet qui a autant d'esprit que d'érudition. Vous me demandez la vérité, eh bien ! eu ce moment, il n'aura pas une voix, pas une seule !
» Et, comme je me récriais :
» — Voulez-vous qu'il en ait une? poursuivit le charmant conteur ; je lui donnerai la mienne, au premier tour de scrutin.
» — Merci, répondis-je, et, par un billet, je mis Monselet au courant de la situation.
» A mou billet, il répondit par celui-ci que j'ai gardé :
Ah ! mon cher ami , cette voix fidèle sauverait mon honneur littéraire!
Vous l'avez compris, ce procédé m'a touché profondément.
Guidez-moi en tout cela; vous êtes assuré de me trouver chez moi demain mardi, de dix heures à midi.
Quoi qu'il arrive, grand merci à vous, mon cher Barbon.
» Je rappelle cet incident parce que, dernièrement, dans un journal littéraire, on a affirmé que cette voix donnée à Monselet était celle de Victor Hugo, fait tout à fait erroné, car Hugo n'avait rien promis, étant déjà engagé pour M. Leconte de Lisle. L'honneur de ce vote appartient à M. Marmier; je le lui restitue. »
M. Alfred Barbou est dans le vrai ; — voici d'ailleurs, comme preuve à l'appui, le billet que Victor Hugo adressa à Charles Monselet, bien avant le vote de l'Académie :
8 mars 1879.
Vous connaissez, cher confrère, ceux pour qui je suis engagé avant vous, mais peut-être aucun ne se présent era-t-il. Dans ce cas-là, je serai heureux de voter pour vous. J'aurai la satisfaction d'être juste et la joie d'être ami.
Victor Hugo.
Ajoutons, pour terminer, qu'après cette tentative, Charles Monselet ne se représenta plus; — mais il se rappela ù temps qu'il y avait chez Arsène Houssaye un quarante et unième fauteuil et il alla frapper à la porte de son ami. Justement Théophile Gautier n'était pas encore remplacé : Monselet fut prié de s'asseoir.
« Il y a, messieurs, dans l'œuvre de Charles Monselet, une toute petite page, fine et légère comme toutes celles qu'il nous laisse; peu connue cependant, peu prisée peut-être des purs lettrés qui recueilleront ses écrits, — et c'est de cette page-là que je viens vous parler.
» Anacréon, une fois en sa vie, a fait de la politique. Il trouvait les lettres bien plus belles, et il avait raison : mais il a pensé, dans sa droiture native, qu'il fallait cependant bien vibrer quelquefois aux émotions de tout le peuple et quitter les jolies Muses pour les laides constitutions.
» Ainsi a-t-il fait, messieurs, car il avait beaucoup de libéralisme dans l'àme et son scepticisme n'était que de surface : de môme qu'il avait fait simplement son devoir aux jours d'angoisse patriotique, il a, au moment du Seize-Mai, fiché la baïonnette au bout de sa plume, et il est allé de l'avant.
» Il y est allé avec ardeur, avec courage, avec talent, cela va sans dire. Et, comme l'indignation qu'il ressentait ne lui avait point fait perdre toute mesure, il put voir grossir le nombre de ses amis littéraires, en dépit des coups qu'il portait à ses adversaires politiques. Ce fut pour lui tout bénéfice, car il n'avait perdu la sympathie de personne, et il avait fait son devoir.
» Certes, messieurs, sa politique ne fut ni pédante ni encombrante; il en eut une cependant, et c'est par là, qu'auteur sans date, il se rattache vraiment à un temps où le scepticisme est
-23i CHARLES MONSELET
iujuste, où l'indifférence est coupable, où l'abandon moral serait criminel.
» D'autres vous ont parlé plus longuement de son œuvre, messieurs; je n'ai voulu, moi, que marquer d'un sinet une page de sa vie... »
C'est un des journalistes les plus distingués de la presse parisienne, M. Charles Laurent, qui s'est exprimé en ces termes délicats sur la tombe de Charles Monselet — rendant ainsi hommage à un écrivain qui, tout indépendant qu'il s était montré, avait su néanmoins, au moment du danger, mettre tout l'esprit qu'on voulait bien lui reconnaître au service d'une cause qu'il croyait juste.
On a parfois querellé Monselet au sujet de ses opinions politiques. — mais il s'est expliqué nettement sur ce chapitre, comme sur tous les autres.
Dame! c'est que Monselet, né sous la seconde restauration, témoin plus tard de 1848, arrêté comme journaliste sous l'empire, et, finalement, assistant en 1870 à l'établissement définitif de la république. — a traversé en somme une époque assez tourmentée où il eût fallu Yœs triplex dont parle Horace pour ne pas varier un seul instant.
Notre écrivain trouva son excuse dans ce proverbe : « L'homme absurde est celui qui ne change jamais, » — et, à son tour, il essaya de justifier ce proverbe.
Mais le xvm c siècle, qui avait déteint sur le littérateur, lui avait prêté également ses tendances révolutionnaires, — et Monselet, qui, en politique comme en gastronomie, avait pu s'accommoder de différentes sauces, fut bien vite conquis au nouveau régime.
Sa réponse au journal le Pays, — en décembre 1878 — est nette et digne :
« ... Le Pays veut que je lui explique comment je suis devenu républicain.
» Je pourrais envoyer promener le Pays, comme c'est mon droit; mais pourquoi? J'aurais l'air d'éviter un débat, sous prétexte que j'y ai été provoqué avec grossièreté.
» Je suis devenu républicain avec toute la France et comme toute la France, après le suicide de l'empire, après la morne reddition de l'épée napoléonienne.
» Cela ne paraît pas une raison suffisante au Pays, il est bien difficile.
» J'en ajouterai donc quelques autres.
» Je suis devenu républicain en m'apercevant que les plus grands écrivains de notre temps étaient républicains : Michelet, Victor Hugo, Edgar Quinet, Louis Blanc, Eugène Pelletan, George Sand, Ernest Renan, Henri Martin, Jules Favre, Auguste Vacquerie, Paul Meurice...
» Les noms et les plumes les plus illustres de notre époque !
» Et lorsqu'à ces génies, à ces talents, à ces convictions, à ces noms, j'ai voulu opposer les convictions, les talents, les génies, les noms des partis réactionnaires.., Qu'ai-je trouvé? Qu'ai-je rencontré?
» Laissez-moi me taire, n'est-ce pas?
» Enfin, je suis devenu républicain en lisant surtout le Pays.
» Cela peut sembler surprenant, et cela n'est qu'exact.
» C'est en face de ces brutales polémiques, de ces invectives sans frein, de ce torrent d'insultes, de cette marée d'outrages, que je me suis senti pris d'une immense sympathie pour la république et les républicains.
» Je suis le produit direct du Pays.
» Et je continuerai à le lui prouver, tant que cela pourra l'amuser ou l'instruire. »
A vrai dire toutefois, et comme l'a justement fait remarquer M. Gustave Isambert dans le Temps (n°du 21 mai 1888), « Monselet n'a jamais eu de rôle politique. A ses débuts, il avait été assez imbu d'idées contre-révolutionnaires; lexpé-
rience de la vie avait fort modifié ses idées. Lors du 16 Mai, scandalisé dans son libéralisme, il se jeta assez vivement dans la campagne. Ce fut à peu près sa seule campagne de journaliste politique. On peut la retrouver dans un volume dont le titre pourrait donner le change : Une troupe de comédiens. ^
Si, désertant la politique, nous revenons à la littérature, nous découvrons, à partir de 1879, un Monselet moins connu, auteur d un grand nombre de préfaces ou notices (il faut en compter vingt-quatre) qui complètent son œuvre déjà considérable.
De ce Monselet-là, il a été moins question ; les lettrés et les bibliophiles seuls le connaissent : certaines de ces préfaces peuvent compter cependant au nombre des meilleures pages de l'écrivain.
Par ses travaux, en effet, Charles Monselet a contribué pour une large part à ce mouvement de résurrection littéraire qui caractérise un instant notre époque pour se noyer bientôt dans la production envahissante des modernes.
Les libraires, à leur tour, demandèrent à Monselet de vouloir bien présenter au public quelques-uns de leurs ressuscites : c'est ainsi que Népomucène Lemercier, Marmontel, Cailhava, Legay , Brillât-Savarin lui doivent un nouveau regain de célébrité.
« Marmontel — écrit-il — a été poète au moins une fois dans sa vie; c'est le jour où il a composé ce joli poème de la Neutaine de Cijthèrc 1 , qui tranche d'une façon si inattendue sur le ton général de ses œuvres. Que nous voilà loin de Bélisaire et des Incas ! Comme l'Académie est oubliée, et bien des choses avec elle ! On savait Marmontel un ingénieux écrivain en vers et en prose; tel de ses Contes moraux est d'un tour aimable; ses livrets d'opéras-comiques pour Grétry ne sont
1 La Xeuvainc de Cythèrc. Paris, Barraud, 1879.
pas dépourvus de grâce; mais on ne le connaissait pas artiste au point de ciseler ce brillant joyau de la Neumine de Cythère. » On aurait pu s'en douter cependant. A feuilleter les Mémoires du temps, et même les siens, on acquiert facilement la conviction que c'était un gaillard, pour nous servir d'une expression consacrée. Son encolure de montagnard, le milieu où il se trouva jeté dès son arrivée à Paris par ses succès précoces le prédisposaient aux aventures. A vingt-quatre ans, il avait une tragédie jouée et applaudie à la Comédie- Française... »
La biographie de Marmontel, simple esquisse, entraine Charles Monselet chez le financier La Popelinière, l'auteur du Tableau des mœurs du temps, — et les mœurs de ce temps-là, Monselet les décrit avec une grâce parfaite, et avec la môme scrupuleuse exactitude qu'on apporte à un ressouvenir — retraçant les aventures de Marmontel avec la comédienne Clairon ou avec M llc Navarre et M ,le Verrière, qui étaient les maîtresses du maréchal de Saxe... Encore une fois, je renvoie le lecteur au volume.
Il m'est impossible, par exemple, de passer sous silence les lignes que Charles Monselet a consacrées à Brillât-Savarin, en tète de la remarquable édition de la Physiologie du goût qu'on doit au libraire Jouaust :
« Depuis longtemps, j'avais un mot à dire de Brillât-Savarin. Cette figure, souriante plutôt que riante, ce demi-ventre, cet esprit et cet estomac de bon ton, me tentait. L'occasion ne saurait être meilleure et j'en profite.
» Anthelme Brillât-Savarin ou Brillât de Savarin (car il a signé ainsi son Essai sur le Duel) naquit à Belley, dans l'Ain, le 1 er avril 1755, et mourut à Paris le 2 février 1826. C'est donc une carrière de soixante et onze ans qu'il a parcourue. Il a eu le temps de manger.
» La nature l'avait d'ailleurs prédestiné à cette importante fonction; elle lui avait donné une haute taille, une santé robuste et un fond précieux de bonne humeur. Sans ambition, enclin à l'étude, suffisamment riche, il semblait devoir mener l'existence paisible et heureuse d'un avocat de province
qui a son couvert mis dans toutes les bonnes maisons. Jusqu'à trente-quatre ans, en effet, on le voit aller et venir dans ce fertile pays du Bugey, tantôt s'attablant aux grasses hôtelleries où les volailles rôtissent par chapelets, tantôt faisant vis-à-vîs à quelque jovial curé, d'autres fois tenant tète à de bruyants chasseurs. Déjà s'amassaient dans sa mémoire ces précieuses recettes qu'il devait léguer à la postérité : la fondue, V omelette au thon, le faisan étoffé, etc.
» La Révolution vint couper court à ces joyeuses parties. Ses concitoyens, qui avaient su apprécier en lui d'honnêtes qualités, l'envoyèrent à l'Assemblée constituante. Brillât-Savarin n'y fit pas plus mauvaise ligure qu'un autre ; mais il n'y parut pas préparé pour l'œuvre considérable qui s'apprêtait. De retour dans sou département, il fut nommé président* du tribunal civil. Ou voulait à toute force lui faire jouer un rôle. Qu'attendait-ou de lui? Je ne sais. L'année 1793 le trouva maire de Belley. Il jugea l'emploi trop lourd pour ses épaules, et, comme la Suisse n'était qu'à deux pas, il alla y chercher un refuge contre un mouvement qu'il se sentait impuissant à diriger ou à modérer. Brillât-Savarin passa aux États-Unis, où le repos qu'il goûta pendant deux années profita à ses chères études.
» Lorsqu'il revint en France, le directoire menait grand train. Lancé dans la voie d'aventures, Brillât-Savarin, qui avait été dépouillé de ses propriétés dans le Bugey, accepta un poste de secrétaire dans letat-major des armées de la république en Allemagne ; puis il *fut envoyé en qualité de commissaire du gouvernement dans le département de Seine-et-Oise. Enfin, après le 18 Brumaire, auquel il avait assisté avec
une résignation que je n'ai pas à apprécier, le Sénat le casa définitivement, en faisant de lui un conseiller à la cour de cassation.
» C'est dans ce port qu'il a passé les vingt-cinq dernières années de sa vie, à peine troublé par le bouleversement des Cent- Jours, maintenu par tous les gouvernements, acceptés d'ailleurs philosophiquement par lui. C'est sur ce siège magistral qu'il a élaboré sa Physiologie du goût, œuvre et résumé de sa vie.
» Nous nous trouvons ici en présence d'un livre adopté sur lequel il n'y a à revenir que pour l'éloge, d'un livre sainement pensé, spirituellement déduit, écrit dans le style le plus naturel du monde, ce qui n'en exclut pas les agréments et les originalités particulières au tempérament de son auteur. Je n'y relève un peu d'apprêt çà et là que dans l'ordonnance, ce qui est encore une marque de révérence envers le lecteur, la preuve qu'on cherche à lui plaire en lui coupant les morceaux par bouchées petites et coquettes. Où Brillât-Savarin excelle surtout, c'est dans l'anecdote; — il en possède le véritable secret, le tour et le ton.
» Il a conquis et il conquiert tous les jours beaucoup de gens à la gastronomie, justement par la parfaite sagesse de ses préceptes, par son bon sens si bien équilibré. Venu après Orimod de La Reynière, il a réuni en corps de doctrine les enseignements et les renseignements épars de celui-ci ; il les a fixés pour toujours. Il y a entre Grimod de La Reynière et Brillât-Savarin la différence qu'il y a entre un gros mangeur et un mangeur délicat. Grimod de La Reynière est un rabelaisien, un affamé perpétuel (avec bien des préférences cependant), un homme qui ne peut pas s'empêcher de jeter un regard attendri sur les ripailles des noces de Gamache. Son enthousiasme, qui ne connaît aucun frein, le pousse à s'écrier quelque part : c On mangerait son propre père à cette sauce ! » Et il l'eût fait comme il le disait. Brillât-Savarin s'arrête à
cette ligne : il n'aurait mangé personne, à quelque sauce que ce f iU.
» Le principal mérite de Grimod de La Reynière, et celui qui lui constitue des titres souverains à notre reconnaissance, est d'avoir été le journaliste de la cuisine. Ses huit années de VAlmanach des Gourmands représentent huit années de luttes. 11 a du journaliste la plupart des défauts inévitables, les complaisances, les injustices, les jugements improvisés ; mais on ne saurait lui dénier l'ardeur, le dévouement et cette foi qui soulève les pûtes. On peut dire de lui qu'il a fait marcher les fourneaux après les avoir sauvés peut-être du grand naufrage de la Révolution. Dans tous les cas, il a été le chaînon qui relie le passé à l'avenir.
» L'autre, Brillât-Savarin, est plus particulièrement le législateur. Il y a du Boileau en lui. Il s'échauffe pourtant quelquefois. Son « Et vous verrez merveilles! » est demeuré célèbre. La Physiologie du goût a eu de nombreuses éditions, mais non précipitées : son succès s'est fait lentement et sûrement. Aujourd'hui, c'est ce qu'on appelle un ouvrage de bibliothèque. »
Ce que Monselet fit pour les ressuscites d'une époque disparue, il ne pouvait s'empêcher de le faire pour les oubliés de notre époque. — Il mit en lumière Claude Tillier, l'auteur de Mon Oncle Benjamin ', Claude Tillier, enfant du peuple, journaliste à Nevers.
«... Ce fut une existence à la Rousseau et à la Goldsmith que l'existence de Claude Tillier. Né à Clamecy en 1801, d'un père serrurier ; boursier au lycée impérial de Bourges, soldat pendant six ans, professeur dans une pension, instituteur communal, il ne commença à écrire que vers 1830. Il rédigea un journal d'opposition à Clamecy, puis un autre à Nevers ; et, lorsque ce dernier eut cessé de paraître, il fit des brochures,
' Mon Oncle Benjamin. Paris, 1881, Conqucl.
SA VIE, SON ŒUVRE Ui
— brochures politiques, brochures sur les questions et sur les hommes de sou époque, sur la réforme électorale, sur les banqueroutes, etc.
» Ces brochures eurent un grand retentissement dans leur zone départementale ; quelques-unes forcèrent l'octroi de Paris et se virent reproduites dans le National. Timon (Cormenin) écrivait à Claude Tillier pour le féliciter et l'encourager.
» C'est que depuis longtemps on avait écrit d'un tel style à Nevers. Le menuisier maître Adam était joliment dépassé. Vigueur, esprit, bon sens, ingéniosité, raillerie, mesure, Claude Tillier a tout, et, par-dessus tout, ce rayonnement d'une loyauté sans tache...
»... La manie de comparaison que Ton a en France a fait quelquefois comparer Claude Tillier à Paul-Louis Courier. Est-ce que tous les pamphlétaires ne se ressemblent pas par certains points ? Claude Tillier eut la verve comme Paul- Louis ; c'était bien le moins ; mais on chercherait en vain chez ce dernier ces confidences intimes qui abondent chez Tillier, ces retours familiers et trop souvent douloureux sur le passé...
» ... D'essence démocratique, sans ostentation, ferme et doux, déiste, il avait accepté tous les inconvénients de son état. Marié, père de deux enfants, pauvre jusqu'au pain noir, il ne broncha jamais dans sa voie...
»... Mon Oncle Benjamin est un récit humoristique qui appelait plusieurs pendants. Les raffinés de critique y retrouveront la veine de Diderot dans Jacques le Fataliste, avec un amour plus large du genre humain...
»... Usé, miné par une maladie de poitrine qu'il avait contractée depuis longtemps, Claude Tillier est mort avant l'âge, le 12 octobre 1844.
» Ses amis lui ont élevé un buste sur sa tombe, dans le cimetière de Nevers. Une rue de Clamecy porte son nom.
» ... Claude Tillier se survivra. 11 y a des justices... »
*i2 CHARLES MONSELET
Charles Mouselet a enfin — comme tout homme de lettres en renom — sacrifié aux modernes en consacrant quelques lignes de préface à plusieurs écrivains ou poètes de son entourage dont on retrouvera les noms au catalogue qui termine ce volume.
Mais déjà l'homme de lettres est visiblement préoccupé de rassembler ses œuvres dont il est le premier à déplorer l'éparpillement : — depuis quelque temps, ses chroniques abondent en souvenirs, qui sont autant de points de repère dans sou existence si remplie ; on dirait que l'écrivain tient à mettre de Tordre dans ses papiers. Bientôt le libraire Dentu édite ses Poésies complètes (1881), édition qui attire à son auteur un remarquable éloge de Barbey d'Aurevilly.
Sainte-Beuve ! Barbey d'Aurevilly ! deux maîtres qui ont sacré Monselet poète au seuil du Parnasse et devant le jugement desquels on peut s'incliner.
Voici quelques fragments de l'article consacré à Monselet par Barbey d'Aurevilly dans les Œuvres et les Hommes (les Poètes) :
« .... Monselet, ce gai, ce rieur, ce convive digne de TrimaJcion, avait, au milieu de tout cela, dans un pli de son âme, comme une rose morte qui parfume plus étant morte que quand elle vivait, cette fleur coupée, la Mélancolie. Elle a parfumé non pas tous, mais quelques-uns de ses vers, et ces vers-là sont ses vrais vers parmi tous les autres, et ce sont ceux-là qui en charmeront le lecteur d'un recueil qu'il publia sur le tard, comme pour ajouter la tristesse de la vie écoulée à leur tristesse. Quelques vers, tout le passé d'un homme... tout le passé dont il veuille se souvenir... Hélas! c'est la faute de la vie s'il n'y en a pas davantage. Le pouce cruel de la Réalité appuie souvent sur la gorge du pauvre rouge-gorge qui ne demandait jusqu'à chanter, et empêche le son de sortir. Cet homme aimable, que tout le monde appelait Monselet tout
court dans une chaleureuse et flatteuse sympathie et parce qu'il plaisait à tout le monde, ce nonchalant de mœurs, fait, à ce qu'il semblait, pour se chauffer, lazzarone d'esprit, au soleil de tous les printemps et au feu de toutes les cuisines, cette gloire de tout festin et que toute la terre qui sait dîner eût voulu avoir à sa table, hospitalité intéressée ! n'a pas toujours été de près ce qu'il paraissait à distance, à travers ses livres faciles et légers. Il était comme nous tous. Les attitudes naturelles de son esprit faisaient illusion sur sa vie. Cet homme de joie et de plaisir était, comme nous tous, un forçat de littérature, un homme de travail et de peine. Obligé au labeur de chaque jour, puisqu'il était journaliste, un de ces engoulevents de journalistes qui trouvent que le vent n'est pas un souper suffisant si l'on n'y ajoute quelque chose, il fut l'esclave et la victime de cette publicité qui dévore le temps et ne permet pas de l'employer comme nous le voudrions, dans nos rêves et nos caprices ! Bénédictin du journalisme, car le journalisme a ses bénédictins, qui font des in-folio dont le public ne se doute pas, et qui ont sur les in-folio la supériorité de ne se trouver jamais dans aucune bibliothèque, emportés qu'ils sont par la circonstance et bientôt oubliés comme elle, ce bénédictin trompeur, à airs de chanoine, n'a pas eu toujours le temps d'être poète largement, longuement, à pleine coupe, à bouche que veux-tu! Il ne l'a été que par veines rares ; il ne l'a été que par gouttes et par gouttelettes, retrouvées au fond de ce verre étroit qu'il a appelé ses Poésies complètes. Complètes, une mélancolie encore, comme s'il avait su ne devoir plus jamais, jamais nous en donner...
»... Ainsi un poète, un poète de plus parmi les vrais poètes, voilà ce qu'apprend ce recueil des Poésies complètes, réunissant tous les rayons éparpillés de son talent et nous faisant choisir entre tous celui-là qui plaît davantage, le plus pénétrant et le plus pur... Certes ! on savait bien, longtemps avant ce recueil, que Monselet était un chanteur plein de verve et
de fantaisie dont on citait et répétait les chansons, mais le poète d'âme, on le savait moins, et lui-même se méconnaissait :
Entre les noms dont se contente Avec grand'peine maint rimeur, H n'en est qu'un seul qui me tente : Poète de la bonne humeur.
» Il était plus que cela, et ce dernier recueil le met à sa place parmi les touchants... •
Beaucoup ont raconté Charles Monselet intime qui l'avaient en réalité peu connu.
C'est que cet homme, accueillant et souriant au dehors, s'isolait chez lui au point de barricader sa porte, défendant énergiquement son home contre l'envahisseur. — Montrez patte blanche, ou je n'ouvrirai pas! La raison en était dans la façon de travailler de l'écrivain.
Il est peu d'hommes de lettres qui n'aient leurs manies, ou plutôt leurs procédés particuliers pour s'exciter au travail. Monselet, lui, qui le croirait à voir cette fécondité,. avait le travail lent et pénible, avec cela très irrégulier : il ne connaissait ni jour ni nuit, lisant, écrivant, se couchant et se levant par intervalles, sans aucune règle.
Aussi adorait-il la solitude qui lui rendait son libre arbitre.
Se contentant de peu pour lui-même, n'accordant nulle importance au confort qui a pris une telle place dans nos mœurs, pas plus qu'au mobilier d'ailleurs ni aux choses d'art : cet adroit fureteur n'était pas un amateur de bibelots, non par manque de goût, mais la passion des livres l'avait absorbé en entier. Même sa bibliothèque comportait très peu de belles reliures et d'éditions de luxe.
Quand M mo Charles Monselet essaya, avec les qualités inhérentes à la femme, d'apporter de Tordre, du goût, de la méthode dans cette existence à la diable, ce fut toute une histoire, Monselet étant le désordre même : la première bonne qui se présenta au seuil de son cabinet de travail,
armée d'un plumeau et d'un balai, innocente Bellone, se vit chassée rudement avec ses propres armes.
Charles Monselet ressemblait encore par là aux hommes de lettres du siècle dernier, voire du grand siècle, et se serait fort accommodé, à l'exemple de La Fontaine, d'un logement chez M rao de la Sablière, ou, à son défaut, chez M. d'Hervart.
Monselet vécut de la sorte assez isolé au milieu de ses contemporains, ses goûts ni son train de maison ne comportant dîners et réceptions ; mais les quelques intimes qui furent admis à sa table se sont rappelés l'homme aimable et enjoué qu'il était au milieu des siens : c'est alors que sa verve étincelait, que son érudition perçait sans recherche, que les anecdotes se suivaient sans relâche.
Après quelques années de mariage, Monselet en vint à transporter son cabinet de travail quai Voltaire, où il put s'enfermer et travailler à sa guise, loin du bruit que faisait autour de lui une jeunesse tapageuse ; cette existence n'empêcha pas notre écrivain de se montrer toute sa vie un mari excellent, un père incomparable. L'heure de la table le ramenait le soir, délivré ou à peu près des soucis de la vie matérielle ; il se livrait alors sans contrainte, et nulle table ne fut plus joyeuse que cette table de famille présidée par un si gai et si charmant convive.
Certes, c'était un gros mangeur, mais de goûts simples. Ajoutons qu'il ne déjeunait pas la plupart du temps, ce qui expliquait son remarquable appétit à l'heure du dîner.
A cette heure-là, c'était une détente, une explosion de gaité, du bruit, du charme, du sans-gêne, de la vie en un mot : Monselet, dont la mémoire était prodigieuse, avait toujours quelque couplet de vaudeville pour chaque circonstance et toute la vie familiale se ressentait de cette gaité perpétuelle.
Paul Arène, devant qui les portes du logis s'ouvrirent à
SA VIE, SON OEUVRE Ul
deux battants, a écrit ceci à la mort de mon père (Illustré moderne, 26 mai 1888) :
«... Personne ne Ta dit assez : Monselet travailla beaucoup, et travailla surtout pour sa famille. Il eut jusqu'à la un toutes les vertus patriarcales et bourgeoises, ce joyeux M. de Cupidon, que la légende représente fourchette en main et couronné de roses. »
Et Carjat, ami intime et fidèle, a célébré en vers le père de famille (Artiste et Citoyen, Paris, 1886) :
... Lorsqu'il passe comme un bourgeois.
Les jours où le ciel est en fête, Ses chers gamins au bout des doigts, On aime à voir ce groupe honnête.
Papa sourit aux moindres mots De la cohorte babillarde, Et mouche au besoin les marmots :
Tant pis si Buloz le regarde !
Il encourage l'appétit D'André qui croque une brioche, Et pousse Etienne, plus petit.
A mettre un baba dans sa poche.
A Louise, blond feu-follet,
Il achèterait des culottes,
Pour Clotilde, s'il le fallait,
Ses gros doigts feraient des cocottes...
Ce n'est que vers la fin de sa vie que Monselet revint complètement prendre place au milieu des siens : il y trouva les soins et le dévouement que l'état de sa santé réclamait.
Mais alors sa galté commença à s'évanouir, son appétit vint à disparaître ; la serviette glissa un jour à ses pieds, et papa s'endormit à table. Ce jour-là, nous échangeâmes un regard navré, comprenant que c'était la fin. Hélas I le martyre devait être de longue durée.
En dehors de chez lui, il faut rechercher également Monselet dans l'intimité de quelques esprits élevés de notre
époque : on le retrouve, brillant causeur, spirituel convive, à la table de Sainte-Beuve, de Paul Lacroix, — à la bibliothèque de l'Arsenal, — de Victor Hugo et de M me Blanc, de Monaco, cette femme d'esprit qui sut être aussi une femme de bien ; — encore aux dîners des Spartiates, présidés par Arsène Houssaye, de la Pomme et de la Cigale, etc.
« Oui, Charles Monselet aimait la table, ainsi que Ta écrit M. L.-P. Laforêt (Événement, 21 mai 1888), mais point comme on se l'imaginait :
« Ce qu'il aimait surtout, c'était la disposition d'esprit que des convives choisis apportent toujours au dîner ou au souper qui les réunissent. Ou est là, prêt à se dégager des soucis, des banalités, des misères de ce bas monde; on fait trêve aux amertumes, aux mécomptes, aux mauvais sentiments qui, dans les luttes de la vie, vous obsèdent et vous énervent. Monselet, qui était doux et bon, qui avait l'épanouissement facile, prenait grand plaisir à voir sous cet aspect ses confrères et ses camarades, leur journée faite. »
Voici des vers adressés à Jules Vallès, rencontré à Londres quelques années après la Commune, qui attestent de la simplicité de goût de leur auteur :